‹ Œuvres spirituelles choisies de Jérôme Savonarole, des Frères PrêcheursChapitre 31 sur 71 · DES QUALITÉS DE LÀ PRIÈRE · texte numérisé non relu

DES QUALITÉS DE LÀ PRIÈRE

Parlons en terminant des qualités de la prière.

Il faut d'abord savoir qu'elle a trois fruits principaux. Ce sont : le mérite, l'impétration et la douceur spirituelle.

Elle est méritoire quand elle a pour principe la charité,

140 CEUVRIS SPIRITUELLES

qui seule rend nos actions dignes de la vie éternelle. Ce fruit est d'autant plus abondant que la charité qui ranime est plus parfaite. Voilà pourquoi la prière faite pour un ennemi, exigeant une plus grande charité, est d'un mérite éminent.

Elle est impétratoire lorsque, ayant la charité pour priacipe , elle a encore pour base une profonde humilité. Il faut s'estimer indigne de tous les bienfaits, de toutes les bonnes inspirations reçues de Dieu, le remercier sans cesse pour toutes choses, rapporter à nous seuls tous les péchés que nous avons commis et lui attribuer tout le bien que nous avons fait. Car nous pouvons confesser en vérité que de nous-mêmes nous ne faisons que le mal, tandis que le bien que nous semblonâ faire, c'est lui qui le fait par nous. De même donc que le marteau ne peut se glorifier devant l'ouvrier, en lui disant : « C'est moi qui ai fait ce clou, » parce que le clou n'est point son œuvre, mais bien celle de l'ouvrier auquel il a servi d'instrument; de même nous ne pouvons pas nous glorifier devant Dieu en disant : « J'ai fait un grand nombre de bonnes œuvres. » Ce n'est pas nous qui les avons faites , mais Dieu qui a daigné se servir de nous, comme d'un instrument. Aussi devons-nous lui en témoigner sans cesse notre reconnaissance >.

1 Dans rédition de Venise (1537), on trouve le passage suivant, ajouté sans doute pour prémunir le lecteur contre les erreurs de la réforme touchant la prédestination.., « Quant à nous, sup- « plions Dieu de nous faire toujours la même faveur, et estimons- « nous trop heureux de savoir qu'il ne la refuse jamais à qui- « conque l'implore avec un cœur humble et sincère. De nos jours, <i hélas 1 plusieurs osent soutenir que Dieu nous force à faire le « bien. « Si je suis prédestiné , ajoutent - ils , à quoi bon agir, « puisque toutes mes œuvres sont des péchés? » Et non contents « de nourrir en eux-mêmes ces rêveries diaboliques, ils font tous

Après s'être humiliée en présence de la divine Majesté, Tâme doit lui adresser sa demande touchant des choses qui ne sont pas contraires au salut, sous peine d'essuyer un refus, parce que Dieu est plein de bonté et désire par-dessus tout notre bonheur éternel. Il faut demander pour soimême; car encore que nous soyons obligés de prier pour le prochain , Dieu refuse souvent de nous exaucer, parce que celui-ci n'en est pas digne. La prière n'en conserve pas moins son mérite. Elle retournera vers moi, dit le Psalmiste (Ps. xxxiv, 13); comme s'il disait expressément : « Si elle est stérile pour autrui, elle sera du moins méri- « toire pour moi. »

En outre il faut prier avec persévérance. Dieu veut nous exaucer; mais, semblable au médecin qui attend le moment favorable pour donner un remède à son mdade, il attend l'heure à laquelle il prévoit que sa grâce nous sera plus salutaire. Tels qui lui demandent les douceurs apirituelles et le goût des choses divines ne sont pas exaucés aussitôt, qu'ils le voudraient. C'est que le doux médecin des âmes sait bien qu'ils ne manqueraient pas de s'enorgueillir, s'ils étaient exaucés sur-le-champ. Aussi attend-il souvent que leur volonté soit mieux affermie dans la vertu et l'humilité, afin qu'ils reçoivent cette consolation avec plus de fruit. Si donc vous priez avec humilité, si vous demandez pour vous-même des choses utiles au salut de votre âme, ayez soin de persévérer, et vous serez exaucée certainement. La prière, revêtue de ces trois conditions, obtient son but d'une manière infaillible, surtout

« leurs efforts pour les persuader aux autres. Mais laissons- les « dans leur arrogance et leur endurcissement, ou plutôt prions « Dieu qu'il leur fasse abjurer leus erreurs dans son infinie misé- « ricorde, et revenons à notre sujet. »

lorsqu'on demande à Dieu l'esprit de ferveur et de charité. C'est pourquoi elle doit être faite pareillement avec une foi vive, selon la recommandation de Tapôtre saint Jacques: Qu'il demande avec une entière confiance d'être exaucé. (Jacob, I, 6.)

La douceur spirituelle, avons-nous dit, est le troisièmie fruit de la prière. Pour l'obtenir il faut, de plus, que la prière soit attentive. Il est vrai que cette condition est déjà requise pour qu'elle soit méritoire et impétratoire. Toutetefois il suffit, pour recueillir ce double fruit, de conserver l'attention virtuelle, je veux dire celle qu'on a eue dès le commencement. Les distractions , qui surviennent à cause de notre fragilité, ne sauraient l'annuler; ear il n'est pas plus nécessaire de la renouveler à chaque instant, qu'il n'est nécessaire d'appliquer sans cesse la main à la pierre lancée vers un but, avec la force voulue de projection. Au contraire, le troisième fruit ne s'obtient que par l'attention actuelle^ c'est-à-dire par celle qui s'applique à tous les instants. Si donc on veut goûter en priant quelques consolations spirituelles, il faut avoir soin de se bien disposer et s'exciter beaucoup à la ferveur. C'est pour cela que les saints ont coutume de s'exciter préalablement par des actes de dévotion et d'humilité. Tantôt ils se prosternent à terre et tiennent les bras en croix ; tantôt ils se promènent dans des lieux solitaires pour se livrer à la contemplation, soit en gardant le silence, soit en proférant de douces paroles, soit en chantant des psaumes; chacun, en un mot, prend le moyen qu'il préfère et le plus propre à faire jaillir en lui la piété et la ferveur.

Remarquez bien du reste qu'il n'est pas nécessaire de prier de vive voix, à moins qu'on n'y soit obligé par un précepte ecclésiastique, ou par la profession religieuse, comme

DB JÉRÔME SâYONAROLE 143

tous ceux qui sont tenus à réciter Toffice divin. On emploie quelquefois la prière vocale pour exciter la dévotion dans l'âme. Aussi, lorsqu'on priant on sent son âme élevée vers Dieu, et que les paroles des psaumes ou de toute autre prière sont un obstacle à cette élévation, il faut en suspendre aussitôt la récitation, à moins qu'elle ne soit obligatoire, pour ne plus prier que de cœur. Dans le cas contraire, je conseille de la remettre, s'il est possible, à un autre instant. En effet, la prière vocale n'étant qu'un simple moyen , on ne doit pas s'en inquiéter, dès qu'on a atteint son but : tel, le voyageur arrivé au port n'a plus besoin du navire qui l'y a conduit. Visitée par Dieu même , datis cette élévation, l'âme doit abandonner tout autre exercice pour concentrer en lui son intelligence et sa volonté. Dieu est esprit (Joan. IV, 24), et il aime ceux qui le prient par l'esprit. Seule la prière vocale ne lui est point agréable, mais la prière mentale lui plaît toujours par ellemême. Quant à moij disait l'Apôtre, je ne me contenterai pas de le prier et de le louer avec la langue; mais je le prierai et je chanterai ses louanges par Vesprit et par le cosur, (II Cor, XIV, 15.) La plupart de ceux qui sont encore peu avancés dans les voies spirituelles se trompent étrangement à ce sujet. Ils s'imposent parfois de réciter un nombre déterminé de psaumes ou autres prières, et pour ne pas y manquer, ils mettent souvent obstacle à la visite que Dieu ferait à leur âme et à la consolation qu'il leur apporterait. Les imprudents! ils devraient plutôt renoncer à toutes ces prières qu'à ces douces joies, mille fois plus capables que les plus belles formules d'entretenir la charité dans le cœur et d'allumer la flamme des choses divines.

Voici le conseil que je donne aux âmes dévotes et habituées à l'oraison. Chaque fois que, se mettant à prier, elles

se sentent intérieurement élevées vers Dieu , elles doivent renoncer à toutes les prières qu'elles récitent par dévotion, pour se livrer entièrement à la contemplation et à Foraison mentale. Par là, elles seront plus agréables au Seigneur, et arriveront bientôt à une grande perfection. Car cette prière est la prière même des anges, et celle des âmes qui goûtent dès ici-bas, avec les chœurs célestes, les délices anticipées de la vie éternelle.

Autre remarque concernant les prières vocales obligatoires, par exemple, l'office divin. Il n'est pas bon de concentrer l'attention sur les paroles dans la crainte d'en omettre quelques-unes ; cette attention est celle des scrupuleux, qui n'éprouvent jamais en priant aucun sentiment de dévotion. Il n'est pas bon non plus de s'appliquer à pénétrer le sens de chaque verset ou de chaque mot; une telle application met obstacle au goût intérieur. Sans doute, elle peut procurer quelque joie, mais elle ne saurait produire ce sentiment exquis, fruit délicieux de l'union de l'âme avec Dieu. Si donc vous voulez savoiu*er ce sentiment dans la prière vocale, fixez en Dieu votre attention, contemplez-le comme réellement présent devant vous, et offrez-lui avec un ardent amour toutes les paroles qui sortent de vos lèvres, soit que vous les compreniez, soit que vous ne les compreniez point. Par ce moyen, l'âme s'élève tellement, que parfois, comme ravie hors d'elle-même, elle oublie toutes les choses de la terre et ne sait plus où elle se trouve, et que souvent ne pouvahtjplus contenir son élan, ne sachant plus ce qu'elle fait, elle pousse des cris et donne un libre cours au transport qui l'anime. Mon cœur et ma chair, disait le prophète, ont tressailli ensemble dans k Dieu vivant (Ps. Lxxxiii, 3), c'est-à-dire: « Mon esprit et mon cœur ont éprouvé une vive allégresse à la pensée de Dieu, et l'impé-

DE JÉRÔME SAVONÀROLE 145

tuosité de mon amour a été si grande que cette allégresse a rejailli sur mon corps, et que mes sens, ravis comme mon âme, s'enivrent des mêmes délices ineffables. )> C'est là un avant-goût de la béatitude du ciel. Car après la résurrection la gloire de Tâme, rejaillissant sur le corps, fera tressaillir Thomme tout entier dans le Dieu vivant. Ainsi, lorsque vous ne vous sentez pas bien disposée à la contemplation, récitez des prières vocales afin de vous exciter à la ferveur, et efforcez-vous de fixer votre cœur en Dieu. Par là vous vous élèverez peu à peu vers lui, et vous recevrez bientôt quelques consolations intérieures.

Apprenez, enfin, comment on élève son cœur vers Dieu.

\^ Vous devez le purifier entièrement des affections terrestres ; je dis entièrement , car toute attache aux créatures, même celle qui ne va pas jusqu'à les préférer au Créateur, empêche Tâme, pour légère qu'elle soit, de concentrer toutes ses forces sur les choses divines. Regardez donc les biens de ce monde comme de la boue, et n'estimez les créatures, grandes ou petites, dignes d'être aimées, qu'autant que le réclament votre propre salut et la gloire de Dieu.

2<> Vous devez accomplir avec zèle toutes les œuvres que ?ous savez plaire davantage à votre éternel Rédempteur. Les bonnes œuvres, inspirées par l'amour de Dieu, ont le privilège d'élever l'esprit et d'enflammer le cœur ; car elles pénètrent l'âme tout entière, quand on les accomplit, en vertu même de l'intention qui les anime. De plus, et en particulier les œuvres de miséricorde, elles nous permettent de nous jprésenter avec confiance devant le trône de la souveraine Majesté.

3° Vous devez faire tous vos efforts pour vous livrer à

146 ŒUVRES SPIRITDBLLES

la contemplation , spécialement à celle des mystères de la vie et de la passion de Jésus-Christ, en ayant soin de vous les représenter comme s'accomplissant sous vos yeux, afin d'admirer de plus en plus la douceur infinie de notre Sauveur. Élevez souvent vos regards vers le ciel pour considérer son immensité , et abaissez-les ensuite sur la terre pour voir Tinfinie variété de ses germes et de ses fruits. Songez aussi que les anges sont incomparablement plus beaux et plus nombreux que les créatures matérielles. Ces considérations vous feront niieux comprendre la grandeur et la bonté infinies de Dieu, en vous rappelant que la plus petite feuille d'un arbre ne remue que par sa volonté et sa puissance.

Pareillement , pensez souvent que nous sommes des pèlerins sur cette terre, et que nous devons passer à travers ce monde pour entrer dans d'autres régions. Cette méditation ne doit pas être faite à la légère. Nous devons y appliquer toute notre âme et vivre avec les sentiments d'un voyageur qui va bientôt partir pour retourner dans sa patrie. Êtes -vous accablée par la tentation ou la souffrance? si vous n'avez pas d'autres remèdes, pensez aux terreurs de la mort et aux supplices de Fenfer. Songez combien il est cruel d'être séparé d'un maître et d'un époux tel que Jésus , notre créateur et notre rédempteur, et d'avoir perdu l'espérance de recouvrer un jour son amitié. Bref, contemplez les sujets les plus capables d'exciter votre dévotion, selon l'inspiration du moment.

Je vous recommande en particulier la pratique suivante. Entretenez sans cesse, autant que possible, dans votre esprit quelque bonne pensée. Soit que vous mangiez, soit que vous travailliez, soit que vous marchiez, toujours et partout, méditez secrètement sur les dons de Jésus, en

DE JÉRÔME SâVONâROLE 147

sorte que son incarnation et sa passion ne sortent jamais de votre mémoire et de votre cœur. Cette contemplation continuelle entretiendra votre ferveur beaucoup mieux que la récitation prolongée de prières vocales faites à genoux. Plus vous vous la rendrez familière, plus elle deviendra suave; vous y puiserez des sentiments inaccoutumés; vous y apprendrez bien des secrets divins , inaccessibles au goût et à rintelligence de la sagesse humaine ; votre cœur s'embrasera bientôt des plus vives flammes de la charité, et vous désirerez ardemment de sortir de ce monde pour être avec le Christ dans la patrie céleste.

Puisse -je vous y trouver un jour, afin de m'entretenir avec vous, en toute sécurité, du bon Jésus, qui, avec le Père et TEsprit-Saint, est le Dieu vivant, la lumière éternelle et la gloire des bienheureux! A lui honneur, louange et commandement, dans les siècles de» siècles. Ainsi soit- 111

Page 1