TROISIÈME PARTIE
tant de maux ; on quitte aisément ce qu'on possédait, quand on n'a rien de superflu , et que souvent on a manqué même du nécessaire.
On quitte sans douleur ses plus tendres amis, quand on n'a jamais aimé que pour Dieu et selon Dieu , et qu'on regarde comme une chose assurée , de les voir tous réunis avec soi dans l'éternité. Pour mourir détaché, il faut donc marcher sur les traces du Sauveur. La mort n'est pas supportable à qui n'a que du plaisir ici-bas. Un prisonnier pourrait tellement agrandir ou embellir sa prison, et s'y faire une société si amusante, si agréable, qu'il craindrait memed'ensortir.Lessaints, lorsqu'ils ne trouvaient point assez de peines dans la vie , se la rendaient longue, amére, et difficile, par de grandes austérites.
La mort est affreuse, quand on tient aux biens du monde (1), et si le seul souvenir en est si affligeant «lue sera la chose même ? Les personnes religieuses se résignent plus aisément que les séculiers : et entre les religieuses encore, celles qui sont véritablement pauvres.
Enfin, la mort est douloureuse quand on a des liaisons, des amitiés que la mort doit nécessairement rompre et terminer, ou qui ne dureront après a mort que pour être un nouveau supplice dans 1 enfer. Quand on s'est assez entr'aimé pour se perdre on s entre-hait assez pour se tourmenter et se déchirer pendant toute l'éternité. Le juste, à la mort , peut di,e comme Jésus- Christ à ses amis : Chers amls,Je vnus Msse> maisje ^ attends;je
vais préparer la place : ?ious nous rejoindrons encore pour ne nous séparer jamais (1).
Ce détachement , ce divorce volontaire n'est pas l'ouvrage d'un jour ; mais chaque jour doit nous détacher de quelque chose pour nous trouver, à la mort, sans aucune attache (2) ; une attache alors se rompt avec douleur et sans aucun mérite.
SECOND POINT
Constance de Jésus-Christ dans les plus vives douleurs.
Elle paraît en ce que, malgré les maux qui l'accablent , il ne se plaint nullement de ce qu'il souffre, et qu'il pense à toutes choses, qu'il ordonne de toutes choses, comme s'il ne souffrait rien du
tout.
I .• il ne se plaint ni du perfide apôtre qui l'a trahi, ni des lâches disciples qui l'ont abandonné , ni des juges qui l'ont condamné injustement , m des bourreaux exécuteurs de leurs ordres, qui le tourmentent avec tant de cruauté.
II ne se plaint pas même de la croix où il est attaché , ni des clous et des épines qui le percent , ni du vinaigre et du fiel qu'on lui donne pour soulager sa soif.
11 n'a que le cœur et les yeux de libres ; il les tourne continuellement vers le ciel.
Il est le modèle et la consolation des prédestinés, dans les affreuses maladies dont Dieu quelquefois
(0 Modicum , et non widebitis me ; et iterùm modicum, étuidélais me , quia vado ad Patrem. Joan. 16 , iG. (a) Quotidiè morior. I. Cor. i5 3i.
exerce leur patience avant que de les appeler à lui Il n'est point de lit si dur que la croix de mon Sauveur , point de douleur de tête plus vive que la sienne , point de convulsion si violente que celle d'un homme à qui quatre gros clous ont déchiré tous les nerfs. Les remèdes, souvent , sont plus insupportables que le mal même : il a bu le fiel et le vinaigre.
D'autres, en leur place, s'impatienteraient, s'emporteraient, blasphémeraient peut-être, comme ce voleur crucifié : un coup d'oeil vers le crucifix calme ceux-ci et les console. On imite sa douceur, sa patience et son silence (1) : ou moins de souffrance, mon Dieu, ou plus de patience. Ici, de la force, s'il vous plaît, etdans l'autre vie, votre miséricorde '(2) disait saint Fulgence.
2.° Jésus-Christ , malgré son état douloureux , pense à tout ; il est vrai qu'il n'avait plus guère à quoi penser, il avait déjà mis ordre à tout.
Il pense donc à ses ennemis pour leur pardonner, à sa mère pour lui donner un asile, à son Père pour lui remettre son esprit; mais, pour tout cela, il ne lui faut que trois paroles.
S'il se fût réservé de grandes affaires à régler, de longues instructions â donner , l'aurait-il pu sans miracle?
C'est donc compter sur un miracle , que de remettre à la mort rien de bien sérieux, des revues générales à faire, des doutes embarrassans à éclaircir, de grandes questions à proposer.
Un véritable chrétien, qui souhaite d'avoir une
(0 Quasi agnus... Non aperiet os suum. Is. 53, 7. (a) Hic patientiam , illic misericordiam.
mort paisible, ne doit avoir rien à faire alors, que d'assurer qu il a fait tout ce qu il faut. Que cela est édifiant et consolant pour ceux qui prennent intérêt à son salut et à son repos !
Plusieurs ne remettent pas jusque là les affaires de grande conséquence ; mais il est peu de gens qui n'y remettent quelque chose. De là vient qu on craint tant la mort subite. Est-on sage de vivre dans un état où Ton ne veut pas mourir?
A l'égard des actions de religion que fit alors Jésus-Christ, s'y accoutumer pendant la vie ; quelque accablé de mal qu'on puisse être, on le sera encore bien plus. 11 faudra pourtant les faire , ou risquer peut-être son ame, ou perdre du moins de trèsgrands mérites.
Le Sauveur n'a point de peine à songer à Dieu sur la croix, parce que, dans les plus grandes fatigues de sa mission, il passait la plupart des nuits en prières.
TROISIÈME POINT
Confiance de Jésus-Christ dans les plus rudes
épreuves.
Quelque saints que nous puissions être , à la nort nous aurons toujours grand besoin des miséricordes de Dieu ; mais, à quelque épreuve que nous mette sa justice ou sa miséricorde, nous ne devons pas nous désoler, nous désespérer.
Seront-elles plus grandes, ces épreuves, que celles où le Sauveur se trouva? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi inavez-vous abandonné (1)? Cet état ne
\i)Deus meus, Deus meus, ut quid dereliijuisti me ? .Matth. »7 , 46.
l'empêcha pas de remettre son esprit dans lesmains de son Père, et de mourir tranquille ( 1).
Deux choses soutenaient sa confiance : le souvenir de ce qu'il avait fait pour glorifier Dieu et obéir à Dieu (2) , et le souvenir de ses bontés paternelles, Pater: ce sont là les sujets de confiance qui doivent consoler un chrétien , une ame religieuse.
J'ai gardé vos commanclemens , j'ai obéi à vos conseils (3). Les âmes que vous aviez confiées à mes soins , ne m'ont point été indifférentes ; j'ai tâché de les instruire par mes discours , ou de les édifier par mes exemples. Je vous craignis , mais je vous aimai davantage. Pater, mon juge et mon père! puis-je tomber en de meilleures mains ? Que ceuxlà tremblent, qui ne vous regardent jamais que comme un maître avec qui l'on traite à la manière des esclaves.
Mais je n'ai point été ce que j'eusse dû être. Ne désespérez pas encore ; vous avez un sujet d'espérer dans Jésus-Christ même ; ses mérites obtiennent miséricorde au volai» repentant ; vous avez d'ailleurs un précepte d'espérer : Ah ! combien celui-là veutil que nous espérions , qui menace de nous damner si nous n'espérons pas !
La mort de Jésus - Christ est trop éloignée pour faire peut-être de si vives impressions sur nous. Allons donc voir mourir les saints ; ils meurent à l'exemple de Jésus - Christ , détachés , patiens , 'et pleins de confiance.
(i) Pater, in manus tuas commendo spiritum meum ; et hœc dicens , expiravit. Luc. a 3 , 46.
(2) Consummatum est. Joao. 19, 3o.
(3) Opus consvmmavi guod dedisti mihi. Joan. 17 , 4.
Allons en voir mourir d'autres ; il y a autant à profiter des fautes des moribonds, que de leurs saintes dispositions. Dieu me préserve (dit-on en soimême ) d'une telle surprise , et d'une mort si équivoque !
Rendons service volontiers à nos frères , à nos parens, à nos amis, aux étrangers même qui se trouvent dans ces derniers instans : en avoir aidé plusieurs à bien mourir , c'est encore une raison d'espérer beaucoup.
Adressons -nous souvent à Jésus - Christ agonisant (1) , à la sainte Vierge agonisante auprès de son Fils, sans qu'elle puisse mourir (2). Ces pratiques sont gênantes, si elles doivent durer long-temps; mais songeons qu'il s'agit d'une sainte mort , c'està-dire , de passera une gloire éternelle.
Sur l'état de Jésus -Christ mort et mis dans le tombeau.
Non-seulement pendant sa vie et à sa mort , mais après sa mort même et sans attendre sa résurrection, Jésus-Christ peut et doit nous servir encore de modèle : il nous parle , tout mort et tout enseveli qu'il est ; il est pour nous , dans le tombeau , l'image de la vie la plus parfaite ,