CHAPITRE V
Gommeut on augmente Tamour acquis de Jésus,
Il ne suffît pas d'acquérir Tamour divin , il faut encore le conserver jusqu'à la mort, puisque Notre -Seigneur a dit : Celui-là sera sauvé, qui aura persévéré jusqu'à la fin, (Matth. X, 22.) Il me paraît donc qu'il est nécessaire d'enseigner comment on conserve cet amour. Je l'enseignerai selon qu'il a plu ou qu'il plaira à Dieu de m'en faire la grâce.
Dès que Tâme se sent embrasée de cet amour en goû« tant les premières joies célestes, elle doit veiller continuellement sur elle-même, afin de n'offenser jamais, autant qu'il est possible à sa fragilité, les yeux du doux Jésus. C'est lui qui lui a donné ce trésor incomparable; quelle ne serait donc pas son ingratitude, si elle se séparait de lui par sa négligence ! Elle doit vivre dans une crainte d'autant plus grande qu'elle a goûté davantage l'ivresse de cet amour, et mieux expérimenté sa propre infirmité. L'apôtre saint Paul a écrit aux Hébreux (vi, 4) : Il est impossible, c'est-à-dire, d'après une interprétation autorisée, il est trés-diffi^le que ceux qui une fois ont été éclairés, ont goûté le don du ciel, ont reçu l'Esprit -Saint, se sont nourris de la sainte parole de Lieu et de Vespérance des grandeurs du siècle à venir, et après cela sont tombés; il est très 'difficile qu'ils se renouvellent ensuite par une pé-
nitence sincère. L'expérience de la vie religieuse confirme hautement la vérité de ces paroles. Jaipgiis ou presque jamais on ne voit un religieux se relever après sa chute; les difficultés qu'il éprouve sont toujours en rapport avec la perfection de son état et le degré de sa ferveur primitive. C'est en vain qu'on essaie de leur faire la correction fraternelle. Ils ne veulent plus rien entendre, comme s'ils étaient méprisés de Dieu, selon cette parole de Salomon dans l'Ecclésiaste (vu, 14) : Examinez les œuvres de Dieu, et vous verrez qu$ nul n$ $mr^t earriger celui qu'il méprise. QuiiQonque joujt de JVmour d« Jésu$ doit dope vivra dai» ufm gronda crainjtôf C'est la conseil da TApôtra. Il a dit ; Qm celui qui se Umt debout prmne gwde de tmber (I Cor. X, 12); at encore : Vous demeures^ fmne f)ar votre fuit n'allez, pas voys enorgueillir, mm soyea idans la crainiâp ( Rom. XI , 20.) Aussi la sainte Écriture proclame-t-dla haui» Tenj. cçM qui pitdmsuns i^$infe (mtinuelkp (Ps. cxi, 2.) n Qe faut pt«f craMre «aulernant da tomber daii3 b péché portai at d'être réparé du bo» et doux Jésua, il faut craiîwira encore de daveair tiède et R^gligent, parae qu'on trouva dan$ la$ saints livras eatte Sembla aentenea : Plût à Dieu que tu fusses chaud ou froid, e'ast-à-dira plein de fer* vaur ou rempli de crimea ; mms puisque tu es tiède, je vai$ te rejeter de rna bouche. (Apoc, m, 16.) Dieu parje d» la sorte, non parce qu'il ain^e lea pécheur», mais pour montrer combien il détastç les tiôdas, et donnar k entendra qu'il esj; pluç facila k un pécheur qu'è un tiède da se aonver tir et d'arriver à la perfection. C'est ca qua nous voyons encora chaque jour dans la cloître. Jamais, ou très-p^re-r ment, un religieux n'y passa de la tiédeur à la ferveur. Loin de là, le tiède, ne faisant jamais rien que par routine, na reçoit plus d'nn cœur humble les corrections. Il n'ob*
serve f 1)1$ la règle q w p^r u^e «orl» da crumta /»eryiA8, ^ pisir JÀ il perd peu è peu fmt mérite. U ^'abej|4oone «az muripareg^ à 1* pwes^e, quelquefois mém^ à d^ violente* colèj)9* ; il air^ ^ Mv^ et 4 mai^r, ^t 4 jouir de di^pepfes, S0u# préte^l^te qu^ i^ ^ibjes^e f^e lui pero^t pi^ de me^^ uoe vie ena^^r^ ; il pri« pe^ e^ &9Vftr4e ÏHsa^Qup, Oa e» rfiiwofttre aujour4*lw w srmi Wipbre dei^eux^li; lewf ét4 »»^ forjt périlkmc, PIiMueur^ qiiMU^nt k cloître, et je Q^ea a^ j#ru^i» vu uiP seul reprendre s» première ferveur» Oau^ U wwn4^» ftu cQflt^iret on voit uu grewi nombre de p(épl^#ur» ftiire pépite^ce 4 deveuir de fcrveni* ami» de Jésus, Soye» dope tTiès-yigilgnte et ewte^-vouswpe cesee à La ferveur, luf^f d^s 0ett$ voie quiconque p avauce pae, recule fatalement, et par là fnèffm^ aiuri que je vieuf de le dire, s*efpo^e aux plus grands dangere.
Voue dev^« eu outre considérer et prévoir )es tentations que vous mf»^ y^eisem^l^leuieut h subir* h m'explique. Ëtes-vous heureux et tranquille ? Pensez aui^ humiliation», aux persécutipQ^ ti}li pourraient sVbattre sur vous; armez^rvous ii:jitérieurepieut contre elles et prie^ Pieu de soutenir votre (çouroge, ei vous aves5 4 combattre. C'est ce que fit Job au temps de sa prospérité, et c'est ce qui le rendit invmcible daus Tadversité; les coups prévue sont moins rudes, et il disait lui-même : Le malheur que je re^ doutais m'est arrivé, (Job m, 25.) Êtes -vous d'une coo^ dition inférieure? Songez à fuir les dignités et la gloire humaine, en yous disant que tout n'est que vanité , et que rien n'est plu/$ pap^ble que les honneurs de vous faire perdre Tamour de Jésus et ses ch&stes ivresses. Appliquezr vous donc à les fuir et h vous montrer sous des dehors méprisables, quoique sans scandaliser le prochain, en ayant soin de ne découvrir votre trésor qu'autant qu'il
convient pour la gloire de Dieu et le salut de vos frères. Évitez le plus possible les conversations des hommes, si édifiantes soient- elles. L'époux de notre âme est pudique et délicat; il ne veut pas embrasser son épouse devant un étranger, ainsi qu*il Ta déclaré par la bouche de son prophète : Je la œnduirai dans la solitude, et là, je parlerai à son cosur, (Osée ii, 14.) Fuyez par- dessus tout les conversations des femmes, même pieuses. Celles-ci sont d'autant plus dangereuses qu'il s'établit avec elles une plus grande intimité sous prétexte de dévotion ; car le diable fait germer habilement les affections charnelles au sein de la piété. En général évitez toute compagnie que vous savez être périlleuse pour votre ferveur. Aimez à garder le silence : les longs entretiens, même ceux qui sont édifiants, engendrent la tiédeur, et du reste il est difficile de parler longtemps sans pécher, selon ce mot de saint Jacques (m, 2) : Celui qui n'offense point Dieu dans ses paroles est un homme parfait.
Je pourrais ajouter bien d'autres choses. Sachez seulement que l'amour de Jésus , comme les autres vertus , se conserve par le même moyen et les mêmes actes qui servent à l'acquérir. Il faut donc accomplir toutes choses avec zèle et ferveur, les rapporter à Dieu d'une manière actuelle, s'il est possible, être assidu à l'oraison , et méditer beaucoup et souvent les vies des Pères et des saints , car leurs exemples sont très -efficaces pour nous encourager et nous confirmer dans la charité. Enfin, la persévérance étant un don de Dieu , priez chaque jour le Seigneur tout-puissant de vous faire persévérer jusqu'à la mort, et de la sorte vous pourrez conserver ce très-doux amour.
DE JÉRÔME SAYONÀROL]^ 57