‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 2)Chapitre 10 sur 116 · Dans l'incertitude des succès heureux ou malheureux · texte numérisé non relu

Dans l'incertitude des succès heureux ou malheureux

PREMIER POINT

Résignation dans l'inégalité des talens.

Se voir mal partagé , ou moins avantageusement que plusieurs autres. Esprit médiocre , capacité bornée , par sa faute ou autrement , peu d'un certain extérieur frappant ou gagnant , c'est une des choses qui déplaît le plus , d'ordinaire : elle occasione toujours des dégoûts , des chagrins , des ennuis , souvent de grandes tentations sur l'état même qu'on a embrassé , et quelquefois , malgré les promesses qu'on a faites à Jésus-Christ , un éloignement scandaleux de toutes les fonctions apostoliques , que nous abandonnons pour nous livrer à l'oisiveté et au repos ; toujours coupables et inexcusables , puisque le principe de ce désordre est un défaut d'humilité et de vertu.

Que se dire à soi-même, pour répondre à ces pensées de découragement ? C'est Dieu , c'est Jésus- Christ qui est maître des talens , et qui les distribue à qui et comme il lui plaît ; il a de grandes raisons de le faire ; mais il le fait , c'est la grande raison de se résigner.

Ainsi saint Paul consolait ceux des fidèles de Corinthe et d'Ephèse , qui eussent voulu être apôtres et prédicateurs : La grâce a été donnée à chacun de nous selon la mesure du don de Jésus-Ch rist (1). . . A l'un , le doïi de sagesse ; à l'autre, le don de scien* ce ; aux uns , le don de foi : aux autres , le don des

guérisons Un autre a reçu le discernement des

esprits ; un autre, le don des langues... Cependant c'est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses , etc. (2) Et que serait-ce qu'un corps où il n'y aurait que des yeux , des oreilles, ou des mains ?

Hélas ! que savons - nous si plus d'esprit ou de science, et par là plus d'honneurs et de distinctions, n'eût pas été notre perte ? Ceux qui en ont le plus , en font-ils toujours un assez bon usage pour mériter d'être enviés ? Mais , venons à nos modèles, Jésus-Christ , les apôtres , et les saints.

Jésus-Christ avait tous les talens imaginables , et il ne pouvait pas ne les point avoir : mais quel soin prit-il de les tenir cachés dans les termes simples où son Père avait voulu qu'ils parussent !

Les apôtres , depuis qu'ils eurent été éclairés du Saint-Esprit , furent-ils jaloux les uns des autres ?

(i)Eph. k, 7-

(2) Unicuique autem nostru/n data est gratta secundàm mensuram donaiionis Christi.... Epli. 4, 7 ■••• Alil quidem.... datur sermo snpientiœ , alii autem sermo scientire , etc. I. Cor. 12, 8.

Car auparavant ils étaient hommes comme nous ; mais il ne tient qu'à nous de devenir leurs imitateurs, Pierre parut - il chagrin de voir Paul briller , dans un sens , beaucoup plus que lui , soit qu'il écrivit ou qu'il prêchât ; et saint Joseph, surnommé Barsabas , se fàcha-t-il de voir Matthias préféré et uni au collège des apôtres , comme on lit qu'il arriva depuis à Tertullien et à tant d'autres à qui l'on aime mieux ressembler ?

Quel fut encore l'esprit des premiers fondateurs d'ordres et des instituteurs de tant de saintes communautés , et de leurs premiers compagnons ? Ils songeaient à se rendre des hommes accomplis dans leur état ; ils gardaient à la lettre leurs réglemens. Ils n'étaient occupés que du soin de s'y perfectionner , d'y travailler de tout leur pouvoir, et d'y glorifier Dieu.

Concluons donc , avec 1 Apôtre (1) : soyons jaloux , non point de ces grâces purement gratuites , qui ne sont données que pour lagloire du ministère, mais de ces autres grâces qui opèrent la sainteté et qui la signifient. Qui n'a qu'un talent , ne rendra pas compte de deux ; mais on rendra un compte rigoureux de cinq , si on les a reçus , et d'un seul , n'en eût-on reçu qu'un.

Mais je ne suis capable ni de prêcher, ni d'enseigner les hautes sciences ? Qu'importe , pourvu que vous fassiez bien ce que vous ferez? un catéchisme , une instruction , le soin des enfans ou du temporel, dans les communautés où vous en serez chargé; une mission, quelques prédications à la campagne ? £n un mot , représenter un prince , agir de sa part

(î) /Emulamini charismata meliora. I. Cor. 12, 3c.

142 RETRAITE t>E TREMTE JOURS.

dans une ambassade brillante , ou dans une négociation secrète et obscure , c'est tout un à ses yeux, pourvu qu'on s'y comporte avec le plus grand soin, et qu'on n'épargne rien pour y réussir.

Attendons le jour du jugement , où Dieu nous découvrira ses desseins ; ou plutôt il les a déjà découverts— A chacun, des talens selon l'emploi auquel on le destine , selon le degré de vertu dont il a besoin dans son emploi , selon sa capacité (1).

SECOND POINT

Résignation dans la diversité des emplois et des demeures.

Où irai-je ? que ferai-je ï à quoi me destinerai-je ? autre source de tentation et de trouble, surtout dans le temps d'une retraite , ou dans le séjour d'un séminaire , dans le recueillement de la solitude ; d'où l'on considère quels sont les chemins qu'on peut prendre pour la suite , et les difîérens termes où l'on peut aboutir.

Avec de la foi , nous devons croire qu'en obéissant, nous irons toujours ou Dieu voudra , et que toujours nous serons contens ; mais il faut s'abandonner , et ne pas mettre la main au gouvernail.

Jésus-Christ fut occupé du travail des mains , ou à la prédication , selon que son Père le voulut ; il prêcha où son Père voulut, toujours dans la Judée, et non pas ailleurs. Une si petite province suffisaitelle au zèle du Fils de Dieu ? Dans les endroits où l'on voulut l'arrêter , il répondit: // faut que je

(i) Unicuique secundum proprûm virtuteva. .Matth. 2 5, i5.

prêche l'Evangile dans les autres villes, parce que j'ai été envoyé pour cela (1).

Les apôtres se transportèrent où le Saint - Esprit et où l'Eglise les avaient destinés ; mais dans l'étendue même de leurs missions , Philippe attend, pour partir , qu'un ange lui dise : Allez vers le midi , sur le chemin de Jérusalem, à Gaze. A t-il converti l'eunuque d'Ethiopie ? C'est l'Esprit du Seigneur qui le transporte à Azot. Saint Paul ne se croit pas libre d'aller à Jérusalem, ou de n'y aller pas, quand l'Esprit de Dieu ne l'y envoie pas : la vision menaçante de ce qui doit lui arriver là , ne le retarde point (2); en écrivant aux Corinthiens (3) , j'irai vers vous ; mais il faut que Dieu le permette. L'histoire ecclésiastique , les histoires même ies plus récentes , les relations étrangères , et tout ce que nous avons vu quelquefois de nos propres yeux , tout est plein de ces exemples d'une sainte indifférence. Combien de saints prêtres, de saints religieux , destinés d'abord à un endroit par les pasteurs de l'Eglise , ou par les supérieurs de leurs communautés , et marqués ensuite pour un autre lieu ! L'un devait aller aux Indes , il reste en Europe ; un autre devait passer en Allemagne, on l'arrête en France. Une mission est arrangée pour une grande ville ; des ecclésiastiques zélés se préparent ; un besoin plus pressant les appelle à la campagne. Avoir paru dans les grands emplois , dans les occupations éclatantes , dans les

(i) Et aliis civitatihus oportet me euangelizare regnum Dei ; cjuia ideb missus sum. Luc. 4., 43.

(2) Ecce alligatus ego Spiritu , vaclo in Jérusalem , quœ in ea ventura sint miki , ignorons ; nisi cjuocl Spiritus mihi protestatur, dicens , (juoniam vincula et tribulationes Jerosoljmis «9 mansnt. Act. 20, 22.— (3) Si Deus permùsrit. I. Cor. iG, 7,

chaires les plus estimées , s'y être fait une grande réputation , et ensuite , pour répondre au zèle d'un supérieur et au besoin du public , prendre un emploi obscur, humiliant, dans une paroisse, dans un séminaire , dans une communauté : voilà l'épreuve du zélé et de cette résignation propres des hommes vraiment dévoués à la gloire de Dieu , au salut du prochain , et à leur propre sanctification.

TROISIÈME POINT

Résiqnation dans les succès heureux ou malheureux.

On ne peut , dans un sens , en avoir guère moins que Jésus-Christ. Avec tant de miracles, tant d'instructions en public et en particulier , qui l'écouta P qui le suivit P Des gens du peuple , et de ce peuple qui oublia bientôt ses instructions. Se lassa-t-il jamais de recommencer , comme s'il eût fait tous les plus grands fruits ? Un tel maître , en trois ans de prédication , n'avoir fait que très-peu de disciples , cela se concoit-il ?

Qui le consolait ? Je n'ai rien rejeté de ce que mon Père m'a donné, ni rebuté ceux qui sont venus a moi (1).

Les apôtres eurent tous du succès ; mais il ne fut pas égal ; il s'en fautbien. Outre ce que nous avons rapporté de saint Jacques , qui ne convertit dans toute l'Espagne que sept personnes, à ce qu'on dit, et à qui ce fut une partie du calice que Jésus-Christ lui avait promis (2) , il est certain que saint Pierre ,

(i) Omne quod dot mihi Pater, ad me véniel , et eum qui v* nit ad me , nnn ejiciam foras. Joan. 6, 3;. (2) Ctdicem qtiidem metan bibetù. Matth. 20, 2 3.

saint Paul , et saint Jean , furent seuls fondateurs de l'Eglise dans tous les pays civilisés. Xavier eut assez de succès pour être plus que satisfait ; sa résignation fut de les laisser imparfaits , à l'âge de quarante-sept ans seulement , et de mourir content aux portes de la Chine.

Pour entrer dans des dispositions si saintes et si religieuses , méditons ces paroles de saint Bernard au pape Eugène : Fous n'êtes point obligé de guérir , mais de ne rien épargner pour la guêrison. J'ai 'plus travaillé qu'eux tous, dit saint Paul; il ne dit pas : J'ai fait plus de fruit. Ainsi , faites ce qui est de votre devoir; Dieu fera ce qu'il doit faire } sans qu'il soit nécessaire que vous soyez si inquie t. Plantez, arrosez, donnez tous vos soins, faites tous vos efforts; vous aurez par là rempli tous vos devoirs (1).

Le succès est réservé à plusieurs , après la mort ce fut après son ascension que Jésus - Christ , du haut du Ciel , vit s'établir son Eglise ; et peut - on douter que les apôtres n'aient mérité aux premiers missionnaires , et ceux-ci à leurs successeurs , leur entrée dans des pays où ces premiers prédicateurs n'avaient point pénétré , et dont le mérite et la résignation fut de mourir au milieu de leurs succès , laissant à d'autres l'avantage d'achever ou de continuer l'ouvrage commencé ?

(i) Cuvam exigera , non curationem : plus omnibus laboraui, ait Paiilus , etc.

Retrait* tp'mt. If.

Sur V institution de l'Eucharistie, par rapport aux hommes apostoliques.

L'Eucharistie était infiniment utile , ou même nécessaire à tous les chrétiens , et c'est pour tous que Jésus -Christ Ta instituée ; mais comme elle était plus nécessaire encore aux apôtres et à leurs successeurs qu'au reste des fidèles , on peut dire aussi qu'il les a eus principalement en vue en l'instituant. Aussi, les apôtres furent-ils les seuls en présence de qui il l'institua, et les seuls à qui il fut dit , en parlant à leurs personnes : Buvez et mangez tous ; ceci est mon corps , ceci est mon sang, comme s'ils eussent dû être les seuls à y participer.

Leur ministère demande , avons-nous dit souvent :

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