‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 2)Chapitre 7 sur 116 · Quelles en doivent être les règles · texte numérisé non relu

Quelles en doivent être les règles

;i] Zelus est ingens tristitia , seudohr de damno vel injuria^ Mata persona amatce , cum impetu et studio iUius ukùcendi vei depellendi.

PREMIER POINT

Ce qui doit nous inspirer du zèle.

Outre les motifs dont nous avons déjà parlé dans la méditation des deux Etendards , le malheur de tant de gens qui se damnent , les efforts du démor> avec ses apôtres pour nous perdre tous, s'il le pouvait ; enfin , le crime (dont nous sommes peut-être coupables nous-mêmes) d'avoir contribué au péché et à la damnation de plusieurs ; outre ces motifs dis-je, en voici encore deux autres bien touchans : Le premier est la vue de ce que toutes les âmes, sans exception, ont coûté à Jésus-Christ ; le second est la reconnaissance que nous devons à Jésus-Christ, pour ce que nos propres âmes lui ont coûté.

Jésus-Christ a estimé les âmes plus que son sang puisqu'il a donné son sang pour elles : voilà l'estime qu'il en a faite. Nous en jugeons trés-mal d'ordinaire, et nous ne les estimons pas, nous autres, ou nous les estimons trop peu ; pourquoi ? Parce que nous ne les voyons pas en elles - mêmes. Mais que) remède ? Nous en rapporter à Jésus-Christ , qui s découvert ce qu'elles sont , et qui ne saurait se tromper. Un homme qui ne se connaît pas en diamans ni en tableaux , consulte un habile homme du métier , et il le croit sur sa parole. Les âmes sont les perles précieuses , les images vivantes de Dieu , pour le prix desquelles Jésus-Christ a donné tout ce qu'il était et tout ce qu'il avait, jusqu'à son sang et sa vie(l). Saint Paul concluait de là que le scandale , ce péché directement opposé au zélé , est un

(i) Inventa autem unâ pretiosâ margaritâ , ahiit , et vendidu omnui cjuœ habuit , et émit eam. Matth. i3, 46.

crime énorme. Vous faites mourir votre frère pour qui Jésus-Christ est mort (1). Pour moi, il n'y a rien que je ne fasse et que je ne souffre volontiers , plutôt que de consentir à le voir se perdre , ou à ne le pas sauver : je donnerai volontiers tout ce que j'ai, et je me donnerai encore moi-même pour l'ame de mes frères. 11 me suffit de savoir que Jésus - Christ soit mort pour eux (2).

Deuxième motif de zèle , une grande reconnaissance envers Jésus-Christ : il nous a rachetés nousmêmes , comme il a racheté les autres ; et quel retour attend - il de notre générosité ? Il le dit à saint Pierre (3) : Simon , m'aimez-vous ? mais sincèrement , m'aimez-vous ? Oui. Paissez donc mes brebis, paissez mes agneaux: nulle autre marque de notre amour envers Jésus-Christ n'approche de celleci. Il n'a besoin de rien pour lui-même ; mais il a transporté ses droits au prochain ; et dans eux il a besoin de notre amour et de notre zèle. Il disait à Saul : Pourquoi me persécutez-vous ? Il pourrait dire de même , dans cette multitude d'aines qui péris sent : Que ne m'instruisez-vous ? Que ne me sauvezvous ? Que ne faites-vous pour moi ce que j'ai fait pour vous ? Ne lui avons-nous pas assez d'obligations, et voulons - nous mourir sans îui rien rendre dans la personne de ceux qu'il s'est substitués (4) ? C'est uniquement ce que je vous demande.

Une chose , quelquefois , refroidit notre zèle ;

(i) Et perihit infwmus in tua scientiâf rater , pro t/uo Christus mortuus est. I. Cor. S, il.

(2) Ego verb libentissimè impendam , et superimpendar ipse pro anùnabus vestris. II. Cor. n^ i5. — (3) Simon , amas me ? vasce oves meas , pasce agnos meos. Joan. 21, 16, 17.

(4) Et tu aliquandb convcrsus confirma fratres tuos. Lue. 22,3a

mais est-il certain, disons-nous , que lésâmes soient si chéries de Dieu, et qu'il veuille bien sincèrement les sauver toutes ? Qu'il le voulût , enfin , ne le pourrait-il pas , et sans nous ? Pourquoi donc risquer tant de peine et de travail? Si, avec moins de soin , je réussis , a la bonne heure ; sinon , j'aurai peu perdu , et je m'en consolerai : inutilement je me donnerais tant de mouvement pour ceux que Dieu n'a pas prédestinés. Voilà ce qu'on dit quelquefois ; mais ,

1 .° Il est certain qu'il y a un nombre de prédestinés , et qu'à l'égard de ceux - là notre travail n'est point inutile. Si nous connaissions en particulier ceux pour qui Dieu a cette prédilection, l'assurance du fruit devrait peut-être les privilégier. Mais, ne les démêlant pas d'avec les autres , il faut se donner à tous , de crainte que le seul que nous négligerions ne fût peut-être l'élu deDieu, le bien-aimé de Dieu! Il n'y a que les démons , dit saint Augustin , pour qui il ne faille point prier et travailler , parce que leur réprobation est assurée : à l'égard des hommes qui sont encore dans la voie , ayons du zélé pour tous. 2.° Qui peut savoir et qui peut dire si la prédestination dans Dieu est quelque chose de si absolu qu'il n'ait pas attaché peut-être le bonheur de plusieurs au plus ou moins de zélé qu'on aura de eur salut ? Au moins saint Augustin a-t-il dit ■ Si itienne n'avaitpoint prié , l'Eglise n'aurait point eu faul. Le démon n'a pas plus de certitude que nous ie ceux qui sont prédestinés ou réprouvés ; il a seuement des conjectures bien plus fortes : voyonsious cependant qu'il désespère d^en perdre aucun usquà la mort? Avons-nous aucun indice qu'il

fasse ce raisonnement : Si Dieu Ta réprouvé, il ne peut m'échapper ; il est inutile que je le tente ; et si Dieu Ta prédestiné , il ne saurait périr : je perdrais toute ma peine à le tenter ?

3.° Jésus-Christ, qui savait certainement ceux qui étaient élus et ceux qui ne Tétaient pas , n'a pourtant jamais négligé l'instruction de personne : il souffrit Judas même ; il tâcha , jusqu'à la fin , de le gagner ; peut-être même que le plus grand nombre de ceux à qui il a prêché devaient être réprouvés. Cependant il ne quitta point la Judée pour aller éclairer la Gentilité , qui devait être plus docile. Quelles vues avait-il que nous ne puissions avoir ? Sans les connaître, supposons qu'il en a eu de grandes , et imitons-le.

4.° Nous ne saurions ignorer que c'est le zélé , la bonne volonté et le travail , que Dieu récompense , et non point le succès. N'eussions-nous converti , sanctifié , sauvé personne , il suffit de nous y être employés avec affection.

Enfin, un grand amour de Dieu ne regarde pas si les hommes persévéreront ou non ; il leur suffit qu'ils persévèrent quelque temps de moins dans leurs crimes, et que Dieu soit un peu moins offensé. Ainsi en jugeait celui qui établit à Rome les Repenties (1) : on lui représentait que ces malheureuses ne tarderaient guère à retourner au crime : Je serai content, répondit-il, si elles offensent Dieu une seule fois de moins. N'est - ce point peut - être par un sentiment contraire de haine contre Dieu que le démon ne cesse de tenter ceux mêmes qu'il prévoit qu'il ne pourra pas perdre? Je l'aurai fait offen-

(i) S Içnacc.

ser Dieu , ce sera toujours beaucoup : je ne saurais trop marquer à Dieu ma fureur. Que le père du mensonge nous apprenne aujourd'hui nos devoirs : ses desseins sont abominables; mais il va à ses fins.

Quelle doit être l'étendue de noire zèle.

La même que dans Jésus-Christ, dans les apôtres, dans les saints; se donner à tout , se donner à tous , se donner sans réserve.

1.° Se donner à tout. Suis -je capable de peu de chose? Tout ce que je suis capable de faire, je le ferai. J'agirai en second , si je ne puis agir en premier. J'exhorterai , je catéchiserai , je confesserai, si je ne puis prêcher. Je servirai les pauvres et les malades , si je ne puis les instruire. Quand je ne pourrai plus rien, je prierai, je me mortifierai pour ceux qui travaillent.

Dans la vie des saints , il est parlé d'un saint religieux qui avait perdu entièrement la vue. Son occupation , plus de cinquante ans durant , fut de se traîner comme il pouvait , tous les jours , de grand matin, au bas de l'église, et de se tenir dans un confessionnal jusqu'à midi , à attendre ceux qui voudraient s'adresser à lui. En peu de temps il s'y fit une grande foule , et c'était là , surtout, que venait la plus grande partie des écoliers de Rome , dont il gagna la confiance , et parmi lesquels il fit de trèsgrands fruits : était-ce un homme inutile ?

2.° Se donner à tous , aux petits et aux grands , aux pauvres et aux riches , aux domestiques et aux maîtres, aux pécheurs et aux justes (1). Je suis à

(i) Omnium me servum feci. T. Cor. S, 19,

vous , je ne suis plus à moi. Un apôtre doit être un homme universel, parce que la rédemption est universelle. Donnez - moi quelqu'un pour qui Jésus- Christ ne soit pas mort, j'excepterai peut-être celuilà ; mais , où est-il , et quand le trouverai-je ?

3.° Se donner sans ménagement et sans réserve , jusqu'à s'épuiser, jusqu'à perdre le repos et la nourriture , s'il est nécessaire. Le bon pasteur , quand il voit la brebis égarée , n'examine point s'il a déjà couru beaucoup , ni s'il s'est fatigué : c'est une figure ; voici la réalité. Il était midi quand la Samaritaine arriva au puits de Jacob : Jésus-Christ était las; il n'avait rien pris de tout le jour , et il ne la quitte point qu'il ne l'ait convertie : la conquête lui tient lieu de nourriture (1). D'autres fois il prêche tout le jour ; il n'a de repos que dans la barque , tandis qu'on le transporte ail leurs... jusqu'à tout souffrir. Saint Paulin, après avoir donné tout son bien, se fait captif lui-même pour racheter le fils d'une veuve : il regardait apparemment beaucoup plus l'ame que le corps : celui-ci perdrait la patience , peut-être la foi , dans les fers ; j'espère que Dieu me conservera l'un et l'autre. . . jusqu'à mourir. L'héroïque sacrifice d'un saint religieux (2). Un grand pécheur , sur le milieu du carême , s'adresse à lui. Le trouvant avec de grands besoins, peu disposé à la pénitence, il pria Dieu qu'il lui donnât cette ame, et qu'il fit de lui tout ce qu'il voudrait , pour satisfaire sa justice. Quoi ! lui dit une voix intérieure , si je t'envoie tes coliques d'autrefois, tu y consens? Après avoir un peu hésité : Oui, Seigneur, le pé-

(i) Ego cibum habeo manducare quem vos nescitis. Joau. 4, 3*- (2) Le P. Bihenmo.

cheur ne tarda pas à se convertir. Mais les coliques dont l'homme de Dieu avait été long-temps tourniez té, et puis guéri comme miraculeusement, un jour , par l'intercession du grand saint Martin, revinrent ; et elles durèrent avec tant de violence, pendant trente-six jours, que son ventre s'ouvrit en divers endroits , et qu'il vit tous ses intestins sortira demi pourris hors de son corps , bien du temps avant de mourir. On remarqua que , dans cet intervalle de douleurs les plus cruelles , il ne fit que bénir Dieu. Quel miracle , et que de courage dans son dévouement , et de grâce dans tant de patience ! C'était en 1671.

Enfin , jusqu'à risquer , en quelque sorte , son salut, pour procurer à Dieu plus de gloire. C'était la disposition de Moïse , quand il demandait d'être effacé du livre de vie , plutôt que de voir Dieu en colère contre son peuple ; de saint Paul , quand il voulait être anathème pour ses frères ; de saint Ignace, quand il assurait qu'il aimait mieux rester sur la terre incertain de son salut , mais assuré de se rendre plus utile au salut des autres , que d'aller prendre si vite possession de la gloire que Dieu lui offrirait.

Il nous vient quelquefois des défiances de notre salut , dans l'exercice de notre ministère ; on y fait tant de fautes , on est si exposé ! Saint Augustin , dans cette crainte , fut tenté de prendre le parti de la vie solitaire : « Effrayé , dit-il , de mes péchés et » du poids de mes misères , j'avais pensé à la re- » traite ; mais cette parole m'arrêta : Jésus-Christ » est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne » vivent plus pour eux-mêmes , mais pour celui qui

» est mort pour eux. Je remets donc dans vos

» mains tous mes intérêts : vous savez mon incapa- )> cité et mon infirmité : instruisez-moi , Seigneur , ; » et guérissez-moi (1).

Voilà donc les modèles que nous devons étudier et imiter, et non pas écouter les maximes, ou suivre I la conduite de ceux qui manquent de zélé et de courage , et qui se contentent de faire quelques bonnes I œuvres , sans vouloir se livrer aux travaux des ouvriers vraiment apostoliques, et de donner deux ou trois heures au confessionnal , les jours de fêtes , et seulement à l'heure que peut y venir un certain monde d'élite. Douze apôtres , dans les premiers temps, convertirent le monde ; combien faudrait-il d'ouvriers semblables à ceux dont nous parlons , pour mettre la réforme dans une grande ville ! Or, quel compte à rendre au tribunal de Jésus-Christ et des saints ! Car enfin , nous n'avons pas de moin- j dres obligations que ceux qu'on nous propose pour modèles.

Mais , dit-on , nous ne voyons plus le même fruit de nos peines ; rien n'anime comme alors ! . . . Jésus- Christ cessa-t-il de prêcher, parce qu'après trois ans il n'avait guère que cent vingt disciples ? N'est - ce faire aucun fruit , que d'entretenir dans le bien la multitude des fidèles ?

Est-on jamais assidu toute une matinée au con-

(i) Conterritus peccatis meis et mole miseriœ meœ , agitaveram in corde , meditatusque fueram fugam in solitudinem ; sed prohibuisti me et confirmasti me , dicens : Ideo Christus pro omnibus mortuus est, ut et qui vivunt non tam sibi vivant , sed ei qui pro eis mortuus est. Ecce , Domine , jacto in te curam meam ut vivant ; tu scis imperitiam meam et infirmitatem j doce me et sana me. Conf. Uv. 10. chap. 43 ; et II. Cor. 5 , i5.

fessionaal, qu'il n'y vienne quelqu'un à qui notre secours était véritablement nécessaire ? Tenons ferme, nous en aurons l'expérience. Le marchand attend tout le jour ; il est content le soir, quand, parmi bien des petites affaires , il en a fait une ou deux importantes.

On ne se donne point à tout , à tous , sans réserve, qu'on ne glorifie beaucoup Dieu; le zèle donne de l'invention pour se procurer du travail , et de l'industrie pour s'insinuer dans les cœurs. Mais il faut regarder les âmes et ne regarder qu'elles. L'extérieur est , en quelque sorte , à l'égard des âmes , ce que sont les vases à l'égard du corps et du sang de Jésus-Christ ; il en faut faire abstraction. Que l'hostie soit dans une coupe d'or , ou dans un calice de plomb , c'est à quoi on ne pense pas , la foi perce plus avant.

TROISIÈME POINT

Quelles doivent être les règles de notre zèle.

Qu'il soit réglé comme celui de Jésus-Christ , et qu'il soit ferme comme celui de Jésus-Christ. l.° Réglé. Jésus-Christ s'applique à instruire les apôtres, puis à prêcher le peuple (1). Aux Israélites par profession, aux Gentils seulement par occasion (2). Le soin qu'il donne au public, ne lui fait pas négliger le particulier ; mais c'est après avoir prêché out le jour (3). Sa prédilection, s'il en a quel-

(i) F obis datitm est nos se mysterium regni Dei. Luc. 8,10. (jx) Non sum missus , nui ad oves quœ perierunt domûs Israël Mattb. 15, 24.

(3) Venit ad eum Nicodemus , nocte. Joan. 3,2.

qu'une, est pour les pauvres , pour les plus abandonnés (1).

Heureux donc qui pourrait tout entreprendre et réussir à tout ! Ne le pouvant pas , réglons-nous ; arrangeons-nous, à l'exemple de notre maître, mais ne laissons quoi que ce soit de ce que nous pouvons; d'abord aux domestiques, ils sont nos frères (2) ; ensuite aux étrangers ; entre les étrangers , aux besoins d'obligations , puis aux œuvres de subrogation. Entre les besoins de surérogation, choisir ceux qui flattent le moins la nature , et qui par là sont plus négligés. Prendre pour soi ce que personne ne veut, les pauvres, les gens grossiers et rebutans.

2.° Zèle formé selon l'esprit de Jésus-Christ, esprit de douceur. Point de foudres , ni de tonnerres (3). Le cœur se laisse vaincre par la douceur , rarement par la violence. On craint de faire des fautes, quelque voie que l'on prenne , et il est bien difficile, en effet , qu'on n'en fasse pas ; mais j'aime mieux, disait saint François de Sales, être repris d'un peu d'indulgence , que de trop de sévérité. Si le père de famille, dit saint Jérôme , loue son intendant de lui avoir fait tort à son profit , combien plus Jésus-Christ, qui ne peut souffrir aucun dommage, louera-t-il ses disciples d'avoir été miséricordieux envers ceux qui croiront en lui (4) !

Esprit de prévenance et de recherche. Tel ne viendra point qu'on ne l'invite, qu'on ne le solliei-

{i} Evangelizare pauperïbus misit me. Luc. 4 } 18.

(2) Ad otimes, maxime ud domesticos fidei. Gai. 6, 10.

(3) Nescitis eu jus spiritûs estis. Luc. 9, 55.

(4) Quanto magis Chvistus , qui nuilum damnum sustinare patest , et pronus est ad cLmtntiam , laudabii discipulos suas, si tn eos qui sibi credituri sunt , miséricordes fuen'rtt ?

te, qu'on ne le presse même fortement (1). C'est l'exemple que Jésus-Christ nous a donné.

On raconte d'an ancien directeur, qu'il n'attendait pas qu'on le demandât au confessionnal. Voyait-il à l'église une servante ou un homme de la campagne? il allait leur demander depuis quand ils s'étaient confessés ; souvent il trouvait que c'était depuis très-long-temps.... Il faut vous confesser tout à l'heure, suivez-moi. — Je ne suis pas préparé. —Je vous préparerai. Quelqu'un en raillait peutêtre; mais le zélé n'écoute que Dieu, et ne se soucie que de son approbation. Adressons à Dieu la prière de l'Eglise (2). Brûlés d'un feu divin, de quoi ne serons-nous pas capables? Madame la chancelière de Pont-Chartrain étant à Vannes, première présidente de Bretagne, disait en parlant d'un fameux missionnaire (3) : Le grand Saint! V admirable serviteur de Dieu! Non, il n'est point d'amant qui , 'pour plaire, ait tant d'esprit ni tant de feu qu'il en a pour Jésus-Christ. Le bel éloge dans la bouche d'une femme du monde, qui voyait ce que fait faire tous les jours la passion !

(0 Compelle intrare.... veni , secjuere me.... et vocavit eos.,.. l'cnùe post me.... Luc. 14, a3.... Matth. 19 et 4.... Marc. 1.

(2J Illo nos igné , quœsumus, Domine, Spiritus sanctus inflamtnet.... qnem Dominas noster Jésus Christus misit in terrain , et i'ohal uehementer accendi : Me nos ignis absumat , qui dùcipulorum F du tuiper Spiritum sanctum corda succendit.

(3; le P. Vincent HubL

Sur l'affection à l'oraison.

Ce n'est point assez pour un ouvrier évangélique de faire de temps en temps l'oraison ; il faut qu'il aime l'oraison, qu'il soit adonné à l'oraison, qu'il vive de l'oraison, pour ainsi dire ; en un mot, qu'il soit homme d'oraison. C'est lui principalement que regarde cette parole de Jésus-Christ : Il faut prier toujours et jamais ne s'en lasser (2). Oportet, il le faut. Ses emplois fatigans et laborieux, sur lesquels il voudrait quelquefois s'en défendre , sont la raison même qui l'oblige à prier davantage ; pourquoi ? Parce que ,

1 .° L'oraison est la grande préparation d'un homme apostolique, pour le travail.

2.° L'oraison est toute sa lumière, toute sa force, toute sa consolation dans son travail.

3.° L'oraison est son repos et son délassement à la suite du travail.

Avant son travail , pendant son travail, et après son travail , il doit donc prier , et c'est là toujours prier. Toute autre raison à part , l'exemple de Jésus-Christ , celui des apôtres , et celui des plus saints missionnaires , suffirait pour nous en convaincre.

(i) Oportet semper orare} et non chfica-c. Lue. i3, I.

PREMIER POINT

Avant le travail, ce doit être sa grande préparation.

Il a besoin de grâce pour se bien remplir luimême des grandes vérités qu'il doit annoncer et besoin de grâce pour les autres qui ne la demandent pas et qui ne songent pas à la demander , et qu il faut bien remplir de ces mêmes vérités ; besoin de grâce pour trouver les raisons les plus fortes et les plus propres à faire impression sur les esprits et besoin de grâce encore pour que ces raisons bien développées puissent aller jusqu'à persuader , jusqu à gagner les cœurs.

Avant de commencer un discours chrétien il est vrai qu'on demande d'ordinaire le secours du Saint- Esprit, par ïes intercessions de la Mère de Dieu ■ mais il est bien tard , si l'on a différé jusque là. On ne dira plus que ce que l'on a préparé ; et si on l'a préparé sans être inspiré de Dieu, sera-ce la parole de Dieu, ou ne sera-ce pas la parole de l'homme ? Toutes ces grâces donc, où peut-on les obtenir que dans de longues oraisons ?

Si une heure d'oraison peut suffire à celui qui n est chargé que de lui-même, deux ou trois heures ne seraient pas trop pour celui qui est char-é d'instruire, de toucher, de convertir les autres. En cruel temps de sa vie Jésus-Christ ne pria-t-il pas, quoiqu il n eut besoin d'aucune préparation pour luimême, mais parla seule nécessité de donner l'exemple a ses apôtres et à ceux qui leur succéderaient au ministère, et qui en auraient tant de besoin ? On

Refonte spint. II.

peut dire que les trente années qu il demeura caché à Nazareth, furent trente années de prières pour se disposer aux trois ans de sa prédication. Lorsque le temps en fut proche, il se retira encore au désert pendant quarante jours : et pourquoi faire, que pour prier? Très-souvent il est dit qu'il passait les nuits entières sur de hautes montagnes , à prier, comme pour se préparer au travail du lendemain ; e'était surtout à la veille de quelque action importante, comme quand il voulut se choisir des apôtres (1). H passa toute une nuit , de même, la veille de sa transfiguration (2).

Peut-on douter que les apôtres ne le suivissent souvent, et qu'il ne les obligeât de le suivre dans cet exercice ? Au moins on sait qu'après son ascension ils restèrent dix jours de suite enfermés dans le Cénacle, pour se disposer à recevoir le Samt-Es^ prit. Après l'avoir reçu, au lieu de supposer qu ils n'eussent plus besoin de prières , il paraît qu'ils priaient chaque jour, en des temps réglés. Pierre et Jean montaient au temple pour prier , quand ils guérirent ce boiteux (3). Pierre était au haut de la maison, à midi, quand il eut cette vision de la vocation des Gentils (4). Saint Paul prend Dieu a témoin qu'il ne cessait aucun moment de prier pour ceux au salut de qui la Providence l'avait appliqué (5). . , J , Enfin , les saints les plus expérimentes dans la

(i) Exiit in montent orare, et eratpernoctans in ovation Del Uic> 6? i2 — ,- Ascendd in montent, ut oraret. Luc. 9, 2b.

(3) Act. 3, 1.— (4) Act. 10, 11.

(5) Testis miU est Dois ... qubd sine intermissione nicmnnam vestvifacio semper in orationÙms meis. Kora. 1 , 9.

vie spirituelle , conseillent aux ouvriers apostoliques de donner à la prière tout le temps où ils ne sont pas actuellement appliqués à travailler pour le prochain; on ne connaît presque plus pour eux d autres préparations au ministère , que l'oraison : pner ou travailler, c'est le partage de leur vie. *

Je suis si occupé, dit-on , que je ne puis trouver le temps de pner. Missionnaires, prédicateurs, théologiens, ou philosophes, êtes-vous plus occupes qu un saint Augustin , qn\m saint Chrysostôme, qu un saint Ambroise, et tant de Pères de l'Eglise, aussi connus par un grand nombre de savans ouvrages, que par leur assiduité à la prière et par leur grande union avec Dieu ? L'ètes-vous plus que tant de prédicateurs, tant d'écrivains, tant de missionnaires, tant de gens d'oraison, et dont les noms sont consignés dans l'histoire des différentes communautés séculières ou religieuses ? L'ètes-vous plus qtfun saint Thomas , qu'un saint Bonaventure f Ces deux saints docteurs assuraient qu'ils avaient trouvé plus de lumières dans leurs fréquen tes prières au pied du crucifix, que dans tous les livres... L/ètes-vous plus qu'un Bellarmin , qu'un buares: Celui-ci, outre le zèle qu'il avait pour aimer mieux, disait-il, perdre le fruit des travaux de trente années, qu'un quart d'heure de l'oraison ordonnéepar la règle, fît encore toutletempsdesa vie par-dessus le temps réglé, une demi -heure le matin ] et 1 apres-dinée une heure dVaison extraordinaire. En faisant bien une heure d'oraison, mème^traordinaire on prolongerait, en quelque sorte , sa journée de plusieurs heures. On serait plus aidé de Dieu , on apprendrait là Ie prix du t on don

nerait aux études nécessaires celui qu'on perd dans des conversations inutiles ou dans des études étrangères. Au sortir de là, plein d'humilité et de zèle, on ne songerait qu'à faire un discours utile et chrétien, au lieu de s'épuiser l'esprit à chercher debellesphrases, qui prennent ordinairement un temps infini. On n'aurait point de ces inquiétudes qui partagent l'attention et qui déchirent le cœur, dans la crainte d'un mauvais succès. Animé de l'esprit des apôtres, on prêcherait comme eux , avec énergie, avec force. On ne persuadera jamais ceci aux âmes vaines; mais c'est ici et dans l'oraison qu'il faut apprendre à se cuérir de la vanité.

SECOND POINT

Dans le travail, l'oraison est toute la lumière , toute la force, et toute la consolation.

Outre cette espèce de travail pour le prochain , auquel on peut se préparer à loisir , il en est plus d'un autre pour lequel, sur l'heure même, on a besoin d'être plus éclairé et de bien prendre son parti. Au confessionnal, dans la direction, dans les entretiens avec les personnes qui nous consultent, c'est un conseil, une réponse, une décision qu'il faut donner; c'est un mot de consolation qu'il faut placer à pro pos ; c'est un pécheur endurci , qu'il faut étonner, ébranler , et terrasser , avant qu'il sorte de vos pieds. Le travail actuel, outre cela, a d'assez grands dangers ; le corps ne suit pas toujours les chastes désirs du cœur : mille choses qu'on est obligé de lire, de voir , et d'entendre, sont autant de pièges k notre innocence ; le démon est jaloux, surtout de

faire tomber les élus de Dieu , qui travaillent à la destruction des puissances infernales (1). Il suscite des apôtres j des occasions pour nous tenter , pour nous séduire, s'il est possible.

Le travail actuel a encore ses ennuis et ses dégoûts ; on parle à des gens grossiers, qui n'entendent pas ; à des gens attachés au mal , qui ne veulent pas entendre ; la nature se lasse par la seule continuité d'un exercice appliquant et rebutant , dont on n'aperçoit pas toujours le fruit. Où trouver la lumière , la force, la consolation nécessaire alors, sinon dans l'oraison ?

L'oraison qui précède , influe beaucoup , sans doute, dans tout ceci ; vous vous souviendrez, Seigneur, de ce que je vous ai demandé dans la prière, de venir à mon secours , au moment de mon besoin ; mais il faut y joindre une espèce d'oraison actuelle ; Jésus-Christ nous a donné l'exemple. Il y a peu d'occasions où ses actions, ses discours ne se trouvent entremêlés de prières. Avant de ressusciter le Lazare, il pria (2).

Avant la multiplication des pains, toutes les deux fois il pria (3). Quand on lui présenta des Gentils qui voulaient le connaître, il pria (4). Il pria encore quand ses disciples , au retour de leurs premières missions, vinrent lui en raconter le succès (5). Les apôtres prièrent de même. Il y a peu de pa-

(i) Cibiis ejus eiectus. Habac. i , iô.

(a) Pater, gratias ago tibi quia audisti me ; ego autem sciebain quia semper me audis. Joan. ir, 41, 42.

(3) Cùm gratias egisset, distribua discumbentibus. Ibid 6, St.

(4) Pater, clarijica nomen tuurn. Ibid. 12 , 28.

(5) Confiteor tibi , Pater Domine cœli , etc. Luc. 10, 21.

ges dans saint Paul qui ne soient entrecoupées de quelque oraison. Aussi parait-il partout qu'il parle en homme inspiré.

Faisons-nous donc une loi d'élever notre cœur à Dieu dans tous nos besoins, et d'être toujours unis au principe de grâce, de qui nous recevrons beaucoup plus de secours pour parler de Dieu à propos, que nous n'en pouvons espérer de notre propre industrie (1). C'est une chose étrange, que nous manquions d'aucune sorte de grâce , après les promesses que Jésus-Christ a faites à la prière (2).

Est-ce que nous ne le prions pas au nom de Jésus-Christ (3) ? Est-ce que nous ne le faisons pas avec assez de confiance (4) ? Est-ce que nous prions pour d'autres qui ne méritent point de grâce ? Les prières de Moïse en attirèrent tant sur son peuple rebelle !

Vous direz à cette montagne : Allez dans la mer; et sur l'heure elle ira dans la mer. Seigneur, c'est un homme immobile et dur comme un rocher, que je veux ébranler et mettre en action ; je lui commande , et il n'obéit pas ; remuez-le vous-même , je vous en conjure.

(i) Sicut oculi servorum in manibus dominorum suorum , ita oculi nosîri ad Dominum Deum nostrum , donec misereatur nostri. Oculi mei semper ad Dominum , quoniam ipse evellet de laqueo pedes meos. Respice in me, et miserere mei ; aa mihi sedimn tuarum assistricem sapientiam , et noli me reprobare àpueris tais. Ad te , Domine , Domine , oculi mei. Deus , in adjutorium meum intende: Domine, ad adjuvandum me , festin a. Ps. 12a, 24.... Sap. 9 .. Ps. 140 , 59.

(2) Omnia quœcumque orantes pctitis , crédite qu'a *ccipieti$. Mare 11 ; 24.

(3) In nomine meo. Joan. 16 , 23.

(4) Crédite quia accipietis. Marc. tt4 24.

Enfin, c'est parce que nous ne sommes pas toujours exaucés, que nous avons besoin de consolation. Pleurons comme Jésus - Christ même , sur la perte de Jérusalem; que ces larmes sont consolantes et efficaces, quand elles viennent d'un zélé pur ! On les verse à l'oraison.

TROISIÈME POKa..

L'oraison est le repos et le délassement à la suite du travail.

L'homme imparfait va se délasser avec les mondains, au sortir du travail ; il va raconter ses succès et s'applaudir, il en perd tout le mérite. L'homme apostolique va trouver Dieu ; il se repose en Dieu. Si Dieu a béni son travail, il porte sa couronne au pied du trône , il reprend ses forces pour faire mieux encore ; s'il n'a pas réussi , il y trouve du courage pour mieux recommencer et ne point se laisser abattre. Jl goûte , dans le sein de Dieu , le plaisir de l'avoir glorifié, ou par son travail , ou plus encore par son humiliation. Dieu libéral le récompense de sa peine passée, par des consolations intimes qui se répandent jusque sur son visage.

On le voit infatigable : cette force lui vient comme aux anges, d'une nourriture invisible; car, après le travail, il ne se relâche en rien de son abstinence et de ses mortifications (1).

Jésus-Christ nous a donné cet exemple , d'aller auprès de Dieu nous délasser de nos longues fati-

(i) Ego cibo invisibili et potu, qui ab hominibus videri non po« test , utor. Tob, c. 12. v. 19.

104 RETRAITE DE TRENTE JOL'ilï.

gués , après des jours entiers employés à instruire le peuple, à guérir les malades (1).

Pierre et Paul se retiraient de même, et leur grand délassement était la prière. Saint François Xavier, au retour de ses voyages, se retirait dans un cabinet du jardin de Goa ; c'est de là qu'il sortait embrasé (2) ; il fallait de Peau pour lui rafraîchir la poitrine. D'autres, après s'être livrés tout le jour au travail , se retiraient sur une terrasse, à regarder les astres, ou s'arrêtaient dans un jardin , à spéculer et admirer un moucheron ou une fleur. Au sortir de là, ce sont de nouvelles ardeurs. Nous avons si peu d'expérience de ce délassement en Dieu , que nous ne le croyons peut-ètae pas ; mais comment font tant d'autres ? Essayons , avant que de juger : méritons pour essayer , pour éprouver.

Sur la vie dure et mortifiée des hommes apostoliques

Nous en avons déjà parlé dans plusieurs occasions , mais il reste toujours quelque chose à dire sur un sujet qu'on ne saurait trop méditer. La vie d'un ouvrier évangélique doit être dure , mortifiée. Pourquoi ?

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