L’ÉDUCATION PERSONNELLE
Oü
U CCLTl'Rl DE SOI-MÊME
SERVANT D’INTRODUCTION AUX COURS FRANKLIN Prononcé à Boston en septembre 1838.
Ce sujet devait être traité en deux leçons, mais l’autenr fut engagé à n’rn faire qu’une seule, dans la crainte que quelques passages ne fussent trop abstraits pour le public auquel on s'adressait , pour s’assurer aussi l’avantage de présenter le sujet dans son ensemble, d’une manière suivie, et enfin pour d’autres raisons qu’il est inutile de rapporter. La plupart des passages supprimés sont publiés ici. L’auteur soumet respectueusement ce discours à ceux auxquels il était particulièrement destiné, ainsi qu’au public, dans l’espoir qu’au moins il forcera quelques lecteurs à réfléchir sur une grande question qui n’a peut-être pas obtenu toute l’attention qu’elle mérite.
>les respectables amis ,
Sur l’invitation des commissaires directeurs des cours Franklin je viens vous présenter quelques considérations qui serviront d’introduction à ces lectures. Ce
qui m’a surtout décidé , c’est le profond intérêt que je
porte à ceux de mes cOntitoyens auxquels s’adressent principalement ces conférences. Il m’a paru qu’elles devaient être surtout suivies par ceux qui sont occupés de travaux manuels; aussi ne me suis-je pas senti libre de décliner la tâche qu’on me proposait ; j*ai voulu par mon concours témoigner de ma sympathie pour cette portion si nombreuse de mes semblables; j’ai voulu exprimer le sentiment de reconnaissance que j’éprouve pour ceux au travail et à l’industrie desquels je dois presque toute l’aisance de la vie, mais j’ai surtout voulu exprimer la joie que me causent les efforts que font les ouvriers pour améliorer leur condition et ma foi inébranlable dans leur succès. Ces raisons donneront un caractère et une portée particulière à quelques unes de mes remarques. Je ne parlerai pas toujours le langage de ceux qui vivent du travail de leurs mains , mais je m’exprimerai toujours comme quelqu’un qui leur est dé\oué. j’appartiens de droit à la grande famille des travailleurs. Dans cette république , heureusement , tous nous sommes nés et élevés pour le travail , et ce caractère honorable, dont nous avons tous été marqués, doit rapprocher toutes les parties de la société.
J’ai exprimé mon vif intérêt pour la masse du peuple, et cet intérêt est fondé moins sur les services que rend le peuple, que sur ce qu’il vaut par lui-même. Sa condition, il est vrai, est obscure, mais son importance n’est pas moindre pour cela. Par la force des choses il n’y a point de distinction dans la multitude, car l’idée même de distinction suppose qu’bn sort de la multitude ; le peuple fait peu de bruit , il attire peu l’attention dans son étroite sphère, mais cependant il a aussi sa part de mérite personnel et même de grandeur. Tout
homme est grand dans toute condition ; c’est la faiblesse de nos ÿeux qui seulë le fait petit. L’homme est grand en sa qualité d’homme, quels que soient sa place et son état. Toute distinction extérieure devient insignifiante devant la grandeur de sa nature. La force de l’intelligence, la conscience, l’amour, la connaissance de Dieu, le sentiment du beau, l’action sur soi-même, sur la nature extérieure et sur ses Semblables, ce sont là de glorieuses prérogatives ; c’est la mauvaise habitude de déprécier ce qui est commun à tous qui nous les fait considérer comme étant de peu de valeur; mais dans l’âme comme dans la création extérieure, c’est ce qui est commun qui est le plus précieux. La science et l’art peuvent inventer de brillants éclairages pour les appartements du riche, mais tout cela est pauvre et sans valeur en comparaison de la lumière commune que le soleil nous envoie par toutes nos fenêtres, qu’il verse avec libéralité et sans préférence sur la colline et dans la vallée, de cette lumière qui embrase chaque jour l’orieilt et l’occident. 11 en est de même et des lumières communes de la raison, et delà conscience, et de l’amour; tout cela a plus de prix que les qualités extraordinaires qui ont fait la célébrité de quelques hommes. Ne ravalons pas cette nature qui est commune à tous les hommes, car nulle pensée ne peut en mesurer la grandeur. C’est l'image de Dieu, l’image même de l’infini , car on ne peut assigner de limite à son développement. Celui qui possède les diunes facultés de l’âme est un être grand, quelle que soit la place qu’il occupe. Vous pouvez le couvrir de haillons, le murer dans un cachot, l’enchaîner au travail de l’esclave; il sera toujours grand. Vous pouvez lui fermer vos maisons, mais Dieu lui ouvre les demeures célestes.
Il ne fait point d’effet dans les rues d’une splendide cité; mais une pensée juste, une affection pure, l’acte courageux d’une volonté vertueuse, brille d’un tout autre éclat qu’un amas de briques et de granit , de plâtre et de stuc, quel que soit l’art qui les accumule ou l’étendue qu’ils occupent.
Ce n’est pas tout. Si , laissant de côté la grandeur de notre commune nature , nous tournons notre pensée vers cette grandeur relative qui attire principalement l’attention et qui est le privilège des individus que leurs facultés et leur caractère élèvent au dessus de la moyenne ordinaire , nous verrons qu’elle se rencontre aussi souvent parmi les hommes obscurs et inconnus que parmi ceux que leur rang met en évidence. Les hommes véritablement grands se trouvent partout, et il n’est pas facile de dire quelle condition en produit le plus grand nombre. La vraie grandeur n’a rien de commun avec la sphère qu’on occupe. Elle ne tient pas à l'action extérieure , non plus qu’à l’étendue des effets produits. L’homme le plus grand peut n’avoir qu’une très faible influence. Peut-être que les plus grands de notre cité sont en ce moment ensevelis dans l’obscurité. Lu grandeur de caractère consiste tout entière dans la force d’âme, c’està-dire dans la force de la pensée, du principe moral, de l’amour, et on peut la rencontrer dans les conditions les plus humbles delà vie. Un homme élevé pour un métier obscur, assiégé par les besoins d’une famille qui grandit, peut , dans son étroite sphère , voir plus clair, mieux discerner, juger plus sagement, et, dans une situation difficile , avoir plus de décision , plus de présence d’esprit que tel individu qui, à force d’études, a entassé d’immenses trésors de connaissances; il a donc plus de gran
(leur véritable. Tel qui ne s’est jamais écarte de sa demeure déplus de quelques milles, comprend mieux la nature humaine, découvre les motifs et pèse les caractères avec plus de sagacité que tel autre qui a parcouru le monde et s’est fait un nom parle récit de ses voyages.
La force de la pensée est la mesure de la grandeur intellectuelle , comme la fermeté des convictions est la mesure de la grandeur morale, du plus noble des dons faits àThumanité, de la plus brillante manifestation de la Divinité. L’homme le plus grand est celui qui choisit le juste avec une invincible résolution, qui résiste aux plus terribles tentations intérieures et extérieures, qui porte gaîment les plus lourds fardeaux, qui est le plus calme dans la tempête, qui se rit des menaces et des regards irrités, celui dont la confiance en la vérité, en la vertu, en Dieu, est inébranlable; est-ce là une grandeur d’apparat , et est-il probable qu’on en rencontre de plus nombreux exemples dans une condition élevée? Les luttes entre la raison et la passion , les victoires remportées par le principe moral et religieux sur le cri pressant et presque irrésistible de l'intérêt personnel, les sacrifices si pénibles faits au devoir, l’abandon d’une affection profondément enracinée et des plus chères espérances du coeur, tout cela est invisible; les consolations, l’espoir, la joie et le calme d’une vertu déçue , persécutée, insultée, abandonnée, les voit-on davantage? Non , sans doute , et c’est ainsi que la véritaLle grandeur de la vie humaine échappe complètement à nos regards. Devant nous, peut-être, l’acte le plus héroïque s’achève en silence, le plus noble projet est médité avec amour, le plus généreux sacrifice est accompli , sans même que que nous nous en doutions.
Je crois que cette grandeur se trouve surtout che? la multitude, chez ceux dont le nom n’a jamais de retentissement. Est-ce chez le peuple ou chez les heureux du monde que vous trouverez le plus de peines supportées avec un mâle courage, le plus de vérité sans fard , le plus de confiance religieuse , le plus de cette générosité qui offre ce qui est le nécessaire même pour le donateur, enfin la plus sage appréciation de la vie et de la mort ? Et même, en ce qui touche l’influence sur nos semblables , influence qu’on regarde comme une autre prérogative des classes élevées, je crois que la différence qui existe entre l’homme obscur et l’homme placé en évidence est bien faible. L’influence ne doit pas se mesurer par son étendue , mais par sa nature. Un homme peut répandre au loin son esprit , ses sentiments et ses opinions ; mais si son esprit est bas , il n’y aura en tout cela nulle grandeur. Un miséraLle artiste pourra remplir une ville de ses méchantes peintures , et , par un genre brillant, mais faux, arriver à la célébrité; mais l’homme de génie qui laisse après lui un seul grand tableau , où la beauté immortelle s’incarne pour ainsi dire et fait triompher le véritable goût, celui-là exerce une influence incomparablement plus élevée. Maintenant est-il une plus noble influence que celle qui agit sur le caractère, et celui qui l’exerce n’accomplit-il pas une grande œuvre , quelque étroite ou obscure que soit la sphère où il vit? Le père et la mère qui, dans leur pauvre maison , éveillent dgns l’esprit d’un seul de leurs enfants l’idée et l’amour de la parfaite bonté, qui font naître en lui une force de volonté capable de résister à toutes les tentations, et lui apprennent à tirer profit des luttes de la vie , ceux-là surpassent en influence
un Napoléon rompant le pionne à sa domination. Leur oeuvre n’est pas seqlpmept plus élevée par sa pâture; qui sait s’ils n’acpomplissçpt pas upc oeuvre plus grande que celle du conquérant, même quant à l’étendue? Qui sait si cet être auquel ils inspirent des prinpipps saints et désintéressés ne les communiquera pas au loin, et si cette influence dont ils furent l’origine cachée n’ira pas, en s’élargissant , améliorer une nation , et le inqnde entier?
Dans ces considérations vous verrez la cause du profond intérêt que j’éprouve et que j’exprime pour les hommes obscurs , pour le peuple. Les distinctions sociales disparaissent devant l’éclat de ces vérités. Je m’attache au peuple non pas parce qu’il se compose d’électeurs et qu’il a la puissance politique, mais parce qu‘il se compose d’hommes, et qu’il peut atteindre au but le plus glorieux de l'humanité.
Dans ce pays, ce qui distingue la masse du peuple, c’est qu’elle possède des moyens d’amélioration, de culture intellectuelle et morale qu’on ne trouve nulle pqrt ailleurs. L’exciter à en profiter, c’est lui rendre le meilleur service qu’elle puisse recevoir. J’ai donp choisi pour sujet de cette conférence l’éducation , la culture personnelle , ou le soin que tout homme se doit à lui-mêmp pour développer et perfectionner sa nature. C’est J’introduption naturelle de cours qu’on regarde trop communément comme suffisant par eux-mêmes pour faire l’éducation de l’auditeur. J.es cours ont leur utilité. Us réveillent un grand nombre d’hommes qui ,' sans cel appel extérieur, eussent sommeillé jusqu’à la fin de leur vie. Mais qu’on se souvienne qu’il y a peu à gagner pu venant simplement upc heure par semaine dans cette
enceinte pour livrer son esprit à l’action d’un professeur. A moins que nous ne soyons excités à agir sur nous-mêmes, à moins que nous ne nous engagions dans l’œuvre de notre propre amélioration , à moins que nous n’ayons le ferme propos de former, d’élever notre esprit , à moins que , par une réflexion sérieuse , nous ne nous assimilions ce que nous avons entendu, il n’y aura que peu de bien de produit.
L’éducation personnelle, je le sens, est un sujet trop vaste pour un seul discours; je ne pourrai donc vous présenter que quelques unes des vues qui me semblent les plus importantes. Je tâcherai de donner d’abord une idée du sujet , puis je parlerai des moyens à employer, et enfin je m’occuperai de quelques objections qui s’adressent aux notions principales que je vais vous exposer.
Avant d’entrer dans la discussion, permettez-moi une observation. L’éducation personnelle est quelque chose de possible. Ce n’est pas un rêve. Elle est fondée sur notre nature. Sans cette conviction , je ne serais qu’un déclamateur , et vous m’écouteriez sans profit. Il y a dans l’àme humaine deux facultés qui rendent l’éducation possible; c’est la faculté que l’ûme possède de s’étudier elle-même et la faculté qu’elle a de se former ellemême. Nous avons d’abord la faculté de ramener notre esprit sur lui-même; de rappeler ses opérations passées, d’observer ses opérations présentes; d’apprécier ses capacités et scs susceptibilités diverses, ce qu’il peut faire et ce qu’il peut supporter, de connaître la mesure de ses plaisirs , de ses peines , et c’est ainsi que nous apprenons d’une manière générale quelle est notre nature et notre destination. C’est une remarque à faire que
nous pouvons distinguer non -seulement ce que nous sommes déjà, mais encore ce que nous pouvons devenir, voir en nous le germe et l’espérance d’un développement sans bornes, viser au-delà de ce que nous avons atteint , tendre à la perfection comme à la fin de notre être. C’est cette faculté de nous comprendre nous-mêmes qui nous distingue de la brute, laquelle ne se connaît pas; sans cela il n’y aurait pas de culture personnelle, car nous ignorerions le travail qu’il nous faut entreprendre , et l’une des raisons qui font que cette culture est si rarement essayée, c’est qu’il est bien peu d’hommes qui pénètrent dans leur propre nature. Pour la plupart leur esprit même n’est qu’une ombre sans réalité, comparée aux objets extérieurs. Lorsqu’il leur arrive de jeter un regard dans leur intérieur, ils n’y voient qu’un sombre et vague chaos. Peut-être distinguent-ils quelque violente passion qui 'les a entraînes à de nuisibles excès, mais leurs plus nobles facultés attirent à peine un instant leur pensée, et c’est ainsi que vivent et meurent des multitudes d’hommes aussi étrangers à eux-mêmes qu’aux pays dont on sait le nom , mais qu’un pied humain n’a jamais foulé.
Mais l’éducation personnelle n’ost pas seulement possible parce que nous pouvons pénétrer en nous-mêmes et nous examiner; nous avons encore une plus noble faculté, celle d’agir sur nous-mêmes, de nous conduire, de nous former. C’est une qualité aussi effrayante que glorieuse , car c’est sur elle qu’est basée la responsabi- ' lité humaine. Nous avons le pouvoir non-seulement de suivre nos facultés, mais de les diriger, de leur donner l’impulsion; non-seulement d’observer nos passions, mais de les contrôler; non-seulement de voir grandir
nos facultés, mais encore d’en aider Je développement. Nous pouvons arrêter ou changer le cours de nos pensées. Nous pouvons concentrer notre intelligence sur les objets que nous désirons comprendre. Nous pouvons fixer nos regards sur la perfection et nous faire de toutes choses un moyen pour y arriver. C’est là sans doute une noble prérogative de notre nature. Dès que nous la possédons, qu’importe ce que nous sommes et le point où nous sommes , puisqu’il est en notre pouvoir de conquérir un sort meilleur, et même un bonheur d’autant plus grand que nous serons partis de plus bas? De toutes les découvertes nécessaires à l’homme, la plus importante aujourd’hui c’est celle de cette faculté créatrice qu’il porte en lui -même comme un trésor. Il en soupçonne peu la grandeur, aussi peu que le sauvage soupçonne l’action de l’esprit sur le monde matériel ; cependant elle surpasse en importance tout notre pouvoir sur la nature extérieure. Il y a là plus de divinité que dans la force qui fait marcher l’univers, et cependant combien nous la comprenons peu ! comme elle sommeille inactive , non soupçonnée chez la plupart des hommes ! Eli bien ! c’est cette faculté qui rend l’éducation possible , et qui nous en fait un devoir impérieux.
I. J’exposerai d’abord l’idée fondamentale de l’éducation ou de la culture personnelle, et on peut la saisir facilement sous sa forme la plus générale. Élever ou cultiver quelque chose, une plante, un animal , un esprit, c’est le faire croître; la croissance, le développement, tel est le but. On ne peut cultiver que ce qui a un principe de vie susceptible d’expansion. Celui donc
qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour développer ses facultés et scs capacités, surtout les plus nolks, de façon à devenir un être Lien proportionné, \igoureux, excellent et heureux , celui-là pratique la culture de luimême.
Cette culture a nécessairement différentes branches qui correspondent aux différentes aptitudes de la nature humaine; mais ces aptitudes, bien que diverses, sent intimement unies et se développent ensemble. L’âme que notre philosophie partage en plusieurs facultés, est toujours une dans son essence, une dqns sa vie; elle exerce dans le même moment, elle réunit dans le même acte ses différentes énergies . la pensée, la sensibilité et la volonté. En conséquence, dans une sage culture de soi-même, il faut que tous lps principes de notre nature grandissent à la fois par une action harmonique, comme toutes les parties de la plante se développent ensemble. Quand vous entendrez donc parler d’espèces différentes d’amélioration personnelle, vous ne devrez pas les considérer comme des procédés distincts , agissant indépendamment l’un de l’autre , et exigeant chacun des moyens séparés. Dépendant, cqmme il est nécessaire pour l’intelligence complète du sujet de les considérer séparément, c’est par-là que je commencerai.
D’abord la culture personnelle est mon u,e; c’est là une branche d’une importance toute particulière. Quand un homme rentre en lui-même , il y découvre deux ordres distincts ou'deux espèces de principes qu’il lui est surtout utile de connaître. 11 aperçoit des désirs, des appétits, des passions qui ont lui-même pour fin, qui ne demandent , qui ne cherchent que son propre plaisir , sa satisfaction, son intérêt; et puis il remorque un autre prin-
cipe tout opposé, qui est impartial, désintéressé, universel, un principe qui lui enjoint d’avoir égard au droit, au bonheur d’autrui , et lui impose des obligations qui doivent être remplies à quelque prix que ce soit , et alors même qu’elles sont en opposition avec son plaisir ou son profit. Nul homme, quelque aveuglé qu’il soit par son propre intérêt , quelque endurci qu’il soit par l’égoïsme , ne peut nier qu’au-dedans de lui ne s’agite une grande idée qui se trouve en opposition avec l’intérêt; c’est l’idée du devoir, c’est une voix intérieure qui lui enjoint plus ou moins clairement de respecter et de pratiquer la justice impartiale et la bienveillance universelle.
Ce principe de désintéressement qui est au fond de la nature humaine , nous l’appelons tantôt raison , tantôt conscience, et parfois sens ou faculté morale; mais quelque nom qu’on lui donne, c’est un principe réel en chacun de nous, c’est la maîtresse faculté que nous devons cultiver avant tout , car c’est de cette culture que dépend le développement légitime de toutes nos autres facultés. Les passions , il est vrai , peuvent être plus fortes que la conscience, ou crier plus haut , mais leurs clameurs sont bien différentes du ton de commandement avec lequel parle la conscience. Elles ne sont pas revêtues de son autorité; elles n’ont pas cette puissance qui nous lie. Au milieu même de leurs triomphes elles sont condamnées par le principe moral et s’humilient devant sa voix calme , mystérieuse, menaçante. Quand on s’étudie soi-même rien donc n’est plus important que de distinguer clairement ces deux grands principes : l’un égoïste et l’autre désintéressé ; et la part la plus importante de l’éducation , c’est d’abaisser l’un et d’élever
l'autre, ou en d’autres termes d’introniser en nous le sentiment du devoir. Il n’y a pas de limites au développement de cette force morale chez l’homme, s’il l’aime sincèrement. Il y a eu des hommes que nul pouvoir au monde n’a pu détourner du juste , et qui ont moins craint la mort sous ses formes les plus terribles que la transgression de la loi intérieure de justice et d’amour universels.
En second lieu , la culture personnelle est religieuse. Lorsque nous rentrons en nous-mêmes, nous y découvrons des facultés qui nous lient à ce monde extérieur, visible , fini et toujours changeant. Nous avons la vue et d’autres sens pour discerner, des organes et des aptitudes* naturelles pour atteindre et nous approprier les choses extérieures. Mais nous avons aussi une faculté qui ne peut pas s’arrêter à ce que nous voyons, à ce que nous touchons, à ce qui existe dans les limites de l’espace et du temps , une faculté qui cherche l’infini, la cause incréée, et ne peut se reposer que lorsqu’elle est montée jusqu’à l’Esprit éternel qui embrasse tout. C’est ce que nous appelons le principe religieux; et la langue humaine ne peut en exagérer la grandeur, car c’est la marque d’un être destiné à entrer en communion avec un monde plus élevé que le monde visible. Développer cette puissance, c’est éminemment faire notre éducation. Faire vivre en nous l’idée de Dieu, cette idée claire et vraie qui nous porte à l’adorer, à lui obéir et à désirer de lui ressembler, est le plus noble apanage de la nature humaine, je pourrais ajouter, des natures célestes. Et notez que le principe religieux et le principe moral sont intimement unis et marchent ensemble. Le premier n’est que la perfection et la manifestation la plus élevée du
second. Tous 'deux sont désintéressés. C’est l’essence de la véritable religion que de reconnaître et d’adorer en Dieu les attributs de l’éternelle justice et de l’amour universel , et d’écouter sa voix quand dans le secrej du cœur il nous commande d’imiter ce que nous adorons.
De pjus, la culture personnelle est intellectuelle. Nous ne pouvons rentrer en nous-mêmes sans y découvrir le principe intellectuel , la faculté qui pense, qui raisonne et qui juge, la faculté qui cherche la vérité et qui l’atteint. Il n’est pas à craindre que nous négligions cette puissance. L’intelligence étant le grand instrument à l’aide duquel les hommes arrivent au but de leurs désirs, elle attire leur attention plus que toute autre faculté. Lorsque nous parlons aux hommes de s’améliorer. la première pensée qui se présente à eux c’est qu’ils doivent cultiver leur intelligence, acquérir des connaissances et du talenL Par éducation les hommes entendent presque exclusivement l’éducation intellectuelle. L'est pour elle qu’on institue des écoles et des collèges, et c’est à elle qu’on sacrifie l’enseignement moral et religieux de la jeunesse. Certes je respecte l’intelligence autant que personne; mais ne la plaçons jamais audessus du principe moral. Elle est intimement unie avec lui. C’est sur le principe moral qu’est basée la culture de l’esprit , et l’élever est son but suprême. Quiconque désire que son intelligence grandisse , et soit toujours saine et vigoureuse , doit commencer par l’éducation morale. L’étude et la lecture ne suffisent pas pour perfectionner la raison. Lue chose est nécessaire pardessus toutes les autres, c’est le désintéressement, qui est Pâme même de la vertu. Pour arrivera la vérité, qui est le grand objet de l’intelligence, il faut la chercher avec
désintéressement. C’est la première et la grande condition du progrès intellectuel. Je dois accepter la vérité . quelle qu’en soit pour moi la portée, je dois la suivre, n’importe où elle conduise, quel que soit l’intérêt qu’elle contrarie, quelle que soit la persécution ou la perte à laquelle elle m’expose, quel que soit le parti dont elle jur sépare et à quelque parti qu’elle m’allie.
Sans cette candeur de l’esprit, qui n’est sous un autre nom que l’amour désintéressé de la vérité, de grandes facultés naturelles se pervertissent et s’égarent, le génie se perd, et la lumière que nous portons en nous se change en ténèbres. Quand cette vertu leur manque, les plus subtils raisonneurs se trompent eux- mêmes tout en trompant les autres, et se prennent aux filets de leurs propres sophismes. C’est un fait bien connu dans l’histoire de la science et de la philosophie que des hommes doués par la nature d’une intelligence extraordinaire ont répandu les erreurs les plus grossières et même ont cherché à ruiner ces vérités premières qui sont la hase de la vertu, de la dignité, de l’espérance humaine. Et d’un autre côté je sais des hommes n’ayant reçu de la nature qu’un esprit ordinaire qui , par un amour désintéressé de la vérité et de leurs semblables, se sont insensiblement élevés à une force et à un développement de pensée remarquables. Quelques uns des prédicateurs et des maîtres le plus utiles ont du la puissance qu’ils avaient d’éclairer les autres , moins à une supériorité naturelle qu’à la simplicité , à l’impartialité et au désintéressement de leur esprit, à leur détermination de vivre et de mourir pour la vérité. Un homme qui s’élève au-dessus de lui-même voit d’en haut la nature et la Providence , la société et la vie,
La p(‘nsée s’étend comme par une élasticité naturelle , quand la pression de l’égoïsme en est écartée. Les principes moraux et religieux , généreusement cultivés , fertilisent l’intelligence. Le devoir fidèlement rempli ouvre l’esprit à la vérité; tous deux étant de la même famille, également immuables, universels, éternels.
Je me suis étendu sur ce sujet parce que souvent on oublie l’union qui existe entre la culture morale et la culture intellectuelle , et qu’on sacrifie la première cà la seconde. L’exaltation du talent au dessus de la vertu et de la religion est la malédiction du siècle. L’éducation a maintenant pour but principal de stimuler au savoir, et l’homme acquiert ainsi la puissance sans les principes qui seuls en font un bien. Le talent est adoré , mais s’il y a divorce entre lui et la droiture . ce sera plutôt un don de l’enfer que du ciel.
La culture intellectuelle ne consiste pas principalement, comme beaucoup seraient disposés à le croire, à accumuler de l’instruction, bien que cela soit important, elle consiste surtout à acquérir une force de pensée que nous puissions diriger à notre gré vers tout sujet sur lequel il nous faut prendre une décision. Ce qui indique cette force, c’est de pouvoir concentrer notre attention . d’observer avec soin et pénétration , de ramener les sujets complexes à leurs éléments, de remonter de l’effet à la cause, de découvrir les moindres différences, aussi bien que les moindres ressemblances des choses, de lire l’avenir dans le présent, et surtout de remonter des faits particuliers aux lois générales ou aux vérités universelles. Ce dernier effort de l’intelligence qui s’élève aux vues larges et aux grands principes, constitue ce qu’on nomme l’esprit philosophique et mérite qu’on s’y atta-
clic tout particulièrement. Quel en est le but? [Votre propre observation a dû vous l’apprendre.
Vous avez dû remarquer deux espèces d’hommes, les uns toujours occupés de détails et les autres qui font de ces observations particulières le fondement de vérités plus élevées et plus larges. Les derniers sont des philosophes. Par exemple , pendant des siècles on avait vu tomber à terre des morceaux de bois , des pierres , des métaux; Newton s’empara de ces faits particuliers et s’éleva à l’idée que toute matière tend ou est attirée vers toute matière, et puis il définit la loi suivant laquelle cette attraction ou cette force agit à différentes distances, nous donnant ainsi un grand principe qui, nous avons raison de le croire , s’étend à toute la création extérieure et la régit. Un homme lit une histoire et peut vous en raconter tous les événements, puis il s’arrête là. Un autre combine ces événements , les place sous un seul point de vue et apprend sous quelle influence vit une nation , quels sont ses principaux penchants, vers la liberté ou vers le despotisme , vers une forme de civilisation ou vers une autre. Celui-ci s’occupera continuellement des actions particulières de tel ou tel voisin, tandis que cet autre, regardant plus loin que les actions, et remontant jusqu’au principe intérieurd’où elles émanent, en tirera une vue plus étendue de la nature humaine. En un mot, l’un voit toute chose par parties, par fragments , tandis que l’autre s’efforce de découvrir l’harmonie, la liaison, l’unité du tout. Un des grands malheurs de la société c’est que les hommes occupés constamment de minces détails manquent d’idées générales, de principes larges et fixes. Aussi beaucoup qui ne sont pas méchants sont irrésolus, et presque toujours incons-
tants, comme s’ils étaient de grands enfants plutôt que des hommes. Donner cette force d’esprit qui saisit les vérités universelles et s’y attache, c’est la plus noble éducation de l’intelligence; et je vous prie de remarquer comme elle s’accorde avec la culture du principe moral et du principe religieux. Dans ce dernier cas aussi le progrès de l’âme consiste à s’élever au-dessus de ce qui est étroit , particulier, individuel , égoïste, jusqu’à ce qui est universel et infini. Perfectionner l’homme, c’est le libéraliser , agrandir sa pensée, ses sentiments et sa volonté. Étroitesse d’intelligence et de cœur, telle est la dégradation dont toute éducation tend à sauver les hommes !
Déplus, la culture personnelle est sociale puisque l’un de ses principaux effets est de développer et de purifier les affections qui naissent instinctivement dans le cœur humain , qui unissent le mari et la femme, le père et l’enfant, le frère et la sœur; qui attachent l’homme à ses amis , à ses voisins , à son pays , à ceux qui souffrent sous ses yeux, quels qu’ils soient. La culture de ces affections est une partie considérable de notre œuvre; elle consiste à transformer l’instinct en principe , le penchant naturel en véritable sympathie, en lui donnant un caractère raisonnable, moral et saint, j’ar exemple, notre affection pour nos enfants est d’abord instinctive, et si elle en reste là elle ne s’élève guère audessus de rattachement de la brute pour ses petits. Mais lorsqu’un père fait entrer dans son amour naturel pour ses enfants le principe religieux et moral, quand il \ient à considérer son enfant comme un être intelligent, spirituel, immortel, qu’il l’honore comme tel et qu’il désire par dessus tout en fairp le noble, le désintéressé, Je-
digne enfant de Dieu, l’ami de ses semblables, alors l'instinct s’élève et devient un sentiment généreux et saint : il ressemble à l’amour paternel de Dieu pour sa famille spirituelle. C’est une pureté et une dignité semblables que nous devons tâcher de donner à toutes nos affections.
En outre, la culture personnelle est fiutiqde , puisqu’elle se propose comme l’une de ses fins principales de nous disposer à l’action, de nous mettre au niveau do nos entreprises, de nous façonner à la constance dans nos projets et de nous préparer des ressources abondantes dans la vie ordinaire, surtout dans les conjonctures imprévues, dans les temps de difficultés, de dangers et d’épreuves. Mais laissant decôlé ce point ainsi que d’autres dont je n’ai pas le temps de m’occuper, je me bornerai à deux branches qui ont été presque entièrement négligées dans l’éducation du peuple, et qui ne méritent pas un tel dédain.
En considérant notre nature, nous découvrons parmi * ses admirables facultés le sens ou la perception du Dean. Nous en trouvons le germe che? tous les hommes, et il n’y a pas de faculté qui soit plus susceptible de culture; pourquoi donc cette culture 11e serait-elle pas favorisée chez tous? Il est à remarquer que les ressources que ce sentiment trouve dans l’univers sont infinies. Il n’y a qu’une faible partie de la création que nous puissions changer en nourriture et en vêtements, ou en satisfactions du corps ; mais la création entière peut servir au sens du Beau. La beauté est partout. Elle s’épanouit dans les innombrables fleurs du printemps. Elle ondule dans les branches des arbres et les herbes du gazon. Elle habite les abîmes de la terre et de la mer. et brille
dans les couleurs du coquillage et de la pierre précieuse. Et non-seulement ces faibles objets , mais l’océan , les montagnes, les nuages, les deux, les étoiles, le soleil levant et le soleil'couchant, tout est inondé de beauté. L’univers est son temple; et les hommes qui la sentent vivement ne peuvent lever les yeux sans qu’elle ne les environne de tous côtés. Or, la beauté est si précieuse, les jouissances qu’elle procure sont si délicates et si pures . tellement en rapport avec nés sentiments les plus tendres et les plus nobles, si près de l’adoration de Dieu, qu’il est pénible de songer à la multitude d’hommes qui vivent ici-bas en aveugles, comme si au lieu de posséder cette belle terre, et ce glorieux firmament . ils habitaient un cachot. Une joie infinie est perdue pour le monde , faute de cultiver le sentiment du Beau.
Supposez que je visite une maison de campagne et que j’en voie les murs couverts des meilleurs tableaux de Raphaël, chaque coin occupé par une statue du travail le plus exquis, et que l’on me dise que ni homme, ni femme, ni enfant, n’ont jamais jeté les yeux sur ces miracles de * l’art; comme je sentirais la privation de ces infortunés; comme je voudrais leur ouvrir les yeux , et les aider à comprendre et à sentir la beauté, et la grandeur qui sollicitent en vain leur attention ! Et cependant chaque laboureur vit devant les ouvrages d’un artiste plus divin. Combien son existence serait relevée , s’il pouvait voir la gloire qui rayonne dans leurs formes , leurs couleurs, leurs proportions et leur expression morale !
J’ai seulement parlé de la beauté de la nature, mais combien ne trouve-t-on pas de ce charme mystérieux dans les arts, et surtout dans les lettres? J^es meilleurs livres sont les plus beaux. Les plus grandes vérités
quand elles ne sont pas unies au Beau manquent de quelque chose , et elles pénètrent plus sûrement et plus profondément dans l’ûme quand elles sont revêtues de cette parure qui leur est naturelle. Celui-là ne reçoit pas la véritable éducation de l’homme en qui le sens du Beau n’est pas cultivé, et je ne connais pas de condition à laquelle il ne convienne. De toute espèce de luxe, c’est le moins cher et le plus facile , et il me paraît surtout important pour les conditions qui , exigeant un travail pénible , donnent de la rudesse à l’esprit. La diffusion du sentiment du Beau dans la Grèce ancienne, et du goût musical dans l’Allemagne moderne nous prouve que le peuplé est capable de partager ces plaisirs délicats qui jusqu’ici ont été considérés comme le privilège du petit nombre.
Qu’est-ce que le Beau? c’est une question à laquelle les esprits les plus pénétrants n’ont pas répondu d’une façon satisfaisante; et quand je le pourrais faire, ce n’est pas ici la place d’une semblable discussion. Mais je dirai seulement, que la beauté de la création extérieure est intimement liée aux plus charmants , aux plus grands attributs de l’âme. Elle en est l’emblème ou l’expression. La matière devient belle pour nous , quand elle semble perdre son aspect matériel, son inertie, son fini, sa grossièreté , quand la légèreté éthérée de ses formes et de ses mouvements semble la rapprocher de l’esprit; quand elle nous peint de douces et pures affections; quand elle s’étend dans une immensité qui est l’ombre de l’infini ; ou lorsque sous des formes et par des mouvements imposants elle nous parle du Tout-Puissant. Ainsi la beauté extérieure tient à quelque chose de profond et d’invisible ; elle est le reflet des choses spirituel*
les ^ et par conséquent si l’on veut la voir et la sentir vivement , il faut cultiver les principes moraux , religieux, intellectuels et sociaux dont j’ai déjà parlé et qui sont la gloire de la nature spirituelle; et je dis cela, afin que vous puissiez voir, ce que je tiens à vous démontrer, c’est qu’il existe une intime harmonie entre toutes les branches de l’éducation, et que chacune d’elles aide les autres et en est aidée.
11 existe une autre faculté que chaque homme devrait cultiver suivant sa capacité , mais que généralement le peuple néglige , c’est la facilité d’exprimer ses idées. L’homme n’a pas été créé pour renfermer sa pensée en lui-même, mais pour lui donner une voix et l’échanger avec d’autres pensées. La parole est une des grandes distinctions entre nous et la brute. Notre puissance sur les autres n’est pas tant dans les idées qui sont en nous que dans la puissance de les produire. Un homme d’une vigueur intellectuelle plus qu’ordinaire peut n’être qu’un zéro sans valeur dans la société, faute de savoir parler. Non-seulement on acquiert de l’influence sur les autres, mais encore on aide grandement à sa propre intelligence en donnant à sa pensée une expression nette, précise, puissante. Nous nous comprenons mieux, nos conceptions deviennent plus claires par l’effort même que nous faisons, afin de les rendre claires pour ceux qui nous écoutent.
Notre rang dans la société dépend beaucoup de cette facilité d’expression. La principale distinction entre ce que nous appelons l’homme du monde et l’homme du peuple consiste en ce que le dernier est gauche dans ses manières et manque surtout de justesse, de clarté, de grâce et de force d’expression. L’homme qui ne peut ou-
vrir la bouche SahS violer une règle de grammaire , sans parler avec un ncceht barbare bu grossier, sans montrer son manque d’éducation, ou sans bbscureir sa pensée par un langage confus et maladroit , ne peut occuper la place à laquelle son bon sens lui donnerait des droits, t'our dVoir des rapports avec la bonne société , il faut parler comme elle. Aussi, je suis charmé qu’on enseigne. la grammaire et une prononciation correcte dans les éboles publiques de cette ville. Ce ne sont pas là bltbses futiles , ni superflues pour personne. Elles permettent d’acquérir dans le monde ces avantages, d’où dépend souvent notre perfectionnement. Acquérir une certaine facilité de parole devrait entrer dans tous les plans d’éducation personnelle.
J’ai maintenant donné quelques notions sur la culture ou le perfectionnement que tout homme doit se proposer d’atteindre. Je me suis constamment appuyé sur ce principe que chacun de nous a en soi-même une faculté de développement qui appelle un travail sérieux, incessant, et qui en est la récompense. Je ne considère pas l'homme comme ujie machine seulement faite pour Obéir à une force étrangère, pour accomplir une suiteinvariable de mouvements, pour fournir une somme flxede travail , et puis tomber en pièces à la mort; mais comme un être doué de liberté et d’intelligence, et je n’estime en fait d’éducation que celle qui fait ressortir ces deux facultés et leur donne une impulsion et une expansion perpétuelles. Je sais bien que cette idée est loin d’être universelle. L’opinion commune est que la masse du peuple n’a pas besoin d’autre éducation que de celle qui prépare aux différents métiers; et bien que cette erreur disparaisse, elle est loin d’être généralement condain-
née. Mais le fondement de l’éducation de l’homme est dans sa nature et non dans sa profession. Nos facultés doivent être développées à cause de leur propre dignité , et non pas en vue seulement de leur application extérieure. L’homme doit être instruit parce qu’il est homme , et non point parce qu’il doit faire des souliers, des clous ou des épingles. Un métier n’est pas évidemment la fin de son être , car l’esprit ne s’y enferme pas tout entier. Un métier n’épuise point la force de la pensée. L’homme a des facultés que ce labeur ne met pas en jeu , des besoins profonds qu’il ne satisfait pas. Des poèmes et des systèmes de théologie et de philosophie qui ont fait quelque bruit dans le monde ont été travaillés sur l’établi ou au milieu des travaux champêtres. Que de fois , lorsque les bras s’occupent machinalement d’un métier, l’esprit , perdu dans la méditation et la rêverie, s'échappe de la terre ! Que de fois le cœur pieux de la femme mêle la plus grande de toutes les pensées , celle de Dieu, aux détails du ménage ! Sans doute on doit se perfectionner dans sa profession , car c’est ainsi qu’on gagne son pain et qu’on sert la société. Mais le pain ou la subsistance n’est pas pour nous le bien suprême; car autrement notre sort serait plus dur que celui des animaux, pour lesquels la nature sert une table et tisse un vêtement sans qu’ils s’en occupent. L’homme n’a pas été créé davantage pour servir uniquement aux besoins de la société. On ne peut, sans une injustice infinie, convertir en simple instrument des satisfactions d’autrui un être raisonnable et moral. Il est nécessairement une fin, et non un moyen. Un esprit dans lequel ont été placées des semences de sagesse, de désintéressement, de constance et de piété , vaut plus que tous les intérêts ma-
tériels du monde. Il existe pour lui -même , pour son propre perfectionnement , .et on ne doit pas l’asservir aux besoins de sa nature animale ou à ceux d’autrui.
Vous me dites qu'une éducation libérale est nécessaire aux hommes appelés à remplir de hautes fonctions, mais non pas à ceux qui sont condamnés à un labeur vulgaire. Je réponds que le nom d’homme est un nom plus grand que celui de président ou de roi. La vérité et la bonté sont également précieuses, dans quelque sphère qu’on les trouve. D’ailleurs il n’est pas de condition où la vertu n’ait sa place aussi bien que le développement de toutes nos facultés. L’ouvrier n’est pas simplement un ouvrier. Des liens étroits, liens de tendresse et de responsabilité, l’unissent à Dieu et à ses semblables. 11 est fils, mari, père, ami et chrétien. Il appartient à une famille, à une patrie, à une église, à une race, et cet homme, on ne l’élèverait que pour un métier? IVa-t-il donc pas été envoyé dans le monde pour accomplir une grande œuvre? Elever parfaitement un enfant , demande plus de profondeur de pensée, plus de sagesse peut-être que le gouvernement d’un état; par cette simple raison «jue les intérêts et les besoins politiques sont plus saisissables , plus grossiers , plus sensibles que le développement de la pensée et du sentiment , ou que les lois subtiles de l’àme qui , toutes doivent être étudiées et comprises, avant que l’éducation soit achevée; et cependant Dieu a chargé également tous les hommes de cette œuvre , la plus grande qui soit sur la terre. Avons-nous besoin d’une preuve plus claire pour voir qu’une éducation plus relevée qu’on ne l’a encore pensé est nécessaire à notre race entière?
II. Je vais maintenant rechercher quels sont les moyens de favoriser l’éducation personnelle , et je ne sais par où commencer. Le sujet est si étendu et si important que je me sens incapaLle de le traiter convevenablement, surtout dans les limites qui me sont assignées. Considérez , je vous prie , que je vous présente seulement quelques aperçus , tels qu’ils se sont offerts à mon esprit sans beaucoup de recherches.
Avant tout, le grand moyen d’éducation, celui qui renferme tous les autres , c’est de s'attacher à cette culture de nous-mêmes , comme à notre fin principale , de prendre la détermination ferme et solennelle de tirer le plus grand et le meilleur parti des facultés que Dieu nous a données. Sans cette résolution , les meilleurs moyens sont de peu de valeur, et avec elle les plus petits deviennent elïicaces. Vous verrez des milliers d’hommes qui, avec toutes les ressources que la richesse peut rassembler, maîtres, bibliothèques , instruments , ne font rien de passable , tandis que d’autres . avec de faibles secours, font des merveilles, uniquement parce qu’ils sont les seuls qui agissement sérieusement. L’homme qui se met sérieusement à l’œuvre trouve des moyens, ou, s’il n’en trouve pas, il en crée. Une volonté énergique fait beaucoup de peu , donne de la puissance à des instruments faibles, désarme la difficulté et souvent même en fait un secours. Chaque état offre des moyens de progrès, si on a assez d’ardeur pour s’en servir. On a dernièrement publié des livres où sont contenus des exemples ou des histoires « de science acquise au milieu des obstacles; » et c’est chose encourageante que d’y voir ce qu’un homme décidé peut faire pour lui-même. Une grande idée, comme celle de
l’éducation personnelle, si on la saisit clairement et fortement , brûle dans l’âme comme un charbon ardent. Celui qui se propose résolument une grande fin, y est, par cet acte, à moitié parvenu, et il a franchi la principale barrière qui le sépare du succès.
Une chose est essentielle pour que la volonté soit énergique, c’est la foi dans la possibilité de l’éducation personnelle. Pour animer notre courage il faut que l’objet désiré paraisse à notre portée. Cette vérité , que le progrès est la fin même de notre être, ne doit donc pas être écoutée comme une leçon, mais comprise et sentie comme une réalité. Nos esprits sont disposés à languir et à mourir faute d’aliment , s’ils demeurent emprisonnés dans ce que nous avons déjà acquis. Une foi véritable , qui aspire à quelque chose de meilleur , qui entrevoit la perfection dans le lointain , qui nous promet des progrès proportionnés au sérieux de nos travaux , dorme de l’énergie à la volonté , donne des ailes à l’âme; et cette foi grandira constamment en nous faisant connaître notre nature et les promesses d’assistance divine et d’immortalité qui abondent dans la révélation.
11 est des hommes qui sont découragés et qui ne tentent de faire aucun progrès, par la fausse idée qu’ils ont que l’élude des livres, étude que ne leur permet pas leur position , est le moyen suprême et le seul efficace. Mais je les prie de considérer que les grands volumes , dont nos livres ne sont que des copies, c’est-à-dire la nature, la révélation , l’âme et la vie humaine , sont libéralement exposés à tous les yeux. Les grandes sources de la sagesse sont l’expérience et l’observation ; et celles-là ne sont fermées à personne. Ouvrir et fixer nos yeux sur
ce qui se passe Jiors de nous et cri nous, c’est l’étude la plus féconde. Les livres sont surtout utiles quand ils nous aident à interpréter ce que nous voyons et ce que nous expérimentons. Quand ils absorbent l’esprit , ce qui arrive quelquefois, et qu’ils le détournent de l’observation de la nature et de la vie , ils engendrent une folie savante, contre laquelle on ne pourrait échanger sans grande perte le simple bon sens de l’ouvrier. Il est à remarquer que les plus grands hommes se sont formés sans le secours des études qui sont considérées généralement comme indispensables. Homère , Platon , Démosthène, n’avaient jamais entendu parler de chimie et connaissaient moins le système solaire qu’un enfant de nos écoles. Ce n’est pas que ces sciences soient sans importance ; mais ceci nous apprend que les moyens d’amélioration ne manquent jamais quand la résolution est profonde et sérieuse.
La volonté de s’élever soi-même , c ! est là ce qui fait la vie et la force de tous les moyens que nous employons pour notre propre éducation. Je pose de nouveau ce principe à cause de son extrême importance; etj’ajoutorai seulement une observation pour empêcher qu’il ne soit mal compris. lorsque je parle de la volonté de s’élever soi-même, j’entends qu’elle soit sincère. En d’autres termes, le but réel ce doit être notre éducation ; c’est pour elle-même qu'il faut la chercher, et non pour en faire un moyen ou un instrument. Et ici je touche à une erreur commune et très funeste. Le nombre des personnes qui désirent l’éducation, seulement pour acquérir de la fortune et s’élever dans le monde, est considérable; mais ces personnes ne cherchent pas véritablement le progrès; ce qu’elles poursuivent, c’est quelque chose
d’extérieur, quelque chose qui leur est étranger; et une impulsion si basse ne peut amener qu'un progrès restreint , partiel , incertain. L’homme, comme je l’ai dit doit se cultiver lui-même parce qu’il est homme. Il doit commencer avec la conviction qu’il y a en lui quelque chose de plus grand que dans toute la création matérielle , que dans toutes les choses qui frappent ses yeux et ses oreilles; il doit comprendre que le progrès intérieur a en lui-même une valeur et une dignité tout-à-fait distinctes du pouvoir qu’il donne sur les objets extérieurs. Sans doute lin homme doit travailler à améliorer sa position , mais il doit d’abord songer à s’améliorer luimême : s’il ne connaît pas d’autre usage plus noble de l’esprit que de le fatiguer au profit du corps , il faut désespérer de son éducation.
En faisant ces observations je n’entends pas conseiller à l’ouvrier de rester indifférent à sa position. Je regarde comme important que chaque homme, quel que soit son état , possède des moyens de bien-être : la santé, une nourriture et des vêtements convenables, et parfois un peu de retraite et de loisir. Voilà des biens véritables qui méritent, d’être recherchés pour euxmêmes , et d’ailleurs ce sont des ressources importantes pour la cause que je défends. Une habitation propre, confortable, avec des aliments sains, n’aide paspeu au développement intellectuel et moral. Un homme vivant dans une cave humide ou dans un grenier ouvert à la pluie et à la neige, respirant l’air impur d’une demeure sale, et essayant en vain d’apaiser sa faim par une nourriture insuffisante et désagréable, court risque de s’abandonner à une insouciance désespérée. Améliorez donc votre sort ; multipliez vos ressources, et mieux
encore, laites fortune si vous le pouvez par des moyens honnêtes, et si vous ne la payez pas trop cher, fine bonne éducation est faite pour vous pousser dans vos affaires, et vous devez en user pour ce but. Seulement prenez garde que cette fin ne vous domine ; que vos motifs ne baissent à mesure que votre condition s’élève ; que vous ne soyez victimes de la misérable passion ^e rivaliser avec ceux qui vous entourent, en étalage, en luxe et en dépenses. Hespectcz-vous toujours vousmêmes. Comprenez que votre nature est plus précieuse que tout ce qui vous est étranger. Celui qui n’a pas entre\u ce qu’il y a en lui de raisonnai le et de spirituel, de supérieur au monde et d’allip à Dieu même, celui-là ignore la véritable source d’où sort cette volonté, sur laquelle j’ai insisté comme étant la première condition du progrès.
Je passe à un autre moyen important d’éducation personnelle, c’est le contrôle des appétits brutaux. Pour élever la nature morale et intellectuelle il faut abaisser la nature animale. La sensualité est l’abime dans lequel un très-grand nombre d’àmes sont plongées et perdues. Parmi les classes les plus prospères, quelle somme considérable de vie intellectuelle est noyée dans les excès du luxe. C’est une des grandes malédictions de la richesse que nous en abusions pour la satisfaction de nos sens ; et chez les classes pauvres , bien que le luxe manque , souvent on s’abandonne à un tel excès de nourriture que l’esprit s’en trouve accablé. Quand on se promène dans nos rues, c'est un triste spectacle que de voir combien de visages portent les signes de l’hébêtement et de la brutalité, résultat d’une grossière habitude. Quiconque veut cultiver son ûme doit réprimer
ses appétits. Je ne suis point un défenseur de l'opinion qui soutient que la chair des animaux n’a pas été faite pour l’homme; mais qu’on en use chez nous avec excès, et que comme peuple nous ayons beaucoup à gagner en gaîté, en vivacité, en légèreté d’esprit par une alimentation moins substantielle et moins excitante, c’est ce que j’incline fortement à croire.
J’engage surtout ceux qui veulent développer et élever leur plus noble nature , à s’al stcnir de l’usage des liqueurs spiritueuses. Cette mauvaise habitude se distingue de toutes les autres par les ravages qu’elle exerce sur la raison, sur l’intelligence: et elle a un effet déplorable, alors même qu’on ne va pas jusqu’à l’ivresse. JJien des hommes qu’on appelle tempérants et qui se sont crus tels, ont appris, en s’abstenant des liqueurs fortes, que pendant longtemps leur esprit avait été obscurci , affaibli par un usage même modéré de ces liqueurs , et sans qu’ils se doutassent du mal qu’ils se faisaient. Dans cette ville, il y a des multitudes qui sont privées de la moitié de leur énergie intellectuelle par une habitude qui passe pour innocente. De tous les ennemis de la classe ouvrière, celui-là est le plus mortel. Itien n’a plus contribué que l’usage des liqueurs fortes à maintenir cette classe dans l’infériorité, à y détruire le respect de soi-même, à la dépouiller de la juste influence qui lui appartient dans la société , à rendre inutiles les moyens de progrès mis à sa portée. C’est en combattant cette habitude que le peuple maintiendra son honneur et prendra la place à laquelle il a droit dans la société. C’est pour les ouvriers une obligation sacrée que de s’associer à tous les efforts faits pour arriver à la suppression d’un tel vice. Ils doivent regarder comme leurs plus grands ennemis (bien
qu’ils ne le soient pas. avec intention) , comme ennemis «le leurs droits , de leur dignité et de leur influence, les hommes qui veulent inonder la ville et les campagnes de poison distillé.
Dernièrement je visitais un village florissant, et comme j’exprimais à l’un des respectables habitants le plaisir que j’éprouvais à voir tant de marques de progrès, il me répondit que l’une des causes de la prospérité dont j’étais témoin, c’était que les habitants avaient renoncé aux liqueurs fortes. Et cette réforme , nous n’en doutons pas, a donné quelque chose de plus que la prospérité matérielle. Dans chaque famille ainsi rendue meilleure, nous pouvons être sûrs que la capacité morale et intellectuelle du père a été agrandie , et que les moyens d’éducation sont devenus plus efficaces pour l’enfant. J’engage les ouvriers à prendre parti pour la cause de la tempérance , comme étant particulièrement la leur.
Ces observations sont d’autant plus nécessaires que de tous côtés on fait des efforts en ce moment pour abroger une loi récente qui supprime la vente des liqueurs fortes en quantités telles qu’elles puissent favoriser l’intempérance. Je sais qu’il y a des hommes intelligents, des hommes de bien, qui pensent qu’en faisant celte loi le gouvernement a dépassé ses limites, est sorti de sa voie véritable, et qu’il a établi un précédent d’intervention législative dans nos occupations et dans nos plaisirs. Personne plus que moi n’est jaloux de son droit: mais je maintiens que c’est un cas particulier, qui ne peut être confondu avec aucun autre, et dans lequel le gouvernement, par sa nature et par son but, est particulièrement tenu d’agir. N’oublions jamais que
ta grand but d’un gouvernement, sa fonction la plus élevée, n’est pas de faire des routes, d’accorder des concessions, de pousser aux améliorations matérielles, 'mais de prévenir ou de réprimer les crimes contre tas droits individuels et contre l’ordre social. C’est pour cela qu’il établit un code pénal , élève des prisons et inflige de redoutables châtiments. Or, s’il est vrai qu’une grande partie des crimes qu’il a mission de prévenir et de réprimer, prend naissance dans l’usage des boissons spiritueuses; si nos dépôts de mendicité, nos maisons de force , nos prisons et nos pénitenciers sont surtout habités par ceux qui ont trouvé dans la boutique du distillateur ou du liquoristc la première et la principale excitation au crime; si le meurtre et le vol, si les plus terribles attentats à la propriété et à la vie, sont très-souvent la suite, la consommation de l’intempérance, le gouvernement n’est-il pas tenu de réprimer par ses lois la vente de cet affreux stimulant du crime ? Le gouvernement ne doit-il jamais agir comme un père, jamais éloigner les causes ou lés occasions des méfaits ? N’a-t-il qu’un instrument pour réprimer le crime, c’està-dire le châtiment public , infamant , ce mal qui ne le cède qu’au crime même? Le gouvernement est -il usurpateur, sort-il de sa sphère en restreignant la vente d’une marchandise qui ne fait aucun bien , qui ne peut se targuer d’aucune action bienfaisante sur le corps et sur l’esprit, qui rend le cjloyen impropre à l’accomplissement de ses devoirs envers le pays, et qui pardessus tout excite les hommes à la perpétration de la plupart des crimes contre lesquels la plus noble et la plus solennelle mission de l’État est de protéger la société.
J’arrive maintenant à un autre point important de l’éducation personnelle, c’est le commerce avec des esprits supérieurs. J’ai insisté sur notre, propre activité comme étant essentielle à notre progrès; mais nous n’avons pas été faits pour vivre seuls. J^a société nous est aussi nécessaire que l’air et la nourriture. Un enfant condamné à une solitude absolue , grandissant sans voir ou sans entendre des êtres humains, n’égalerait pas certains animaux en intelligence, ét l’homme qui n’aura jamais été mis en contact avec des esprits supérieurs au sien parcourra probablement le même cercle monotone de pensée et d’action jusqu’à la fin de sa vie.
C’est surtout par les livres que nous jouissons du commerce des esprits supérieurs, et cet inappréciable moyen de communication est à la portée de tout le monde. Dans les plus beaux livres, les grands hommes nous parlent, nous donnent leurs plus précieuses pensées, et versent leur ftme dans la nôtre. Remercions Dieu des livres. Ils sont la voix de ceux qui sont loin et de ceux qui sont morts ; ils nous font les héritiers de la vie intellectuelle des siècles écoulés. Les livres sont les vrais niveleurs; à tous ceux qui veulent en user sincèrement, ils procurent la société, la présence spirituelle des meilleurs et des plus grands hommes. Qu’importe ma pauvreté ? Qu’importe que les heureux du siècle dédaignant d’entrer dans mon obscure demeure ? Si la Sainte-Écriture entre et séjourne sous mon toit, si Milton passe mon seuil pour me chanter le paradis, Shakspeare pour m’ouvrir les mondes de l'imagination et les secrets du cœur humain , Franklin pour m’enrichir de sa sagesse pratique , je ne manquerai pas d’amis intellectuels, et je puis devenir un homme bien élevé ,
quoique je ne sois pas reçu par ce qu’on appelle la bonne société dans l’endroit que j’habite.
Pour rendre ce moyen de culture efficace, on doit faire choix de bons livres, de ceux qui ont été écrits par des esprits droits et fermes, par de véritables penseurs qui, au lieu de délayer dans des répétitions les idées d’autrui, ont quelque chose à dire eux-mômes et écrivent pour des gens sérieux. Ces ouvrages il ne faut pas les effleurer par amusement , mais les lire avec une attention soutenue et l’amour respectueux de la vérité. Dans le choix de nos lectures, nous pouvons nous faire aider par ceux qui ont plus étudié que nous. Alais après tout , il vaut mieux, dans ce cas, être surtout déterminé par notre propre goût. Les meilleurs livres pour une personne ne sont pas toujours ceux que le sage recommande, ce sont plutôt ceux qui répondent à des besoins particuliers, à la soif naturelle de notre esprit , et qui , par conséquent , éveillent notre intérêt et fixent notre pensée.
Et il est bon de faire observer que , non-seulement à l’endroit des livres, mais sous d’autres rapports, l’éducation doit \arier avec l’individu. Tous les moyens ne conviennent pas également à tous. Ln homme doit se développer librement et ménager les dons partieulieisou les penchants par lesquels la nature l’a distingué des autres hommes. L’éducatiou n’exige pas le sacrifice de l’individualité. Ce n’est pas une machine qui torture chaque homme pour le seul plaisir de le jeter dans un moule immuaLle appelé perfection. Comme le visage humain , toujours composé des mêmes traits , offre cependant une variété infinie, et n’est jamais le même chez deux individus, ainsi lame humaine, avec
les mêmes grandes facultés et les mêmes lois, se développe sous une variété infinie de formes, et serait gênée d’une manière déplorable par une éducation qui force tous les hommes à apprendre la même leçon et à s’incliner devant les mêmes règles.
Je sais combien il est difficile pour quelques personnes, surtout pour celles qui sont absorbées par des travaux manuels, de fixer leur attention sur un livre. Qu’ils s’efforcent de surmonter les obstacles en choisissant des sujets qui les .intéressent profondément, ou en lisant de compagnie avec ceux qu’ils aiment. Rien ne peut remplacer les livres. Ce sont des amis qui nous encouragent, qui nous consolent dans la solitude, la maladie, l’affliction . La richesse des deux continents ne remplacerait pas le bien qu’ils procurent. Que chacun, s’il est possible, rassemble sous son toit quelques bons ouvrages, et obtienne pour lui-même et pour sa famille l’entrée de quelque bibliothèque commune. Il n’est pas de luxe qu’on ne doive sacrifier pour cela.
L’un des traits les plus intéressants de notre époque, c’est la multiplication des livres et leur propagation parmi toutes les classes de la société. Chacun peut maintenant acquérir à peu de frais les plus précieux trésors de la littérature. Les livres qu’autrefois leur prix élevé réservait au petit nombre, sont aujourd’hui accessibles à tout le monde; et , de ce côté, s’opère dans la société un changement d’habitude bien favorable à l’éducation du peuple. Pour ses connaissances et pour le sujet de ses réflexions , il ne dépend plus des rumeurs que le hasard apporte jusqu’à lui ou des vaines conversations du jour. Au lieu de former leurs jugements dans la foule, et de céder surtout à la voix de leurs voisins , les hommes
commencent à étudier et à réfléchir seuls , à suivre un sujet de façon continue , à décider par eux-mémes ce qui doit occuper leur esprit , et à appeler à leur aide le savoir, les \ lies originales et les raisonnements des hommes de tous les pays et de tous les siècles; il en résultera une maturité , une indépendance de jugement et une profondeur, une étendue de connaissances inconnues autrefois. La propagation, dans la société entière, de ces maîtres silencieux qu’on nomme les livres , produira de plus grands effets que l’artillerie, la mécanique et la législation. Leur action pacifique remplacera les orages révolutionnaires. L’éducation ainsi répandue , en même temps qu’elle sera un bien inexprimable pour l’individu, donnera la paix et la stabilité aux nations.
Un autre moyen important d’éducation, c’est de nous affranchir de la puissance de l’exemple et de l’opinion toutes les fois que le jugement et la réflexion ne les sanctionnent pas. Nous sommes tous portés à nous tenir au niveau de ceux avec lesquels nous vivons , à répéter leurs paroles, à mettre notre esprit aussi bien que notre corps à la mode; de là le manque d’énergie dans notre caractère et notre vie. Le plus grand danger pour nous n’est pas dans l’exemple de ceux qui sont grossièrement méchants , mais dans celui de la multitude mondaine , irréfléchie, qu’emporte une impulsion étrangère, et qui nous entraîne avec elle. L’influence même d’un esprit supérieur peut nous être nuisible , en nous pliant à une déférence servile et en refroidissant notre activité. La grande utilité du commerce intellectuel , c’est d’exciter notre esprit, de stimuler notre goût pour la vérité, de faire sortir nos pensées de leur ancienne ornière. Nous avons besoin de nous lier avec les grands
penseurs pour devenir penseurs nous- mêmes. Un des principaux secrets de l’éducation personnelle, c’est d’unir la docilité de l’enfant qui reçoit avec reconnaissance la lumière de quiconque peut la lui donner, et une résistance virile aux opinions courantes , comme aux influences les plus respectées , toutes les fois qu’elles ne satisfont pas la réflexion et le jugement. Certes, l’intelligence d’autrui doit vous servir à fortifier patiemment, consciencieusement la vôtre; mais il ne faut pas vous prosterner devant elle. Et surtout s’il y a en vous quelque idée de la parole divine ou du monde , quelque aspiration , quelque sentiment qui vous semble d’un ordre plus élevé que ce que vous rencontrez, donnez- y une attention pleine de respect; examinez-les sérieusement, solennellement. Ne vous y livrez pas aveuglément , car ce n’est peut-être qu’une illusion ; mais peut-être aussi c’est Dieu qui agit dans votre cœur, c’est une révélation, non pas surnaturelle , mais infiniment précieuse qui vous montre la vérité ou le devoir. Si , après examen , vous en jugez ainsi, qu’aucune clameur, aucun mépris, aucun abandon ne vous détourne; soyez fidèles à vos plus nobles convictions. Cet avertissement de l’;\me qui nous dit qu’il y a quelque chose de plus parfait que ce que les autres enseignent , nous donnera , si nous le suivons fidèlement, la conscience d’une force et d’un progrès spirituels que n’a jamais connus la foule qui , en haut et en bas de la société, marche comme on l’a dressée, au pas du jour.
Je ne l’ignore pas, on s’étonnera que je puisse croire la niasse du peuple susceptible de ces avertissements intimes, de ces lueurs de vérité. On y voit ordinairement
le privilège des hommes de génie , qui semblent nés pour donner des lois aux âmes du vulgaire. La nature a sans doute sa noblesse, et elle destine quelques hommes à être par excellence « les lumières du monde. » Mais il est vrai aussi qu’une part du môme feu divin est donnée à tous; car la multitude ne pourrait pas recevoir avec amour et respect l’influence vivifiante du petit nombre, s’il n’y avait pas en tous une même vie spirituelle. La multitude n’est pas une masse passive faite pour recevoir sans résistance les impressions du dehors. Elle n’est pas entièrement façonnée par l’instruction extérieure ; elle a une force innée, une source de pensées intérieures. L’esprit même de l’enfant va plus loin que la leçon qu’on lui donne, et déborde en questions qui embarrassent le plus savant. L’enfant soulève quelquefois les grands problèmes, dont la solution a coûté des siècles de travail à la philosophie.
Je ne puis m’étendre dans ce moment sur ce sujet. Je dirai seulement que l’originalité de la pensée paraît surtout chez ceux qui ont soif de progrès, qui sont portés à développer toute leur nature. Un homme en qui s’éveille la conscience d’avoir été créé pour le progrès et la perfection , voit et lui-même et le monde avec de nouveaux yeux. Cette grande vérité tire l’âme de ses profondeurs, rompt d’anciennes associations d’idées, et en établit de nouvelles, comme un puissant agent chimique, mis en contact avec des substances naturelles, détruit les anciennes affinités qui en avaient réuni les particules, et les dispose dans un ordre nouveau. Cette vérité nous aide particulièrément à pénétrer les mystères de la vie humaine. En nous révélant la fin de notre être, elle nous sert ù comprendre de plus en plus le système admira-
Lie, infini auquel nous appartenons. L’homme qui, dans une condition ordinaire , a foi dans la perfection , dans le développement de l’esprit humain , comme étant le grand dessein de Dieu , possède mieux le secret de l’univers , saisit mieux les harmonies , ou l’accord du monde de la conscience et du inonde extérieur, est lin plus savant interprète de la Providence, et voit de plus nobles leçons de devoir dans les événements qui passent devant lui , que le plus profond philosophe à qui manque cette vérité fondamentale. Les clartés , les inspirations intérieures ne sont donc pas seulement le partage d’un petit nombre de favoris , elles visitent tous ceux qui se dévouent sans arrière-pensée à leur propre éducation.
Un autre moyen est celui que chacun peut trouver dans sa condition ou ses occupations, quelle qu’en soit la nature. Si j’avais le temps, je pourrais passer en revue toutes les conditions de la vie , depuis la plus élevée jusqu’à la plus obscure , et je montrerais comment chacune d’elles peut toujours servir au progrès. Mais je prendrai un exemple, et c’est celui de l’homme qui vit du travail de ses mains. Ce travail peut devenir un moyen de culture. Par exemple , dans presque tout travail 0 on échange sa force pour un équivalent sous forme de salaire, d’argent ou de quelque denrée. En d’autres termes, le travail suppose un contrat; c’est un marché qui impose des obligations réciproques. Eh bien ! l’homme qui , en travaillant , quel que soit son œuvre , s’efforce toujours de remplir parfaitement ses obligations, d’accomplir avec fidélité toute sa tâche, d’èlre honnête, non pas parce que l’honnêteté est la meilleure politique, mais par amour de la justice et pour rendre à chacun ce
qui lui est dû, lin tel travailleur glorifie en lui-même un des plus grands principes de la morale et de la religion. Chacun de ses coups de bêche ou de marteau contribue à la perfection de sa nature.
Et ce n’est pas tout ; le travail est une école de dévouement aussi bien que de justice. L’homme, pour se soutenir, doit servir les autres; il faut qu’il fasse ou produise quelque chose pour leur bien-être ou leur satisfaction. C’est une des belles lois de la Providence que, pour vivre, il faut que l’homme soit utile. Eli bien ! celte utilité doit être une des fins de son travail aussi bien que le désir de gagner sa vie. L’ouvrier doit songer à l’intérêt de ceux pour lesquels il travaille aussi bien qu’au sien propre ; et en agissant ainsi , en désirant , au milieu de ses sueurs et de sa peine , servir les autres aussi bien que lui-même , il s’exerce au dévouement , il grandit en vertu autant que s’il distribuait l’aumône à pleines mains. Un tel motif sanctifie , ennoblit les occupations les moins relevées. C’est chose étrange, que les travailleurs ne songent pas davantage à l’immense utilité de leurs peines, et ne cherchent pas dans cette réflexion un plaisir de bonne nature. Cette belle cité, avec ses maisons, ses ameublements, ses marchés, ses promenades et ses nombreux établissements, a été élevée par les mains d’artisans et d’ouvriers; ne devraient-ils pas trouver une joie désintéressée dans la vue de leur oeuvre? Le maçon ou le charpentier qui passe devant une maison qu’il a construite ne devrait -il pas se dire : « Cet ouvrage de mes mains procure chaque jour, chaque heure , à toute une famille du bien-être et des jouissances, et ce sera encore un doux abri, un lieu de réunion domestique, un séjour d’affection plus d’un siè-
cle après que je dormirai dans la poussière ; une satisfaction généreuse ne devrait-elle pas naître de cette pensée ? C’est en mêlant ainsi des idées de bonté à un travail vulgaire , que nous leur donnons de la force et que nous en faisons une habitude de l’àme.
Déplus, le travail peut être exécuté de telle sorte qu’il donne une noble impulsion à l’esprit. Quelle que soit la profession d’un homme, sa règle doit être de remplir ses devoirs parfaitement, de faire de son mieux, et d’avanter ainsi continuellement dans son état. En d’autres termes, on doit se proposer la perfection, et non pas seulement pour l’utilité qu’en retire la société, mais aussi pour le plaisir sincère qu’un homme éprouve en voyant un ouvrage bien fait. C’est là un moyen important de culture. De cette manière , l’idée de perfection prend racine dans l’esprit et s’étend bien au-delà du métier. L’ouvrier prend le goût d’achever tout ce qu’il entreprend. Tout ce qui est imparfait, négligé, lui déplaît en toute circonstance; son idéal grandit, et tout est mieux fait dans sa vie, parce qu’il est devenu plus difficile dans son état.
Dans toutes les conditions, il y a une chose qui pourrait et devrait tourner au profit de l’éducation personnelle. Chaque condition a ses fatigues, ses chances, ses peines. Nous essayons d’y échapper. Nous désirons avec ardeur un abri , un sentier uni , des amis qui nous encouragent, et des succès sans revers. Mais la Providence a permis les orages , les désastres , les inimitiés , les souffrances ; et la grande question de savoir si nous atteindrons le but , si nous grandirons en force de cœur et d’esprit , ou si nous serons faibles et misérables 11e dépend de rien tant que de l’usage que nous ferons de
l’adversité. Les moux extérieurs sont laits pour maîtriser nos passions , et forcer nos facultés et nos vertus à une action plus intense. Us semblent même parfois créer des énergies nouvelles. La difficulté est l’élément et la résistance est l’œuvre véritable de l’homme. L’éducation ne va jamais si vite que lorsque des affaires embarrassées, l’opposition des hommes ou des éléments, des changements inattendus, ou d'autres sujets de souffrances , nous ramènent à nos ressources intérieures , nous font demander notre force à Dieu, au lieu de nous décourager, nous dévoilent le but suprême de la vie. et nous inspirent une calme résolution. Nulle grandeur, nulle vertu n’a de prix tant qu’on ne l’a pas essayée à ce creuset. Ce n’est pas à dire qu’il faille provoquer les épreuves. Elles viennent assez vite d’elles-reêmes , et nous avons plus à craindre d’y succomber que d’en avoir besoin. Mais quand Dieu les envoie, ce sont de nobles moyens d’éducation , et , comme tels , acceptons-les et supportons les courageusement. C’est ainsi que tout, dans notre condition, peut servir à notre amélioration.
Je n’ai plus que le temps de considérer un dernier moyen d’éducation personnelle. Nous le trouvons dans notre gouvernement libre , dans nos relations et nos devoirs politiques. C’est un des grands bienfaits des institutions libres qu’elles contribuent à exciter et à maintenir en action l’esprit d’une nation. On dit que l’éducation du peuple est nécessaire au maintien d’une république , mais il est également vrai qu’une république est un puissant moyen d’éducation. C’est l’Université du peuple. Dans un État libre, une responsabilité considérable pèse sur chaque citoyen; il y a de grands sujets à dis-
cuter, de grands intérêts à décider. 'Le citoyen est appelé à adopter des mesures qui affectent le bien-être de millions d’hommes et les destinées de la postérité. Il doit considérer non-seulement les rapports intérieurs du pays qui l’a vu naître , mais aussi les rapports avec les États étrangers; il lui faut juger d’une politique qui touche le monde civilisé. 11 est appelé, par sa participation à la souveraineté nationale, à entretenir l’esprit public et l’amour du bien général. Celui qui essaie de remplir fidèlement ces obligations, se donne une excellente éducation. Les grandes questions qui autour de lui partagent l’opinion provoquent de sérieuses discussions, fortifient nécessairement son intelligence et l’accoutument à regarder plus loin que son propre intérêt. Il acquiert une vigueur, une force , une largeur d’esprit inconnus sous un gouvernement despotique.
On dira peut-être que je décris ce que les institutions libres devraient faire pour le caractère de l’individu, mais non leur effet actuel ; et l’objection , je dois en convenir, n’est que trop vraie. Nos institutions ne nous améliorent pas comme elles le pourraient et le devraient, et la principale cause de ce mécompte est évidente : il faut s’en prendre à l’esprit de parti. Cette influence est si fatale, que je me sens obligé de prévenir tout homme qui désire sa propre amélioration de se tenir en garde contre elle. Je ne vous dirai pas que l’esprit de parti perdra le pays. Il vous fait une guerre plus terrible. La vérité, la justice, la franchise, la loyauté , un jugement sain, l’empire sur vous-même, les douces affections, c’est là ce qu’il attaque sans cesse et ce qu’il se plaît à détruire.
Je ne dis pas qu’en politique vous deviez rester neu-
très. Les partis qui régnent autour de vous diffèrent de caractère, de principes et d’esprit , tien moins toutefois que ne l’affirment les passions; et, autant que la conscience le permet, on doit soutenir le parti qu’un croit le meilleur. En un point , cependant , tous les partis sont d’accord. Tous, ils attisent l’esprit funeste que je condamne. Chez tous règne la fureur de l’esprit de parti. Associez des hommes pour une cause commune , lionne ou mauvaise, placez devant eux un corps fortement engagé dans un intérêt opposé , et une nouvelle passion tout-à-fait distincte du premier sentiment qui les a réunis, un zèle ardent , fougueux , consistant surtout dans l’aversion de ceux qui sont d’une opinion contraire , se développera chez eux avec une effroyable énergie. 11 n’est point de passion plus forte ni plus implacable. C’est chose assez difficile pour un individu qui soutient tout seul un intérêt ou une opinion, que de réprimer en lui l’orgueil , l’entêtement , l’amour de la victoire , la colère ou d’autres sentiments personnels. Mais qu’il se joigne à une multitude pour la même affaire, et alors, sans plus se contenir, il laisse entrer dans son cœur toute la violence, tout l’entêtement , toute la haine de ses alliés. Le triomphe de son parti lui devient mille fois plus cher que le principe , vrai ou faux , qui a été la première cause de division. Ce n’est plus pour une idée que l’on combat, mais pour le pouvoir, pour la victoire; ces luttes criminelles, désespérées, encombrent l’histoire et la flétrissent. Peu importe au fond ce qui divise les hommes , que ce soit un pied de terre , ou la préséance dans un cortège , une fois que le combat sera engagé , l’entêtement , le mauvais vouloir, le désir frénétique de la victoire , la crainte de l’humiliation et de la' défaite
feront d’une niaiserie une question de vie ou de mort. L’empire d’Orient fut ébranlé jusque dans ses fondements par des partis qui n’avaient d’autre sujet de division que le mérite des cochers de l’amphithéâtre.
L’esprit de parti est tout -à- fait contraire à l’indépendance morale. A mesure qu’un homme s’en laisse pénétrer, il ne voit, il n’entend, il ne juge qu’avec les sentiments et les idées de sa coterie. 11 renonce à lu liberté humaine , au droit d’user de sa propre pensée , et de l’exprimer , il n’est plus que l’écho des applaudissements ou des imprécations dont les chefs ou les partisans passionnés trouvent bon de faire retentir le pays.
Il faut toujours se défier des partis, mais surtout en ce qui touche la réputation de nos adxersaires. Si vous croyez ce qu’on vous dit , ce sont toujours des hommes sans principe , sans franchise, dévorés par l’égoïsme et brûlant de s’élever, même sur les ruines de leur pays . Lorsque j’étais jeune, j’étais habitué à entendre prononcer avec horreur, presque avec exécration, les noms d’hommes qui sont maintenant salués par leurs anciens ennemis comme les champions de grands princq>es, et comme dignes des plus hautes charges publiques. Cette leçon de l’expérience de ma jeunesse que les années ont fortifiée, je ne l’oublierai jamais.
Je ne veux rien dire de nos divisions politiques actuelles. Mais parmi les questions du jour, il y a certaines accusations , certaines récriminations , fondées sur la différence des conditions sociales qui mè paraissent si contraires au progrès des individus et de la société , que je demande la permission de m’y arrêter un mopient. D’un côté on nous dit que les riches sont disposés
à fouler aux pieds les pauvres , et d’un autre on répète que les pauvres regardent la propriété des riches d’un mauvais œil et avec des intentions hostiles. Ces clameurs me semblent également injustes et également faites pour démoraliser. Quant aux riches qui ne sont qu’une poignée parmi notre population , qui n’ont pas un seul privilège , et qui de plus ne possèdent comparativement qu’une faible part de la fortune du pays, il est étonnant qu’on en fasse un sujet d’alarme. La fortune immense, toujours croissante de ce pays, où est-elle? Enfermée dans quelques mains? Entassée dans quelques coffresforts? Non, elle est partout comme l’atmosphère, et presque aussi variable , changeant de mains , suivant le temps, passant du riche au pauvre, non par violence, mais à force de travail et d’habileté. Le bien des riches, c’est une goutte d’eau dans l’Océan; et c’est un fait bien connu, que, dans notre pays, les hommes remarquables par leur opulence ont très peu d’influence politique. Que les riches fassent entièrement leur devoir ; qu’ils favorisent comme ils le devraient , le grand objet de la société, c’est-à-dire l’élévation du peuple, l’amélioration de son intelligence, de son caractère et de sa condition, on ne peut le prétendre ; mais qu’ils soient sensibles aux souffrances physiques de leurs frères, qu’ils ouvrent une main libérale pour secourir les pauvres, et pour soutenir des établissements utiles , on ne peut le nier. Parmi eux il y a d’admirables modèles d’humanité. H n’y a aucune raison de les tenir en suspicion comme ennemis du peuple.
Mais je ne considère pas comme moins calomnieux ces cris poussés contre les classes ouvrières, comme si elles visaient au renversement de la propriété. Lorsque
nous songeons à la condition générale et au caractère de cette partie de notre population , lorsque nous nous rappelons que ces hommes sont nés et ont vécu dans nos écoles et nos églises, qu’on leur a fait apprendre une industrie profitable, qu’ils jouissent de plusieurs des agréments de la vie, que la plupart possèdent quelque propriété et espèrent en acquérir davantage, qu’ils ont pour améliorer leur sort plus de ressources qu'on n’en a jamais eues, qu’ils sont attachés à des intérieurs agréables par toute la force des affections domestiques, qu’ils peuvent, grâce à la facilité de l’éducation, mettre à la portée de leurs enfantsles premières places delà société, qu’ils sont élevés au milieu d’une civilisation avancée et familiarisés avec ses avantages ; lorsque nous nous rappelons tout cela, pouvons-nous imaginer qu’ils soient assez insensés , assez aveugles sur leurs intérêts , assez sourds à la voix de la justice et de la religion, d’une insouciance assez coupable en ce qui touche la paix et la sûreté de leurs familles pour être prêts à faire naufrager l’ordre social dans l’idée de se partager la dépouille des riches , qui ne ferait pas vivre un mois la communauté? Sans doute il n’y a de sécurité absolue à aucune époque, et il en sera ainsi tant que les nations n’auront pas été régénérées par une éducation plus élevée qui atteigne et vivifie toutes les classes ; mais il n’v a pas , je crois, un endroit sur la terre où la propriété soit plus en sûreté qu’ici, parce que nulle part elle n’est distribuée avec plus d’égalité et de justice. Dans les Etats aristocratiques, où la richesse est par masses énormes, parce qu'une législation partiale l’a substituée pendant une longue série d’années sur un petit nombre de têtes privilégiées, quand le peuple, après avoir dormi pen-
dant des siècles, s’éveille à l’intelligence , au respect de lui-méme , et à la connaissance de ses droits , la propriété se trouve exposée à des attaques que nous n’avons pas à redouter chez nous. 11 est vrai qu’ici comme ailleurs, parmi les membres les moins heureux de la société, il y a des hommes désappointés, désespérés, mûrs pour l’émeute et la guerre civile ; mais il est vrai aussi que ce qui distingue ce pays de la façon la plus frappante et la plus honoraLle , c’est l’intelligence, le caractère et la condition de la grande classe des travailleurs.
Pour moi, il me semble que s’il y a quelque danger pour la propriété, ce danger ne vient pas de l’ouvrier, mais de ceux qui sont trop pressés de faire fortune. Par exemple , dans cet État , aucun acte dénoncé par les alarmistes ou les conservateurs comme subversif du droit de propriété ne me paraît aussi grave qu’une loi récente qui autorise une compagnie à construire un pont sans péage dans le voisinage immédiat d’un autre pont autorisé par une précédente législature , et construit sur la foi d’un privilège. Et de qui est venu cette attaque contre la propriété ? Des niveleurs? Des ouvriers nécessiteux ? Des hommes disposés à écraser les riches? Non ; mais de spéculateurs qui désirent des bénéfices plus considérables. Allons plus loin ; quelle circonstance était plus propre chez nous à détruire la confiance, et à exciter le peuple contre les capitalistes que la récente, mauvaise et criminelle administration de quelques unes de nos banques? Et d’où cela venait-il? Du riche ou du pauvre? Du cultivateur ou de l’homme d’affaires? Permettez-moi de le demander, qu’est-ce qui, dans la société, exécute le plus en grand l’œuvre de spoliation?
Est-ce que la propriété n’est pas arrachée des mains de ceux qui la possèdent par d’infâmes et audacieuses banqueroutes, plus souvent que par les brigands et les voleurs de profession ? Quelques spéculateurs sans principes n’ont-ils pas quelquefois causé des souffrances, des maux plus étendus que tous les condamnés d’une prison publique? La propriété a donc plus à redouter de ceux qui courent après la richesse que de ceux qui vivent à la sueur de leurs fronts.
Je ne crois pas, cependant, qu’elle ait rien de sérieux à craindre ni des uns ni des autres. Tous les progrès que font l’industrie, les arts utiles, le commerce, la science , la jurisprudence , l’union fraternelle et le christianisme pratique, sont autant de murailles élevées autour d’une fortune honnêtement acquise , autant de barrières contre la violenco et la rapacité révolutionnaires. Ne nous tourmentons donc pas par de vaines alar mes, et de plus, ne nous enflammons pas les uns contre les autres par des calomnies mutuelles. Que là où tous ont un intérêt commun , on ne se partage pas en deux camps. C’est une façon de pousser les hommes au crime que de leur prêter des desseins criminels. Nous ne garantissons pas notre propriété contre les pauvres en les accusant de former le plan d’un brigandage universel; et ce n’est pas le moyen de bien disposer le riche en faveur de la société que de le dénoncer et de le flétrir comme ennemi du peuple. De tous les partis , ceux qui tiennent à la différence des conditions sont les plus funestes; et il n’est aucun pays où ils aient moins de raison d’être que dans le nôtre.
Parmi les hommes les plus excellents , surtout parmi les plus religieux, il en est qui, par dégoût delà viO'<
lence et des ruses des partis , ont renoncé à toute action politique. Je crois qu’ils ont tort. Dieu les a placés comme citoyens dans une situation qui leur impose des devoirs, et il ne leur est pas plus permis de se soustraire à ces devoirs qu’à ceux de fils , d’époux , ou de pcre. Ils ont une grande dette à remplir envers leur pays, et ils doivent l’acquitter en soutenant les plus honnêtes gens et les meilleures mesures. Et qu’ils ne disent pas qu’ils ne peuvent rien. Tout homme de bien, s’il est fidèle à ses convictions , est utile à son pays. Tous les partis sont retenus par les gens de bien qu’ils renferment. Les meneurs sont toujours forcés de chercher ce que leur parti peut supporter, et de modifier leurs mesures de manière à ne pas choquer les hommes à principes qui se trouvent dans leurs rangs. Un honnête homme qui ne se fait pas l’esclave de son parti , mais qui le juge avec impartialité, le censure librement, accuse ses fautes, et refuse d’appuyer le mal , celui-là fait du bien à ceux qui l’entourent, et cultive noblement son esprit.
Je conseille respectueusement à ceux à qui je m’adresse de prendre part à la politique de leur pays ; elle est le véritable enseignement d’un peuple et contribue beaucoup à son éducation. Je vous le conseille , tâchez d’acquérir une idée claire des questions qui agitent le pays, faites-en votre étude, au lieu de perdre votre loisir en des conversations vagues et passionnées. Le temps que perd le peuple à s’occuper des bruits du jour, pourrait , s’il était mieux employé , lui rendre familiers la constitution , les lois , l’histoire et les intérêts du pays , et l’affermir ainsi dans ces grands principes qui servent à décider les mesures particulières. A mesure que le pem-
pie s’améliorera, il cessera d’être l’instrument des intrigants politiques. Ceux qui recherchent ses votes ne s’adresseront plus à ses passions et à ses jalousies, mais à son intelligence. Ce ne sera plus une influence nominale, mais une influence réelle qu’il exercera surleGouvernement et les destinées du pays, et en même temps il grandira en science et en vertu.
Je ne dois pas quitter le sujet de la politique considérée comme moyen d’éducation, sans parler des journaux , qui forment la principale lecture du peuple. C’est la littérature des masses. Malheureusement on ne comprend pas assez l’importance de la publicité; on songe peu à son action sur l’éducation intellectuelle et morale de la nation. Un journal devrait être rédigé par l’un de nos écrivains les plus habiles, et le revenu devrait être ' suffisant pour assurer la collaboration des gens les plus capables. Mais il nous faut prendre les feuilles publiques telles qu’elles sont, et celui qui désire cultiver son intelligence peut encore en tirer parti, s’il choisit les meilleures de celles qui sont à sa portée. Il doit bannir de sa demeure, comme il en bannirait la peste, les journaux qui font le métier d’empoisonneurs publics ou de bouffons. Ce qui doit décider son choix ce n’est pas seulement le talent du rédacteur, mais l’esprit, l’intégrité, l’honnêteté, l’attachement constant du journal aux grands principes.
Surtout, s’il veut connaître la vérité, qu'il entende les deux partis. Qu’il lise aussi bien la défense que l’attaque; qu’il ne prête pas l’oreille à une seule opinion! Nous nous condamnons nous -mêmes lorsque nous écoutons les accusations portées contre un individu sans vouloir entendre sa défense , est-il donc juste de lire
des invectives continuelles, impitoyables, contre de nombreuses classes de citoyens et de leur refuser l’occasion de se justifier?
. Il a paru dans notre pays une nouvelle espèce de journaux quotidiens appelés journaux à un sou , et destinés à ceux qui ne peuvent se procurer des publications plus coûteuses. L’intérêt que je porte aux ouvriers m’engagea dernièrement à lire un de ces journaux, et je fus content de trouver que les sujets utiles n’y faisaient pas défaut. Cependant deux choses m’affligèrent. Les colonnes consacrées aux insertions étaient remplies d’annonces de médicaments patentés, et, en considérant quela santé est toute la fortune de l’ouvrier, je déplorais qu’on fît tant d’efforts pour l’amener à user de remèdes qui sont plus propres, je le crains, à miner qu’à rétablir sa constitution. Je fus également mécontent d’y trouver des comptes-rendus de procès correctionnels. Ces comptes-rendus étaient écrits dans un style approprié aux esprits les moins cultivés, et faits pour tourner en plaisanteries les événements les plus pénibles et les plus humiliants de la vie. Si les journaux des riches se faisaient un sujet d’amusement des vices et des misères du pauvre , il n’y aurait qu’un cri contre eux, et on aurait raison. Mais n’est-ce pas quelque chose de pire, que de voir les plus pauvres chercher des sujets de rires et d’amusement dans la dégradation, les crimes, les malheurs, le châtiment de leurs frères, de ceux qui , comme eux , sont condamnés à porter le plus lourd fardeau de la vie -, et qui ont succombé aux tentations de la misère? Mieux vaudrait entrer dans un hôpital , et là, rire des plaies et des contorsions des malades, ou du délire furieux des aliénés, que de nous amuser d’excès brutaux et de passions in-
fernales, qui n’exposent pas seulementle criminel à la pénalité écrasante des lois humaines, mais qui encourent le déplaisir du ciel, et qui , si le repentir ne les suit pas, entraîneront de terribles punitions dans la vie à venir..
Il nous reste un sujet important. Ce grand moyen d’amélioration personnelle , le christianisme , n’a pas encore été traité , et sa grandeur me défend de l’aborder maintenant. Je dirai seulement que si vous étudiez le christianisme dans ses monuments primitifs et non dans les symboles humains; si vous considérez avec quelle évidence il nous révèle Dieu, quelle vie nous donne la gréce et l’énergie spirituelle qu’il nous promet ; comme il s’accorde avec la raison , la conscience et les meilleures affections de l’homme, comme il se prête à nos besoins, à nos chagrins , à nos inquiétudes et à nos craintes ; si vous considérez la force de ses preuves, la pureté de ses préceptes, la grandeur divine du caractère de son auteur, et l’immortalité qu’il ouvre devant nous, vous sentirez qu’il vous faut l’accueillir avec joie, avec reconnaissance , comme un secours , comme un encouragement dans l’œuvre de votre éducation personnelle que vous chercheriez vainement ailleurs.
J’ai indiqué quelques uns des moyens d’éducation personnelle. J’espère que les réflexions que j’ai faites en suggéreront d’autres à ceux qui m’ont honoré de leur attention, et que l’intérêt qu’elles exciteront durera plus longtemps que l’heure présente. Je dois cependant , à la vérité, de faire une dernière remarque. Je ne veux pas faire naître des espérances déraisonnables. Je dois donc dire que les moyens que je vous ai recommandés, bien qu’ils soient de nature à récompenser richement , et à tout âge, quiconque en usera sincèrement, ne pro-
duiront cependant leur effet le plus complet et le plus heureux, que là où une éducation donnée de lionne heure aura préparé l’esprit pour l’amélioration à venir. Ceux dont l’enfance a été négligée, bien que plus tard ils fassent des progrès dans la vie , ont grand’peine à réparer la perte de leurs premières années, et je le dis, afin que tous nous tâchions d’éviter cette perle à nos enfants, de les préparer, autant que nous le pourrons, à profiter de tous les moyens d’éducation personnelle que les années apporteront avec elles. C’est pourquoi je vous prie de considérer d’un œil favorable ce que notre législature, ainsi que de simples particuliers ont fait dernièrement pour nos écoles publiques. La législature h établi, il y a quelque temps, un comité d’éducation avec un secrétaire, qui doit consacrer tout son temps à l’amélioration des écoles publiques. Je ne pense pas qu’on puisse trouver dans notre pays quelqu’un de plus propre à remplir cette fonction de haute responsabilité que celui qui l’occupe maintenant (1), et si ses effort s sont couronnés de succès, il acquerra un titre à la reconnaissance des gens de bien tel qu’aucun citoyen n’en a encore mérité dans cet Etat. Permeltez-moi aussi de vous rappeler la munificence d’un simple particulier (2) qui , par une généreuse donation , a encouragé la législature à voter
(1) M. Horace Mann a en effet contribué plus que personne à l'établissement du régime actuel des écoles publiques dans le Massachussets, régime qu'on a pu , sans exagération , mettre au dessus de l'organisation prussienne, qui est cependant ce qu’on possède de plus parfait dans l’ancien continent. Le nombre proportionnel des enfants qui vont à l’école est plus considérable dans le Massachussets qu’en aucun autre pays. (Ed.)
(2) M. Edmond Dwight.
rétablissement d’une ou deux Ecoles normales, afin de former de bons maîtres pour la jeunesse ; c’est là une mesure dont les progrès de l'éducation dépendent avant tout. Ceux qui s'intéressent activement à l’éducation publique sont les vrais bienfaiteurs de leur pays , et leurs noms méritent d’être transmis à cette postérité, qui devra scs plus puissantes ressources à leur prévoyante générosité.
Il y a un autre moyen de faire avancer l’éducation dans toute la confédération, sur lequel j’appelle votre attention. Vous n’ignorez pas quelle est la vaste étendue ainsi que la valeur des terres publiques de l’Union. La vente annuelle de ces terres verse dans le trésor public des sommes considérables qui servent aux dépenses courantes du gouvernement. Cet emploi n’est pas nécessaire. En vérité , le pays s’est mal trouvé de l’excès de ses revenus. Je demande maintenant pourquoi les terres publiques ne seraient pas consacrées (en tout ou en partie, suivant le cas) , à l’éducation du peuple? Cette mesure procurerait d’un seul coup ce dont le pays a le plus grand besoin , c’est-à-dire des maîtres capables , accomplis, zélés , et cela pour toute la génération qui s’élève. La faible rémunération accordée aujourd’hui aux instituteurs est d’pn sombre présage, et elle est le seul obstacle réel que la cause de l’éducation ait à combattre. Nous avons besoin pour nos écoles d’hommes et de femmes de talent, dignes par leur intelligence et. leur moralité qu’on leur confie la jeunesse ; pour les avoir il faut les payer libéralement et leur donner d’autres preuves encore de la considération que nous avons pour eux. Dans l’état présent du pays, quand tant de voies sont ouvertes à la fortune, on ne peut engager
des hommes supérieurs à accepter des fondions aussi pénibles- que celles de l’enseignement , et d’une responsabilité aussi lourde, sans des encouragements plus forts que ceux qu’on leur offre maintenant , ailleurs que dans nos grandes cités. Les fonctions d’instituteur devraient être considérées et récompensées comme étant des plus honorables de la société; et je ne vois pas comment cela peut se faire , du moins de notre temps , à moins qu’on n’y emploie le domaine public. C’est la propriété du peuple, et seule elle suffît pour lui donner prochainement un système complet d’éducation publique.
Cet objet important pourtoutesles classes de la société intéresse particulièrement ceux dont les moyens de progrès sont restreints par une position peu aisée. Le peuple devrait s’y consacrer comme un seul homme, y travailler avec une seule âme. Artisans, fermiers, ouvriers ! unissez-vous pour que le pays retentisse de ce cri , « les terres publiques pour l’éducation ! » Envoyez dans les conseils de la nation des hommes qui plaident cette cause avec force. Ni les triomphes de parti, ni les unions de métiers, ni les associations ne peuvent autant contribuer à votre progrès que la mesure qu’on vous propose. Rien , si ce n’est une éducation plus élevée, ne peut vous donner plus d’influence et plus de véritable dignité. Les ressources du domaine public sagement appliquées, pendant plusieurs générations , à l’éducation de la société et de l’individu , créeraient un nouveau peuple , éveilleraient dans la nation des forces morales et intellectuelles , telles que n’en présente l’histoire d’aucun pays et faites pour commander le respect et exciter l’émulation du monde civilisé. Pour ce grand objet, les
ouvriers doivent s’unir avec un irrésistible enthousiasme dans tous les partis, dans tous les États. Ils doivent séparer cette question de toute querelle étroite < u locale. Ils ne doivent pas permettre qu’on la môle aux intrigues politiques. Dans cette affaire, l’enjeu de leurs enfants, le leur propre, est immense. Puissent-ils être lidèles à eux-mêmes, à la postérité, à leur pays, à la liberté, à la cause du genre humain !
111. Je n’ignore pas que toute la pensée de ce discours rencontrera de l’opposition. 11 est plus d’une personne qui me dira : « Ce que vous nous dites sonne bien , mais c’est impraticable. Les hommes qui rêvent dans leurs cabinets combinent d’admirables théories; mais la vie pratique les dissipe , comme le vent emporte une toile d’araignée. Vous voudriez que tous les hommes fussent instruits, mais la nécessité veut que la plupart des hommes travaillent, et qui des deux a le plus de chance de l’emporter? Une faiblesse sentimentale peut reculer devant cette vérité; mais il n’est pa§ moins vrai que la plupart des hommes ont été laits non pour l’éducation , mais pour le travail et la peine. »
J’ai énoncé l’objection en termes énergiques, afin que nous puissions la considérer en face. Pour moi, j’en nie la valeur. La raison, aussi bien que le sentiment s’élèvent contre elle. Certes, il est à croire que l’Éternelle Sagesse et l’EternelIe Bonté en donnant à tout être humain , la raison , la conscience et l’affection , a entendu que ces facultés fussent développées; et il est difficile de penser que Celui qui a fait ainsi de tous les hommes ses enfants, en ait cependant destiné la grande majorité à user leur vie dans les occupations les plus
basses , et dans d’infructueuses fatigues , au profit du petit nombre. Dieu ne peut pas avoir créé des êtres intelligents pour qu’ils avortent. Dans le corps, nous ne voyons pas d’organes faits pour s’atrophier dans l’inaction; bien moins encore les facultés de l’âme ontelles été données pour rester ensevelies dans une léthargie perpétuelle.
On répondra peut-être, que l’intention du Créateur doit être inférée non de la théorie , mais des faits ; et c’est un fait évident, que l’ordre et la prospérité de la société, qu’on doit supposer aussi dans les intentions de Dieu, demandent au peuple l’action de ses mains et non le développement de son esprit. Je réponds qu’un ordre social qui exige le sacrifice de l’esprit , est très-suspect , et que véritablement il ne peut être sanctionné par le Créateur. Si, visitant un pays étranger, j’y voyais la grande majorité du peuple, mutilée, estropiée , privée de la vue, et que l’on me dît que l’ordre social exige cette mutilation , je dirais : Périsse cet ordre social! Qui donc ne regarderait pas comme une insulte faite à son intelligence et à ses meilleurs sentiments , d’entendre dire (jue telle est l’intention de Dieu? Et nous ne devons pas considérer avec moins d’aversion un système social qui ne peut se soutenir qu’en mutilant et en aveuglant l’esprit du peuple.
Mais serrons la question de plus près. Le travail et l’éducation sont-ils inconciliables? Et d’abord nous avons vu que l’homme, au milieu même de son travail peut et doit s’améliorer sensiblement, qu’il peut cultiver en son coeur le sentiment de la justice, la bienveillance et le désir de la perfection. Le travail est l’école de ces grands principes, et nous avons de fortes raisons de penser que, sous
d'autres rapports, il ne doit pas nécessairement frapper l’àme de stérilité. Puis nous avons vu que les sources les plus fécondes de vérité et de sagesse ne sont pas les livres, tout précieux qu’ils soient, mais Lien l’expérience et l’observation, et elles sont de toutes les conditions. Une autre considération importante, c’est qu’il n’est point de travail qui ne demande de l’activité intellectuelle, et que les meilleurs ouvriers sont ceux qui fortifient leur esprit; ainsi ces deux intérêts, le travail et l’éducation se donnent la main. C’est l’esprit, après tout, qui fait la besogne du monde, si bien que plus il y a d’esprit et plus il y a de travail d’exécuté. L’homme, suivant le dégré de son intelligence, fait accomplir à une force donnée une plus grande tâche, remplace les muscles par l’habileté, et avec moins de peine donne un produit supérieur. Rendez les homme intelligents, ils deviennent inventifs. Ils trouvent des procédés plus rapides. Leur connaissance de la nature les aide à mettre ses lois à profit , à comprendre les substances qu’ils travaillent, à saisir les indications utiles que l’expérience fournit constamment. C’est par des ouvriers que quelques unes des machines les plus utiles ont été inventées. Répandez l’éducation, et, comme le montre l’histoire de ce pays , les inventions utiles ne connaîtront pas de limites. Vous pensez que l’homme sans éducation n’exécutera que mieux ce que vous appelez les corvées de la vie. Allez donc dans les plantations du Sud. Là on fait de l’esclave un pur instrument. Il est dépouillé des droits de l’homme, on étoulïe toute sa nature spirituelle, afin qu’il travaille et ne fasse rien que travailler; et dans cette agriculture arriérée, dans ce sol épuisé, dans l’état grossier des arts mécaniques , vous trouverez le coininen-
taire de votre doctrine, vous verrez si en dégradant l’homme vous en faites un ouvrier plus productif!
Mais on dit , que toute éducation un peu développée met l’homme au-dessus dé son état, lui fait regarder son métier comme bas et vil, et le dégoûte des occupations vulgaires. Je réponds quel’homme s’intéresse à sa tâche, suivant que son esprit travaille en môme temps que ses mains. Un fermier instruit qui comprend la chimie rurale , les lois de la végétation , la structure des plantes , les propriétés des engrais , les influences du climat , qui réfléchit à ce qu’il fait et qui emploie ses connaissances, suivant les besoins du jour, est un ouvrier plus actif et plus estimable que le paysan dont l’esprit est aussi matériel que la terre qu’il foule, et dont la vie se passe à exécuter le môme travail monotone, sans réflexion et sans profit. Mais ce n’est pas tout. Pourquoi, je le demande, dédaigne-t-on le travail manuel en y attachant une idée de bassesse, et pense-t-on qu’un peuple intelligent doive le mépriser? La grande raison , c’est que dans la plupart des pays peu d’hommes intelligents s’y sont livrés. Que des gens instruits labourent et bêchent; qu’ils s'adonnent aux travaux les plus communs, et la charrue, et la bêche, et le comptoir cesseront d’être dédaignés. C'est l’homme qui fait la dignité de la fonction, et non pas la fonction qui mesure la dignité de l’homme. Les médecins et les chirurgiens font des opérations plus dégoûtantes que celles de la plupart des artisans. J'ai vu un chimiste distingué couvert de poussière comme un manoeuvre. Ce pendant ces hommes ne s’avilissent pas. Leur intelligence donne de la dignité à leur travail , et c’est ainsi que nos ouvriers , une fois instruits, donneront de la dignité à leur état.
J’ajouterai que je trouvepeu de différence, sous le rapport de la dignité, entre les diverses occupations des hommes. Quand je vois un commis passant ses journées à additionner des chiffres, peut-être simplement à copier, un caissier comptant de l’argent, un marchand vendant des souliers , cela ne me semble pas plus respectable que de fabriquer du cuir, ou des meubles. Je n’y vois pas plus d’activité intellectuelle que dans les autres métiers. L’homme des champs me semble avoir, dans son travail, plus de chances de perfectionnement que celui qui vit derrière un comptoir, ou qui fait courir sa plume. C’est la marque d’un esprit étroit que de s’imaginer, comme on paraît le faire, qu’il y a incompatibilité entre l’extérieur simple et rude de l’ouvrier et la culture de f 'esprit , au moins la culture la plus délicate. L’ouvrier sous sa poussière et sa sueur, porte en lui les grands éléments de l’humanité et il peut en développer les plus nobles facultés. Je ne doute pas ejue la contemplation de la nature et la lecture des œuvres de génie n’éveillent un enthousiasme aussi vrai sous un vêtement de bure que sous un habit brodé. Nous avons entendu parler d’un auteur distingué qui n’écrivait jamais si bien que lorsqu’il était en habit de cour. Mais la pensée profonde et l’inspiration poétique ont été le plus souvent le partage d’hommes, que leur peu de fortune, une indifférence habituelle, un vêtement usé, un aspect négligé, disposaient mal à figurer dans les salons. Le costume ou le logement ne fait rien pour voir la vérité et pour être sensible à la beauté , et l’on a pour soi-même d’autant plus de respect qu’on a eu plus d’obstacles à vaincre pour développer sa force intellectuelle.
Mais on demandera , où les classes ouvrières trouve-
ront-elles du temps pour leur éducation? Je répondrai, comme je l’ai déjà fait, qu’une ferme volonté trouve du temps ou en crée. Elle ne laisse pas échapper une minute, et trouve un trésor dans son loisir. Celui qui exerce sa profession avec activité et ardeur, et qui sait économjser, aura toujours une partie du jour à sa disposition ; et il est surprenant combien un peu de temps est fécopd en progrès, quand on le saisit avec empressement et qu’on en use sérieusement. On a souvent remarqué que ceux qui ont le plus de loisir sont ceux qui en profitent le moins. Une heure par jour, consacrée régulièrement à l’étude d’un sujet intéressant, permet d’amasser des trésors de connaissance. Les progrès faits par des élèves bien disposés, dans nos écoles de campagne , qui ne sont ouvertes que trois mois dans l’année, et dans nos écoles du dimanche, qui ne le sont qu’une ou deux heures par semaine , montrent ce que l’on peut obtenir avec de faibles moyens. L’affection, dit-on, met une année dans un seul moment, l’intelligence possède quelque chose de cette puissance. Non seulement on a lu mais on a écrit des volumes, tout en voyageant. J’ai connu un homme d’une intelligence vigoureuse, mais n’ayant reçu qu’une éducation imparfaite , et dont l’esprit était presque tout entier occupé des détails d’un grand commerce, qui cependant composa un livre, plein d’originalité, en bateau à vapeur, à cheval, tout en visitant ses pratiques.
Le retour des saisons fournit à un grand nombre d’ouvriers des occasions favorables de développement intellectuel. L’hiver apporte du loisir au cultivateur, et les soirées d’hiver à l’ouvrier des villes. Et, d’ailleurs, dans les pays chrétiens, le septième jour est affranchi du travail.
Tout le monde peut consacrer a la culture intellectuelle et morale la septième partie de l’année, et ce n’est pas une faible part de l’existence. Pourquoi ne fait-on pas du dimanche un moyen de progrès plus efficace? Sans doute le septième jour doit avoir un caractère religieux, mais la religion tient à tous les grands sujets de la pensée humaine, elle conduit et aide à leur étude. Dieu est dans la nature, Dieu est dans l’histoire. L 'instruction que nous offrent les ouvrages du Créateur, en nous révélant sa perfection par leur harmonie , leurs bienfaits et leur grandeur; l’instruction que donnent les histoires de l’église et du monde , en montrant dans tous les événements la main divine, en faisant ressortir les grandes leçons de morale dont abonde la vie humaine, l’instruction puisée dans l’exemple des philanthropes, des saints, des hommes distingués par leur piété et parleur vertu; toutes ces branches d’études font partie de la religion , et conviennent au dimanche; et on peut ainsi donner au peuple un enseignement considérable. Le dimanche ne devrait pas rester, ce qu’il est aujourd’hui pour la multitude, un jour monotone et sans profit. On peut lui prêter un nouvel intérêt et une nouvelle sainteté. Il peut donner une nouvelle impulsion à l’âme de la nation.
J’ai donc montré que l’on peut trouver du temps pour son éducation , et le fait est que , parmi les gens les plus instruits , un bon nombre se compose de personnes qui passent la plus grande partie de la journée dans des bureaux, près d’une caisse, ou dans quelque autre sphère étroite , enchaînés à des professions qui sont peu faites pourdévelopperl’esprit. Avec le progrès de la société, l’accroissement des machines, et d’autres secours que l’intelligence et la philanthropie multiplieront, nous pouvons
espérer que plus ou ira et plus ou réduira le temps des travaux manuels au profit des occupations intellectuelles et sociales.
Mais quelques personnes diront : « Quand on accorderait que les ouvriers peuvent trouver du loisir, ne faut-il pas leur permettre de l’employer dans quelque récréation ? N’est-il pas cruel de les appeler du travail des mains au travail de l’esprit? Ils ont gagné du plaisir par le labeurde la journée, ils doivent en jouir. » Oui, qu’ils aient du plaisir. Loin de moi l’idée de tarir les 9 sources où ils se rafraîchissent, de dessécher les coins de verdure où ils se reposent après les fatigues qu’impose la vie; mais je soutiens que l’éducation multiplie et augmente leurs plaisirs, qu’elle crée de nouvelles facultés de jouissance, qu’elle empêche, ce qui n’arrive que trop souvent, leur loisir d’ôtre ennuyeux et fatiguant, qu’elle les préserve d’excitations et de plaisirs mortels pour le corps etpourl’ûme. L’un des grands bienfaits de l’éducation personnelle, c’est qu’c lie élève le peuple au-dessus des jouissances delà brute, et lui procure des plaisirs dignes de l’homme. En ce moment, dans notre pays, grâce à l’éducation intellectuelle, tout imparfaite qu’elle soit, la lecture fournil aux hommes, aux femmes et aux enfants de toutes les conditions des jouissances infinies et que n’ont pas connus des temps moins civilisés. Aujourd’hui un grand nombre d’écrivains de talent s’occupent à multiplier des ouvrages intéressants. Walter Scott, nom brillant au milieu des plus brillants de son époque, a répandu son esprit inépuisable en fictions , si gaies et si touchantes qu’elles ont pris leur place parmi les délices de toutes les nations civilisées. Que de millions d’individus ses pages ont enchaînées ! A combien d’âmes mélancoli-
ques a-t-il fait oublier leurs soucis et leurs peines ! Combien en est-il, qui fatigués du travail de leur journée, ont dû à ses créations magiques quelques soirées gaiement passées, et un sommeil plus doux ! et il n’y a pas que les fictions qui charment; à mesure que l’esprit est cultivé il se plaît davantage à la lecture de l’histoire, des biographies, des descriptions delà nature, des voyages, de la poésie, et même des ouvrages plus sérieux. L’éducation ne détruit donc pas le plaisir du travailleur?
Il y a une autre espèce de distractions auxquelles la culture de soi-même initie le peuple. Je veux parler des cours, des discussions, des réunions littéraires ou de bienfaisance, et des autres manières de passer la soirée que chaque année multiplie chez nous. Un discours populaire d’un homme éclairé qui sait toucher l’esprit du peuple est un noble plaisir, aussi bien qu’une source d’instruction. Le silence profond de nos salles publiques, l’attention de nombreux auditeurs , prouvent assez que l’éducation n’est pas l’ennemie du plaisir.
J’espère bien que du progrès de l’intelligence, du goût et des mœurs dans toutes les parties de la société, naîtra chez nous un genre d’amusements publics ayant quelque ressemblance avec les plaisirs du théâtre, mais purifié des vices qui dégradent aujourd’hui notre scène, et finiront, j’en suis sûr, par en consommer la ruine. Les représentations dramatiques et les lectures publiques excitent chez le peuple une sympathie plus vive pour un auteur de génie, et lui donnent, de ce qu’il y a de grand, de bon, de touchant dans de pareilles conceptions, une idée bien plus juste que ne peut le faire une lecture solitaire. Pour répandre la lumière sur un grand poème, ou sur quelque production littéraire pleine de
passion , quel commentaire vaut la voix du lecteur ou de l'orateur qui a le sentiment de son auteur, et un ton puissant et varié. Un auditoire électrisé par une pensée sublime, ou ému d’une douleur sympathique, grâce à une belle voix, goûte un plaisir à la fois exquis et délicat; et je ne puis m’empêcher de croire que cet amusement et d’autres semblables, dont la délicatesse des femmes et la pureté des chrétiens ne peuvent être choquées, se répandront à mesure que gagnera l’éducation sociale.
Qu’il me soit encore permis d’ajouter qu’avec la diffusion des lumières, la conversation, le moins coûteux et le plus facile des plaisirs, devient une jouissance bien plus vive ; c’est après tout le plus grand amusement de la vie , la joie du foyer, le charme du travail : c’est elle qui anime doucement nos cœurs, qui agit sur nous comme l’air embaumé ou la brillante lumière du ciel, en nous pénétrant de son influence toujours présento et si douce qu’on ne la sent pas. Cette source de bonheur est trop souvent perdue pour les hommes de toutes les conditions, faute de connaissances, d’activité mentale, et de délicatesse de sentiment. Privons-nous le travailleur de son plaisir en lui recommandant une amélioration qui placera à sa portée les jouissances de la conversation, jouissances de chaque jour, de chaque instant?
J’ai donc considéré quelques-unes des objections qu’on rencontre ordinairement, quand on insiste sur l’éducation du peuple, comme étant la grande fin delà société. Quant à moi, ces objections me semblent mériter peu d’attention. Dire que la grande majorité des êtres humains, malgré leurs facultés rationnelles et immortelles, pont placés sur la terre, simplement pour gagner avec