‹ Œuvres spirituelles choisies de Jérôme Savonarole, des Frères PrêcheursChapitre 30 sur 71 · DE LA DUREE DE LA PRIERE · texte numérisé non relu

DE LA DUREE DE LA PRIERE

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la nécessité de la prière; mais je crois en avoir dit assez pour le moment, et je vais parler maintenant de sa durée.

D'abord, remarquons que, sur cette misérable terre, il n'est pas possible de prier sans cesse à cause des nécessités multiples de la vie. Il faut donc interpréter sommairement cette sentence de Notre-Seigneur : Il faut toujours prier. D'après saint Thomas, on peut l'entendre du désir de

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la charité qui pousse rhomme à recourir souvent à la prière. Dans ce sens, Notre-Seigneur n'a pas voulu commander autre chose que d'avoir toujours le désir de prier. Or, ajoute le saint docteur, il en est toujours ainsi de tout chrétien en état de grâce. Encore qu'il n'exprime pas ce désir ou qu'il ne prie pas actuellement, on peut dire de lui qu'il prie sans cesse, parce qu'il conserve la charité , source et principe de la prière. D'après une deuxième interprétation, on prie toujours quand on ne manque pas de prier au temps fixé par l'Église, comme lorsqu'on récite les heures canoniques, ou à tout autre moment de la journée, selon la dévotion de chacun, et chaque fois qu'on se sent pressé par quelque nécessité spirituelle. On peut dire encore que celui-là prie ' toujours qui ne cesse pas de faire quelques bonnes œuvres, et qui, principalement, rapporte toute sa vie à l'honneur et au culte de Dieu, selon ce précepte de l'Âpôtre : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez autre (^se, faites tout pour la gloire de Dieu. (I Cor. x, 31.) En agissant de la sorte, chacun de nos pas sera méritoire et digne de louange, et nous prierons sans cesse, parce que nous ferons toujours une œuvre que le Seigneur récompensera en nous donnant la vie éternelle, comme si nous lui avions demandé cette grâce dans la prière. Il est raconté dans la Vie des Pères qu'un solitaire se disait toujours en oraison, parce qu'il travaillait après avoir récité ses prières accoutumées, et qu'il gagnait ainsi de quoi se nourrir et faire l'aumône. « Cette aumône, disait-il, continue « à prier pour moi quand je dors, je mange, je bois ou fais « autre chose après avoir prié. » Il avait raison, car la sainte Écriture a dit : Dépose Vaumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour toi en te délivrant de tout mal. (Ecclés. XXIX, 15.) Si donc vous voulez prier sans cesse, rapportez

toutes vos actions à la gloire de Dieu; accomplissez les œuvres corporelles et spirituelles de miséricorde; protégez les veuves et les orphelins; consolez les affligés; secourez autant que possible ceux qui sont victimes de la malice des hommes ; les cœurs compatissants plaisent beaucoup au Seigneur. Telles sont les diverses interprétations de la sentence de Jésus-Christ : Il faut toujours prier.

MainÉenant combien de temps doit durer la prière actuelle? Je réponds avec saint Thomas : Aussi longtemps qu'elle est utile à sa propre fin , car la mesure de toute chose doit être en rapport avec sa fin. Un remède, par exemple, doit être déterminé en vue de la santé du malade, et un bon médecin ne déroge jamais à ce principe. Sans doute, la prière a pour fin dernière la vie éternelle, mais son but direct, immédiat, est d'exciter à la ferveur de la charité. Telle est la pratique constante de tous les hommes pieux, qui, sachant combien cet état est nécessaire pour vivre saintement, désirent s'entretenir dans la ferveur. Partant la prière doit se prolonger jusqu'à ce qu'elle ait produit cet effet, et il faut l'interrompre dès que la tiédeur ou l'ennui commencent à s'emparer de l'âme. Si la ferveur s'évanouit entièrement, si on n'éprouve plus que du dégoût, la prière produit un effet tout opposé; car Tâme, n'ayant éprouvé aucune consolation intérieure, se prend alors à rechercher les consolations extérieures et sensibles, qui souvent la précipitent dans la dissipation.

Préparez- vous donc d'abord à l'oraison, priez, excitezvous à la contemplation des choses divines. Dès que vous vous sentez bien disposée, priez soit avec des gémissements et des larmes, soit avec transport et allégresse, selon l'esprit qui vous anime en ce moment, et si vous n'êtes pas appelée à un exercice qui intéresse davantage la gloire de

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Dieu, restez en oraison aussi longtemps que durera votre ferveur. Sentez-vous qu'elle commence à languir à cause de la fatigue du corps? interrompez votre prière, et, content de votre petit gain spirituel, livrez- vous à d'autres bonnes œuvres qui conviennent à votre état et à votre condition, pour la reprendre ensuite à un moment favorable. En passant ainsi tour à tour de la prière aux bonnes œuvres et des bonnes œuvres à la prière , vous vous maintiendrez dans la ferveur, et votre cœur ne tardera pas à jouir de la paix et à se remplir de l'Esprit- Saint. Si la ferveur ne dure pas, ne faites que de courtes prières. Saint Augustin écrivait à Proba* : « On dit que les solitaires d'Egypte « priaient souvent, mais brièvement, et que leurs prières « ressemblaient à des flèches lancées vers le ciel. » Si au contraire votre ferveur persévère, priez longtemps. Sans doute Notre-Seigneur nous a recommandé de ne pas trop parler dam nos pnHéres. (Matth. vi, 7.) Mais, comme dit le même docteur, « autre chose est un long discours , autre « chose est une ferveur prolongée. » C'est que dans la prière il est inutile de parler beaucoup, ou de faire de l'éloquence. Il importe avant tout d'exciter la ferveur, qui plaît beaucoup à Dieu , et de la conserver le plus longtemps possible,

« Le plus souvent, ajoute saint Augustin, on prie (( mieux par des gémissements que par des paroles. Aussi a l'apôtre saint Paul écrivait -il aux Romain» : Nous ne « savons pas comment nous devons prier; mais l'Esprit- Saint « prie en nous, et nous fait prier avec des gémissements iné-

1 Lettre 130. Proba était la veuve de Probus, préfet du prétoire et consul , et Taïeule de Démétrias, à qui saint Jérôme écrivit une lettre célèbre sur la virginité.

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« narrables. (Rom. viii, 26.) «En un mot et pour conclure, il faut prier, après s'être bien préparé, aussi longtemps qu'on le fait avec ferveur.

Pour moi, considérant combien est grande la faiblesse humaine , je vous conseille de prier souvent et brièvement , comme faisaient les solitaires de rËgypte. Ayez donc soin d'interrompre de temps à autre vos occupations ou de quitter la compagnie pour vous retirer dans un lieu secret et adresser à Dieu une courte prière. Les eaux cachées, dit le Sage (Prov. ix, 7), sont plus douces que les autres. De même, ces prières, faites pour ainsi dire à la dérobée, font mieux tressaillir l'âme et plaisent davantage au Seigneur Jésus. Je vous recommande également de ne jamais vous imposer d'avance la récitation de quelque prière déterminée, parce qu'il pourrait vous arriver souvent qu'il vous en coûtât de la commencer, soit à cause de sa longueur même, soit à cause du manque de temps. Soyez plutôt disposée à réciter celles que le doux Jésus notre Rédempteur vous inspirera. Pour cela, il vous suflSra de l'adorer un instant à genoux, et de reprendre aussitôt votre travail. Je ne doute pas que, par ce moyen, vous goûterez bien des fois quelques-unes des joies des anges.

Si donc, pendant que vous êtes en oraison, vous sentez votre cœur touché, et si d'ailleurs vous êtes libre , restezy aussi longtemps que ce sentiment durera en vous , bien assurée que vous Jouissez de la présence du bon Jésus, qui est venu visiter son épouse chérie. Humiliez -vous alors devant sa Majesté, et dites-lui avec de douces larmes tout ce que l'Esprit-Saint vous suggérera. Plus Notre-Seigneur daigne vous visiter souvent, plus vous devez multiplier vos prières , et vous plaire à vous entretenir avec lui , en fuyant les plaisirs mondains et en recherchant la solitude autant

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que possible. Et puis, ne manquez pas de révélera votre père spirituel, non-seulement vos tentations, mais encore tous les secrets de votre vie; sinon vous seriez victime des illusions du démon qui se transforme souvent en ange de lumière. (Il, Cor. XI, 14.) Votre directeur, pour le dire en passant, doit être très-pieux et très-versé dans les voies spirituelles, parce que Texpérience est beaucoup plus compétente que la science pour panser de semblables blessures. En persévérant ainsi dans la prière, votre cœur ne tardera pas à goûter de telles délices que votre conversation sera non plus sur la terre, mais dans le ciel (Phil. m, 25), avec Jésus, votre Époux bien-aimé. Quand vous serez près de lui, veuillez le prier instamment et avec larmes pour mon âme pécheresse, et lui demander qu'il daigne lui pardonner ses fautes par les mérites de son sang et de vos prières, Tembraser de son parfait amour, et lui accorder la persévérance finale afin que j'arrive à la vie éternelle, où j'espère vous retrouver un jour^ Puisse Dieu nous accorder cette grâce par les mérites 4e la Passion de Jésus-Christ, notre Rédempteur! Ainsi soH- il.

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