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ce qui est de foi ; le protestantisme en est l’exaltation ; c’est, en fait de religion, le principe de la souveraineté de l’individu, ce qui, pour le dire en passant, explique comment la république américaine est naturellement sortie des mœurs et des idées puritaines, et comment les peuples catholiques s’accommodent mieux en général d’un gouvernement plus fortement constitué.
Fonder une Eglise immuable sur le principe du libre examen, de la souveraineté individuelle, c’est un problème aussi impossible que d’établir sur le suffrage universel un gouvernement qui ne change pas. Aussi, tandis que les catholiques ont gardé invariablement le dogme, la hiérarchie, la discipline que suivaient leurs pères, chacune des Eglises évangéliques n’a pu maintenir l’union parmi ses membres qu’en apparence, par des concessions sans nombre, par une tolérance chaque jour plus large, et qui détruit l’unité même qu’on veut acheter à ce prix. Aujourd’hui le seul lien véritable est la croyance commune en certains dogmes considérés comme étant de l’essence du christianisme, tels que la chute de l’homme et la divinité du Rédempteur ; et c’est ce qui explique le rapprochement des Eglises évangéliques. La diversité des confessions et les 'différences de la discipline les avaient longtemps éloignées, la sim-
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plifieation du dogme et l’indifférence à l’endroit de tout ce qui est extérieur et d’institution humaine devait naturellement les réunir.
Mais le point où sont restés les protestants n’était pas la dernière étape du libre examen : on ne devait s’arrêter ni à Luther, ni à Calvin, ni même 4 Arminius; et après des persécutions mutuelles, des controverses sans nombre et cette tolérance qui suit l’épuisement, on se trouva en face d’hommes qui repoussaient les derniers mystères et déchiraient les derniers voiles de la religion, demandant un christianisme où rien ne contrariât la raison. L'arme qu’ils emploient contreles autres communions qui les repoussent comme des infidèles, c’est l’arme même dont s’est servi la Réforme pour ébranler et diviser la chrétienté, c’est la souveraineté de la raison.
On a fait une généalogie aux unitaires comme à tous les dissidents, et de fait, depuis Arius jusqu’à nos jours, on a vu souvent des chrétiens qui ont mis en doute la divinité de Jésus-Christ, tout en reconnaissant en lui le Messie et le bis de Dieu, c’est-à-dire une créature privilégiée, envoyée de Dieu même pour porter aux hommes la vérité et le salut. Sans parler des Socins et de l’Eglise polonaise et bohème , Milton , Locke , le grand Newton, Clarke, Priestley, Price, et une foule de
protestants distingués, ont été en ce sens des unitai res ; mais si Channing n’était qu’un sectaire de plus dansla Babel religieuse, on n’aurait pas appelé sur lui l’attention. Ce qui fait la force et le danger de sa doctrine, c’est qu’elle a une portée bien autrement vaste que toutes les diversités protestantes, et ne s’enferme pas dans l’explication de quelques versets de l’Evangile. Son principe, emprunté du Christianisme raisonnable de Locke, et qui n’est au fond que le principe fondamental de la Réforme dans sa dernière conséquence et sa plus nette expression, c’est que la révélation et la raison, données toutes deux à l’homme pour sa conduite, sont nécessairement d’accord et ne peuvent jamais se contrarier ; toutes deux, suivant la comparaison de Channing, sont une même lumière, avec la différence de l’aurore au midi; l’une est la perfection et non l’opposition de l’autre, elle l’achève et ne la renverse pas. D’où cette conséquence que là où l’Evangile et la raison ne semblent pas d’accord, c’est dans le sens naturel et raisonnable qu’il faut interpréter le livre divin. Le mystérieux et le surnaturel (Channing entend par là non pas ce qui dépasse la raison de l’homme, nécessairement bornée, mais ce qui la contrarie), ne sont pas de l’Evangile, et il les faut bannir de la religion. Tel est le principe de l’uni-
tarianisme moderne ; ce qui le constitue, ce n’est pas seulement de rejeter les dogmes qui sont>con~ sidérés comme le fondement du christianisme, c’est de ne reconnaître, même en matière de foi, d’autre autorité que la raison ; Channing est un rationaliste chrétien.
« La révélation , dit-il , n’est pas notre premier maître, l’homme n’est pas né avec le seul pouvoir de lire la parole de Dieu, et on ne l’envoie pas tout d’abord à ce guide. Ses yeux s’ouvrent sur un autre livre, celui de la création. Bien avant qu’il puisse lire la Bible, il regarde la terre et les cieux qui l’environnent; il lit sur le visage de ceux qui l’aiment, il écoute et il comprend leur voix. Peu à peu il regarde aussi au dedans de luimême et acquiert quelque idée de son âme. Ainsi sa première école est celle de la nature et de la raison, et elle est nécessaire pour le préparer à une communication du ciel. La révélation ne trouve donc pas l’esprit à l’état de table rase, prêt à recevoir sans résistance tout ce qu’on y mettra; elle le trouve en possession de connaissances diverses données par la nature et par l’expérience, et plus encore en possession de grands principes, de vérités fondamentales, d’idées morales tirées de luimême, et qui sont le germe de tout perfectionnement. Cette dernière vue a une importance particulière. L’esprit ne reçoit pas tout du dehors. Les grandes idées naissent en lui-même , et c’est à cette lumière native qu’il lit et comprend les livres de la création et de la révélation. Nous parlons , il est vrai, de la nature et de la révélation comme nous faisant connaître une pre-
mière cause intelligente; mais les idées d’intelligence et de cause, nous les avons tirées de notre propre fonds. Les éléments de l’idée de Dieu, nous les puisons en nous-mêmes; puissance, sagesse, amour,*vertu, beauté et bonheur , ces mots qui contiennent tout ce qu’il y a de glorieux dans l’univers et d'intéressant dans notre existence, expriment des attributs de l’esprit, et nous ne les comprenons que parce que nous en avons la science intérieure. Il est vrai que ces idées ou principes de la raison sont souvent obscurcies par d’épais nuages et mêlées de déplorables et nombreuses erreurs; cependant elles ne sont jamais anéanties ; le christianisme les reconnaît ; c’est sur elles qu’il est fondé; il en a besoin pour être compris.
» Prenons , par exemple , l'idée fondamentale de la religion , je veux dire l’idée de droit, de devoir. La tirons-nous originairement et entièrement des livres saints? Chaque homme,, qu’il soit né en dedans ou en dehors des liens de la révélation , n’a-t-il pas le sentiment du juste et de l’injuste? N’y a-t-il pas une voix plus ancienne que la révélation qui approuve ou condamne les hommes suivant leurs actions? Dans les siècles barbares , la conscience ne parle-t-elle pas?, Son cri ne devient-il pas plus énergique avec les progrès de la Société ? Le christianisme ne crée donc pas l’idée de devoir, il la suppose, et. il en fait de même pour toutes nos grandes convictions. Ainsi la révélation n’est pas chose isolée, et elle ne s’adresse pas à un esprit vide et passif ; elle a été des” tinée pour aider d’autres maîtres en travaillant avec eux, je veux dire la nature, la Providence, laj conscience, nos facultés, et puisque tous ces maîtres nous sont donnés
par Dieu, il ne peuvent différer l’un de l’autre. Dieu doit s’accorder avec lui-même; il n’a qu’une voix; ce sont les hommes qui parlent avec des langues discordantes. Rien que l’harmonie ne peut venir du créateur, et par conséquent une religion qui se réclame de Dieu ne peut pas donner de preuve plus manifeste de sa fausseté qu’en étant en contradiction avec les idées premières que Dieu nous donne par notre nature même. C’est la raison qui prépare à recevoir une communication divine , et qui nous fournit les idées et les matériaux dont se compose la révélation : c*est donc sur la raison que repose la révélation, et elle se détruirait ellemême en la niant. »
Une doctrine aussi tranchée , qui rejetait toute autorité de l’Eglise et de la tradition, qui, au nom de la liberté spirituelle , attaquait dans sa base ce reste de dogme , dernier rempart des confessions évangéliques , excita naturellement une très vive émotion. De toutes parts on mit les unitaires en dehors du christianisme. Ce sont, disait-on, des philosophes restés à mi-chemin entre la religion et le déisme , des mahométans incirconcis. Coleridge , dans une de ses boutades , définissait l’unitarianisme la pire espèce d’athéisme jointe à la pire espèce de calvinisme , comme deux ânes attachés ensemble par la queue. On peut trouver les protestants bien sévères pour des hommes dont le plus grand crime est d’être restés con-
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séquents avec les principes de la Réforme , et qui me paraissent les fils très légitimes de l’Eglise qui ne veut pas les reconnaître. Dès qu’on repousse toute autorité extérieure , et qu’on s’en remet à la raison de l’interprétation des Ecritures, il est naturel qu’on aille jusqu’au bout , et toute limite est inconséquence et tyrannie. Rien ne sert de dire que l’iinitarianisme sort de l’Evangile et n’est qu’une philosophie , car la prétention des unitaires , comme de toutes les sectes , est d’être plus fidèles à l’Evangile que leurs adversaires, et personne n’a mieux indiqué que Channing la barrière insurmontable qui séparera toujours une communion chrétienne d’une école de philosophie.
C’est là un des traits les plus originaux du caractère de Channing. D’ordinaire, quand on exalte la raison, et qu’on veut tout soumettre à sa loi, c’est dans une intention peu religieuse, et, en quelque façon auprofitde la philosophie. Channing , au contraire, est sincèrement chrétien; il a pour l’Evangile une vénération profonde, pour la sagesse humaine un respect modéré. C’est au nom de la raison qu’il proclame la supériorité du christianisme sur la philosophie. Suivant lui; la philosophie est une science incomplète, car sur l’immortalité de l’âme , sur l’avenir de l’homme
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elle n’a que des doutes ; et même , quand elle est spiritualiste, elle a grand’peine à ne pas se perdre dans le panthéisme. En outre, elle ne tient pas compte de l’histoire , c’est-à-dire de la vie même de l’humanité. Ce grand événement du christianisme lui échappe , et pourtant cette explosion d’une doctrine nouvelle, en contradiction avec toutes les idées et tous les intérêts du monde païen, ce renversement de l’ancienne morale, cette régénération du genre humain par la parole d’un homme , c’est là un fait immense , sans précédent, et qui, s’il étonne la raison, cependant ne la dépasse pas. Elle Fadmet sans abdiquer, et il faut bien qu’elle l’admette, sous peine de renverser le fondement même de la certitude.
Qu’est-ce maintenant qu’une science de l’esprit humain qui reste aveugle en face d’un tel flambeau, qui ne sait si elle admet ou rejette les vérités que, depuis dix-huit cents ans, les sociétés civilisées ont reçues volontairement comme base de crovance et comme loi morale ? Evidemment
elle ne satisfait pas la raison, elle est insuffisante , elle demande un complément. C’est la religion qui achève la philosophie, non pas en apportant des solutions auxquelles l’homme ne peut atteindre, mais en nous éclairant intérieurement d’une lumière divine que la raison reconnaît, et qui.
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loin d’éclipser les vérités que nous montrent la nature et l’expérience , répandent sur elles un jour plus pur. Le christianisme est par excellence la religion raisonnable. Dans deux petits traités intitulés : Preuves du Christianisme [Evidences of Christianity), qui s’adressent aux fidèles de toute communion, Ghanning a réuni avec une rare précision et un sens exquis toutes les preuves naturelles de la religion , tous les arguments que la raison ne peut rejeter sans se nier elle-même. En les lisant, on sentira bien vite que l’Evangile, quelle que soit la croyance de celui qui s’y soumet, distinguera toujours un chrétien d’un philosophe, et que tant qu’un homme fera de ce livre inspiré la règle de sa foi et de sa vie, il y aura une religion.
Y aura-t-il une Eglise ? Ceci est plus douteux. Unité de croyance et liberté d’opinions sont deux termes difficilement conciliables. Mais cette question, qui a si cruellement tourmenté les premiers protestants, le triomphe de Bossuet, quand dans sa logique impitoyable il plaçait ses adversaires entre la soumission absolue et ce système qui leur faisait horreur, où il y aurait autant d’Églises que de têtes, cette question n’en est pas une pour Channing ; il raisonne comme l’évêque de Meaux, sans s’effrayer de la conclusion. « Ce qui caracté-
> rise par-dessus tout l’unitarianisme, écrivait-fl
> en 1831 à M. de Gérando, c’est l’esprit de li- » berté et d’individualisme. Nous n’avons ni credo » ni symbole établi. Chacun y pense par soi- » même et diffère d’autrui, si bien que mes écrits » vous donneront mes opinions plutôt que les » dogmes d’une secte. » L’opinion de Channing choque au premier abord ; en y réfléchissant, on voit combien elle est logique. Bossuet et Channing, placés aux deux pôles opposés, raisonnent tous deux de façon invincible. Pour le premier, la vérité religieuse est au-dessus de la raison humaine , car c’est la vérité absolue que Dieu a portée sur la terre ; l’Église en a le dépôt ; qui n’est pas avec elle est nécessairement dans l’erreur. Channing, au contraire, a vu, (et cette vue profonde a échappé à plus d’un protestant) que dès qu’on admet le jugement individuel, la vérité religieuse change de caractère et rentre dans la classe de toutes les vérités humaines. Elle n’est plus extérieure, indépendante; tout au contraire, elle devient propre à chaque individu, suivant le degré et l’effort de son esprit. Sans doute ce n’est pas la raison qui crée la vérité, mais c’est elle qui la découvre, et la vérité n’existe pour elle que dans la mesure de sa découverte. L’unité de croyance supposerait l’uniformité des inteliigen-
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ces, qui n’a jamais existé. Il ne faut donc pas poursuivre l’impossible. En religion comme en science, l’absolu nous échappe; notre mission, notre devoir, c’est de poursuivre la vérité suprême dans la mesure de nos forces, c’est de nous en approcher sans cesse ; mais nous ne la posséderons que dans le ciel, car elle est Dieu même, et des yeux mortels n’en pourraient supporter la vue.
On voit combien Ghanning est à l’aise avec ce grand principe de l’Église. La religion pour lui n’est pas un nom, une formule, un symbole, une Église, c’est l’esprit de vérité qui opère sous toutes les formes et dans toutes les communions. L’Église est universelle, c’est la réunion de tous ceux qui étudient et pratiquent l’Évangile.
« Il y a , dit-il avec sa chaleur ordinaire , il y a une Église plus grande que toutes les Églises particulières quelle que soit leur étehdue. I/Église catholique ou universelle s’épand sur toute la terre , et ne fait qu’un avec l'Église céleste. Tous ceux qui suivent le Christ ne forment qu’un corps et qu’un troupeau ; c’est ce qu’il nous enseigne dans le Nouveau-Testament. Vous vous rappelez la véhémence de sa dernière prière : Que tous ne fassent qu’un , comme lui et son père ne font qu’un. Dans cette Église sont admis tous ceux qui participent à l’esprit du Christ. On ne vous demande pas : Qui vous a baptisés? quelle marque portex-vou«? Si vous êtes
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baptisés par le Saint-Esprit , les larges portes de cette Église vous sont ouvertes. Là sont réunis ceux que des dénominations diverses ont séparés ou sépareront encore. On n’entend pas parler d’Eglise grecque , romaine, anglicane , mais seulement de l’Église du Christ. Mes amis, ce n’est pas une union imaginaire. Quand l’Écriture parle ainsi , ce n’est pas un vaine rhétorique , c’est l’expression de la vérité. Tous ceux qui ont part à la vertu du Christ sont essentiellement unis. Dans l’esprit qui les anime il y a une puissance d’union plus forte que tous les liens du monde. Séparés par les mers, il y a entre eux des sympathies énergiques et indestructibles. La voix claire et puissante d’un seul chrétien inspiré vole par toute la terre , et va dans un autre hémisphère faire vibrer les cordes inconnues d'un cœur ami. Les paroles d’un homme tel que Fénelon , par exemple , touchent les âmes de millions d’hommes épars dans le monde; ne sont-ils pas tous ensemble d’une même Église? Je tressaille de joie au nom des saints qui ont vécu il y a bien des siècles. Le temps ne nous sépare pas; je les vénère davantage à cause de leur ancienneté. Ne sommes-nous pas d’un même corps? Cette union n'est-elle pas quelque chose de réel ? Venir ensemble dans un même édifice, n’est-ce pas ce qui fait une Église. Me voici dans une enceinte vouée au culte ; je suis assis près d’un de mes semblables , assez près pour le toucher , mais il n’y a entre nous nul sentiment commun ; cette vérité qui m’émeut intérieurement, il s’en rit comme d’un rêve ou d’une imagination ; le désintéressement que j’honore , il l’appelle faiblesse ou folie. Que nous sommes loin l’un de l’autre, quoiqu’en apparence, si voisins! Nous appartenons chacun à un monde dif-
férent. Combien suis-je plus près de quelque âme généreuse et pure de l’autre continent , dont la parole a pénétré mon cœur, dont les vertus n’ont enflammé d’émulation, dont les saintes pensées passent dans mon esprit, pendant que je suis dans la maison de prières! C’est celui-là qui est de mon église !
» Ne me dites pas que je m’abandonne à un rêve de l’imagination quand je dis que des chrétiens séparés par la distance, que tous les chrétiens et moi-même nous ne formons qu’un corps , qu’une Église aussi longtemps qu’un même amour , qu’une même piété nous possède. Rien de plus réel que celte union spirituelle. Il y a une grande Église qui embrasse tout , et si je suis chrétien, j’appartiens à cette Église, et personne ne m’en peut faire sortir. Vous pouvez bien m’exclure de votre Église romaine, de votre Église calviniste, de votre Église épiscopale à cause des défauts prétendus de mon symbole ou de ma secte , et je suis content de cette exclusion ; mais je ne veux pas être détaché du grand corps du Christ. Qui donc me séparera d’hommes tels que Fénelon, et Pascal, et Borromée, de l’archevêque Leighton, de Jérémie Taylor, de John Howard? Qui rompra le lien spirituel qui existe entre ces hommes et moi ? Est-ce que je ne les chéris pas? Est-ce que l’esprit qui sort de leurs lèvres et de leur vie n’a pas pénétré mon âme? Ne sont-ils pas une portion de mon être? Ne suis-je pas un homme différent de ce que j’aurais été si ces grands esprits n’avaient pas agi sur moi? Estil au pouvoir d’un synode ou d’un conclave de m’en séparer? Je tiens à eux par la pensée et l’affection ; est-ce qu’on supprime la pensée et l’amour par la bulle d’un pape ou l’excommunication d’un concile ? L’âme brise
dédaigneusement ces l anières, ces toiles d'araignées , et se joint aux grands et aux bons. Si elle possède leur esprit, est-ce que les grands et les bons , vivants ou morts, la rejetteront parce qu’elle ne s’est pas enrôlée dans telle ou telle secte ? Une âme pure est indépendante de l’univers : elle appartient à l’Église, à la famille des âmes pures dans tous les mondes. La vertu n’est pas chose locale. Elle est honorable , non parce qu’on est né dans telle ou telle communauté-, mais parce que sa beauté propre est absolue et immortelle. C’est elle qui est le lien de l’Église universelle. Nul homme ne peut être excommunié que par lui-même en laissant la piété mourir dans son cœur. Toutes sentences d’exclusion sont vaines si elles ne détruisent pas ce lien de pureté qui nous unit à toutes les saintes âmes I »
, Telles sont les doctrines de Channing; elles se réduisent à un seul principe : souveraineté absolue de la raison en fait de religion comme en tout le reste. Mais nous ne possédons encore que la moitié de l’homme; il nous reste à étudierle principe de sa morale et l’application qu’il en fait aux questions sociales. Là il nous sera plus facile d’apprécier les grandes qualités de Ghanning, car nous ne trouverons plus de problème irritant. À l’esprit du plus hardi calviniste nous le verrons joindre toute la tendresse de cœur de Fénelon son modèle, et ce double caractère nous donnera le secret de sa force et de son originalité.
Nous avons vu quelle est la théologie de Channing; tout y aboutit à la suprématie du jugement humain. Le docteur ne croit pas que l’homme en soit réduit à choisir entre l’indifférence de Montaigne et le désespoir de Pascal , jetant au pied de la croix la raison humiliée et vaincue. Pour lui, cette force dédaignée des dévots et des sceptiques est le don le plus grand que Dieu nous ait fait, c’est l’œuvre divine par excellence, c’est le secret de la création. S’il honore la raison, ce n’est donc pas par orgueil, mais par piété ; c’est qu’il est convaincu que la vérité est la fin de notre être, et qu’une seule route y mène : celle où nous guident, comme deux sœurs, la raison et la révélation. Toute doctrine qui attaque l’intelligence attaque Dieu et le christianisme : Dieu , qui nous a créés à son image, c’est à dire qui nous a faits raisonnables ; le christianisme qui n’a plus de base dès qu’au nom de la religion on condamne l’esprit humain à une incertitude invincible, et qu’on abandonne aux incrédules la seule clarté qui nous permet ici-bas de deviner le ciel. « Je me glorifie » d’être chrétien, dit-il, parce que le christia- » nisme aggrandit, fortifie, exalte ma raison. Si » je ne pouvais être chrétien qu’en renonçant à * mon jugement, je n’hésiterais pas dans mon » choix. Je suis prêt à sacrifier pour la religion
» mes biens, mon honneur et ma vie'; mais je ne » dois pas immoler à une croyance, quelle qu’elle » soit, ce qui m’élève au-dessus de la brute et me » fait homme. Renoncer à la plus haute faculté » que Dieu nous ait accordée, c’est commettre un » sacrilège, c’est faire violence à ce qu’il y a en » nous de divin. Non , le christianisme ne déclare » pas la guerre à la raison ; il est un avec elle, et » lui a été donné comme un guide et comme un » ami. » (1)
Mais quel sera le lien de tous ces esprits divers qui cherchent la vérité par des voies particulières et ne vont point du même pas ? Qui constituera cette Eglise nouvelle où l’on entre de tous les côtés ?Qui réunira ces chrétiens que la croyance ne rapproche pas? C’est en ce point que les idées de Channing sont dignes d’attention ; car on y voit reparaître ce besoin d’unité qui est du fonds même de la nature humaine, et dont personne ne peut s’affranchir. L’unité, suivant Channing, n’est pas et ne peut pas être dans le dogme, puisque tous les hommes ne saisissent pas la vérité au même degré ; l’adoption d’un symbole commun couvre mais n’efface pas des différences insurmontables, et les confessions n’ont jamais empêché le schisme,
(I) Voir la note A.
parce qu’il est de l’essence de l’esprit humain d’être toujours en action et de ne point connaître de limites. Ce n’est donc point dans la possession de la vérité qu’il faut' chercher l’unité, car nous n’en pouvons atteindre ici-bas cette vue entière qui seule serait la même pour tous. Dieu a mis le principe d’union , non dans l’esprit, mais dans le cœur de l’homme, et c’est là seulement qu’on le trouvera. Ce principe est celui qui, suivant Jésus- Christ, résume ,1a loi et les prophètes : c’est l’amour de Dieu et du prochain. Aimer, c’est notre œuvre. Le seul lien, la seule religion universelle, c’est l’amour. Quiconque est pénétré de la morale de l’Évangile et en fait la règle de sa vie, celui-là accomplit la loi , celui-là est un membre de la grande communauté chrétienne.
Ainsi l’homme a été créé pour rechercher la vérité, qu’il ne connaîtra tout entière que dans un monde meilleur, et c’est pour cela qu’il a reçu une intelligence que rien n’arrête et que rien ne lasse. En outre, Dieu a fait l’homme sociable; et comme il a voulu que toutes les créatures, s’appuyant l’une sur l’autre, se servissent mutuellement de soutien, il a mis dans nos âmes cette force de sympathie qui tient unie la société, malgré la différence des vues, l’opposition des intérêts et l’égoïsme des passions. Ce
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principe de la société humaine, l’amour, est aussi le principe de l’Église, qui n’est qu’une société plus parfaite, où nos sentiments naturels trouvent une plus complète satisfaction. En ces deux sociétés, ce qui réunit, ce n’est point l’unité de doctrine, unité impossible (en politique du moins nous en avons fait la cruelle expérience) , c’est la sympathie, l’amour mutuel. En religion, pas plus qu’en tout le reste, il ne faut donc pas exiger qu’on pense et qu’on raisonne de même ; la diversité des esprits est sans doute dans les desseins de la Providence, mais il faut demander à tous les hommes d’aimer Dieu et leurs semblables, puisqu’une main divine a gravé ce sentiment dans tous les cœurs. Là, et là seulement est le principe d’union si vainement cherché ailleurs. En somme, liberté absolue de la pensée, et charité inépuisa ble, ce sont les deux besoins suprêmes de l’homme et du chrétien. La perfection, c’est de donner pleine carrière à notre raison et d’aimer Dieu et nos frères d’une tendresse infinie. Tel est le système complet de Ghanning; système qui, à ne l’envisager que comme une philosophie, ne manque certes ni de simplicité ni de grandeur.
Ghanning, on ne peut lui refuser cette justice, a été toute sa Yie le parfait modèle des doctrines qu’il a défendues; en lui rien d’un sectaire, point
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d'orgueil , point de fiel , rien de ce dédain superbe qui , à bout de raisonnement, maudit et damne ses adversaires ; s’il ne comprend pas toutes les opinions, du moins il les excuse toutes, et il est chrétien jusqu’à ce point d’aimer ceux même qui ne pensent pas comme lui. Chose singulière, c’est surtout à l’endroit des catholiques que perce sa sympathie, et tandis que les communautés évangéliques, parmi leur divisions, sont toujours d’accord pour traiter en ennemi commun cette Église dont la durée semble un démenti et comme un défi constant jeté à la Réforme, Channing n’a pas assez d’éloges pour cette puissante communion dont il repousse le symbole, mais dont il ne peut trop admirer la prodigieuse charité. Son idéal, c’est Fénelon, auquel on l’a souvent et heureusement comparé. De l’archevêque de Cambrai il ferait volontiers un unitaire, comme les quakers en ont voulu faire un des leurs, et il est remarquable que ce sont les deux Églises les plus éloignées du catholicisme par le dogme, l’une donnant tout à l’illumination intérieure, l’autre soumettant tout à la raison , qui toutes deux ont fait de la charité la seule base d'union, et sur ce terrain ont tendu aux catholiques une main amie, et que le calvinisme leur a toujours dédaigneusement refusée.
Les lignes suivantes, écrites à propos d’une
traduction de Fénelon, et qui ont pour la France un intérêt particulier, frapperont certainement quiconque sait comment en Amérique et en Angleterre des pasteurs éclairés et quelquefois même des hommes d’État considérables parlent de la grande prostituée. Pour venir d’un Samaritain et presque d’un infidèle, la leçon n’en est pas moins belle, et mériterait de n’être pas perdue.
■ Ce livre est pour nous le bienvenu, puisqu’il est l’œuvre d’une âme si pure et si heureusement douée. Ajoutons que nous ne l’en aimons pas moins parce qu’il vient d’un catholique. Peut-être l’en estimons-nous davantage, car nous voudrions que le protestantisme devînt plus sage et plus tolérant , et nous ne connaissons pas de meilleure leçon que l’exemple de Fénelon : il suffit de ce seul homme pour que notre charité embrasse le corps tout entier auquel il appartient. Sa vertu est assez grande pour défendre toute son Eglise contre' cette réprobation sans mesure et sans distinction dont le zèle protestant l’a trop souvent frappée. Quand on pense que l’Eglise catholique compte dans ses rangs plus de cent millions d’âmes, c’est-à-dire plus que la réunion de toutes les autres communions chrétiennes , on doit trembler à l’idée de la proscription qui a été souvent prononcée contre cette immense portion de l’humanité. 11 est temps que justice soit faite à cette antique communauté, si largement répandue sur la terre. L’Eglise catholique a produit quelques uns des plus grands et des plus excellents personnages qui aient jamais vécu , et c’est une preuve suf-
lisante qu’elle possède tous les moyens de salut. Quand on entend le ton de mépris avec lequel on en parle quelquefois ^soupçonnerai t-on que Charlemagne, Alfred, Michel-Ange, Raphaël, le Tasse, Bossuet, Pascal, Descartes étaient des catholiques? Quelques-uns des plus grands noms dans les arts et dans la guerre, sur le trône ou dans la chaire, ont été portés par des catholiques.
» Pour ne parler que de notre temps, est-ce que la métropole de la Nouvelle-Angleterre n’a pas vu un sublime modèle de vertu chrétienne dans un évêque catholique? Qui, parmi nos maîtres en religion, oserait se comparer au pieux Cheverus ? Cet homme de bien, que ses vertus et ses talents ont porté à de hautes dignités dans l’Eglise et dans l’Etat, et qui a reçu dans sa patrie le double honneur de Tarchiépiscopat et de la pairie, il a vécu au milieu de nous, dévouant ses jours et ses nuits et tout son cœur au service d’une communauté pauvre et sans éducation. Nous l’avons vu décliner la société de gens éclairés et polis pour rester l’ami des ignorants et de ceux qui n’avaient pas d’amis, laissant pour les plus misérables cabanes les cercles de la vie élégante qu’il eût embellis, portant avec la tendresse d’un père les peines et les maux de sa nombreuse famille, se chargeant tout ensemble de ses intérêts temporels et spirituels, sans jamais montrer, même par le plus faible indice, qu’il sentit sa belle ûme dégradée par ces fonctions si humbles en apparence. Cet excellent homme, tout entier à son œuvre de miséricorde, nous l’avons vu dans nos rues, par le soleil le plus brûlant de l’été ou parmi les plus rudes assauts de l’hiver, marchant comme si la force de la charité l’ar-
mait contre les éléments. Il nous a laissés, mais nous ne l’oublions pas. Il jouit parmi nous de ce qui, pour un tel homme, est plus cher que la renommée : son nom est béni là où les grands du monde sont inconnus. On l’appelle avec des bénédictions , avec des larmes , on soupire après son retour dans plus d’un séjour de douleur et de besoin. Comment donc pouvons-nous fermer nos cœurs à cette preuve de la puissance qu’a la reli- gion catholique de former de grands hommes et des hommes de bien ? »
Maintenant qu’en Channing nous connaissons le théologien, il nous sera facile de comprendre ses idées politiques et sociales ; elles sortent toutes des deux vérités religieuses qu’il a proclamées. Channing n’est pas de ces gens qui séparent la religion de la politique et de la vie, et qui placent les intérêts du monde et les intérêts du ciel, les vérités divines et les vérités humaines sur deux lignes qui ne se rencontrent jamais; la religion n’étant pour lui que la perfection de la raison et du sentiment, cette raison plus achevée, cette sympathie plus ardente et mieux dirigée , embrasse tous les rapports humains. Le christianisme prend l’homme tout entier, et il n’est pas une pensée, pas une action qui ne doive être chrétienne. Tous les grands* problèmes du jour, éducation, perfectionnement moral, élévation des classes laborieuses, tempérance, paix universelle,
abolition de l’esclavage, droits politiques, meilleure forme du gouvernement, tout, pour Channing, se ramène à ses deux principes : amour religieux des hommes, respect religieux de leur liberté. Aussi dans cette étude porte-t-il une chaleur extrême ; ce n’est pas un sage qui examine froidement un théorème indifférent, c’est un missionnaire qui remplit une' œuvre sainte, et que dévore la plus noble et la plus ardente des passions.
Dans son amour de l’humanité, Channing est bien de son siècle. Il en a toute la générosité et peut-être aussi les illusions. Qu’on dise ce qu’on voudra de notre temps, et que, suivant l’usage, on nous écrase avec la vertu, la piété, l’esprit de nos ancêtres, il n’en est pas moins vrai qu’au travers de toutes nos agitations et de toutes nos erreurs, au fond même des événements les plus déplorables, il y a un sentiment qui jamais n’a paru sur la terre avec autant de vivacité. Ce sentiment, qui est celui de la chrétienté tout entière , c’est la philanthropie, l’amour de tout ce qui souffre et de tout ce qui est opprimé, la protection de l’en-> fance, de la vieillesse, de la misère, de la faiblesse, et même du repentir, un désir sincère d’élever la condition du pauvre et de l’ignorant. Philanthropie, c’est la devise et ce sera l’honneur de notre âge. Pour Channing, la philanthropie est une
passion, mais avec un caractère particulier qui la rend tout à la fois plus grande et plus respectable. Chez lui ce n’est pas entraînement, sympathie involontaire, sensibilité physique, c’est l’accomplissement d’un devoir imposé par Dieu même, et qui est une des fins de la création. En un mot, son amour des hommes c’est la charité de l’Évangile.
Channing est aussi resté chrétien en un point où notre siècle s’est séparé de la pensée chrétienne pour retourner aux idées de l’antiquité , par un égarement fatal à la liberté. Il pousse au plus haut degré le respect de l’individu ; ce n’est pas l’humanité, c’est-à-dire une abstraction, c’est l’homme qu’il aime, et dont il rappelle sans cesse la valeur et la dignité méconnues. Trop souvent, et c’est l’erreur constante des socialistes et des despotes, on imagine un intérêt général qu’on obtient par le sacrifice des droits particuliers; Channing répète sans se lasser que l’homme n’est pas fait pour la société ni le citoyen pour l’État, mais que tout au contraire État et société n’existent que pour la garantie des droits de l’individu. L’homme n’est pas un ressort de machine qui n’a de valeur que par sa place et sa fonction dans l’ensemble; ce n’est pas un moyen, mais un but. Sa fin est en lui-même et non pas dans lÉtat,’
Ce n’est pas la première fois sans doute qu’on a proclamé ces saines idées et défendu les droits naturels, mais je ne sais si jamais personne a été aussi loin que Channing, car personne n’a eu, je crois, une conviction plus profonde de la grandeur originelle de l’homme, un sentiment plus vif de ce qu’il y a en nous de divin. Il ne faut pas s’v tromper : ce qui rend l’individu sacré pour le reste du monde, ce qui fait sa liberté et son droit, c’est la pensée, c’est l’àme, c’est cette essence supérieure qui donne au vase le plus fragile un prix infini. Pour respecter et pour aimer son semblable, il faut voir en lui un être immortel. Le matérialisme n’est pas seulement une erreur religieuse, c’est une erreur sociale, c’est la négation du droit; en même temps qu’il dégrade l’homme intérieur, il prépare son asservissement, et le livre sans défense, esclave à un maître, citoyen à un tyran.
C’est surtout pour attaquer l’esclavage que Channing a usé avec puissance de cet invincible argument. On a combattu la servitude par des raisons de toute espèce, la misère du nègre, par exemple, et la cherté de son travail; mais il a été facile de répondre qu’aux États-Unis l’esclave était mieux nourri, mieux vêtu, mieux soigné que le paysan irlandais, et que la cherté de la main-
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d’œuvre ne signifiait rien dans un pays comme la Caroline et la Louisiane, où le blanc meurt de la fièvre, tandis que le noir cultive avec une parfaite sécurité. C’est sur l’utilité qu’on avait fondé le droit de l’esclave ; c’est au nom de l’utilité , de l’intérêt social, du droit supérieur de l’État, grands mots qui couvrent tant d’excès, qu’on lui a contesté et refusé sa liberté ; mais ce qu’on n’a jamais touché et qu’on ne touchera jamais, c'est la base inébranlable sur laquelle Channing pose les droits naturels de l’individu ; c’est entre les mains de Dieu qu’il place la liberté de l’homme, et il y a dans ses paroles un tel enthousiasme pour la justice, une passion si vertueuse, une majesté si douce, qu’on se sent entraîné par cette éloquence qui parle encore plus au cœur qu’à l’esprit, et qu’on aime l’orateur plus encore qu’on ne l’estime.
» Devant Dieu et devant la justice, l’homme ne peut pas être une propriété, parce qu’il est un être raisonnable, moral, immortel, parce qu’il a été créé à l’image de Dieu, et qu’il est son enfant dans le sens le plus élevé du mot, parce qu’il a été créé pour développer des facultés divines, et pour se gouverner lui-même suivant une loi suprême, écrite dans son coeur et que la parole de Dieu a une seconde fois promulguée. Toute sa nature défend qu’on s’en saisisse comme d’une propriété. C’est insulter son auteur, c’est porter un coup