LA CULTURE DE SOI-MÊME
INTRODUCTION
Mes respectables amis *,
Sur l’invitation des commissaires directeurs des cours FrmiUin je viens vous présenter quelques considérations qui serviront d’introduction à ces lectures. Ce qui m’a surtout décidé, c’est le profond intérêt que je porte à ceux de mes concitoyens auxquels s’adressent ces conférences. 11 m’a paru qu’elles devaient être surtout suivies par ceux qui sont occupés de travaux manuels ; aussi ne me suis-je pas senti libre de décliner la tâché qu’on me proposait, j’ai voulu par mon concours témoigner de ma sympathie pour cette
‘ Cet écrit, où la partaite raison ss montre à chaque ligne, a été composé par Channing pour servir d'in'.rüiliiction aux coure Kranlilin, et lu par lui à rassemblée réunie à Doslon en 1838. Il a été réimprime sous cette rorine de discours, qiioii|iie l'auteur y ait ajouté depuis des passages importants. Nous les icproiuisons de même en fian;aia.
(ri:vp,i.s SOCIALES df. ciianaiat,.
|)oi'liün si iioiiihronse do mes semblables ; j’ai voidu exprimer le sentiment de reeonnaissance que j'éprouve pour ceux au travail et à l’industrie desquels je tlois pres(|ue toute l’aisanee de la vie, mais j’ai surtout voulu exprimer la joie que nieoausent leseiïorts que font les ouvriers pour améliorer leur condition, et témoigner de ma foi inébranlable dans leur succès. Ces raisons donneront un caractère et une portée particulière à quel(|ue.s-unes de mes remarques. Je ne parlerai pas toujours le langage de ceux qui vivent du travail de leurs mains, mais je m’exprimerai toujours conime (|uebju’un qui leur est dévoué. J’appartiens de droit à la grande famille des travailleurs. Dans cette ré|iublique', lieureusement, tous nous sommes nés et élevés pour le travail. Ce caractère honorable, dont nous avons tous été marques, doit rapprocher toutes les classes de la société.
Do la ili^iiitû (le la i;5liire Imniaine
J’ai exprimé mon vif intérêt pour la masse du peuple; eet intérêt est fondé moins sur les services que rend le pcujde, que sur ce qu’il vaut par lui-même. Sa condition, il est vrai, est obscure, mais son importance ii’cst pas moindre pour cela. Par la force des choses il n’y a point de distinction dans la multitude, car l’idée même de distinction suppo.se qu’on sort de la multitude; le peuple fait peu de bruit, il attire peu l’attention dans son étroite sphère, cependant il a aussi sa part de mérite personnel et même de gran-
* Les États-Unis.
Dlî L'ÉDUCATION l’EnsONNULl.E. H
(leur. Tout homme est f^rand dans toute condition ; c’est 1.1 laildesse de nos yeux ((ui scide le l'ait i)elil. L’Iiomine est grand en sa (jualih'! d’Iiomme, quels (inc soient sa place et son état. Toute distincliou extérieure devient insigniliante devant la grandeur de sa nature.
La force de rintelligence, la conscience, l’amour, la connaissance de Dieu, le sentiment du beau, l’action sur soi-méme, sur la nature extérieure et sur ses semblables, ce sont là de glorieuses prérogatives; c’est la mauvaise babilude de déprécier ce qui est commun à tous (pii nous les fait considérer comme étant de peu de valeur ; mais dans l’àme comme dans la crfiation extérieure, c’est ce qui est commun qui est le plus précieux. La science et l’art peuvent inventer de brillants éclairages pour les appartements du riche, mais tout cela est pauvre et sans valeur en comparaison de la Jumiiu'c coinnmne (pic le soleil nous envoie par toutes nos fenêtres, (pi’il verse avec libéralité et sans préférence sur la colline et dans la vallée, de cette lumière qui embrase chaque jour l’orient et l’occident. 11 en est de même et des lumières communes de la raison, et de la conscience, et de l’amour ; tout cela a plus de prix que les qualités extraordinaires qui ont fait la célébrité de quelques individus. Ne ravalons pas cette natuie (pii est commune à tous les hommes, car nulle pensée ne peut en mesurer la grandeur. C’est l’image de Dieu, l’image même de l’intini, car on rie peut assigner de limite à son développement. Celui qui pos- ; sède les divines facultés de l’àme est un être grand, i quelle que soit la place qu’il occupe. Vous pouvez le couvrir de baillons, le murer dans un cachot, l’encbaîner au travail do l’esclave ; ii sera toujours j ;rand. Vous ' ,
ŒIÎVIIES SOCIAI.FS DE CIIANMING
pouvez lui fermer vos maisons, mais Dieu lui ouvre les demeures célesles. 11 ne fait point d’effet dans les rues d’une splendide cité; mais une pensée juste, une affection pure, l’acte courageux d’une volonté vertueuse, brille d’un tout autre éclat qu'un amas de briques et de granit, de plâtre et de stuc, quel que soit l’art qui les accumule ou l’étendue qu’ils occupent.
Ce n’est pas tout. Si, laissant de côté la grandeur de notre commune nature, nous tournons notre pensée vers celte grandeur relative qui attire principalement l’attention et qui est le privilège des individus que leurs facultés et leur caractère élèvent au-dessus de la moyenne ordinaire, nous verrons qu’elle se rencontre aussi souvent parmi les hommes obscurs et inconnus que parmi ceux que leur rang met en évidence. Les ' hommes véritablement grands se trouvent partout;
1 - il n’est pas facile de dire quelle condition en produit davantage. La vraie grandeur n’a rien de commun avec la spbère qu’on occupe. Llle ne tient pas à l’action extérieure, non plus qu’à l’étendue des effets produits. L’homme le plus grand peut n’avoir qu'une très-faible influence. Peut-être que les plus grands de notre cité sont en ce moment ensevelis dans l’obscurité. La grandeur de caractère consislc tout entière / dans la force d’àme, c’est-à-dire dans la force de la I pensée, du principe moral, de l’amour; on peut la I i rencontrer dans les conditions les plus humbles de la ‘ vie. Un homme élevé pour un métier obscur, assiégé par les besoins d’une famille qui grandit, peut, dans son étroite sphère, voir plus clair, mieux discerner, juger plus sagement, et, dans une situation difficile, (tv cirplus de décision, plus de présence d'esprit que
DE LEi-UCATlON PEI\SON^ELL0.
tel individu qui, à force d’études, a entasse d’immenses trésors de connaissances; il a donc [ilns de grandeur véritable. Tel qui ne s’est jamais écarté de sa demeure de plus de quelques milles, comprend mieux la nature humaine, découvre les motifs et pèse les caractères avec plus de sagacité que tel autre qui a parcouru le monde et s’est fait un nom par le récit de scs voyages.
De la grandeur morale.
La force de la pensée est la mesure de la grandeui^ intellectuelle, comme la fermeté des convictions est la j mesure de la grandeur morale, le plus noble des dons^'' faits à l’humanité, la plus brillante manifestation de la Divinité. L’homme le plus grand est celui qui choisit^ le juste avec une invincible résolution, qui résiste aux j plus terribles tentations intérieures et extérieures, qui \ porte gaiement les plus lourds fardeaux, qui est le plus' calme dans la tempête, (jui se rit des menaces et des regards irrités, celui dont la confiance en la vérité, en la vertu, en I)ieu,NCst inébranlable; est-ce là une grandeur d’apparat, et est-il probable qu’on en rencontre de plus nombreux exemples dans une condition élevée? Les luttes entre la raison et la passion, les victoires remportées par le princij)e moral et religieux sur le cri pressant et presque irrésistible de l’intérét personnel, les sacrifices si pénibles faits au devoir, l’abandon d’une affection profondément enracinée et des plus chères espérances du cœur, tout cela est invisible ; les consolations, l’espoir, la joie et le calme d’une vertu déçue, persécutée, insultée, abandonnée, les voit-on davantage? Non, sans doute, et c’est ainsi que la véritable grandeur de la vie humaine échappe complétc-
Œuvnts SOCIALES DE CIIAN.MNG.
ment à nos rc^fards. Devant nous, peut-(Hrc, l’acte le jdiis liiîioïiiue s’achève en silence, le plus noble projet est inédilé avec amour, le plus généreux sacrilice est accomidi, sans même que nous nous eu doutions.
Elle SC liouve sarloat dans la mullitndc.
Je crois que celte grandeur se trouve surtout chez la multitude, chez ceux dont le nom n’a jamais de retentissement. Est-ce chez le peuple ou chez les heureux du monde que vous trouverez le plus de peines supportées avec un mâle courage, le jilus de vérité sans tard, le plus de conliauce religieuse, le jilus de celte générosité qui offre ce qui est le nécessaire même pour le donateur, enliu la plus sage aj)préciatioii de la vie et de 1 a mort? Et même, en ce qui louche rinllueiice sur nos semhlahles, influeuce qu’on regarde comme le privilège des classes élevées, je crois que la différence qui existe entre l’homme obscur et l'homme placé en évidence est bien faible. L’iiilluence ne doit pas so mesurer par son étendue, mais |)ar sa naluie. Un homme [)eut répandre au loin son esprit, ses sentiments et scs opinions ; mais si sou esprit est bas, il n’y aura en tout cela nulle grandeur. Un misérable artiste pourra remplir une ville de scs méchantes peintures, et, par un genre brillant mais faux, arriver à la célébrité ; mais rhomme de génie qui laisse après lui un seul grand tableau, où la beauté immortelle s’incarne pour ainsi dire cl fait triompher le véritable goût, celui-là exerce une intlucnce incompara- Meinent plus élevée. Maintenant est-il une plus noble inllucnce que celle qui agit sur le caractère, et celui qui l’exerce n’accomplit-il pas une grande œuvre,
UE I.’ÉnilCATION PERSONNELLE. 15
quelque étroite ou obscure que soit la sphère où il vit? Le père et la mère qui, dans leur pauvre maison, éveillent dans l’esprit d'un seul de leurs enfants l’idée et l’amour de la parfaite bonté, qui font naître en lui une force de volonté capable de résister à toutes les tentations, et lui apprennent à tirer prodt des luttes de la vie, ceux-là surpassent en inlluence un Napoléon rompant le monde à sa domination. Leur œuvre n’est pas seulement plus élevée par sa nature ; qui sait s’ils n’accomplissent pas une œuvre plus grande que celle du conquérant, même quant à l’étendue? Qui sait si cet être auquel ils inspirent des principes saints et désintéressés ne les communiquera pas au loin, et si cette inlluence dont ils furent l’origine cachée n’ira pas, en s’éiai gissant, améliorer une nation , et le monde entier?
Dans ces considérations vous verrez la cause du profond intérêt que j’éprouve et que j’exprime pour les bomincs obscurs, pour le peuple. Les distinclioni sociales disparaissent devant l’éclat de ces vérités. Je m’attache au peuj)lc non pas parce qu’il se compose d’électeurs et qu’il a la puissance politique, mais parce qu’il se compose d'hommes, et qu’il peut atteindre au but le plus glorieux de l’humanité.
Dans ce pays, ce qui distingue la masse du peuple, c’est qu’elle pos.sède des moyens d’amélioration, de culture intellectuelle et morale qu’on ne trouve nulle part ailleurs. L’exciter à en profiter, c’est lui rendre le meilleur service qu’elle puisse recevoir. J’ai donc choisi pour sujet de cette conférence l’éilucation, la culture personnelle, on le soin que tout homme se doit à lui-méme pour développer et perfectionner sa nature. C’est l’iiilroductioii naturelle de cours qu’on
regarde trop communément comme suffisant par euxmcmes à faire l’éducation de l’auditeur. Les cours ont leur utilité. Ils réveillent un grand nombre d’hommes qui, sans cet appel extérieur, eussent sommeillé jusqu’à la fin de leur vie. Mais qu’on se souvienne qu’il y a peu à gagner en venant simplement une lieure par semaine dans cette enceinte pour livrer sou esprit à l’action d’un professeur. A moins (jue nous ne soyons excités à agir sur nous-mêmes, à moins que nous ne nous engagions dans l’œuvre de notre propre amélioration, à moins que nous n’ayons le ferme propos de former, d’élever notre esprit, à moins que, par une réflexion sérieuse, nous ne nous assimilions ce que nous avons entendu, il n’y aura que peu de bien de produit.
L’éducation personnelle, je le sens, est un sujet trop vaste pour un seul discours ; je ne pourrai donc vous présenter que quelques-unes des vues qui me semblent les^lus inq)ortantes. Je tâcherai de donner d’abord une idée du sujet, puis je parlerai des moyens à employer, et enfin je m’occuperai de quelques objections qui s’adressent aux notions principales que je vais vous exposer.
Pourquoi l’éducation personnelle est possiMe.
Avant d’entrer dans la discussion, permettez-moi une observation. L’éducation personnelle est quelque chose de possible. Ce n’est pas un rêve. Elle est fondée sur notre nature. Sans cette conviction, je ne serais qu'un déclarnateur, et vous m’écouteriez sans profit, il 11 y a dans Tàmc humaine deux facultés qui rendent y l’éducation possible ; c’est la faculté que l’àme possède * de s’étudier elle-même et la faculté qu’elle a de se
DE L’ÉDUCATION PFRSONNELLE. 17 ,
former elle-même. Nous avons d’abord la faculté de ramener notre esprit sur lui-même ; de rappeler ses opérations passées, d’observer ses opérations présentes ; d’auM'écier ses capacités et ses susceptibilités di- ! verses, IPfju’il peut faire et ce qu’il peut supporter, 1 de connaître la mesure de ses plaisirs, de ses peines, i et c’est ainsi que nous apprenons d’une manière générale quelle est notre nature et notre destination. C’est une remarque à faire que nous pouvons distinguer non-seulement ce que nous sommes déjà, mais encore ce que nous pouvons devenir, voir en nous le i germe et l’espérance d'un développement sans bornes, : viser au delà de ce que nous avons atteint, tendre à la | perfection comme à la fin de notre être. C’est cette fa- , j culté de nous comprendre nous-mêmes qui nous dis- ' | tingue de la brute, laquelle ne se connaît pas; sans j cela il n’y aurait pas de culture personnelle, car nous ) ignorerions le travail qu’il nous faut entreprendre, et ! l’une des raisons qui font que cette culture est si rare- ■ ment essayée, c’est qu’il est bien peu d’Iiommcs qui ; pénètrent dans leur propre nature. Pour la plupart, leur esprit même n’est qu’une ombre sans réalité comparée aux objets extérieurs. Lorsqu’il leur arrive de jeter un regard dans leur intérieur, ils n’y voient j qu’un sombre et vague chaos. Peut-être distinguent- } ils quelque violente passion qui les a entraînés à de ' nuisibles excès, mais leurs plus nobles facultés attirent j à peine un instant leur pensée, et c’est ainsi que vivent j et meurent des multitudes d’hommes aussi étrangers | à eux-mêmes qu’aux pays dont on sait le nom, mais qu’un pied humain n’a jamais foulés.
Mais l’éducation personnelle n’est pas seulemcntpos-
18 ŒUVr.ES SOCIALES DE CIlANMiSC.
rsiblc parcf! que nous pouvons penclror eu nous-nicmcs I et nous examiner : nous avons encore une plus nolile ' i'acullé, celle d’agir sur nous-niènies, de nous conduire, de nous i'oriner. C’est une ipiali^aussi el- ‘ rrayante <pic glorieuse, car c’est sur elle (|^r.'t l'ondéo la responsabilité humaine. Nous avons le pouvoir nousenlcmcnt de suivre nos facultés, mais de les diriger, de leur donner l’impulsion ; non-seulement d observer nos passions, mais de les contrôler; non-seulement de voir grandir nos facultés, mais encore d’en aider le développement. Nous pouvons arrêter ou changer le cours de nos pensées. Nous pouvons concentrer notre intelligence sur les objets que nous désirons comprendre. Nous pouvons lixer nos regards sur la perfection et nous faire de toutes choses un moyen pour y arriver. C’est là .sans doute une noido prérogative de notre nature. Dès que nous la possédons, ipi’importe ce que nous sommes et le point où nous .sommes, puisqu’il est en notre j)ouvoirdc con- (juérir un sort meilleur, et même un bonheur d’autant plus grand (jue nous serons partis de plus bas? De toutes les découvertes nécessaires à l’homme, la plus importante aujourd’hui c’est celle de cette laculté créatrice qu’il porte en lui-même comme un trésor. Il en soupçonne peu la grandeur, aussi peu (]iic le sauvage soupçonne l’action de l’esprit sur le monde matériel ; cependant elle surpasse en inq)ortance tout notie pouvoir sur la nature extérieure. 11 y a là plus de divinité que dans la force qui fait marcher l’uuivers, et cepeudaut comlden nous la comprenons peu! comme elle sommeille inactive, non soup.çonnéc, chez la plupart des hommes! Eli bien!
DE L'LDUCATION PEUSONNEU-T:.
c’est cotte furullc qui rendréduoation po3sil)lo, et ([ui nous en l’ait un devoir impérieux.
Cotte idée t’ondainentale de l’éducation ou de la culture poi’sonncllo, on peut la saisir facilement sous sa forme la plus générale. Élever ou cultiver quelque chose, une plante, un animal, tm esprit, c’est lefaire croître ; la croissance, le développement, tel est le hut. Ün ne peut cultiver que ce qui a un principe de vie, suscoptihle d’expansion. Celui donc qui fait tout ce (pii est en son pouvoir |)onr développer scs facultés
devenir un être bien proportionné, vigoureux, cxccl- W lent et heureux, celui-là pratique la culture de lui- 1 même.
Celte culture a nécessairement différentes branches qui correspondent aux différonles aptitudes de la nature humaine ;hnais ces aptitudes, bien que diverses, sont intimement unies et se développent ensemble. L’âme que notre philosophie partage en plusieurs facultés, est toujours une dans son essence, une dans sa vie ; elle exerce dans le même moment, elle réunit dans le iné-me acte ses différentes énergies : la pensée, la sensibilité et la volonté. En conséquence, dans une sage ' culture de soi-mème, il faut que tous les principes de notre nature grandi.ssent à la fois par une aclion harmonieuse, comme toutes les parties delà plante se développent ensemble. (Juand donc vous entendrez par- ■ 1er d’espèces différentes d’amélioration personnelle, \ vous ne (levrez pas les considérer comme des procédés ^ distincts, agissant indépendamment l’un de l’autre, ; et exigeant chacun des moyens séparés. Cependant, cqjnmc il est nécessaire pour rintclligcncc complète
ÎO
ŒUVRES SOCIALES DE ClIANSING.
du sujet de les considérer séparément, c’est par là que je commencerai.
La culture personnelle est morale.
j D’abord la culture personnelle est morale; c'est là
I une branche d’une importance toute particulière. Quand un homme rentre en lui-même, il y découvre deux ordres distincts ou deux espèces de principes qu’il lui est surtout utile de connaître. 11 aperçoit des désirs, des appétits , des passions qui ont lui-même pour fin, qui ne demandent, qui ne cherchent que son propre plaisir, sa satisfaction, son intérêt ; et puis il remarque un autre principe tout opposé, qui est impartial, désintéressé, universel, un principe qui lui enjoint d’avoir égard au droit, au bonheur d'autrui, et lui impose des obligations qui doivent être remplies à quelque prix que ce soit, et alors même qu’elles sont en opposition avec .son plaisir ou son profit. Nul homme, quelque aveuglé qu’il soit par son propre intérêt, quelque endurci qu'il soit par l’égoïsme, nepeut nier qu’au-dedans de lui ne s’agite une grande idée qui se trouve en opposition avec l’intérêt ; c’est l’idée du devoir, c’est une voix intérieure qui lui enjoint plus ou moins clairement de respecter et de pratiquer la justice impartiale et la bienveillance universelle.
Ce principe de désintéressement qui est au fond de la nature humaine, nous l’appelons tantôt raison, tantôt conscience, et parfois sens ou faculté morale; mais quelque nom qu’on lui donne, c’est un principe réel en chacun de nous, c’est la maîtresse faculté que nous devons cultiver avant tout, car c’est de cette culture que dépend le développement légitime de
DE L'ÉDUCATION PEDSONNELLE.
tou'cs nos autres facultés. Les passions, il est vrai, peuvent cire plus fortes que la conscience, ou crier plus haut, mais leurs clameurs sont Lien différentes du ton de commandement avec lequel parle la conscience. Elles ne sont pas revêtues de son autorité; elles n’ont pas cette puissance qui nous lie. Au milieu même de leur triomphe elles sont condamnées par h principe moral et s’humilient devant sa voix calme, mystérieuse, menaçante. Quand on s’étudie soi-même, rien donc n’est plus plus important que de distinguer clairement ces deux grands principes : l’un égoïste et l’autre désintéressé ; et la part la plus importante de l’éducation, c’est d’abaisser l’un et d’élever l’autre, ou en d’autres termes d’introniser en nous le sentiment du devoir. Il n’y a pas de limites au développement de cette force morale chez l’homme, s’il le veut sincèrement. Il y a eu des hommes que nul pouvoir au monde n’a pu détourner du juste, et qui ont moins craint la mort sous ses formes les plus terribles que la transgression de la loi intérieure de justice et d’amour universels.
Iji culture personnelle est religieuse.
En second lieu, la culture personnelle est religieuse. \ Quand nous rentrons en nous-mêmes, nous y dé- » couvrons des facultés qui nous lient à ce monde extérieur, visible, fini et toujours changeant ; nous avons la vue et d’autres sens pour discerner, des organes et des aptitudes naturelles pour atteindre et nous approprier les choses extérieures ; mais nous avons aussi une faculté qui ne peut pas s’arrêter à ce que nous voyons, à ce que nous touchons, à ce qui existe dans les limites
Ά\RES sociales DE (IIANM'G.
^ ^(lerespacoet du toinps, uiiefaciilUî qiiicluTclic i’iiifiiii,
\ la cause iiicréêe, cl ue peut se reposer que lorsqu’elle est moulée jusqu’à l’Kspi il éternel (|ui ciidjrasse loul. C’esl CO que nous appelons le principe rclii>ieux ; la laufiue liumaiue ne peut en exajférer la grandeur, car c’est la marque d'un cire destiné à ciilrer ou coiiiiuunionavec un monde plus élevé que le monde visiljle. Développer cette puissance, c’est émiuomineut l'aire notie éducation. Faire vivre en nous l’idée de Dieu, cette idée claire et vraie (jui nous porle à adorer Dieu, à lui obéir et à désirer de lui ressembler, c'est le plus noble apanage de la nature buniaiue, je|)ourrais ajouter, des natures célestes. Et notez que le principe religieux et le principe moral se tieuucul cl marcbenl ensemble. Le [)reinier n’est que la perfection cl la mauil'estatiou la plus élevée du .second. Tous deux sont désintéressés. C’est l’e-ssence de la véritable religion que de recounuîlrc et d'adorer eu Dieu les attributs de l’éternelle justice et de l’amour universel, et d’écouler sa voix (piaïul dans le .secret du cœur il nous commande d'imiler ce <juc nous adorons.
Le primCjic moral est le fomlement île l.i vCrilé et la Lasa (le la culliirc iiileilcdcelle.
De plus, la culture persounelle est i.xTi:u.ECTi r:M.E. Nous ne pouvons rentrer eu nous-mêmes sans y dé- ^ couvrir le pi incii)e, intellectuel, la faculté (pii pense, qui raisonne et qui juge, la faculté qui eberebe la vérité et (pii l’atteint. Il u’est [las à craindre (pie nous m^irligions ceUe puissance. L’intelligence étant le grand instrument à l’aide dmjucl les hommes arrivent ali but de leurs désirs, elle attire leur allcnlion
DE L’ÉDUCATION PEaSO.NAELl.E. ‘i:>
plus que toute autre faculté. Quand nous parlons aux honunes do s’améliorer, la première pensée cpii se présente à eux c’est qu’ils doivent cultiver leur intcl' licence, ac(iuérir des connaissances et du talent. Par éducation les hommes entendent presijue exclusivement l’éducatiou intellectuelle. C’est pour elle (ju’ou iuslituc des écoles et des collèges ; c’est à elle (pi’ou sacritic l’enseignement moral et religieux de la jeu- 1 liesse. Certes je respecte l’intelligence autant que per- , sonne; mais ne la plaçons jamais au-dessus du prin- ( cipe moral. Klle est intimement unie avec lui. C’est sur le principe moral que repose la culture de l’es- ^ prit; élever l’àrne est le but suprême. Quiconque désire que son intelligence grandisse, et soit toujours saine et vigoureuse, doit commencer par l’éducation morale. L’étude et la lecture ne sufüsent pas pour perfectionner la raison; une chose est nécessaire par-^ dessus toutes les autres, c’est le désintéressement, qui est Pâme même de la vertu. Pour arriver à la vérité, qui est le grand objet de Pintelligencc, il faut la chercher avec désintéressement. C’est la première et la grande condition du progrès intellectuel. Je dois accepter la vérité, quelle qu’en soit pour moi laportée, je dois la suivre, n’importe où elle conduise, quel que soit. l’intérêt (ju’elle contrarie, quelle que soit la persécution ou la perle à latpiclle elle m’expose, quel que soit le parti dont elle me sépare et à quelque parti qu’elle m’allie.
Sans celle candeur de l’esprit, qui n’est sous un autre nom que l’amour désintéressé de la vérité, de grandes facultés naturelles se pervertissent et s’égarent, le génie SC perd, et la lumière que nous portons
ŒUVRES SOCIALES LE CHANNiNG.
en nous se change en ténèbres. Quand cette vertu leur manque, les plus sublils raisonneurs s’égarent euxmêmes tout en égarant les autres , et se prennent aux filets de leurs propres sophismes. C'est un l'ait bien connu dans l’iiistoire de la science et de la philosophie que des hommes doués par la nature d’une intelligence extraordinaire ont répandu les erreurs les plus grossières et même ont cherclié à ruiner ces vérités premières qui sont la base de la vertu, de la dignité, de l’espérance humaine. Et d’un autre côté je sais des hommes n’ayant reçu delà nature qu’un esprit ordinaire qui, par l’amour de la vérité et l’arnour de leurs semblables, se sont élevés peu à peu à une force et à un développement de pensée remarquables. Quelques-uns des prédicateurs et des maîtres les plus utiles ont dû la puissance qu'ils avaient d’éclairer les autres, moins à une supériorité naturelle qu’à la simplicité, à l’impartialité et au désintéressement de leur esprit, à leur détermination de vivre et de mourir pour la vérité. Celui qui s’élève au-dessus de lui-même voit de ; haut la nature et la Providence, la société et la vie. La I pensée s’étend comme par une élasticité naturelle, ‘ quand la pression de l’égo'isme en est écartée. Les principes moraux et religieux, généreusement cultivés, fertilisent l’intelligence. Le devoir fidèlement rempli ouvre l’esprit à la vérité ; tous deux étant de la même famille, également immuables, universels, éternels.
Je me suis étendu sur ce sujet parce que souvent on oublie l’union qui existe entre la culture morale et la culture intellectuelle, et qu’on sacrifie la pre- > mière à la seconde. L’exaltation du talent au-dessus \ de la vertu et de la religion est la malédiction du
DE LÉDUCATIOÎi PEItSONNELLE.
siècle*. L’éducation a maintenant pour but principal de stimuler au savoir, et on acquiert ainsi la puissance sans les principes qui seuls en font un bien. Le talent est adoré, mais s’il y a divorce entre lui et la droiture, c’est’plutôt un don de l’enfer que du ciel.