QUATRIÈME PARTIE
dret ni les autres sens goûter ce que Dieu a préparé à ses élus. Mais il se trouve au Ciel un bien supérieur à tous les biens, et qui les renferme tous d'une manière suréminente : c'est la vue et la possession de Dieu même, qui est la source de tout bien. Si ces apparitions que nous avons méditées , ces doux momens , cet état de vive lumière et d'affection tendre où Dieu se fait quelquefois sentir aux âmes fidèles , dans leurs prières, duraient toujours, ne serait ce pas une espèce de paradis ? On se trouve baigné de larmes ; on sent une plaie qu'il semble que la mort seule pourra guérir ; on dit avec sainte Thérèse , quand sortirai-je de captivité ? Je languis et je meurs de ne pouvoir assez tôt mourir.
Ils dureront dans le Ciel , ces momens aujourd'hui passagers ; mais ce ne sont , ici - bas , que de faibles étincelles du feu dont nous serons embrasés, dévorés , consumés. Jamais nous ne soutiendrions le poids immense de cette gloire , ces transports et défaillances d'amour , si Dieu, élevant notre faible nature , ne nous transformait , pour ainsi dire , en lui-même , et qu'il ne nous fît rassasier , et comme enivrer à la source de tous les biens; faibles expressions, images figurées de la gloire des saints ! Cest ce bonheur que personne ne connaît , sinon celui qui le goûte ; et celui qui le goûte , ne le connaît plus assez lui-même, et n'a point d'expressions pour pouvoir en parler : il est perdu, abîmé en Dieu.
Après un entretien que saint Augustin eut avec sa mère , sainte Monique , à Ostie , sur la béatitude des saints dans le Ciel , quoiqu'ils n'en eussent raisonné que sur de faibles conjectures , il dit que le monde ne leur paraissait plus que comme un pur
néant (1) ; qu'ils furent long - temps à se regarder l'un l'autre, comme extasiés , et que sa mère mourante et comme déjà aux portes du paradis : Que fais-je donc encore ici , lui dit-elle ; et qu'est-ce qui peut m'arrèter ? Je vous vois converti , mon fils ; je vous vois homme de bien : je vous vois plein des espérances de l'autre vie (2). Nous ne pensons point assez au Ciel ; notre trésor est sur la terre, et notre cœur est où est notre trésor.
Ailleurs , parlant d'un ami qu'il avait perdu : Nébride (dit il , pour se consoler) , est vivant dans le sein d'Abraham. Oui , quoi que ce puisse être , que ce sein d'Abraham , Nébride , mon cher ami , est là ; car , où serait ailleurs une ame si belle et si chrétienne? Il est dans ce lieu de gloire et de repos, sur lequel il me faisait tant de questions. 11 a non plus l'oreille attachée à ma bouche, mais la bouche attachée à cette source d'eau vive , qui n'est autre que vous, ômon Dieu! Heureux pour toujours, il se rassasie de votre sagesse selon toute sa capacité , et selon toute l'étendue de sa soif (3).
Ainsi se consolaient les saints , dans l'attente de leur béatitude. Voilà l'idée quils en avaient. Ecrions-nous donc souvent , avec l'auteur de l'Imitation : 0 jour serein de l'éternité , qui ri as jamais de nuit , parce que c'est la souveraine Vérité qui t' éclaire ; ô quand viendras-tu luire j)our moi (4) !
(i) Muiidus iste nobis viluerat cum omnibus delectationibus suis. (a) Quid hicfacio , et cur ibi sini , nescio.
(3) Ibi Nebridius meus vivit , et bibit quantum potest sapientiampro aviditate sud, sine fine felix.
(4) O dies œlemitatis clarissima , quam nox non obscurat, sed sununa l'entas semper irradiât ?. O utiinun dits ilia illuxisset ! Imit 1. 3 , 48 .