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forme vive et nouvelle ; pour lui c’est l’individu qui est tout; l’intérêt social n’est rien devant le droit éternel de celui que Dieu a fait à son image; ou plutôt ce prétendu intérêt social qui sacrifie l’individu est une déception, sinon un crime. La société est faite pour tous ses membres; sa fin est de faciliter une vie qui’ ne s’achève point ici-bas , mais non pas de sacrifier la minorité au plus grand nombre, ou de remplacer la tyrannie d’un maître par la tyrannie d’une multitude. Le grand devoir de la société, c’est le ménagement, c’est la protection de l’individu ; la perfection de l’État, c’est la perfection du citoyen. •
Améliorer l’individu, l’instruire, le moraliser, lui apprendre à s’estimer ce qu’il vaut , ranimer en son âme le sentiment de dignité et de noblesse personnelle que le Christ a apporté aux hommes, lui rappeler sans cesse ses devoirs envers lui-même et le respect qu’il se doit, considérer enfin l’action individuelle comme le grand ressort de la société, telle a été la pensée constante de Channing, et je le répète, c’est une pensée éminemment chrétienne. Au fond c’est le sentiment qui fit la grandeur des premiers fidèles, qui soutint les premiers martyrs et leur fit préférer la conscience et le devoir à tous les biens de la terre et à toutes les corruptions du temps. Ce fut le salut
de l’ancien munde, ce doit être le salut du nouveau. Celui-là seul en effet peut résister aux tentations du vice, à l’envie, au désespoir» qui sait*ce que vaut une âme immortelle et dont la pensée ne se termine pas ici-bas. Tous les systèmes socialistes sont impuissants, car ils s’imaginent qu’ils assouviront les besoins et les désirs du peuple , et ils ne le peuvent pas; pourraient-ils centupler les ressources matérielles et donner à tous les hommes le bien-être de quelques privilégiés , ils échoueraient encore , car le désir est insatiable et ne s’arrête pas. «Égaliser les richesses, disait déjà Aristote, c’est ne rien faire; ce ne sont pas les propriétés, ce sont les passions qu’il faut égaliser, et cette égalité-là ne résulte que de l’éducation réglée par de bonnes lois (t). » La question n’a pas changé , ou pour mieux dire , elle est plus grande que jamais, aujourd’hui que s’élèvent de toutes parts des démocraties démesurées, et telles que n’en a jamais connu l’antiquité* La solution du problème est pour nous et nos enfants une question de vie ou de mort. Dans un État où la souveraineté est dans les mains d’un seul homme» tout dépend ‘de l’honnêteté et des lumières du chef do la nation ; il est assez puissant pour comprimer la
(I) Arist., Polit., liv. 3, cliap. 5.
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passion populaire, et maintenir dans l’ordre des masses ignorantes ; mais là où la souveraineté appartient à tous , le gouvernement n’est possible que si la très grande majorité des citoyens est honnête et éclairée; autrement c’est le règne de la force brutale, un régime qui ne peut pas durer. Éclairer la multitude, la rendre sage, intelligente, modérée, étouffer ses mauvais instincts et les remplacer par de nobles sentiments, c’est un rêve philanthropique, dit-on, une ehimèredont le moindre défaut est d’être impossible. Ghanning a pensé le contraire, et il a montré comment l’Évangile pouvait accomplir ce prodige ; comment en éclairant l’esprit non moins qu’en apaisant le cœur, il rendait possible le règne de la démocratie et lui assurait un effet bienfaisant et une durée indéfinie.
Ainsi comprenons bien ce qui fait l’originalité de Ghanning. Il est de son siècle en ce qu’il accepte le grand mouvement qui emporte toutes les classes vers l’égalité ; il ne voit point de mal dans l’ambition du pauvre, pourvu que cette ambition soit raisonnable et bien dirigée ; il ne veut pas d’une résignation qui n’est trop souvent que l’abandon de soi-même et une cause de dépravation pour l’individu qui ne se respecte plus ; il sent bien que la charité du riche, bonne pour d’incurables misères, ne
fera pas que l’ouvrier se contente d’une position inférieure , et qu’il faut au peuple un remède, non pas externe, mais intérieur pour les besoins et les désirs qui le tourmentent. En ce sens c’est un socialiste, un homme qui s’occupe des penchants nouveaux, des idées et des inquiétudes du siècle ; mais ce qui le distingue des réformateurs ordinaires, c’est qu’en acceptant le problème, tel que le temps l’a posé, il lui donne une solution toute différente, et selon nous la seule véritable. Dans tous les discours qui composent ce volume, on trouvera la même idée sous les formes les plus diverses : Éducation personnelle , Élévation des classes laborieuses, Tempérance , etc., tout aboutit à cette sainte parole : Sursum corda ; élevez votre âme, éclairez votre intelligence, soyez chrétiens non pas des lèvres, mais de cœur et d’esprit.
* Ce qui fait tache dans votre pays, écrivait-il » en 1831 à Miss Joanna Baillie, c’est la position de » vos classes inférieures, misérables et affamées. » Ce mal peut être guéri par une reprise du tra- 9 vail et du commerce, mais je crains que ce ne » soit pas un accident de votre système, mais • t bien un effet nécessaire de l’état artificiel de » votre société, et qu’il ne reparaisse bientôt. S’il » en est ainsi, il faut de grands changements dans
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* la société pour écarter le fléau. Communiquer » aux dernières classes l’intelligence et les avan- » tages des classes supérieures, ce devrait être la » fin et le résultat assuré de toutes les institutions » sociales, et elles sont défectueuses quand telle » n’est pas leur action. Je suis un niveleur, mais » je voudrais accomplir ma mission en élevant » ceux qui sont au dernier rang, en tirant les tra- » vailleurs de l’indigence qui les dégrade et » de l’ignorance qui les abrutit. Si je comprends » ce que signifient christianisme et philanthro- » pie , il n’y a pas de précepte plus clair que ce-
* lui-là. »
Je trouve encore cette belle profession de foi en tête de la troisième édition de ses œuvres, faite à Glasgow en 1839.
« Ces volumes montreront combien l’auteur a » la ferme conviction que notre civilisation impar- » faite, où tout se rapporte à la richesse, ne peut » pas durer toujours ; que la masse des hommes t > n’est point condamnée sans appel à rester malgré » tout dans la dégradation d’esprit et de cœur où » elle est tombée; qu’une notion nouvelle de la » fin et de la dignité de l’homme, reformera les » institutions et les mœurs ; que le christianisme
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> comme la nature humaine nous promettent p quelque chose de plus saint et de plus heureux » que ce qui existe aujourd’hui. C’est un bonp heur que de vivre dans cette foi, c’est un bon- » heur que de la communiquer aux autres, ’au- » teur ne désespère pas de retrouver des forces p pour des travaux plus importants ; mais il p compte que ces écrits , qui lui survivront quelp que temps , attesteront sa sympathie pour ses p semblables et sa foi dans les grands desseins de p Dieu sur l’humanité. »
Channing a eu dans sa patrie un succès considérable et qui dure encore. Le peuple a aimé dès le premier jour l’homme qui lui parlait de ses devoirs avec tant de grandeur, car sous l’austérité du langage il a reconnu la voix d’un ami. Ce h’est pas un philanthrope qui fait aux moins heureux l’aumône d’une dédaigneuse pitié ; c’est un frère qui veut relever ses frères, qui souffre de leurs peines, et qui jouit de leur bonheur. C’est une âme tendre et dévouée, un chrétien, un missionnaire des premiers jours. En Angleterre, ses lectures n’ont pas eu moins de retentissement; répandues par milliers dans les districts ouvriers, on les a lues avec avidité , avec enthousiasme. Le peuple y retrouvait sa dignité perdue, et pour la première fois peut-être il comprenait que la for-