‹ Œuvres sociales de W.E. ChanningChapitre 5 sur 30 · XXI1V · texte numérisé non relu

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pour exercer, développer, améliorer son énergie, qu’il a ■été fait pour le bien moral, pour le bien spirituel? Quelle injure pour lui, quelle offense à son Créateur quand on le force et qu’on le brise pou en faire un instrument des jouissances d’autrui?

# Quoi donc ! posséder un être immortel créé pour connaître et adorer Dieu, destiné à survivre au soleil et aux astres ! Asservir à nos besoins les plus bas un être fait pour la vérité et la vertu! Convertir en un instrument brutal toute cette nature intelligente, qu’illumine, comme un rayon, l’idée du devoir, et qui est une plus noble image de Dieu que le monde tout entier! Non; tout peut être possédé dans Punivers; mais un être moral, raisonnable ne peut jamais être une propriété. Le soleil et les étoiles peuvent être possédés, mais non pas l’esprit le plus bas. Touchez à tout, hormis cela. Ne mettez pas la main sur cette créature à qui un père céleste a donné la raison. Le monde spirituel tout entier vous crie : Prenez garde ! Les intelligences les plus élevées reconnaissent leur nature et leur droit dans le plus humble des hommes. Au nom de cet esprit inestimable, de cet esprit immortel qui demeure en lui, au nom de sa ressemblance avec Dieu, ne l’écrasez pas dans la poussière, ne le confondez pas avec la brute !

On ne doit pas s’étonner qu’avec ce profond respect de la nature humaine, ce sentiment de la grandeur originelle de l’individu, Channing se soit occupé toute sa vie de l’éducation et du perfectionnement des classes ouvrières. Ses écrits les plus intéressants sont peut-être les lectures pu-

bliques qu’il fit à Boston en 1838, et qui ont pour objet l’éducation qu’on se donne à soi-même (self culture) et l’élévation des travailleurs (1). Quand on lit ces discours, faits pour des ouvriers, et dans lesquels la plus haute raison est jointe au plus noble langage ; quand on sait que le succès en fut immense aux Etats-Unis et en Angleterre, et qu’encore aujourd’hui c’est une lecture favorite dans plus d’un atelier, on comprend alors cé qu’il y a de solide dans la race Saxonne , et on la juge tout autrement que les voyageurs qui n’en ont vu que la rude écorce. Qu’on ouvre, par exemple, la collection que vient de publier M. Everett, et dans laquelle il a réuni les discours qu’il a prononcés depuis quarante ans ; quand on aura vu avec quelle fermeté il parle aux moindres citoyens de leurs devoirs , du respect et des conditions de la liberté , on sentira qu’il est quelque - chose de plus remarquable encore que l’orateur, c’est le peuple qui l’écoute et qui l’applaudit.

Ghanning veut relever les classes ouvrières, mais c’est un réformateur chrétien , et le chemin qu’il suit n’est pas celui du socialisme; il ne leur promet pas un labeur attrayant, et c’est,

(I) On trouvera ces trois lectures eu tète de notre édition, . page I et suivantes.

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suivant lui , un effet de la bonté divine de nous avoir placés dans un monde où le travail seul nous conserve la vie. La sujétion aux lois physiques, l’aiguillon du froid et de la faim, la lutte incessante contre la nature, c’est ce qui fait la grandeur de l’homme; un monde où les besoins seraient prévenus ferait une race méprisable. C’est la résistance, c’est l’effort qui donne à l’in— • dividù la volonté sans laquelle il n’est rien. Le travail est l’école du* caractère. Sans doute la souffrance et le besoin sont de rudes professeurs, mais ces maîtres sévères font une œuvre que jamais n’exécutera pour nous l’ami le plus tendre et le plus indulgent. Le travail n’est pas seulement l’outil puissant qui donne à la terre sa fécondité et sa beauté, qui soumet l’Océan, qui asservit à nos besoins la matière mille fois transformée; c’est lui qui nous donne l’activité, le courage, la patience, la persévérance, la volonté. Malheur à qui n’a point appris à travailler ! c’est une pauvre créature qui ne se connaît point, et les jouissances mêmes dont elle s’attribue le monopole lui échappent. Le plaisir et le repos doivent tout leur charme à la peine, et il n’y a pas de fatigue plus grande que l’oisiveté de celui qui ne sait pas user de son esprit.

Ce n’est donc pas en renonçant au travail que

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les ouvriers s’élèveront; ce n’est pas davantage en changeant de rang , en devenant un pouvoir politique , par exemple en réuuissant leurs votes de façon à triompher des riches , et à forcer le gouvernement de servir un intérêt particulier. Channing n’attend que des malheurs certains pour l’individu et pour le pays de tout régime où l’on sacrifie une classe de la société. D’ailleurs il sait trop bien qu’en toutes ces agitations le peuple ne fait jamais que servir des passions et des vues égoïstes , toujours instrument et' toujours dupe. En homme qui voit de près la démocratie et qui aime sincèrement la liberté , ce qui l’inquiète n’est pas de donner au peuple le pouvoir, comme une arme qui éclatera dans ses mains , mais c’est de l’instruire, d’éclairer son esprit, de substituer la réflexion à la passion , de lui apprendre à se respecter et à ne plus servir des factieux qui l’égarent et fondent leur pouvoir sur ses erreurs et ses souffrances. Channing a, du reste, peu de foi dans les Constitutions , et il attend beaucoup de cette vérité , qui , dit-il , deviendra bientôt évidente : c’est qu’on a singulièrement exagéré l’importance du gouvernement, et qu’il y a des moyens bien plus efficaces pour la prospérité des nations. 11 n’est pas de ceux qui déifient les institutions pol tiques; ce n’est ni d’un mécanisme ni d’un indi-

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vidu qu’il attend le bonheur des hommes : la .source en est plus profonde et plus sûre, et c’est en soi même que chacun la trouvera.

Ainsi ce n’est pas d’un changement de condition que Channing attend l’élévation des classes laborieuses ; ce n’est pas davantage d’une organisation qui les porte au premier rang dans l’Etat. Pour l’homme qui veut grandir, il n’est qu’un secret, le même pour tous, le seul qui mène à la véritable égalité : c’est l’élévation morale. Dieu n’a pas mis la grandeur et la félicité dans îles choses extérieures et qui sont nécessairement le monopole du petit nombre , comme la richesse et les emplois; c’est en lui-même que l’homme doit chercher la puissance et le bonheur; qu’il les demande à l’amour du devoir, à l’énergie de la volonté, à la culture de l’esprit. Ces vertus, l’ouvrier le plus misérable y peut atteindre en fortifiant sa pensée par la réflexion et la lecture , en fortifiant son caractère par le goût du travail et la pratique du bien. Qu’il entre dans cette voie féconde, il y trouvera la paix de l’âme, le sentiment de sa force et de sa dignité qui manque souvent aux riches, et, avec son bien propre, celui de la société.

« Quand je considère, dit-il . la puissance de l’esprit, je ne me laisse pas décourager par cette objection <jue

j’ouvriejr, si on le pousse à user son temps et son énergie pour élever sa pensée, mourra de faim et appauvrira le pays. La plus grande force de l’univers , c’est l’esprit, C'est lui qui a créé les cieux et la terre ; c’est lui qui a changé le désert en un sol fécond , et qui a réuni les contrées les plus éloignées en servant leurs mutuels besoins. Ce n’est pas tant la force brutale, l’efTort matériel qui ftiit la puissance de l’homme sur le monde, que l’art, l’habileté, l’énergie morale et intellectuelle. C’est l’esprit qui a conquis la matière. Craindre que développer l’intelligence d’un peuple soit l’appauvrir et l’alfamer, c’est avoir peur d’une ombre. Je pense, au contraire, qu’avec l’accroissement de la puissance intellectuelle et morale d’un peuple sa puissance productive grandira , que l’industrie deviendra plus efficace , qu’une plus sage économie accroîtra la richesse, qu’on découvrira dans l’art et la nature des ressources qu'on n’a pas encore imaginées, Je crois que les moyens d’existence sont d’autant plus aisés .qu’un peuple devient plus éclairé, plus résolu, plus juste, et qu’il se respecte davantage. On peut mesurer les forces de la nature et celles du corps , mais non pas prédire les résultats d’un accroissement dans l’énergie de l’esprit. Un peuple qui en serait là briserait des obstacles réputés invincibles, et en ferait des instruments. C’est l’intérieur qui donne la forme aux choses extérieures. La puissance d’une nation est dans son esprit , et cet esprit , si on le fortifie, si on l’agrandit, mettra la nature en harmonie avec lui-niéme, et créera le monde qui lui convient. »

11 m’est impossible de suivre plus longtemps

Ghanning dans le développement de ces idées, qui ont soutenu toute sa vie, et dont la vivacité fera peut-être sourire des gens moins confiants dans l’avenir de l’humanité ; mais qu’on le lise, et je suis convaincu qu’on cédera malgré soi à l’influence pénétrante de cette âme pure, de ce cœur honnête, de cette raison hardie qu’aucun problème n’effraie et qui les résout souvent avec tant de nouveauté et de bonheur. Ses écrits produisent un effet singulier. On sent qu’on a devant soi un homme qui ne fait pas métier d’écrire ou de prêcher, qui ne poursuit ni la gloire littéraire, ni l’influence religieuse, ni l’autorité politique, mais qui tient à se faire une idée juste de toutes choses, parce que chez lui la pensée est toujours le principe et la règle de l’action. On comprend alors et la puissance de ses écrits, et la force de son exemple, et la grandeur morale de cette vie toute consacrée au culte de la vérité.

Du reste , jamais existence ne fut plus belle et plus douce; Ghanning a été la preuve vivante d’une doctrine qu’il a souvent défendue ; c’est que le ciel est en nous , et que le plus sage est aussi le plus heureux. « Je sens, écrivait-il en 1826, » que la vie est un bienfait dont la valeur croît

* chaque jour. Je n’ai pas trouvé que ce fût une

* liqueur qui pétille et brille à la surface, mais qui

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