INTRODUCTION — PLAN ET DIVISION DU TRAITÉ
Goûtez le Seigneur dans la sainteté, et cherchez-le dans la simplicité du cœur, car ceux qui ne le tentent point le trouvent bientôt, et il se révèle à ceux qui croient en lui. (Sap. i, 1-2.)
Connaître Dieu , et avoir des sentiments dignes de lui , tel est le principe de notre salut. Or, de même que la langue d'un fiévreux ne peut apprécier la qualité du vin , de même le sens spirituel du pécheur ne peut juger de Dieu avec équité. C'est pourquoi la Sagesse incréée commence son discours par cette exhortation : Goûtez le Seigneur dans la sainteté. Gela ne suffit point; il faut encore la chercher avec un amour simple et sincère. Elle ajoute donc fort à propos : Et cherchez -le dans la simplicité du cœur. Mais l'amour ne saurait rester entièrement caché au fond du cœur. 11 cherche de toutes manières à se faire jour dans les actes extérieurs , et ne s'apaise qu'après y avoir réussi, semblable à ce fluide qui, enfermé dans un nuage , s'efforce d'en sortir et le sillonne de toutes parts en grondant, jusqu'à ce qu'enfin, trouvant une issue, il s'en échappe avec fracas. Ainsi, quiconque prétend trou^ver Dieu sans les œuvres , ne fait que le tenter et se nourrit d'un vain espoir, parce qu'il est dit encore : Il est trouvé par ceux qui ne le tentmt point. Trouver Dieu , c'est le voir face à face, comme ill'a promis à ceux qui l'aiment. Ne cessons donc point de tendre vers^ lui avec une entière confiance dans ses promesses. Nous le verrons pleinement un jour tel qu'il est ; nous en avons le gage dans ces autres paroles : Il se révèle à ceux qui croient en lui.
Nous avons cité en commençant cet oracle de la divine
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Sagesse pour exposer le sujet et Tordre de cet ouvrage. Etudions maintenant chacune de ses parties, afin de fieiire mieux connaître notre dessein.
Goûtez le Seigneur dans lascdnUté. Dans Tordre des êtres, nous appelons propriétés naturelles communiquées par Dieu à une espèce celles qui conviennent également à tous les individus de cette espèce : ainsi nous disons que la douceur est une propriété naturelle de la brebis , parce que toutes les brebis en sont douées. Dans Tordre des idées, nous appelons notions innées et naturelles celles qui, à peine énoncées, sont admises comme vraies, certaines et évidentes partons les hommes, en vertu de la lumière de la raison. Les philosq>he8 les appellent concepts communs de Tesprit, axiomes , ou premiers principes des sciences. Or il est manifeste que partout et toujours les hommes ont admis comme indubitable cette vérité : la rectitude de la volonté rend T homme vertueux; c'est elle qui constitue la moralité de ses actes, et sans elle personne n'est réputé vertueux d'une manière absolue. Cela est si vrai, que celui qui acccomplirait toutes les bonnes œuvres avec une intention perverse ou sans une intention droite, ne mériterait pas d'être appelé homme de bien , et qu'au contraire, celui qui ferait le mal par ignorance, avec une intention drdte, ne serait point réputé un homme per« vers; conmie si la nature elle-même avait enseigné à chaque homme que la volonté rend l'homme vertueux ou méchant, selon qu'elle est bonne pu mauvaise. Ajoutons que tout ce qui est gravé naturellement dans notre esprit ne saurait être faux, parce que tout ce qui est naturel vient de Dieu , et que Dieu est infaillible , parce qu'il est la première vérité. Il est donc vrai que l'homme de bien est celui qui a une volonté droite.
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La rectitude de la volonté se manifeste par un amour bien ordonné. Car on convient généralement que la volonté est droite, lorsqu'on aime Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme soi-même. Chaque homme peut remplir naturellement ce devoir que la nature a gravé dans son cœur. Si donc, d'après renseignement catholique, on aime Dieu et le prochain de cette manière, en vertu des dons surnaturels de la grâce et de la charité , il est certain que c'est là , à proprement parler, ce qui constitue la rectitude de la volonté. Ainsi , dans le sens propre, absolu, on appelle vertueux l'homme qui, ayant une volonté droite , vivifiée par la grâce et par la charité , connaît Dieu autant qu'il est possible ici -bas, moins par un effort de l'esprit que par un sentiment du cœur. Dieu, en effet, est mieux connu lorsqu'on le sent et qu'on le goûte pour ainsi dire par le cœur, que lorsqu'on le conçoit seulement par l'intelligence ; et c'est à bon droit que la Sagesse incréée nous a dit : Gaûiez le Seigneur dans la sainteté.
Mais comme la sainteté et la simplicité sont inséparables, et que l'une ne peut subsister sans l'autre, elle ajoute aussitôt : Et cherchez -le dam la simplicité du cœur.
Être homme, et être capable de recevoir l'enseignement, sont deux idées inséparables; l'une est la conséquence de l'autre. Il en est de même de ces deux idées : être bon ou saint et être simple, de telle sorte que nul ne saurait êtr^ réputé saint, s'il n'est simple de cœur. C'est là un jugement inspiré en quelque sorte à tous les hommes par la nature. Or la simplicité du cœur s'aflSrme par les choses extérieures, si bien qu'on ne regarde.jamais comme un saint celui qui n'est point simple dans sa vie. Il est facile de le démontrer par l'expérience de chaque jour.
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Prenez tel homme que vous voudrez , chrétien ou infidèle, savant ou ignorant, poli ou grossier, et conduisez-le vers celui dont vous lui aurez vanté la sainteté. S*il voit que ses habits sont luxueux , que sa table est somptueuse, sa maison magnifique, sa chambre bien ornée, son lan- ^ gage recherché , en un mot, que ses paroles et ses actions manquent de simplicité, il en sera offusqué aussitôt, et se dira intérieurement : cet homme -là n'est pas un saint comme on le dit. Tant le rapport entre ces deux idées , être saint et être simple, être simple de cœur et être simple dans sa vie , est un rapport naturel et nécessaire ! L'étemelle Sagesse Ta très -bien établi par les paroles citées plus haut.
On pourrait objecter que la simplicité intérieure suffit devant Dieu, qui juge ie cœur et non les œuvres. Elle répond en ajoutant : Il est trouvé par ceux qui ne k tentent point.
Notre -Seigneur semble avoir dit pour la même raison : Il est difficile à un riche d^entrer dans le royaume des cieux (Hatth. XIX, 23), parce qu'il est difficile de posséder les richesses et de ne point les aimer. Aussi entendez le Sage disant du riche : Heureux celui quia été trouvé sans tache , qui n'a point soupiré après la fortune et n'a point mis sa cm-fiance dam ses trésors. Nommez-le , et nous le comblerons de louanges, car il a fait des prodiges dans sa vie. ( Ecoles. XXXI, 8, 9.) L'expérience suffit d'ailleurs largement pour nous prouver combien il est difficile de posséder la richesse sans s'y attacher et sans tomber par elle dans les liens du péché. C'est ce que nous voyons tous les jours; parmi les riches, il y en a très-peu qui pratiquent vraiment tous les devoirs de la vie chrétienne. Cependant, comme les paroles de Notre-Seigneur doivent
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être pesées avec une grande attention , nous ne prétendons pas qu'il soit impossible de joindre la simplicité extérieure à la simplicité du cœur, dans la possession des richesses. L'exemple d'Abraham , d'Isaac , de Jacob «t de tous les saints patriarches prouve évidemqient le contraire. Bien plus, l'Ancien et le Nouveau Testament nous apprennent que jamais il ne s'est rencontré un saint qui, si riche fût-il, n'ait pratiqué cette double vertu. Puis donc que Notre-Seigneur n'a pas dit : Il est difficile au ridic, avare, orgueilleux ou libertin de se sauver, mais bien : Il est difficile au riche d'entrer dans le royaume des deux, il est évident qu'il a voulu parler du riche en général, comme pour nous faire comprendre qu'il est difficile, même au riche qui vit chrétiennement, d'accomplir son salut. L'écrivain sacré justifie cette interprétation en disant du riche qui a été trouvé sans tache : Il a fait des prodiges dans sa vie. Et, en efl'et, on peut entendre du mauvais riche ces autres paroles de Jésus-Christ : Il est plus facile à un câble de passer par le trou d'une aiguille, gu'àunriched*entrerdansleroyaumedescieux{Vle^Xh. xix, 24) ; c'est-à-dire : il lui est impossible de se sauver s'il, ne se convertit point.
Si le salut est difficile pour le riche qui pratique les vertus chrétiennes, que dirons-nous de celui qui n'observe point la simplicité extérieure? Pour moi, j'affirme qu'il met du feu dans son sein; or, celui qui met du feu dans son sein , et qui ensuite prie Dieu de préserver ses vêtements, fait-il autre chose que de tenter le Seigneur ? Voilà pourquoi l'étemelle Sagesse , après avoir dit : Et cherchez-le dam la simplicité du cœur, a eu soin d'ajouter : Car il est trouvé par ceux qui ne le tentent point, comme si elle eût voulu nous dire ouvertement : Cher-
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chez Dieu dans la simplicité du coeur, mais n'allez pas croire que vous pourrez le trouver sans pratiquer la simplicité extérieure. Il est trouvé par ceux qui ne le tentent pomt, mais il ne saurait l'être par ceux qui violent ce précepte de la loi : Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu. Or, on tente Dieu quand on refuse de vivre simplement et qu'on prétend avoir et conserver la simplicité du cœur, qui est un de ses plus grands dons. C'est ressembler, nous l'avons dit, à celui qui, après avoir mis du feu dans son sein, lui demande que ses vêtements soient préservés. Nous trouvons Dieu, qui est présent en nous, quand il nous manifeste sa douce présence par quelque effet de sa grâce. Ceux qui le tentent ne jouissent jamais de cette faveur; aussi avons*nous pu dire avec vérité : Dieu est trouvé par ceux qui ne le tentent point, et non par ceux qui le tentent.
Dieu se révêle à ceux qui ont confiance en lui. La Sagesse ajoute ces paroles pour répondre à ceux qui objecteraient qu'on est insensé en ne se procurant pas les choses nécessaires, et même qu'on est sage en se procurant plus que le nécessaire, afin de faire face à toutes les éventualités.
Si Dieu étend sa providence sur les plus humbles créa-* tures, il est certain qu'il doit l'étendre plus spécialement sur les hommes, parce qu'on veille toujours sur les objets précieux, avec plus de soin que sur les autres. S'inquiéter du lendemain c'est donc se rendre coupable de cette dé«fiance que Notre-Seigneur a condamnée lorsqu'il a dit : Ne vous demandez pas avec anxiété : Que mangerom-^ous ? Que boirons-nous? Comment nous vétirons^nous? Voyez les oiseaux du ciel, ajoutait-il , en invoquant les manifestations de la Providence dans la nature, ils ne sèment poimf, ils ne moissonnent point, ils n'entassent point de récoltes dans les greniers, et cependant votre Fére céleste a soin de les nour-
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rtr. (Matth. vi, 2S, 26. ) Par là n'a-t-il pas dit clairement: Il est certain que Dieu a un soin particulier des hommes, et surtout de ses élus , dont il est écrit que toutes choses concourent à leur félicité. ( Rom. viii, 28. ) Et puisque rien ne manque en aucun temps aux plus humbles créatures , à plus forte raison rien ne manquera jamais aux hommes, et moins encore aux fidèles. Il est «donc bien évident qu'ils pèchent contre la foi , ceux qui s'inquiètent trop du lendemain , car c'est à eux expressément qu6 notre Sauveur adresse ces autres paroles : SiDieu revêt de la sorte V herbe des champs gui fleurit aujourd'hui et demain est jetée au feu, que ne fera-^-il pas pour vous, hommes de peu de foi ? (Ibid., 30.) Ainsi, nous devons croire que si nous vivons dans la simplicité en nous contentant des choses présentes et nécessaires, selon notre condition, Dieu ne nous abandonnera point dans celles qu'il ne nous aura pas été possible de prévoir. Délivrés de mille soucis, nous pourrons alors vaquer plus librement à la prière et à la contemplation , et Dieu daignera se manifester de diverses manières à notre cœur pour nous révéler ses célestes secrets. Voilà pourquoi la Sagesse a dk justement : Il se révèle à ceux qui ont confiance en lui, ou, en d'autres termes : Vivez simplement sans vous inquiéter du lendemain , et ayez pleine confiance en Celui qui prend un soin tout particulier de vous, et vous parle avec un amour de père en vous disant : Cherchez d'abord k royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. ( Matth. vi , 33. ) Vous serez affranchis des soucis de ce monde, et le Seigneur vous montrera sa face dans les clartés étemelles, parce qu'il se révèle à ceux qui ont foi en lui.
D'après ces paroles de la Sagesse, on peut voir quel «era le plan de cet ouvrage. Et d'abord notre dessein
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étant de traiter de la simplicité de la vie chrétienne , je parlerai premièrement de la vie chrétienne en elle-même, de son essence et de sa nature. Considérant ensuite que la sainteté de la vie chrétienne produit la simplicité du cœur, et qu'on ne peut avoir ou conserver celle-ci sans la simplicité extérieure, laquelle exclut toute superfluité, je traiterai successivement de la simplicité intérieure , de la simplicité extérieure , et du renoncement au superflu. Enfin, comme Tâme, délivrée par ce moyen des soucis terrestres , commence à s'élever vers la contemplation des choses divines, je traiterai, en dernier lieu, des grâces et du bonheur qui accompagnent la pratique de ces vertus , tant dans cette vie que dans Fautre.
Cet ordre est logique : car, dans la production des êtres, la nature, dont les œuvres ont pour principe une raison infaillible, communique d'abord la forme qui constitue leur essence, puis les propriétés spécifiques, puis encore les propriétés génériques , après quoi , voulant les perfectionner, elle bannit les superfluités, et s'efforce de les unir à leur dernière fin. C'est ainsi que, dans la production de l'homme. Dieu et la nature constituent avant tout son essence par la communication faite au corps d'une âme intelligente et libre; viennent ensuite les propriétés spécifiques, comme celle de pouvoir être enseigné, et les propriétés génériques ou communes , telles que la quantité , la couleur, la figure , etc.; puis l'enfant grandit, et, par une vertu native , chasse les superfluités qui font obstacle à son perfectionnement; enfin, sous l'empire d'un instinct naturel, il s'efforce d'arriver au bonheur. J'agirai de même pour la création du chrétien. Je ferai entrer premièrement sa forme , qui est la grâce surnaturelle ; deuxièmement, la simplicité du cœur, qui l'accompagne comme
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une propriété spécifique; troisièmement, la simplidté extérieure, qui découle comme une propriété commune; ensuite j*en bannirai le superflu, et finalement je le conduirai vers la félicité.