QUATRIÈME PARTIE
être aussi trente, quarante ou soixante jours. Celle de Dieu n'a point de fin , non plus que lui. Mais qui ne veut pas donner à Dieu tout ce qui est dans son pouvoir et dans ses espérances, ose-t-il demander ou espérer tout ce qui est au pouvoir de Dieu ? Entrons une dernière fois dans la profondeur de cette vaste éternité , que nous espérons. Développons à notre imagination cette durée infinie de siècles qui doivent se succéder , sans qu'on puisse en apercevoir la fin. La plus longue persévérance , avec ce qu'elle peut avoir de pénible , disparaîtra bientôt à nos yeux.
On raconte qu'un solitaire fut un jour rencontré dans des bois écartés. Il était tel que l'Ecriture représente Nabuchodonosor réduit à l'état des bètes farouches. Son poil et ses cheveux lui cachaient presque tout le corps. Sa peau noire et desséchée couvrait des os plutôt que de la chair. Il avait le regard farouche, la vue presque éteinte. On l'arrêta malgré lui; et comme on jugea qu'il était là depuis fort long - temps , on lui demanda à quoi il s'était occupé , et comment il avait pu soutenir une vie si affreuse. Alors , regardant fixement le ciel : J'ai médité V éternité qui précéda ce monde et /'<?'ternité qui doit le suivre (1). Ne m'en demandez point davantage; avec cela on passe la vie sans s'en apercevoir , on souffre tout sans se plaindre ; on n'a besoin ni de compagnie } ni d'aucune autre occupation : après ces mots , il s'échappa de leurs mains , et prit la fuite.
David , de qui ce saint homme avait emprunté
(i) Cogitavi dies antiquos a et annos ceternos in mente habui. Ps. 76, 6
ces paroles , concluait ce qu'on tache de nous inspirer (1) : Je veux commencer à mieux vivre. Je commence , et c'est pour ne jamais finir. Au roi des siècles, invisible et immortel, à Dieu seul , soit honneur et gloire dans tous les temps et dans l'éternité (2). "
Mais il faut qu'il fixe lui-même nos inconstances ; qu'il nous fasse connaître quelque chose de ses immenses perfections , qui rendent les bienheureux dans la gloire inviolablement attachés à lui. Demandons-le-lui avec ferveur, et par ses propres bon tés, et par les mérites infinis de notre Seigneur Jésus-Christ.
Ainsi soit-il.
(i) Vixi , nunc ccepi. Ibid. v. n.
(2 Régi autem seculorum ùnmortali , invisibili , riE Deo ,
7 k GRANDE RETRAITE.
RÈGLES
Pour discerner de quel esprit viennent les divers mouvemens qui s'excitent dans Vaine , et pour pouvoir ensuite rejeter les mauvais et ne retenir que les bons.
Notre ame étant un esprit , les substances spirituelles peuvent agir en elle et sur elle. Or, ces substances spirituelles sont, ou Dieu , ou les anges, ou les démons , ou notre ame même qui agit sur ellemême.
Dieu et les saints anges ne peuvent nous porter qu'au bien; les démons, ennemis de Dieu, ne nous portent qu'au mal ; notre ame , en partie bonne, en partie mauvaise , peut nous porter , ou successivement , ou au même temps, mais par des vues différentes, au bien et au mal.
Saint Paul met le discernement des esprits entre les grâces gratuites et extraordinaires : Alii datur diacretio spirituum (1). Cependant il y a, dans l'Eglise , des grâces communes durables , x»ar le bon usage desquelles on peut participer à ce don v autant qu'il est nécessaire pour son propre bien et pour celui des autres. De même que , quoique la grâce de l'a prédication soit miraculeuse, par exemple dans quelques saints : Alii datur sermo safiientiœ, elle est pourtant, pour l'ordinaire, le fruit
(i) I. Cor. îa, 10.
de l'étude , pouvu qu'on s'y applique selon le bon plaisir de Dieu , et en recourant souvent à lui dans la prière.
Dans les méditations des deux étendards , où saint Ignace nous représente Jésus-Christ et le démon sous des figures emblématiques , on trouve comme la semence des règles du discernement que nous voulons expliquer. Le démon y paraît dans les plaines de Babylone , assis sur une espèce de trône, environné de feux et de flammes , terrible à voir, s'il ne cachait ordinairement son visage, associé à une multitude d'esprits aussi médians que lui, qu'il envoie de tous côtés semer des pièges , et inspirer des maximes damnables. La plaine de Babylone signifie que le démon habite dans le trouble; son trône élevé dénote qu'il porte à l'enflure du cœur ; le feu et la fumée marquent qu'il agit dans l'obscurité et avec précipitation ; ses envoyés et les pièges qu'ils vont semant de tous côtés, prouvent que nous sommes environnés partout et toujours de dangers; son visage affreux, mais masqué, signifie qu'on ne se laisse guère surprendre que faute de le bien connaître.
Jésus-Christ, d'un autre côté, paraît aux environs de Jérusalem , c'est-à-dire , du séjour de la paix et de la douce tranquillité. Il est sur un siège fort bas , tout ce qui vient de lui porte au rabaissement. Sur son visage parait une bonté charmante , mais chaste et sans artifice , parce que rien n'est plus aimable ni plus saint que la conduite qui vient de Dieu.
Ceci supposé, venons à l'explication des règles. Les unes regardent proprement la première partie
des exercices ; les autres , la seconde ; parce que celle-là représente ce qui se passe ordinairement dans les âmes qui ne font que commencer à vouloir corriger leurs "vices ; celle-ci, ce qui se passe dans les âmes qui s'appliquent à l'acquisition de la vertu. Le démon tente les premières comme à vive force, en les portant au mal ; il tente les autres , en les portant au mal sous l'apparence du bien. Toutes ces règles sont fondées en partie sur la raison , eu égard aux soins que se proposent le bon et le mauvais esprit, en partie sur de longues expériences qu'ont faites les saints de la conduite ordinaire des esprits opposés.
REGLES
Qui ont rapporta la première partie des exercices de la Retraite.