‹ Œuvres sociales de W.E. ChanningChapitre 10 sur 30 · LIJ · texte numérisé non relu

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tune n’est pas tout, et qu’il y a plus d’un moyen de s’élever au-dessus du riche sans lui envier son , or. De tous les points de l’Angleterre les ouvriers adressèrent à Channing des remerciements et des félicitations. « Rien, dit son biographe, ne lui » donna dans sa vie une satisfaction plus complète » et plus pure que l’accueil fait à ses lectures par » ceux à qui il les avait destinées, et un jour qu’il

* avait reçu une adresse de l’Institut ouvrier de

* Slaithwaite dans le Yorkshire, on le vit s’écrier » la figure animée et les yeux brillants : C’est de » l’honneur ceci , c’est de l’honneur. Il y avait » en ce moment sur sa table une lettre écrite par p l’ordre d’un des plus grands monarques de

» l’Europe, qui le remerciait de son livre, mais . p la reconnaissance profondément sentie et simp plement exprimée par la main d’un rude mi- » neur le touchait bien davantage que les éloges p des grands, l’admiration des sages, ou même p la chaleur de ses amis, » C’était pour lui un bonheur inexprimable que de penser qu’il avait séché les larmes de l’ouvrier, adouci la misère du pauvre , porté dans leur âme un peu de consolation, dans leur esprit un rayon de lumière. Voici sa réponse aux mineurs de Slaithwaite qui nous montre toute la force de ses convictions, toute la noblesse de ses sentiments.

A MESS1ECBS JABEZ MEAL THOMAS STIES, — JOHN FARLET,

à Slaithwaite, près Huddersfield (Angleterre).

Boston, 1" mars 1841.

« Messieurs,

« J’ai reçu avec un grand plaisir la lettre qui » me transmet les résolutions prises par l’Insti- » tut ouvrier de Slaithwaite. L’accueil fait à mes » lectures par ceux à qui elles ont été destinées » est un grand encouragement. C’est pour moi, » et depuis longtemps, un article de foi que nous * verrons enfin se relever les classes laborieuses » si longtemps abaissées. Les signes de cet heu- » reux changement se multiplient, et vous, qui » sans doute êtes plus jeunes que moi, vous vivrez 9 pour voir des temps meilleurs.

» C’est une grande consolation pour moi que 9 d’apprendre les progrès que fait chez vous la 9 cause de la tempérance. Les liqueurs fortes ont 9 été la malédiction de l’ouvrier. C’est -en y re- » nonçant complètement qu’il se sauvera et qu’il 9 s’élèvera. Le premier pas vers la dignité de 9 l’homme c’est de renoncer à ce qui de l’homme 9 fait une brute. Si le respect de soi-même nçpeut 9 conduire l’ouvrier jusqu’à ce point de sévérité.

* j’ai peu d’espoir en lui, Le peuple doit appren- » dre à s’abstenir et à se conduire, ou bien on le 9 tiendra sous le joug et on en usera comme d’un 9 outil, Pour soumettre la multitude à un assujet- 9 tissement absolu , les gouvernements trouvent 9 des raisons, des prétextes dans son ignorance, 9 son dérèglement, son abandon, Toute associa^ » tion d’ouvriers, toute institution qui a pour fin » d’élever le peuple doit arborer le drapeau de la 9 tempérance,

» J’ai été aussi bien heureux d’apprendre que » vous condamniez de plus en plus la conduite des » ouvriers qui dernièrement ont voulu maintenir 9 leurs prétentions par la violence, Les passions » et la force peuvent renverser un gouvernement, » mais l’ouvrier sera enveloppé dans la ruine » commune. Pour qu’on songe à vous il n’est » besoin ni d’émeutes ni de destructions. Votre » véritable force est dans la culture de l’intel- » ligence , dans la droiture , dans le respect de » vous-même, dans la foi en Dieu, dans la eon- » fiance mutuelle qui vous unira tous. Voilà ce » qui ne peut manquer de vous assurer votre » juste part dans les avantages de la société.

« D’après ce qu’on m’apprend, j’espère que la » cause des classes ouvrières ne sers pas déshono- » rée et compromise par l’esprit d’irréligion.

» On est confondu de voir des hommes qui s’ap- » pellent vos amis se lever contre le christianis- » me , une religion dont les premiers apôtres » ont été des ouvriers, qui ne fait acception de » personne , qui ne connaît rien des distinctions » de la naissance et de la richesse, qui commande » au fort de secourir et de soutenir le faible, et » qui, partout où elle agit, donne à toutes les clas- » ses de la société un même esprit et un même in- » térêt. C’est sous l’étendard de la Croix que doit » vaincre l’humanité.

» Un des movens essentiels d’élever les classes

b laborieuses, c’est un système d’éducation na- » tionale ayant pour objet, non pas d’asservir » l’esprit de l’ouvrier, mais au contraire de l’é- » clairer et de le rendre actif, prêt et disposé tout » à la fois à remplir sagement ses devoirs publics » et privés. J’espère qu’on ne pourra bientôt plus b reprocher à votre Gouvernement de vous refu- » ser un bien si nécessaire. Vous devez le de- » mander avec une importunité qui ne comporte 9 pas de refus.

» C’est du fond du cœur que je désire le sucb cès de l’ouvrier dans les efforts qu’il fait pour b améliorer sa condition extérieure ; mais il ne b doit pas se donner tout entier aux choses du b dehors. Un fort salaire n’est pas le bonheur;

» un homme peut gagner de l’argent et cepen- » dant mener une vie misérable. D’un autre côté ï dans la situation la plus précaire un homme peut » accomplir l’œuvre principale de la vie et s’en » assurer b plus grand bien. Les circonstances » ne font pas tout; notre âme peut triompher * i de notre destinée. Dans un état désavantageux » nous pouvons souffrir et agir comme des hom- » mes et comme des chrétiens. Notre pensée peut » nous fournir les moyens ou l’occasion de si- » gnaler notre vertu, et nous procurer ainsi une » paix et des espérances que la fortune seule ne » donne pas.

» Votre ami,

» W.E. Ghannikg. »

Quelques personnes ont paru craindre que le langage de Channing ne fût trop élevé pour les ouvriers, etque par conséquent il n’arrivât pas jusqu’à ceux qu’il intéresse davantage. Je suis d’une opinion tout opposée, et j’estime que si le peuple ne lit pas la plupart des écrits qui lui sont adressés, c’est qu’il ne les trouve point assez sérieux et qu’il s’aperçoit- qu’on le juge mal , et qu’on ne le connaît pas. On parle à nos travailleurs comme à des enfants; ce sont des hommes

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instruits par l’expérience et la misère et qui, trop souvent grâce à cette rude école, en savent beaucoup plus que ceux qui se font leurs instituteurs. D’ailleurs il répugne de croire que l’ouvrier français soit moins intelligent que l’ouvrier anglais ou américain, et que son éducation soit tellement imparfaite qu’il ne puisse écouter une voix amie qui lui parle de Dieu , de luimême, de ce qui le touche le plus dans ce monde et dans l’autre* Pour moj qui ai passé dans un atelier six années de ma vie > et non certes les moins utiles ni les moins honorables, pour moi qui ai pratiqué les typographes de Paris, et vu de près ce qu’il y a chez eux d’intelligence et de cœur, j’ai toujours été convaincu que dans notre temps les hommes qui désirent le plus sincèrement la lumière, et qui serviront la vérité avec le plus de dévouement lorsqu’une fois ils l’auront connue, ce sont ces ouvriers qu’on juge trop légèrement. Je ne sais quel Anglais comparait la société de son pays à un tonneau de bière ; au-dessus, disait-il, est la mousse» au fond est la lie, mais au milieu est une liqueur aussi pure que généreuse. J’en dis autant de la France ; ce milieu , la force et l’espérance du pays, ce sont les travailleurs et sous ce nom je comprends quiconque vit du labeur de ses bras ou de son esprit ,

depuis l’architecte jusqu’au maçon , depuis l’écrivain jusqu’au pressier. Ce sont eux qui décideront de l’avenir, c’est à eux qu’il appartient d’établir le règne de l’intelligence et de la moralité. C’est pour eux qu’a écrit Channing, et il n’eût demandé, je crois, ni d’autres juges, ni d’autres amis.

Édouard Laboulaye.

Paris, 15 décembre 1853.

DE

DISCOURS

sua

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