CHAPITRE SECOND
Des actes qui naissent de ces principes.
Quels sont les actes qui naissent de ces principes?
Il y en a quatre, savoir : les affections du cœur ; les distractions de l'esprit pendant les exercices spirituels ; les mots qui , dans le combat de la nature et de la grâce, nous déterminent au bien ou au mal; enfin, les doutes.
ARTICLE PREMIER
Des affections du cœur.
Qu'est-ce que l'affection du cœur?
C'est un mouvement de l'ame vers le bien ou le mal.
Quelles sont les différentes affections du cœur ?
A l'égard de la volonté qui les forme , il y en a de deux sortes : les unes, volontaires et qu'on reçoit avec délibération ; les autres, involontaires et indélibérées, qu'on appelle premiers mouvemens, ou sentimens qui sont en nous, sans nous, parce qu'ils préviennent l'usage de la raison, et qu'ils croissent d'eux-mêmes sans qu'on les procure, qvl qu'on les cherche, ou qu'on s'y plaise.
A l'égard du principe d'où naissent les affections, il y en a de deux sortes : les unes , naturelles , qui viennent de l'inclination et du fond du tempérament; les autres, fortuites, qui viennent de la rencontre de l'objet Par exemple, l'un se porte à tel
divertissement par inclination, l'autre, par occasion ; l'un se met en colère par mauvaise humeur ; l'autre, quoique d'un naturel doux, s'y met encore plus souvent , parce qu'il en a de plus grandes occasions. On peut distinguer ces deux sortes d'affections par l'effet qu'elles laissent en l'ame. Dans les naturelles , le Gœur s'attache à l'objet , le quitte à regret, y pense toujours quand il est en liberté. Ce qui n'arrive pas dans les occasions fortuites.
A l'égard de l'objet où l'affection se porte, il y en a de quatre sortes , qui servent plus à connaître la disposition du cœur , savoir : deux vers le bien : le désir et la joie ; deux vers le mal : la crainte et la tristesse.
Gomment peut-on connaître ses affections ?
On les connaît par la disposition où l'on se trouve ; car le cœur est nécessairement , ou dans le calme etlapaix, prêt également à faire tout ce que Dieu veut, ou dans l'agitation et le trouble. Cette agitation est nécessairement, ou de dissipation, ou d'empressement, ou d'inquiétude, ou de langueur et de pesanteur à l'action. La dissipation vient toujours de quelque joie ; l'empressement de quelque désir; l'inquiétude, de quelque crainte ; et la pesanteur « de quelque peine ou de corps ou d'esprit. Il faut donc se dire à soi-même, dans la dissipation : J'ai de la joie, et de quoi ? Dans l'empressement et l'activité : J'ai quelque désir , et que puis -je désirer ? Dans l'inquiétude et le trouble : Je crains quelque chose, et qu'est-ce que ce peut être? Dans la langueur et l'abattement : J'ai quelque peine , est-ce du corps ou de l'esprit?
Quelles sont les occasions où Ton reconnaît plus aisément les affections du cœur ?
On les reconnaît principalement au jeu , à la conversation , à la table , et en voyage. Par exemple, on voit au jeu l'homme indifférent, l'agréable, l'ambitieux, l'intéressé, et ainsi des autres.
Comment est- ce que les premiers mouvemens servent à connaître les dispositions du cœur?
Ils y servent, parce qu'ils ne s'élèvent en nous que par la conformité de l'objet avec la volonté, et par l'inclination de la volonté vers l'objet ; par là donc on voit son inclination et l'objet de son inclination.
Par où reconnaît-on ce qu'on aime le mieux , et quelle est la principale affection de son eœur?
On le reconnaît à trois choses : au réveil , dans l'entretien , et par ce qui se passe dans le cours de la journée. Au réveil, car on pense d'abord à ce qu'on aime le mieux; c'est pourquoi ce premier moment de la journée doit être bien examiné. Dans l'entretien, car la chose dont on parle le plus souvent et le plus volontiers , est toujours celle qu'on aime le mieux ; par là on découvre ses passions sans y penser ; l'avare , en ne parlant que de richesse et de gain ; l'homme vain, que des objets de sa vanité , c'est-à-dire, des choses où il veut être estimé. Enfin , par ce qui se passe dans le cours de la journée, c'est-à-dire, par celles qui reviennent le plus souvent à l'esprit ; car le Seigneur a dit que là ou est votre trésor, là est votre cœur. Cela s'entend des affections qui reviennent souvent , non par la recherche fréquente de l'objet, mais par le fond de
l'inclination, qui" fait qu'on y pense même dans l'e> loiçnement de l'objet. ?
Quel est le fruit de tout cet exercice?
Le fruit est de se connaître par les affections de son cœur et par les objets où elles s'attachent. On croit que ces objets sont en grand nombre on se trompe ; on trouvera, par cet exercice, que chacun n'en a au plus que trois ou quatre qui reviennent l'un après Vautre, et qui font toute l'occupation du cœur ; c'est pourquoi si, après les avoir reconnus , on savait se régler à leur égard, tout le cœur serait entièrement réglé.
ARTICLE SECOND
Des distractions.
Qu'est-ce qu'une distraction?
C'est une pensée qui vient dans les exercices spirituels, hors du sujet qu'on s'est proposé , et qui nous empêche de les bien faire.
Quelle différence doit-on mettre entre les distractions en ce qu'elles servent à nous connaître nousmêmes?
Il faut en distinguer de deux sortes : les unes sont des premiers égaremens d'imagination , sur des choses indifférentes où le cœur ne prend point de part; les autres, qui se portent vers des objets capables de lui plaire et de le toucher , comme , par exemple, celles qui sont déplaisir, de crainte, ou de chagrin.
Que doit-on conclure des distractions ï De celles qui sont indifférentes, on peutconclure seulement le défaut de l'oraison , qu'elle est mal préparée, ou que le sujet n'est pas convenable, ou
qu'on n'y est pas assez affectionné. De celles qui sont capables de déplaire, de celles qui viennent souvent les mêmes , on peut conclure facilement quelle est l'inclination du cœur.
Tel, pendant l'oraison, est souvent à la chasse , au jeu, à la danse, à l'opéra, aux spectacles, à faire des armes ; son inclination est le plaisir.
Tel est en chaire et se fait admirer de ses auditeurs, ou se trouve sur les bancs et confond son adversaire ; son faible est la vanité.
Tel murmure ordinairement contre quelqu'un le prend à partie, lui fait des reproches ; son vice est le chagrin, et il n'en faut pas douter.
ARTICLE TROISIÈME
Du mot qui détermine à V action.
Qu'est-ce que le mot qui détermine à l'action?
C'est une parole intérieure, par laquelle, dans le combat de la nature et de la grâce , sur un doute qui se présente, l'ame se résout à suivre l'un plutôt que l'autre, et se rend au bien ou au mal; cela vient de ce que, dans toutes les occasions, ou il faut retenir une inclination, ou vaincre une répugnance la nature et la grâce apportent chacune leurs raisons • et la volonté, après avoir combattu quelque temps' se rend enfin à l'une ou à l'autre par le motif qui la touche davantage, et ce motif, qui décide l'affaire ' est conçu en un petit mot qu'on peut appeler, pour cette raison, le dernier mot, ou le mot décisif,' ou le mot qui détermine l'action, etc., etc.
Quel est le mot le plus ordinaire pour le mal ? Il y en a plusieurs, et pour les grands péchés ,
et pour les moins considérables , soit qu'on les considère en général ou en particulier , par exemple , dans la colère et les recherches de l amour-
^l^Dans les grands péchés, tel dit : Je ne puis résister, la tentation est trop forte, ce n'est que pour cette fois-ci seulement, je m'en confesserai il tant nue j'en passe une fois mon envie ; tel dit : L occasion est trop belle, il faudrait être bien simple pour la manquer ; damné ou non, je veux me satisfaire ; tel autre va plus avant : il voudrait croire s .1 le pouvait, qu'il n'y a ni paradis, m enfer.
2 • Dans les petites négligences et les pèches plus légers , on dit : Ce n'est pas grand'chose , je fera, mieux une autre fois , je la réparerai ce n est pas coutume, on n'est pas impeccable il n y a si brave qui ne succombe quelquefois , Dieu veuille que e ne fassepas plusgrandmal, ce n'est pas là le point
de l'affaire.
3 • Dans les recherches de l'amour-propre , on dit -J'en ai besoin, on n'est pas de fer, il faut bien avoir quelque plaisir dans la vie, on ne peut pas toujours combattre, il faut prendre quelque relâche, un peu de trêve, il ne faut pas tant chicaner , Dieu n'en demande pas tant.
à • Dansles paroles de colère contre le prochain, on dit : C'en est trop, il a tort, il faut lui apprendre à vivre, il en vaudra mieux, ce serait toujours a re commencer ; il en sera plus sage , il faut bien corriger les défaillans. , Quelles sont les paroles décisives pour le bien: Elles sont différentes , selon les progrès qu on a faits dans la vertu.
Le commençant , par exemple , quand il faut se vaincre, dit en lui-même : Il faut s'y accoutumer , plus on diffère, plus on a de peine ; on gagne plus à se vaincre d'abord, la récompense en vaut bien la peine ; je serai bien aise de l'avoir fait, je m'en saurai gré, je ne m'en repentirai pas.
Un plus avancé dit : Gela est du devoir, il faut le faire quoi qu'il en coûte , l'amour divin le veut , c'est le bon plaisir de Dieu ; trop heureux de pouvoir lui marquer mon amour, il ne sera pas dit que
le démon remporte
Que peut-on conclure de ces dernières paroles? On peut en conclure trois choses: Premièrement, elles nous montrent l'attrait de la grâce et le vice prédominant ; car cette préférence d'un motif ou d'un objet à tous les autres , est un signe évident qu'on l'aime par inclination , et qu'il a du pouvoir sur l'ame. Secondement, on peut voir à quel degré de vice et de vertu on en est ; car , pour le vice telle parole est de faiblesse , telle autre est de malice etd'habitude formée ; pareillement pour lebien, telle parole n'est propre que d'un commençant ; telle autre, quand elle a toujours son effet, marque une ame bien avancée. Troisièmement, on reconnaît qu'il y a moins à faire qu'on ne pense pour se corriger de ses défauts, car on n'y tombe que par ces mots décisifs ; et si on veut bien les rechercher, on les trouvera presque tous, et on verra que (comme nous disions des objets, que trois ou quatre occupent le cœur), aussi trois ou quatre mots font toute la décision de notre vie , et les principes particuliers de notre morale. Quatrièmement, on voit qu'il ne faut pas tant de discours pour toucher le cœur
de l'homme ; une seule parole lui suffit pour le faire agir, et c'est par là que Dieu le prend.
ARTICLE QUATRIÈME
Des doutes de pratique.
Qu'est-ce qu'un doute de pratique f C'est une vue indéterminée de l'esprit sur ce qu il doit faire ; il le cherche, et ne le trouve pas. Sur quoi sont ces doutes de pratique i Ils sont ordinairement sur la perfection ; par exemple , s'il vaut mieux , en cette rencontre , se taire que de parler ; s'il y a plus de mortification a l'un qu'à l'autre , s'il faut prendre telle commodité
ou s'en priver? .
Comment ces doutes de pratique servent-ils à
nous connaître?
Ils servent, soit qu'on en ait ou qu on n en ait point; car on doute toujours, selon les disposions de l'ame II y a doute de commençans et doute de personnes plus avancées. Secondement , quand on ne doute de rien, c'est signe qu'on ne se propose pas le plus parfait , et qu'on décide aisément en laveur de l'amour-propre.