‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 7 sur 19 · I.a culture personnelle fortifie la pensée · texte numérisé non relu

I.a culture personnelle fortifie la pensée

La culture intellectuelle ne consiste pas principalement, comme bien des gens s’imaginent, à accumuler des connaissances, quoique cela soit important; elle consiste surtout à acquérir une force de pensée que nous puissions diriger à notre gré vers tout sujet sur lequel il nous faut prendre une décision. Ce qui indique cette force, c’est de pouvoir concentrer notre attention, d’observer avec soin et pénétration, de ramener les sujets complexes à leurs éléments, de remonter de l’effet à la cause, de découvrir les moindres différences, aussi bien que les moindres ressemblances des choses, de lire l’avenir dans le présent, et surtout de remonter des faits particuliers au.x lois générales ou aux vérités universelles. Ce dernier effort de l’intelligence qui s’élève aux vues larges et aux grands principes, constitue ce qu’on nomme l’esprit philosophique et mérite qu’on s’y attache tout particulièrement. Quel en est le but? Votre propre observation a dû vous l’apprendre.

Vous avez dû remarquer deux espèces d’hommes, les uns toujours occupés de détails et les autres qui font de ces observations particulières le fondement de vérités plus élevées et plus larges. Les derniers sont

' Proforde véiilé dont la jircuvc sa trouve ù chaque pngc de I histoire I

ŒUVRES SOCIALES I)E CIIANMNG.

dos pliilosoplios. Par exemple, pendant des siècles on avait vn tomber à terre des morceaux de bois, des pierres, des métaux ; Newton, s’emparant de ces faits particuliers, s'éleva à l’idée que t(»utç matière tend ou est attirée vers toute matière, il définit la loi suivant lafpiellc cette attraction on cette force agit à dilfércntes distances, et nous donna ainsi un principe qui, nous avons raison de le croire, s’étend à toute la création extérieure et la régit. Un homme lit une bistoire et |)cut vous en conter tous les événements, mais il s’arrête là. Un antre combine ces événements, les place sous un seul point de vue et apprend sous quelle inilucnce vit une nation, quels sont ses ]>rincipaux penebants, vers la liberté ou vers le despotisme, vers une forme de civilisation ou vers une autre. Celui-ci s’occupera continuellement des actions particulières de tel ou tel voisin, tandis que cet autre, regardant pins loin que les actions, et remontant jusqu’au principe intérieur d’où elles émanent, en tirera une vue plus étendue de la nature buinaine. En un mot, l’un voit toute chose par parties, par fragments, tandis que l’autre s’efforce de découvrir l’harmonie, la liaison, l’unité du tout. Un des grands malheurs de la société c’est que les hommes occupés conslanuncat de minces détails manquent d’idées générales, de principes larges et tixes. Aussi beaucoup de gens, qui ne sont pas méchants, sont-ils irrésolus, et presque tou jours inconstants, comme s’ils i étaient de grands enfants plutôt que des hommes,

: Donner cette force d’esorit qui saisit les vérités universelles et s’y attache, c’est la plus noble éducation de l’intelligence; et jevo \s prie de remarquer comme

PK L ÉUICMION rLRSOSNEl.I.E. 2T

elle s’accorde avec la culture du principe moral et du principe religieux. Dans ce dernier cas aussi le progrès de l’ànie consiste à s’élever au-dessus de ce (pii est étroit, particulier, individuel, égoïste, jusipi’à ce qui est universel et infini. Pcrrectionncr riiouiine, c’est \g libéraliser^ agrandir sa pensée, scs sentiments et sa volonté. Étroitesse d’intelligence et de cœur, telle est la dégradation dont toute éducalion tend à sauver les hommes !

Li culture iicrsonnellc csl sociale.

De plus, la culture personnelle est sociale, puisque l’im de scs principaux elfets est de développer et de purifier les alfections qui naissent instinctivement dans le cœur humain, qui unissent le mari et la femme, le père et l’cnlant, le frère et la sœur; qui attachent l’homme <à ses amis, à scs voisins, à son pays, à ceux qui souffrent sous ses yeux, quels qu’ils soient. La culture de ces alfections est une partie considérable de notre (ruvre; elle consiste à transformer l’instinct en principe, 'le penchant naturel en vérilahle sympathie, en lui donnant un caractère raisonnable, moral et saint. Par exemple, notre affection pour nos enfants est d’abord instinctive, et si elle en reste là elle no s’élève guère au-dessus de l’attachement de la brute pour ses petits. Mais lorscpi’un père fait entrer dans son amour naturel pour scs enfants le principe religieux et moral, quand il vient à considérer son enfant comme un être intelligent, spirituel, immortel, qu’il l’honorc comme tel et qu’il désire par-dessus tout en faire le noble, le désintéressé, le digne enfant de Dieu , l’ami de scs scmbbibles, alors l’instinct s'élève et de-

28 ŒUVRES SOCIALES DE CllANMSG.

vient un sentiment généreux et saint; il ressemble à l’amour paternel de Dieu pour sa famille spirituelle. C’est une pureté et une dignité semblables que nous devons tâcher de donner à toutes nos affections.

La cuit :re personnelle est pratique.

^ En outre, la culture personnelle est phatique, puisqu’elle se propose comme une de scs fins principales de nous disposer à l’action, de nous mettre au niveau de nos entreprises, de nous façonner à la constance dans nos projets, de nous préparer des ressources abondantes dans la vie ordinaire, et surtout dans les conjonctures imprévues, dans les temps de difficultés, de dangers et d’épreuves. .Mais, laissant de côté ce point ainsi que d’autres dont je n’ai pas le temps de m’occuper, je me bornerai à deux branches qui ont été presque entièrement négligées dans l’éducation du peuple, et qui ne méritent pas un tel dédain.

Elle développe le sens du Icau.

^ En considérant notre nature, nous découvrons parm-i ‘ses admirables facultés le sens ou la perception du beau. Nous en trouvons le germe chez tous les hommes, et il n'y a pas de faculté qui soit plus susceptible de culture; pourquoi donc cette culture ne serait-elle pas favorisée chez tous? Il est à remarquer que les ressources que ce sentiment trouve l'ans l’univers sont infinies. 11 n’y a qu’une faible partie de la création que nous puissions changer en nourriture, en vêlements, en satisfactions du corps; mais la création entière peut servir au sens du beau. La beauté est partout. Elle s’épanouit dans les innombrables Heurs du prin-

DE L ÉJ.ICATION PEUSO^•^ELLE. 20

temps. Elle ondule dans les branches des aibres et \ les herbes du gazon. Elle habite les abîmes de la terre \ et de la mer, et brille dans les couleurs du coquillage 1 et de la pierre précieuse. Et non-seulement ces faibles !

objets, mais l’Océan, les montagnes, les nuages, les |

deux, les étoiles, le soleil levant et le soleil couchant, !

tout est inondé de beauté. L’univers est son temple; j

les hommes qui la sentent vivement ne peuvent lever j

les yeux sans qu’elle ne les environne de tous côtés. !

Or, la beauté est si précieuse, les jouissances qu’elle ;

procure sont si délicates et si pures, tellement en rapport avec nos sentiments les plus nobles et les plus tendres, si près de l’adoration de Dieu, qu’il est pénible de songer à la multitude d’hommes qui vivent icibas en aveugles,, comme si, au lieu de posséder celte belle terre et ce glorieux firmament, ils habitaient un cachot. Une joie infinie est perdue pour le monde, faute de cultiver le sentiment du beau.

Supposez que je visite une fnaison de campagne et que j’en voie les murs couverts des meilleurs tableaux de Raphaël, chaque coin occupé par une statue du tra- \ vail le plus exquis, et que l’on me dise que ni homme, ni femme, ni enfant, n’ont jamais jeté les yeux sur ces miracles de l’art; comme je sentirais la privation de ces infortunés, comme je voudrais leur ouvrir les yeux et les aider à comprendre, à sentir la beauté et la grandeur qui sollicitent en vain leur attention I Et cependant chaque laboureur vit devant les ouvrages d’un artiste plus divin. Combien son existence serait relevée s’il pouvait sentir la gloire qui rayonne dans leurs formes, leurs couleurs, leurs proportions et saisir leur expression morale!

J'ai seulement parlé de la beauté de la nature, mais combien ne troiive-t-on pas de ce cliarme mystérieux dans les arls, et surtout dans les lettres? Les meilleurs livres sont les plus beaux. Les plus grandes vérités quand elles ne sont pas unies au beau manquent de quelque chose ' ; elles entrent plus sûrement et plus loin dans l’arne quand elles sont revêtues de cette parure qui leur est naturelle. Celui-là ne reçoit pas la véritable éducation de l’homme, I chez qui le sens du beau n’est pas cultivé, et je ne con- 'inais pas de condition à laquelle ce goût ne convienne. De toute espèce de luxe, c’est le moins cher et le plus facile, et il me parait surtout important pour les conditions qui, exigeant un travail pénible, donnent de la rudesse à l’esprit. La diffusion du sentiment du beau dans la Grèce ancienne, et du goût musical dans l’Allemagne moderne, nous prouve que le peuple est capable de partager ces plaisirs délicats qui jusqu’ici ont été considérés comme le privilège du petit nombre.

Qu’est-ce que le beau? C’est une question à laquelle les esprits les plus pénétrants n’ont pas répondu d’une façon satisfaisante ; et quand je le pourrais faire, ce n’est pas ici la place d’une semblable discussion. Je dirai seulement que la beauté de la création extérieure est intimement liée aux plus charmants, aux

* Alfred de Musset, que la muse emportait aux plus hauts sommets de l'idé.'d, a exprimé le même jusement dans ces beaux vers :

^ j La beauté, sur la terre, est la chose suprême,

Cest pour nous la montrer qu’est faile la clarté.

, Rien n'est beau que le vrai, dit un vers respeetc ;

I Et moi, je lui réponds, sans crainte d'un blasphème:

■.. Rien n’est vrai que le beau, rien n’est vrai sans beauté.

DE I/EDÜEATION l'EUSONNEI.LE.

plus prands aUrihuts de l’àine.Elle en est remMèmq f ou rexpressiou. La malière devient belle pour nou3\i quand elle semble perdre son aspect matériel, son V' inertie, son tinl, sa grossièreté, ipiand la légèreté éthérée de ses formes et de ses mouvements semble la rapprocher de l’esprit ; quand elle nous peint de douces et pures affections; quand elle s’étend dans une immensité qui est l’ombre de l’infini ; ou lorsque sous des formes ou par des mouvements imposants elle nous parle du Tout-Puissant. Ainsi la beauté extérieure tient à quelque chose de profond et d’invisible; elle est le reflet des choses spirituelles, et, par conséquent, si l’on veut lavoir et la sentir vivement, il faut cultiver les principes moraux, religieux, intellectuels et sociaux dont j'ai déjà parlé et qui sont la gloire de la nature spirituelle. Je dis cela afin que vous puissiez voir ce que je tiens à vous démontrer, c’est qu’il existe une intime harmonie entre toutes les branches de l’éducation; chacune d’elles aide les autres cl en est aidée.

Nécessité de savoir parler.

11 existe une autre faculté que chaque homme devrait cultiver suivant sa capacité, mais que généralement le peuple néglige, c’est la facilité d’exprimer ses idées. L’homme n’a pas été créé pour renfermer sa pensée en lui-mérne, mais pourlui donner une voix et l’échanger avec d’autres pensées. La parole est une des grandes distinctions entre nous et la brute. Notre^ puissance sur les autres n’est pas tant dans les idées! (pii sont en nous que dans la facilité de les produire. Un homme (l’une vigueur intellectuelle pliü/

r? ŒUVRES SOCIALES DE CHANMSG.

qu’ordinaire pcutn’être qu’un zéro sans valeur dans la société, faute de savoir parler. Non-seulement on acquiert de l’influence sur les autres, mais encore on aide beaucoup sa propre intelligence en donnant à sa pensée une expression nette, précise, puissante. Nous nous comprenons mieux, nos conceptions deviennent plus claires par l’effort même que nous faisons afin de les rendre claires pour ceux qui nous écoutent.

Notre rang dans la société dépend beaucoup de cette facili.é d’expression. La principale distinction entre ce que nous appelons l’homme du monde et l’homme du peuple, c'est que le dernier est gauche dans ses manières et manque suitout de justesse, de clarté, de grâce et de force d’expression. L’homme qui ne peut ouvrir la bouche sans violer la grammaire, sans parler avec un accent barbare ou grossier, sans montrer son manque d’éducation, ou sans obscurcir sa pensée par un langage confus et maladroit, ne peut occuper la place à laquelle son bon sens lui donnerait des droits. Pour avoir des rapports avec la bonne société, il faut parler comme elle. Aussi, je suis charmé qu’on enseigne la grammaire et une prononciation correcte dans les écoles publiques de cette ville. Ce ne sont pas là choses futiles ni superflues pour personne. Elles permettent d’obtenir dans le monde ces avantages, d’où dépend souvent notre perfectionnement. Acquérir une certaine facilité de parole devrait entrer dans tous les plans d’éducation personnelle.

L’éducation est nécessaire à toutes les classes de la société.

J’ai maintenant donné quelques notions sur la cul turc ou le perfectionnement que tout homme doit

se proposer. Je me suis constamment appuyé sur ce principe que chacun de nous a en soi-méme une faculté de développement qui appelle un travail sérieux, incessant, et qui en est la récompense. Je ne considère pas l’homme comme une machine faite pour obéir à une force étrangère, pour accomplir une suite invariable de mouvements, pour fournir une somme fixe de travail, et puis tomber en pièces à la mort ; je le regarde comme un être doué de liberté et d’iutelli-'v, gence,et je n’estime en fait d’éducation que celle qui fait ressortir ces deux facultés et leur donne une impulsion et une expansion perpétuelles. Je sais que cette'"^ idée est loin d’être universelle. L’opinion commune est que la masse du peuple n’a pas besoin d’autre éducation que de celle qui prépare aux différents métiers ; et bien que cette erreur disparaisse, elle est loin d’être généralement condamnée. Mais le fondement de l’éducation de l’homme est dans sa nature et non dans sa profession. Nos facultés doivent être développées à cause de leur propre dignité, et non pas en vue seulement de leur application extérieure. L’homme doit être instruit parce qu’il est homme, et non point parce qu’il doit faire des souliers, des clous ou des épingles. Un métier n’est pas la (in de son être, car l’esprit ne s’y enferme pas tout entier. Un métier n’épuise point la force de la pensée. L’homme a des facultés que ce labeur ne met pas enjeu, des besoins profonds qu’il ne satisfait pas. Des poèmes, des systèmes de théologie et de philosophie qui ont fait quelque bruit dans le monde ont été travaillés sur l'établi ou au milieu des travaux champêtres. Que de fois, lorsque les bras s’occupent

ôi C.IÎVHES SOCIU.es de CIIANM.xr,.

machinalement d’un métier, l’esprit , perdu dans la méditation et la rêverie, s’échappe de la terre ! (lue de fois le cœur pieux de la femme mêle la plus grande de toutes les pensées, celle de Dieu, aux détails du ménage! Sans doute ou doit se perfectionner dans sa profession, car c’est ainsi qu’on gagne son i)ain et qu’on sert la société. Mais le j)ain ou la subsistance n’est pas pour nous le bien suprême ; car autrement notre sort serait plus dur que celui des animaux, pour lcs(juels la nature sert une table et tisse un vêtement sans qu'ils s’en occupent. L’homme n’a pas été créé davantage pour servir uniquement aux besoins de la société. On ne peut, sans une injustice infinie, convertir en simple instrument des satisfactions d’autrui un être raisonnable et moral. 11 est nécessairement une lin, et non un moyen. Un esprit dans lequel ont été placées des semences de sagesse, de désintéressement, de constance et de piété, vaut plus (pie tous les intérêts matériels du monde. Il existe pour lui-même, pour son propre perfectionnement; on ne doit pas l’asservir aux besoins de sa nature animale ou à ceux d’autrui.

On dit qu’une éducation libérale est nécessaire aux hommes appelés à remplir do hautes fonctions, mais non pas à ceux qui sont condamnés à un labeur vulgaire. Je réponds que le nom d’homme est un nom plus grand que celui de président ou de roi. La vérité et la bonté sont également précieuses, dans quelque sphère qu’on les trouve. D’ailleurs il n’est pas de condition où la vertu n’ait sa place aussi bien que le développement de toutes nos facultés. L’ouvrier n’est pas simplement un ouvrier. Des liens étroits, liens de

DE L'ÉDUCATION rEliSONNKI LE.

tendresse et de responsabilité, l’unissent à Dieu et à ses semblables. 11 est fils, mari, père, ami et chrétien.

Il appartient à une famille, à une patrie, à une Église, à une race, et cet homme, on ne l’élèverait que pour un métier! N’a-t-il donc pas été envoyé dans le monde pour accomplir une grande œuvre? Élever parfaite - 1 ment un enfant demande plus de réflexion, plus do \ sagesse peut-être que le gouvernement d’un État; par ' cette simple raison que les intérêts et les besoins ’ politiques sont plus saisissables, plus grossiers, plus ‘ sensibles que le développement de la pensée et du ; sentiment, ou que les lois subtiles de Tàmc rpii, toutes, : doivent être étudiées et comprises avant que l’éducation soit achevée ; et cependant Dieu a chargé également tous les hommes de cette œuvre, la plus grande qui soit sur la terre. Avons-nous besoin d’une preuve plus claire pour voir qu’une éducation plus relevée qu’on ne l’a encore pensé est nécessaire à notre race entière*?

Des moyens cio favorisH" l’éclucalion pci'sonnello.

Je vais maintenant rechercher quels sont les moyens de favoriser l’éducation pensonnellc, et je ne sais par où commencer. Le sujet est si étendu et si important que je me sens incapable de le traiter convenablement, surtout dans les limites qui me sont assignées. Considérez, je vous prie, que je vous présente seulement quelques aperçus, tels qu’ils se sont offerts à mon esprit sans beaucoup de recherches.

Avant tout, le grand moyen d'éducation, celui qui renferme tous les autres, c’est de s’attacher à cette

Z6 aiVIlES SOCIALES DE CIIANMNC.

culture de nous-mêmes, comme ii notre fin principale, (le prendre la détermination ferme et solennelle de tirer le plus grand et le meilleur parti des facultés que Dieu nous a données. Sans cette résolution, les meilleurs moyens sont de peu de valeur, mais avec elle les plus petits deviennent efficaces. Vous verrez des milliers d’hommes qui, avec toutes les ressources que la richesse peut rassembler, maîtres, bibliothèques, instruments, ne font rien de passable, tandis que d’autres, avec de faibles secours, font des merveilles, uniquement parce (|u’ils sont les seuls qui agissent sérieusement. L’homme qui se met sérieusement à l’œuvre trouve des moyens, ou, s’il n’en trouve pas, il en crée. Une volonté énergique fait beaucoup de peu, donne de la ])uissance à des instruments faibles, désarme la difficulté et souvent même en fait un secours. Chaque état offre des moyens de progrès, si on a assez d’ardeur pour s’en servir. On a dernièrement publié des livres où sont contenus des exemples ou des bistoires « de science acquise au jfnilieu des obstacles ; » et c’e.st chose encourageante que d’y voir ce qu’un homme décidé peut faire pour lui-même. Une grande idée, comme celle de l’éducation personnelle, si on la saisit clairement et fortement, brûle dans l’àme comme un charbon ardent. Celui qui se propose résolument une grande fin y est, par cet acte, à moitié parvenu ; il a franchi la principale barrière qui le sépare du succès.

Le progrès est la fin meme de notre être.

Une chose est essentielle pour que la volonté soit énergique, c’est la foi dans la possibilité de l’éduca-

Digilized by Cooglc

lion personnelle. Pour animer notre courage il faut que l’objet désiré paraisse à notre portée, (‘cite véirilé, que le progrès est la fin même de notre être, ne <loit donc pas être écoutée comme une leçon, mai? comprise et sentie comme une réalité. Nos esprits sont ] disposés à languir et à mourir faute d’aliment, s’ils ! demeurent emprisonnés dans ce que nous avons déjà J acquis. Une foi véritable, qui aspire à quelque chose dèv meilleur, qui entrevoit la perfection dans le lointain, qui nous promet des progrès proportionnés au sérieux / de nos travaux, donne de l’énergie à la volonté, donne| des ailes à l’àme ; et cette foi grandira constamment en nous faisant connaître notre nature et les promesses d’assistance divine et d’immortalité qui abo^ dent dans la révélation.

Il est des hommes qui sont découragés et qui ne tentent de faire aucun progrès, par la fausse idée qu’ils ont que l’étude des livres, étude que ne leur permet pas leur position, est le moyen suprême et le seul efficace. ^lais je les prie de considérer que les grands volumes, dont nos livres ne sont (]ue des copies, c’està-dire la nature, la révélation, l’âme et la vie humaine, sont libéralement exposés à tous les yeux. Les grandes sources de la sagesse sont l’expérience et l’observation; celles-là ne sont fermées à personne. Ouvrir et fixer nos yeux sur ce qui se passe hors de nous et en nous, c’est l’étude la plus féconde. Les H vres sont surtout utiles quand ils nous aident à interpréter ce que nous voyons et ce que nous éprouvons. Quand ils absorbent l’cspril et qu’ils le détournent de l’observation de la nature et de la vie, ils engendrent une folie savante, contre laquelle ce serait grande

ŒIVIŒS SOCIALES DE CIIANNING.

perte que d’échanger le bon sens de l’ouvrier. Il est à remarquer que les plus grands hommes se sont formés sans le secours des études qui sont considérées généralement comme indispensables. Homère, Platon, Démosthène, n’avaient jamais entendu parler de chimie, ils connaissaient moins le système solaire qu’un enfant de nos écoles. Ce n’est pas que ces sciences soient sans importance ; mais ceci nous apprend que les moyens d’amélioration ne manquent jamais quand la résolution est profonde et sérieuse.

L’dnergie de la volonté.

La volonté de s’élever soi-mème, c’est là ce qui fait la vie et la force de tous les moyens que nous employons pour notre propre éducation. J’énonce de nouveau ce principe à cause de son extrême importance ; j’ajoute seulement une observation pour empêcher qu’il ne soit mal compris. Lorsque je parle de la volonté de s’élever soi-méme, j’entends que cette volonté soit sincère. En d’autres termes , le but réel ce doit être notre éducation ; c’est pour elle-même qu’il faut la chercher, et non pour en faire un moyen ou un instrument. Ici je touche à une erreur commune et funeste. Le nombre de personnes qui désirent l’éducation, seulement pour acquérir de la fortune cl s’élever dans le monde, est considérable ; mais ces personnes ne cherchent pas véritablement le progrès ; ce qu’elles poursuivent, c’est quelque chose d’extérieur, quelque chose qui leur est étranger; une impulsion si basse ne peut amener qu’un progrès restreint, partiel, incertain. L’homme, je l’ai dit, doit se cultiver iui-même parce qu’il est homme. Il doit com-

mcncer avec la conviction qu’il y a en lui quelque chose (le plus grand que dans toute la création matérielle, que dans toutes les choses qui frappent ses yeux et ses oreilles ; il doit comprendre que le progrès intérieur a en soi une valeur et une dignité tout à fait distinctes du pouvoir qu’il donne sur les objets extérieurs. Sans doute ou doit travailler à améliorer sa position, mais on doit d’abord songer à s’améliorer soi-même ; si l’on ne connaît pas d’autre usage plus noble de l’esprit que de le fatiguer au profit du corps, il faut désespérer de son éducation.

En faisant ces observations je n’entends pas conseiller à l’ouvrier de rester indifférent à sa position. Je regarde eomme important que chaque homme, quel que soit son état, possède des moyens de bien-être : la santé, une nourriture et des vêtements convenables, et parfois un peu de retraite et de loisir. Voilà des biens véritables qui méritent d’être recherchés pour eux-mêmes ; d’ailleurs ce sont des ressources importantes pour la cause que je défends. Une habitation propre, confortable, avec des aliments sains, n’aide pas peu au développement intellectuel et moral. Uir homme vivant dans une cave humide ou dans un grenier ouvert à la pluie et à la neige, respirant l’air impur d’une demeure sale, et essayant en vain d’apaiser sa faim par une nourriture insufli.sanle et désagréable, \ eourt ris'jue de s’abandonner à une insouciance désespérée. Améliorez donc votre sort; multipliez vos rc.ssources, et, mieux encore, faites fortunes! vous le pouvez par des moyens honnêtes et si vous ne la payez pas trop cher. Une bonne éducation est faite pour vous pousser dans vos affaires, vous devez en user [lour at-

ŒliVUES SOCIALES DE CHANSISG

teindre CO but. Seulement prenez garde que celte fin ne vous domine; que vos motifs ne baissent à mesure que votre condition s’élève ; que vous ne soyez victimes de la misérable passion de rivaliser avec ceu.v qui vous entourent, en étalage, en luxe et en dépenses, ïlespectez-vous toujours vous-mêmes. Comprenez que votre âme est plus précieuse que tout ce qui vous est étranger. Celui qui n’a pas entrevu ce qu’il y a en lui de raisonnable et de spirituel, de supérieur au monde et d’allié à Dieu même, celui-là ignore la véritable source d’où sort celte volonté, sur laquelle j’ai insisté comme étant la première condition du progrès.

Nécessité de réprimer les appétits brutaux.

Je passe à un autre grand moyen d’éducation personnelle, c’est le contrôle des appétits brutaux. Pour élever la nature morale et intellectuelle, il faut abaisser la nature animale. La sensualité est l’abîme dans lequel un très grand nombre d’âmes sont

plongées et perdues. Parmi les classes prospères, quelle somme considérable de vie intellectuelle est noyée dans les excès du luxe. C'est une des grandes malédictions de la richesse que nous en abusions pour la satisfaction de nos sens ; et chez les classes pauvres, bien que le luxe manque, souvent on s’abandonne à un tel excès de nourriture, que l’esprit s’en trouve accablé. Quand on se promène dans nos rues, c’est un triste spectacle que de voir combien de visages portent les signes de l’hébétement et de la brutalité, résultat d’une grossière habitude. Quiconque veut cultiver son âme doit réprimer ses appétits. Je

DE LÉnüf.ATION PERSONNELLE,

ne suis point un défenseur de l’opinion qui soutient que la chair des animaux n’a pas été faite pour l’homme; mais qu’on en use chez nous avec excès, et que comme peuple nous ayons beaucoup à gagner en gaieté, en vivacité, en légèreté d’esprit, par une alimentation moins substantielle et moins excitante, c’est ce que j’incline fortement à croire.

Effets pernicieux «tes liqueurs fortes.

J’engage surtout ceux qui veulent développer et j élever leur plus noble nature, à s’abstenir de l’usage . des liqueurs spiritneuses. Cette mauvaise habitude se distingue de toutes les autres par les ravages qu’elle exerce sur la raison, sur l’intolligence ; elle a un effet déplorable, alors même qu’on ne va pas jusqu’à l’ivresse, fhen des hommes qu’on appelle tempérants et qui se sont crus tels, ont appris, eu s’abstenant des liqueurs fortes, que pendant longtemps leur esprit avait été obscurci, affaibli par un usage même modéré de ces liqueurs, et sans qu’ils se doutassent du mal qu’ils se faisaient. Ici, à lloston, il y a des multitudes de gens qui sont privées de la moitié de leur énergie intellectuelle par une habitude qui passe pour innocente. De tous les ennemis de la classe ouvrière, celui-là est le plus mortel. Rien n’a plus contribué que l’usage des liqueurs fortes à maintenir cette classe dans rinlériorité, à y détruire le respect desoi-méme, à la dépouiller delà juste influence qui lui appartient dans la société, à rendre inutiles les moyens de progrès mis à sa portée. C’est en combattant celte habitude que le peuple maintiendra son honneur et prendra la place à laquelle il a droit dans la société. C’est

42 ŒUVRES SOClALEa DE CIIANMNG.

pour les ouvriers une obligation sacrée que de s’associer à tous les efforls faits pour arriver à la suppression d’un tel vice. Ils doivent regarder connue leurs plus grands ennemis '(bien qu’ils ne le soient pas avec intention), comme ennemis de leurs droits, de leur dignité et de leur influence, les bommes qui veulent inonder la ville et les campagnes de poison distillé.

Dernièrement je visitais un village florissant, et comme j’exprimais à l’un des respectables habitants le plaisir que j’éprouvais à voir tant de marques de progrès, il me répondit que l’iine des causes de la prospérité dont j’étais témoin, c’était ^jue les habitants avaient renoncé aux liqueurs fortes. Et cette réforme, nous n’en doutons pas, a donné quelque chose de plus que la prospérité matérielle. Dans chaque famille ainsi rendue meilleure, nous pouvons être sûrs que la capacité morale et intellectuelle du père a été agrandie, et que les moyens d’éducation sont devenus plus efficaces pour l’enfant. J’engage les ouvriers à prendre parti pour la cause de la tempérance, car cette cause est la leur.

Ces observations .sont d'autant plus nécessaires qu’en ce moment de tous cotés on fait des efforts pour abroger une loi récente qui supprime la vente des liqueurs fortes en quantités telles qu’elles puissent favoriser l’intempérance. Je sais qu’il y a des hommes intelligents, des hommes de bien, qui pensent qu’en faisant cette loi le gouvernement a dépassé ses limites, est sorti de Savoie véritable, et qu’il a établi un précédent d’intervention législative dans nos occupations et dans nos plaisirs. Personne jilus que moi n’est jaloux de son droit ; mais je maintiens qu’il y a ici un cas particulier,

qui ne peut cire coufondu avec aucun autre, et dans lequel le gouvernement, par sa nature et par son but, est tenu d’agir. N’oublions jamais que la grandis^ fin d’un gouvernement , sa fonction la plus élevée i n’est pas de faire des routes, d’accorder des concessions, de pousser aux améliorations matérielles, mais ' de prévenir ou de réprimer les crimes contre les droits individuels et contre l’ordre social. C’est pour cel^ qu’il établit un code pénal, élève des prisons et irillige de redoutables châtiments. Or, s’il est vrai qu’une grande partie des crimes qu’il a mission de prévenir et de réprimer prend naissance dans l’usage des boissons spiritueuses ; si nos dépôts de mendicité, nos maisons de force, nos prisons et nos pénitenciers sont surtout habités par ceux qui ont trouvé dans la boutique du distillateur ou du liquoriste la première et la principale excitation au crime ; si le meurtre et le vol, si les plus terribles attentats à la propriété et à la vie, sont très-souvent la suite, la consommation de l’intempérance, le gouvernement n’est-il pas tenu de réprimer par ses lois la vente de cet affreux stimulant du crime? Le gouvernement ne doit-il jamais agir comme un père, jamais éloigner les causes ou les I occasions des méfaits? N’a-t-il qu’un instrument pour | réprimer le crime, c’est-à-dire le châtiment public, ' infamant, ce mal qui ne le cède qu’au crime même? Le gouvernement est-il usurpateur, sort-il de sa sphère en restreignant la vente d’une marchandise qui ne fait aucun bien, qui ne peut se targuer d’aucune action bienfaisante sur le corps et sur l’esprit, qui rend le citoyen impropre à l’accomplissement de scs devoirs envers le pays, et qui par-dessus tout excite

ŒUVHES SOCIALES DE CHANMNG.

les hommes à la perpétration de la plupart des crimes contre lesquels la plus noble et la j)lus solennelle mission de l’État est de protéger la société.

Salutaire inducnce des bons livres.

J’arrive maintenant à un autre point important de l’éducation personnelle, c’est le commerce avec des esprits supérieurs. J’ai insisté sur notre propre activité comme étant essentielle à notre progrès ; mais nous n’avons pas été faits pour vivre seuls. La société nous est aussi nécessaire que 1 air et la nourriture. Un enfant condamné à une solitude absolue, grandissant sans voir ou sans entendre des êtres humains, n’égalerait pas certains animaux en intelligence; l’homme qui n’aura jamais été mis en contact avec des esprits supérieurs au sien parcourra probablement le même cercle monotone de pensée et d’action jusqu’à la fin de sa vie.

C’est surtout par les livres que nous jouissons du commerce des esprits supérieurs, et cet inappréciable moyen de communication est à la portée de tout le monde. Dans les plus beaux livres, les grands hommes nous parlent, nous donnent leurs plus précieuses pensées, et versent leur âme dans la nôtre. Remercions Dieu des livres. Ils sont la voix de ceux (jui sont loin et de ceux qui sont morts; ils nous font les héritiers de la vie intellectuelle des siècles écoulés. Les livres sont les vrais niveleurs ; à tous ceux qui veulent en user sincèrement, ils procurent la société, la présence spirituelle des meilleurs et des plusgrands hommes. Qu’importe ma pauvreté? Qu'importe que les heureux du siècle dédaignent d’entrer dans mon

DE L’ÉDUCATION PEDSONNELLE. iÜ

obscure demeure ? Si la Sainte Écriture entre et sé- >\ journc sous mon toit, si Milton passe mon seuil pour Ij me chanter le paradis, Shakspcare pour m’ouvrir les j mondes de l’imagination et les secrets du cœur hu- 1 main, Franklin pour m’enrichir de sa sagesse pratique, je ne manquerai pas d’amis intellectuels, et je puis / devenir un homme bien élevé, quoique je ne sois pasff reçu par ce qu’on,, appelle la bonne société dans l’en-* droit que j’habite.

Pour rendre ce moyen de culture efficace, on doit faire choix de bons livres, de ceux qui ont été écrits par des esprits droits et fermes, par de véritables \ penseurs qui, au lieu de délayer dans des répétitions ' les idées d’autrui, ont quelque chose à dire eux-, mêmes et écrivent pour des gens sérieux. Ces ouvrages, il ne faut pas les effleurer par amusement, mais les lire avec une attention soutenue et l’amour respectueux de la vérité. Dans le choix de nos lectures, nous pouvons nous faire aider par ceux qui ont plus étudié que nous. Mais après tout, il vaut mieux, dans ce cas, nous. déterminer par notre propre goût. Les meilleurs livres pour nous ne sont pas toujours ceux que le sage recommande, ce sont plutôt ceux qui répondent à nos besoins particuliers, à la soif naturelle de notre esprit, et qui, par conséquent, éveillent notre intérêt et fixent notre pensée.

L’éducation doit varier avec l’individu.

Et il est bon de faire observer que, non-seulement . à l’endroit des livres, mais sous d’autres rapports, \ l’éducation doit varier avec l'individu. Tousles moyens. ' ne.^nvienncnt pas également à, tous, Un homme

40 ŒI’VIIF.S SOCI.U.ES DE CIIANMN'fi

doit se (Icvcloppor lilncmeiit cl Jiiénager les dons particuliers ou les pcuclianls par lesquels la nature l’a distingué des autres hommes. L’éducation n’cvige pas le sacrifice de rindividualilé. Ce n’est pas une machine qui torture cluupie homme pour le seul |»'aisir de le jeter dans un moule i i muahle appelé per- / fection. Comme le \isage humain, toujours com|)Osé ' des mêmes traits, olTre cependaul une variété infinie, j et n’est jamais le même chez deux individus, ainsi | l’àme humaine, avec les mêmes facultés, cl sousrem- ' pire des mêmes lois, se dévelop[)c sous une variété infinie de formes, et serait gênée d’une manière déplorable par une éducation qui forcerait tous les houiuies à apjireudre la même leçon et à s’incliner devant les ; mêmes règles.

Je sais comhicn il est difficile pour quelques personnes, surtout [)our celles qui sont ahsorhécspar des travaux manuels, de fixer, leur attention sur un livre. Qu’elles s’efforcent de surmonter les obstacles en choisissant des sujets qui les intéressent vivemen’, ou en li.sant deconqiaguie avec ceux qu’elles aiment. Rien ne peut remplacer les livres. Ce sont des amis qui nous encouragent cl nous consolent dans la solitude, la maladie, l'alfliclion. La richesse des deux continents ne remplacerait pas le bien qu’ils procurent. Que chacun, s’il est possible, rassemble sous son toit quelques bons ouvrages, et obtienne pour lui-même et pour sa famille rentrée de quelque bibliothèque commune. Il n’est pas de luxe qu’on ne doive sacrifier pour cela.

L’un des traits les plus intéressants de notre époque, c’est la multiplication des livres et leur propa-

DE I/ÉDUC.VTLON PERSONNEILE.

galion parmi toutes les classes de la société. On peut maintenant acquérir à peu de frais les plus précieux trésors de la littérature. Les livres qu’autrelois leur prix é'evé réservait au petit nombre, sont aujourd’hui accessibles à tout le inonde ; et, de ce côté, s’opère dans la société un changement d’habitude bien favorable à l’éducation du peuple. Pour scs connaissances et pour le sujet de scs réllexions, il ne dépend plus des rumeurs que le hasard apporte jusqu’à lui ou des vaines conversations du jour. Au lieu de former '] leurs jugements dans la foule, et de céder surtout à j la voix de leurs voisins, les hommes commencent à ' étudier et à rélléchir seuls, à suivre un sujet de façon ! continue, à choisir par eux-mêmes ce qui doit occu- | per leur esprit, et à appeler à leur aide le savoir, les j vues originales et les raisonnements des écrivains de ; tous les pays et de tous des siècles ; il en résultera une maturité, une indépendance de jugement et une pro- / fondeur, une étendue de connaissances inconnues au-j trefois. La propagation, dans la société entière, de ces maîtres silencieux qu’on nomme les livres produira de plus grands effets que l’artillerie, la mécanique et la législation. Leur action |)acifiquc remplacera les orages révolutionnaires. L’éducation ainsi répandue, en même temps qu’elle sera un bien inexprimable pour l’individu, donnera la paix et la stabilité aux nations.

L'indépendance de la pensée est la libellé du jugement.

Un autre moyen important d’éducation, c’est de nous affranchir de la puissance de l’exemple et de l'opinion toutes les fois que le jugement et la réflexion

48 ŒUVRES SOCIAt.ES DE ClIAANING.

ne les sanctionnent pas. Nous sommes tous portés à nous tenir au niveau des gens avec qui nous vivons, à répéter leurs paroles, à mettre notre esprit aussi bien que notre corps à la mode ; de là le manque d’énergie dans notre caractère et notre vie. Le plus grand danger pour nous n’est pas dans l’exemple do ceux qui sont grossièrement méchants, mais dans celui de la foule mondaine, irréfléchie, qu’emporte une impulsion étrangère, et qui nous entraîne avec elle. L’influence meme d’un esprit supérieur peut nous être nuisible, en nous pliant à une déférence servile et en refroidissant notre activité. La grande utilité du commerce intellectuel, c’est d’exciter notre esprit, de stimuler notre goût pour la vérité, de faire sortir nos pensées de leur ancienne ornière. Nous ' avons besoin de nous lier avec les grands penseurs V pour devenir penseurs nous-mêmes. Un des princicipaux secrets de l’éducation personnelle, c’est d’unir la docilité de l’enfant qui reçoit avec reconnaissance i î I la lumière de quiconque peut la lui donner, et une ! j i résistance virile aux opinions courantes, comme auxin- , j ; fluences les plus respectées, toutes les fois qu’elles ne 1 satisfont pas la réflexion et le jugement. Certes, l’intelligence d’autrui doit vous servir à fortilier patiemment, consciencieusement la votre; mais il ne faut pas vous prosterner devant elle. Et surtout s’il y a en vous quelque idée de la parole divine ou du monde, quelque aspiration, quelque sentiment qui vous semble d’un ordre plus élevé que ce que vous rencontrez ordinairement, donnez-y une attention pleine de respect, examinez-les sérieusement, solennellement. Ne vous y livrez pas en aveugles, car ce n’est peut-être qu’une

illusion ; mais peut-être aussi c’est Dieu qui agit dans votre cœur, c’est une révélation, noii pas surnaturelle j mais infiniment précieuse, qui vous montre la vérité ou le devoir. Si, apres examen, vous en jugez ainsi, qu’aucune clameur, aucun mépris, aucun abanclon ne vous détourne ; soyez fidèles à \os plus nobles convictions. Cet avertissement de l’àmo qui nous dit qu’il y a quelque chose de plus parfait que ce que les a'ilres enseignent, nous donnera, si nous le suivons fidèlement, la conscience d’une force et d’un progrès spirituels que n’a jamais connus la foule qui, en haut et on bas de la société, marche comme on l’a dressée, au pas du jour.

Je ne l’ignore pas, on s’étonnera que je puisse croire la masse du peuple susceptible de ces avertissements intimes, de ces lueurs de vérité. On y voit d’ordinaire le privilège de ces génies qui semblent nés pour donner des lois aux âmes du vulgaire. La nature a sans doute sa noblesse, et elle destine quelques hommes à être par excellence « les lumières du monde. » Mais il est vrai aussi qu’une part du meme feu divin est donnée cà tous ; car la multitude ne pourrait pas recevoir avec amour et respect l’inlluencc vivifiante du petit nombre, s’il n’y avait pas en tons une même vie spirituelle. La multitude n’est pas une masse passive faite pour recevoir sans résistance les impressions du dehors. Elle n’est pas entièrement façonnée par l’instruction extérieure; elle a une force innée, une source de pensées intérieures. L’esprit même de l’enfant va plus loin que la leçon qu’on lui donne, et déborde en questions qui embarrassent le plus savant. L’enfant soulève quelquefois

to ŒUVRES SOCIALES UE CIIANNING.

les grands problèmes, dont la solution a coulé des siècles de travail à la philosophie.

Je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet. Je dirai seulement (pie l’originalité de la pensée paraît surtout chez ceux qui ont soif de progrès, qui sont portés à développer toute leur nature. Un homme en* qui s’éveille la conscience d’avoir été créé pour le progrè's et la perfection, voit et lui-méme et le monde avec de nouveaux yeux. Celte grande vérité tire Tàme de scs profondeurs, rompt d’anciennes associations d’idées, et en établit de nouvelles, comme un puissant agent chimique, mis en contact avec des substances naturelles, détruit les anciennes affinités qui en avaient réuni les particules, et les dispose dans un ordre nouveau. Cette vérité nous aide à pénétrer les mystères de la vie humaine. En nous révélant la fin de notre être, elle nous sert à comprendre de plus en plus le système admirable, infini, auquel nous appartenons. L’homme qui, dans une condition ordinaire, a foi dans la perfection, dans le développement de l’esprit humain, comme étant le grand dessein de Dieu, possède mieux le secret de l’univers, saisit mieux les harmonies ou l’accord du monde de la conscience et du monde extérieur, est un plus savant interprète de la Providence, et voit de plus nobles leçons de devoir dans les événements qui passent devant lui, que le plus profond philosophe à qui manque cette vérité fondamentale. Les clartés, les inspirations intérieures ne sont donc pas seulement le |)artage d’un petit nombre de favoris, elles visitent tons ceux qui se dévouent sans arrière-pensée à leur propre éducation.

DE L’tDüCATlOM l-LUSUN-NELLE.

Fiti perfectionnant son œuvre l’ouvrier se piTfcctionne lui-itiÙMTie.

Un autre moyen est celui que cliacun peut trouver dans sa condition ou ses occupations, quelle qu’eu ^ soit la nature. Si j’en avais le temps, je pourrais pas- :<f ser en revue toutes les conditions de la vie, depuis la 1 * plus élevée jusqu’à la plus obscure, je vous montre- U rais comment chacune d’elles peut toujours servir au progrès. Mais je prendrai un exemple, c’est celui de l’homme qui vit du travail de ses mains. Ce travail peut devenir un moyen de culture. Par exemple, dans pres(|uc tout travail, on échange sa Ibrce pour un équivalent sous forme de salaire, d’argent ou de quelque denrée. En d’autres termes, le travail suppose un contrat ; c’est un marché qui impose des obligations réciproques. Eh bien! l’homme qui, en travaillant, quelle que soit son œuvre, s’efforce toujours de remplir parfaitement ses obligations, d'accomplir avec fidélité toute sa tâche, d’étre honnête, non pas parce que l’honnéteté est la meilleure politique, mais par amour de la justice et pour rendre^à chacun ce qui lui est dû, un tel travailleur glorifie en lui-meme un des plus grands principes de la morale et de la religion. Chacun de scs coups de bêche on de marteau contribue à la jicrfection de sa nature.

Page 1