TROISIÈME PARTIE
Allons souvent au lieu où nous devons reposer après notre mort ; pénétrons en esprit dans les tombeaux de ceux qui nous ont précédés. Appelons-les: qu'ils parlent. Que nous diront-ils ? Heureux qui , de bonne beure , s'accoutume à mourir î Rien n'est nouveau dans notre monde , quand on s'est accoutumé à mourir dans celui où vous vivez encore. Qu'on me laisse donc à Dieu et a moi-même ; que je ne puisse occuper de place , ni dans l'esprit , ni dans le cœur de personne , j'y consens ; je suis libre , tout encbaîné que je parais être (1).
Jésus-Christ dans le tombeau , image de la vie parfaite par la dépendance absolue des volontés d 'autrui.
Jésus - Christ , dans son tombeau , n'a plus , de lui-même , ni mouvement , ni volonté. Le chrétien, le religieux mort , doit encore en ceci l'imiter (2).
Il attend qu'on le déplace et qu'on le remue (3).
Vous m'appellerez , alors je répondrai ; mais non pas plus tôt. Il le dit à Dieu , pour qui tout est vivant , même les morts (4).
Il le dit même aux hommes , par son immobilité et par son silence. C'est comme un cadavre qui se laisse mouvoir comme l'on veut : habillez-le , dépouillez-le , couvrez-le de terre ou de fleurs , d'ossemens, de pourriture, ou de riches ornemens ; dé-
(i) Inter mortuos liber.
(a^ Expecto donec veniat immutatio mea. Job. 14 , 14.
(3) f^ocabis me , et ego respondebo tihi. Job, 14 , i5.
(4) Omnes ennn uiuunt ei. Luc. 20 , 38.
chirez sa mémoire ou faites son oraison funèbre , il souffre tout , le plus ou le moins , l'honneur et l'ignominie ; il souffre tout , mais il n'agit plus.
De même, soyons aussi indifférens , aussi immobiles , aussi insensibles à tout ; qu'on nous aime ou qu'on nous oublie , qu'on nous estime ou qu'on nous méprise , qu'on nous élève ou qu'on nous abaisse , tout cela doit nous être égal ; seulement , souples et dociles à la voix de Dieu, soyons prompts à obéir à ses inspirations intérieures (1).
De jour, de nuit , toujours prêts à partir , à quitter le lieu de notre repos , pour nous rendre aux inclinations raisonnables et aux divers besoins du prochain.
À ces voix diverses , mon repos n'est plus une mort , ce n'est qu'un sommeil. Gomme cette Irène, qui , de son tombeau , répondit à Tordre que lui donna le saint évêque Spiridion , son père , de dire ce qu'elle avait fait d'un certain dépôt (2).
Disposez tous de moi, à votre gré ; je suis à tout le monde , je ne suis plus à moi-même ; c'est là être chrétien , c'est là être religieux, parce que c'est être véritablement mort. Lesuis-je ? Quand le seraije ? Ne veux-je point devenir , par vertu , ce que peut-être il faudra être par force et par nécessité ?
(i) Statim prodiit qui fuerat mortuus. Joan. n, 44. {1) Non est mortua puella , seci dormit. Luc. S , 5a.