‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 2)Chapitre 109 sur 116 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Sur la pratique de l'art de se connaître soi-même

Comment faut-il faire?

La pratique est de prendre tous les ans ou tous les six mois, une semaine pour y vaquer uniquement et avec méthode, ce qui consiste en trois choses : savoir : l'intention propre de cet exercice, la recher-

che de ce qui se passe chaque jour dans Tintérieur, enfin, le résultat de la recherche et des remarques.

ARTICLE PREMIER

Quelle est la fin propre de cet exercice et de la connaissance de soi-même?

La fin qu'on doit se proposer est de suivre la voie par où Dieu veut nous conduire , et pour la suivre, tâcher de la connaître , veiller sur tout ce qui se passe dans notre intérieur , et le remarquer Cette fin d'entrer dans les voies de Dieu sert à joindre l'oraison et l'examen particulier. Elle est au premier point une partie du fruit général ; elle fournit au second les affections de confusion et de regret pour n'avoir point encore eu soin d'entrer dans les voies de Dieu et de les suivre ; elle pré sente, au troisième point , la matière de la résolution d'entrer dans cette voie , et de travailler à la connaître par la connaissance de soi-même; ce qui se répand ensuite sur toutes les actions de la journée.

Comment peut-on rapporter à cette fin toutes les actions de la journée?

Le moyen est, 1.° d'en faire son examen particulier ; 2.° de porter cette fin à la méditation , en la prenant au premier point pour une partie du fruit général ; au second, pour le sujet des affections ; au troisième, pour la matière de la résolution ; 3.° avoir cette intention actuelle et déterminée dans les autres exercices spirituels : messes , litanies , chapelets , pénitences , prières vocales ; et ne prendre même les besoins de la vie que pour suivre la voie

de Dieu et remplir le dessein particulier qu'il a sur nous.

ARTICLE SECOND

L'examen de l'intérieur.

Que doit-on remarquer dans l'examen et la recherche de l'intérieur?

On peut remarquer quatre choses pour le cœur , et autant pour V esprit. Pour le cœur , le désir et la joie à l'égard du bien, la crainte et la tristesse à 1 egard du mal. Pour l'esprit, les lumières de la grâce, les distractions ou pensées hors de temps , les mots décisifs, et les doutes de pratique .

En quel temps faut- il regarder toutes ces choses pour ne les point déranger et ne les pas confondre ?

On peut remarquer, 1.° les affections du cœur dans le cours de la journée, à la fin de chaque action plus notable; 2.° les pensées de l'esprit dans les visites du Saint Sacrement , qu'on rapporte toutes à cette connaissance pendant la semaine de cet exercice de la connaissance de notre intérieur ; 3.° en soumettant les unes et les autres à l'examen particulier , autant qu'on peut s'en souvenir à la première vue, sans se gêner trop, ni faire d'efforts pour en rappeler la mémoire.

Est-il bon de mettre par écrit tout ce qu'on trouve qui se passe dans son intérieur?

Cela est nécessaire pour deux raisons : Tune , pour s'en mieux souvenir ; l'autre, pour voir , à la fin de la semaine, les affections et les pensées qui régnent le plus dans notre ame.

Comment faut-il écrire toutes les remarques ?

Il faut , 1 ° avoir quelque tablette pour les affections du cœur, et une autre pour les pensées de l'esprit ; 2.° mettre en haut de chaque papier le titre de l'affection ou de la pensée qu'on veut écrire; 3. "marquer le jour auquel l'affection ou la pensée est arrivée.

Que fait-on après qu'on a mis ces remarques par écrit ?

On fait deux choses. Premièrement, on les revoit toutes , et, par la supputation de chaque jour , on reconnaît les sentimens qui viennent plus souvent , et les objets où ils se portent d'ordinaire.

Deuxièmement , on fait un écrit de toutes les dispositions , dans lequel on marque d'abord les principales affections du cœur et leurs objets ordinaires , ensuite les mots dominans , soit pour le bien soit pour le mal ; enfin , les lumières plus vives de la grâce.

ARTICLE TROISIÈME

Le fruit de V Exercice de cette connaissance .

Quel est le fruit de tout cet exercice de la connaissance de soi-même ?

Il y en a cinq principaux : connaître le fond de son intérieur , guérir le cœur de ses passions , détruire les mots qui nous déterminent au mal , estimer les sentimens de la grâce , se prescrire une affaire et une fin particulière pour quelque temps dans la vie spirituelle.

1 .* L'effet de ces remarques est de connaître parfaitement son intérieur; car, comme dit le Sauveur, le bon arbre ne peut produire de mauvais fruits , ni le mauvais arbre en produire de bons: c'est pour-

quoi on connaît l'arbre au fruit , et l'homme à ses œuvres.

2.° Il est aisé de guérir le cœur de ses passions , quand on connaît les objets où elles se portent. Par exemple , si la passion est la vanité , et qu'elle se jette du coté de la science ou de l'éloquence, pour avoir l'estime d'un tel ou d'un tel , il n'y a qu'à se convaincre de la folie , de l'injustice , de l'inutilité de cette passion , pour retirer le cœur de son plaisir ; et , comme les passions sont en petit nombre , on en sera délivré de la sorte en peu de temps.

3.° Il faut tâcher de détruire , par les principes de la raison et de la foi, tous les mots qui nous déterminent au mal, ce qui nous rendrait bientôt presque incapables de pécher avec réflexion : car ^comme chacun n'en a que deux ou trois , d'où naissent ordinairement tous les péchés , quand chaque jour il en détruirait seulement un , on en serait bientôt quitte , et on le serait en même temps de tous les péchés de volonté délibérée.

4.° Il est bon aussi de cultiver les mots qui nous déterminent au bien , de les fortifier par les véritables principes sur lesquels ils sont appuyés , et de les appliquer souvent à déterminer la volonté dans les combats de la nature et de la grâce.

5.° Chacun doit rappeler souvent les lumières et les sentimensde la grâce qui le touchent davantage; les développer et les étendre par ce qu'on trouve de semblable dans la parole de Dieu , soit qu on la lise ou qu on l'entende ; les ruminer par de fréquentes affections.

6.° Enfin , un des grands fruits de cet exercice est de se prescrire , pour quelque temps ,1.° une

affaire et une fin particulière où l'on rapporte toutes ses actions ; ce qui consiste à voir le point de vertu où il semble que la grâce nous porte ; 2.° les obstacles qui s'y opposent le plus en nous; 3.° les moyens qui nous conviennent le mieux ; 4.° la maxime ou la devise qui est plus capable de nous animer et de nous soutenir.

Quelle est l'affaire qu'on doit se prescrire, après cet exercice delà connaissance de soi-même ?

Il y en a quatre principalement , que les uns et les autres doivent entreprendre ordinairement, sur lesquelles on peut régler les autres.

l.° A quelqu'un , le point de vertu qu'il doit se proposer , sera le recueillement ; l'obstacle est ou la légèreté naturelle d'un esprit qui n'est pas encore fait , ou l'inclination au plaisir sensible , ou la sotte vanité de paraître homme commode et de belle humeur. Le moyen contre la légèreté , est l'attention à ce qu'on va faire ; contre l'inclination au plaisir , la mortification et la retenue des sens ; contre la vanité de vouloir plaire par voie de liberté , ou plutôt de libertinage , le désir de plaire à Dieu ; la devise ou la maxime pour l'esprit égaré : Prenez garde à vous (1) ; pour l'immortifié : Surmontez-vous vous-même (2) ; pour le vain : Si je voulais plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ (3).

2.° A un autre , le point de vertu qu'il doit entreprendre est le zèle des âmes ; l'obstacle en lui est la timidité , la réserve , la retenue , et la crainte de ne

(i) Attende tibi. I. Tim. 4, 16. Palpebrœ tuœ prœcerlemt gj**sus tuos. Prov. 4, 25. — (2) Vince teipsum. (3) Si hominibu s placèrent , Christi servus nonessem. Gai. r, ic.

pas réussir. Le moyen est la confiance ; le mot , la devise , ou la maxime : Dieu est avec moi (1), c'est l'ouvrage de Dieu (2).

3.° Tel doit se proposer pour point de vertus , le soin de bien faire ses actions. L'obstacle qu'il y trouve en soi-même, est un esprit d'indolence et de paresse, de langueur d'esprit et decorps. Le moyen sera l'attention à se soutenir toujours , ne s'abattre point, n'écouter point le dégoût; sa devise: Qui est semblable à Dieu (3) ?

4.° Un autre se propose pour point de vertus la docilité à l'esprit de Dieu , par laquelle il prétend honorer Dieu , non comme fin dernière seulement , ni comme Maître souverain ; mais comme premier moteur , en qualité de premier esprit et de première intelligence, à laquelle tous les autres esprits sont naturellement soumis et subordonnés. L'obstacle est l'amour de sa liberté , l'inclination à faire les choses par son propre choix , de son propre mouvement , de soi-même , et sans dépendance ; le moyen est que, avant de rien faire ou de rien entreprendre , il se tourne vers Dieu pour lui dire : Seigneur, que voulez -vous que je fasse (£)? et d'entendre qu'il nous dit ce qui est du devoir et de sa volonté : Faites ceci ou cela ; allez , faites , dites. La devise ou la maxime : Je suis votre serviteur et le fils de votre servante (5) ; ou celle - ci : Ceux qui sont poussés par l'Esprit de Dieu , sont les enfans de Dieu (6). Ce commerce de parler

(i) Non ego , sed gratia Dei mecum. Cor. i5 , io. (2) Opus Dei est— (3) Quis ut Deus ?

(4) Domine , quid me uisfacere ? Act 9 , 6-

(5) Ego servus tuus, etfdius ancillœ îuœ. Ps. n5, 16.

(6) Quicumque Spiritu Dei aguntur, iisunt fiUiDei. Rom. 8, 14.

à Dieu et de l'entendre , peut se faire comme entre les maîtres et les serviteurs, en plusieurs manières ; quelquefois , par un regard ou par un geste , selon ce qu'il dit , au psaume 122 , comme les yeux de la servante sont sur les mains de sa maîtresse.

tiV DE L INSTRUCTION SUR LA CONNAISSANCE DE SOI-MEM*.

Page 1