LETTRE SUR LA COMMUNION FRÉQUENTE
Écrite probablement vers la fin de 4493 , en réponse à une dame de Bologne , où Savonarole venait de prêcher le Carême. On la trouve à la suite de VEœposition de VOraison dominicale, publiée en 1494; Quétif Ta rééditée dans son recueil. [Loc. cit., p. 248.)
Elle rappelle la lettre écrite sur le même sujet par Fénelon à un homme du monde. Le saint évêque y montre que la tradition constante de FÉglise, depuis le temps des apôtres jusqu'à nos jours , approuve Tusage de la communion fréquente pour les âmes pures, humhUs, dociles, qui sentent leurs imperfections et qui veulent s'en corriger par la nourriture céleste. La doctrine de Savonarole ne paraîtra pas plus sévère si on a soin de faire la différence entre les lieux et les temps : les principes sont immuables, mais les applications peuvent varier.
« Ma TRÈS -chère fille en JÉSUS-CHRIST,
a Vous me priez de vous donner la règle de conduite « que doit suivre une personne pieuse qui désire com- « munier souvent, c'est-à-dire une fois environ tous les a huit ou quinze jours. Je suppose avant tout qu'elle a la « conscience purifiée de ses fautes par une contrition vé- « ritable et une confession intègre.
« En premier lieu, elle doit se bien convaincre que ce rien n'est à la fois plus dangereux et plus utile que la a communion fréquente. Rien, dis- je, n'est plus dange- « reux pour ceux qui s'approchent de la sainte Eucharistie « sans être bien disposés. L'expérience de tous les jours « nous fait voir et toucher du doigt, pour ainsi dire, qu'ils « ne tardent pas à tomber dans la tiédeur et dans le
« crime. L'histoire de TÉglise nous en fournit des exemples « dans les prêtres et les religieux qui, s'approchant souvent (( sans dévotion de cet auguste sacrement, endurcissaient « peu à peu leurs cœurs jusqu'à les rendre plus insen- « sibles que des pierres aux douceurs spirituelles, et même « entièrement incorrigibles. Mais aussi rien n'est plus utile « pour ceux qui s'en approchent avec de bonnes disposi- « tiens. La même expérience nous apprend qu'ils de- « viennent de jour en jour plus doux et plus humbles de <( cœur, plus éclairés de l'Esprit -Saint et plus remplis « de mépris pour eux-mêmes. Nous pourrions prouver ici « pourquoi la communion fréquente produit ces deux effets « contraires. Il nous suffit de le constater : l'expérience en « est la meilleure et la plus forte preuve, et répond victo- « rieusement à toutes les objections.
« Soyez donc fermement convaincue que l'âme peut y « trouver un grand gain ou une grande perte, et, par con- <c séquent, n'allez pas croire qu'il suffit de confesser les a péchés mortels, pour communier souvent avec fruit, « ainsi que l'enseignent nos tiédes; non^ il faut encore se « confesser des péchés véniels; il faut renouveler chaque a jour le bon propos de vivre saintement, et se confier « beaucoup moins dans les pratiques extérieures que dans a les actes intérieurs. Les principaux consistent à purifier « sa conscience non-seulement des péchés, mais aussi « des affections terrestres et charnelles ; à aimer Dieu et « le prochain; à s'empresser au service divin; à prati- « quer l'humilité et la patience; à supporter volontiers « les souffrances et les injures pour l'amour de Jésusce Christ. Telle est la première règle à suivre. Après s'être « purifié de ses péchés par la contrition et la confession , « on doit se convaincre hautement du danger et de l'uti-
DB JÉRÔME SÀYONAROLE 117
« lité de la communion fréquente, et se faire une armure « de cette conviction» iVL
a En second lieu, comme le sacrement de l'Eucharistie « est le sacrement de Famour, il faut qu'au moment de « recevoir cette divine nourriture nous éprouvions de vifs a sentiments de dévotion et de ferveur, autant du moins « qu'il est possible à notre fragilité. Or, ceux qui sont a plongés dans les affaires du monde ne peuvent jamais « éprouver de tels sentiments, parce que la dévotion aoa tuelle exige la paix et le repos de l'âme, dont ne saud rait jouir celui qui ne vit pas dans le silence, la soli- « tude, la lecture des saints livres, la méditation, la « prière et la contemplation. Ceux qui désirent commua nier souvent doivent donc s'aifranchir des conversations a dangereuses et inutiles. Ils doivent s'efforcer de vivre « dans la solitude, le silencç et la prière, prîncipale- « ment la veille et le jour de leur communion ; les autres « jours, ils doivent vivre autant qu'ils le peuvent dans le a recueillement en préservant leur âme de toute dissipaa tion. Je veux dire par là qu'au milieu des soins et des « nécessités de la vie, il faut se distraire le moins pos- (( sible, ne jamais abandonner entièrement l'oraison, « vivre en paix dans sa famille, être prudent et discret « dans le monde, et agir en toutes choses selon les inspî- « rations de l'Esprit-Saint et les conseils de son directeur. a A ce propos , je vous exhorte, pour le plus grand bien « de votre âme, à ne point choisir parmi les tièdes le di- « recteur de votre conscience; vous vous en trouveriez a mal. Choisissez-en un qui connaisse les choses de la vie « spirituelle par sa propre expérience , et non pas seule- « ment par ce qu'il a lu dans les livres ou appris par les « autres: les tiédes, voyez -vous, commentent la sainte
« Écriture et les Docteurs à leur façon, et d'ailleurs, « rexpérience est maîtresse souveraine en cet art.
« En troisième lieu, examinez avec soin, d'une part, ce si la communion fréquente augmente en vous la piété (( et le désir de vivre saintement, ainsi que la charité « envers Dieu et le prochain, surtout envers ceux qui, « vous persécutent ou vous calomnient, et d'autre part, « si elle ne diminue en rien la crainte et le respect que « vous devez à cet auguste sacrement, de telle sorte que a vous en approchiez toujours avec un plus profond resa pect et une plus grande dévotion. Examinez encore si, a en éprouvant un vif désir et un ardent amour dans la (X sainte communion, vous sentez naître dans votre âme « une grande confusion provoquée par le sentiment proa fond de votre indignité, et si, quoique secrètement ence couragée par la bonté de Dieu, vous communiez en a comptant, non pas sur vos propres mérites, mais unia quement sur la miséricorde de Jésus, votre Sau- « veur.
« Sentez-vous que la sainte communion augmente en « vous la dévotion et la charité sans diminuer le respect? « continuez à communier souvent en toute confiance. Sen- « tez-vous au contraire que votre respect diminue ou que « votre charité et votre dévotion ne font pas de progrès? a communiez moins souvent. Avez -vous des doutes perce sistants sur les effets produits dans votre âme et hésitez- « vous entre la crainte et Famour? dans ce cas, j'estime « que l'amour doit l'emporter sur la crainte, et que vous « devez continuer à vous approcher souvent de la sainte « table, en ayant soin de vous bien disposer et de mettre « toute votre confiance dans le Seigneur. Enfin, si vous <t ne pouvez pas prendre une détermination, il faut vous
DE JÉRÔME SAYONAROLE 119
« en rapporter à la décision d'un confesseur éclairé dans a les voies de Dieu.
« Je vous ferai observer, en terminant, que la persévé- « rance est très -difficile. J'en connais beaucoup qui, après « avoir bien commencé, sont tombés bientôt dans la tié- « deur; c'est là un grave danger. Aussi vous devez prendre « une résolution d'autant plus énergique que le démon, a qui n'ignore pas les fruits immenses de salut opérés « par la communion fréquente, veille sans cesse pour atta- « quer ceux qui la pratiquent et suscite contre eux des ten- « tateurs qui s'eiforcent de les détourner par des railleries « et des manœuvres de toutes sortes.
« Pour vous, ma très -chère fille, suivez fidèlement jus- « qu'à la mort la règle de conduite que je viens de tracer, « et ne prêtez jamais l'oreille aux discours de ceux qui <K n'ont pas l'esprit de Dieu.
« Fr. J. Savonarole.»
120 CEUVIISS SPIRITDSLLBS