LA FIN DU MINISTÈRE APOSTOLIQUE
Travailler à sa perfection et à celle du prochain.
Attende tibi , et doctrinœ ; insta in illis : hoc enim faciens , et teipsum salvum faciès , et eos qui te audiunt.
Soyez attentif à vous- même et à l'instruction des autres : appliquez-vous-y fortement et constamment ; car, de celte sorte, vc.is vous sauverez vous-même , et ceux qui vous écoutent, i Tim. 4, 16.
Que peut- on dire de mieux et de plus à propos, à des hommes apostoliques, pour les porter à bien remplirlesdevoirsdeleur vocnlionPou plutôt, n'estce pas ce que notre saint fondateur a recommandé à ses enfans , lorsqu'il a dit que la fin de notre apostolat n1est pas seulement de s'appliquer, avec la grâce de Dieu, à son salut et à sa perfection propre, mais de s'employer encore de toutes ses forces à procurer le salut et la perfection du prochain?
Mais, à ce que saint Paul apprend ici à Timolhée, notre règle ajoute la manière dont on doit allier ces deux fins, et les subordonner de telle sorte l'une à l'autre, qu'elles puissent mutuellement se soutenir et s'entr1 aider.
On veut donc , et on ordonne partout , que nous
nous sacrifiions comme des gens qui doivent s'employer à la sanctification des autres, et Ton veut que nous nous employions à la sanctification des autres , comme des gens qui cherchent toujours à se sanctifier de plus en plus.
En effet , et prenez garde , s'il vous plaît , a ces deux propositions qui vont faire le partage de cet entrelien ; un homme qui n'est pas déjà un saint , ou qui n'a pas du moins commencé à le devenir, ne travail. lera jamais bien utilement au salut du prochain : mais un s;iint , ou un homme avancé déjà en sainteté , et qui travaille , avec cela , de tout son pouvoir au salut du prochain, ne saurait manquer, et de se conserver, et de devenir encore un plus grand saint, Il faut donc et commencer et finir par nous sanctifier : commencer à nous sanctifier, pour nous mettre en état de sanctifier les autres ; nous employer ensuite à sanctifier les autres, pour achever nousmêmes de nous sanctifier. Et voilà le rapport mutuel des deux fins du ministère apostolique , et comment elles doivent se servir l'une et l'autre.
PREMIER POINT
L'obligation de se sanctifier est si essentielle à Tétât d'un chrétien et d'un religieux, que quand nous ne serions pas appelés à sauver le prochain , il faudrait encore travailler de toutes nos forces à nous rendre aussi parfaits qu'est grande la grâce qui nous est offerte pour le devenir. Un Dieu si saint ne saurait être servi dignement que par des saints ; vous serez saints parce que je suis saint (1). Cependant, et dans le christianisme , et dans la religion même,
(») Sancti eritis , quia ego Sanctus sum. Levit. Kl, 45.
si peu de gens s'appliquent à rendre à Dieu un culte parfait , que c'est une raison nouvelle pour ceux qui i sont un peu touchés du zélé de sa gloire , de le dédommager dans leurs personnes , de tant de serviteurs ou infidèles , ou mauvais.
D'abord , à ne considérer que nous-mêmes , notre sanctification est tellement un premier devoir , que si nous ne pouvions pas nous sanctifier en sanctifiant le prochain, il faudrait absolument abandonner le soin du prochain , pour ne penser qu'à nous sanctifier nous-mêmes : saint Paul nous l'insinue, dans l'avis qu'il donne à Timothée : Attende tibi, et doctri nœ : songez à vous-même avant toutes choses, dit-il, attende tibi; ensuite vous pourrez songer aux autres , et doctrines.
La raison, la voici, dans les paroles de Jesus- Christ notre Maître , que servirait il à P homme de gagner tout le monde , s'il venait à perdre son omet)) ? Cela ne veut pas dire simplement : Que servirait-il à l'homme de con'quérir toute la terre habitable , de mettre sur sa tête toutes les couronnes de l'univers, et de ramasser en sa personne toutes les grandeurs , toute la science, toute la réputation, tous les trésors imaginables , s'd venait à se damner : cela veut dire encore : Que servirait-il à un apôtre d'avoir ga°rié à Dieu une multitude d'infidèles, d'hérétiques , de pécheurs , d'avoir peuplé le Ciel de citoyens , si sa conduite personnelle n'en avait fait qu'un réprouvé? Imaginons nous un saint Paul , un saint Xavier au tribunal de Jésus-Christ, suivis de cette foule innombrable de barbares qu'ils ont sauvés, et devenus eux-mêmes condamnables pour s'être oubliés (->.) Matlh. 16 , 26
n pensant aux autres; qu'auraient-ils autre chose à tlendre que de plus sanglans reproches de a part lu i„»e et des assistai*? Médecin autant et plus ma ade que nous , vous n'avez pas pensé à vous guérir ,ous-même ; vous avez aimé ce que vous avez *u ions faire haïr ; vous n'avez pas appréhende ce que ;ous nous avez fait craindre et éviter par vos discours ouchans et pathétiques?
Ce serait donc une misérable conduite et une excuse bien frivole , que de vouloir justifier ses négligences au service de Dieu , par la multitude des occupations auxquelles on se livrait pour le service du prochain ; que de quitter ses exercices de pieté , les examens, l'oraison, les lectures; de dire froidement et à la hâte , le saint office ou la messe , pour donner plus de temps à préparer des discours chrétiens , à composer un cours de théologie , ou , ce qui serait moins supportable encore , a se rendre habile dans les affaires, dans la philosophie, dans les mathématiques, dans les belles- lettres, dans l'histoire profane. Que d'inutilité*! que de vanités! Règle générale il faut plutôt négliger un peu le prochain que de se négliger soi-même ; les devoirs de notre propre sanctification doivent être toujours privilégiés, ou, B'il arrivait jamais qu'un besoin extraordinaire, ou ! qui ne pût se différer, nous appelât au service d un moribond ou d'im homme qui vient de lo.n , il faut . faire alors pour notre ame ce que nous savons s. bien faire pour notre corps ; on prend son repas plus tard, quand on n a pu le prendre à l'heure ; on repose plusieurs jours, quand on a veillé plusieurs nuits ; de j même , faire le soir une oraison qu'on n'aura pu faire le malin ; prendre quatre ou cinq jours de retraite ,
après une mission de quelque temps , et que ce soit une loi inviolable.
Mais nous nous tromperions beaucoup de croirej que le soin de notre perfection propre pût préjudicier au salut ou à la perfection d'autrui ; j'ai dit, aui contraire, et c'est ma première proposition, que quand nous n'aurions pas d'autres raisons denous sanctifier , que la nécessité de sanctifier les autres , ! nous devrions sans cesse travailler à notre propre sanctification. Pourquoi? Parce qu'il n'y a qu'un, saint , ou un homme qui fait de grands efforts pour I le devenir, qui puisse espérer d'être fort utile au prochain. On ne lui est véritablement utile, qu'à i proportion qu'on sacrifie son repos , ses commodités ; et qu'on est plus parfaitement mort à soi même; qu'à ! proportioii qu'on sait mériter l'estime et la confiance ! de ceux qu'on a dessein d'attirer à Dieu : or, je vous I demande si , pour tout cela , il ne faut pas , sinon une vertu consommée déjà, au moins une vertu fort avancée , et de grands commencemens de sainteté avec de nouveaux désirs de se sanctifier chaque jour de plus en plus.
Tant de fois nous l'avons déjà montré ; mais c'est
la chosequ'onoublieleplusvolontiers, parce qu'elle humilie notre orgueil et nous rend tous à peu prés égaux : ce ne sont point les talens naturels ni acquis Tesprit , la science, la force de la parole , qui , par eux-mêmes , peuvent faire du fruit dans les cœurs • c'est l'union de l'instrument avec le principe de la grâce.
Méditons sans cesse le testament de notre Maître et ce qu'il dit à ses disciples, quelques heures avanl sa passion : Je suis la viane et vous êtes les bran-
rhes: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, rapporte beaucoup de fruit , parce que sans moi vous ne pouvez rien faire ( 1 ).
Je sais que ceci s'applique aussi à la nécessité de la grâce même pour faire le bien , à la nécessité du concours même pour agir naturellement ; mais ce passage, dans le sens naturel, regardait la conversion du monde, que devait produire, par les apôtres , la seule union qu'ils auraient avec Jésus-Christ. Maxime certaine : plus il entre de l'Esprit de Dieu dans nos ministères , moins il entre de notre propre esprit, et plus ils sont efficaces pour la fin que nous devons nous proposer.
Chargés d'un grand apparat de doctrines et de belles paroles, nous plairons peut-être, nous nous ferons un certain nom , une certaine réputation dans le monde, mais nous ne convertirons pas; nous nous y tromperons peut-être aussi, et croirons que nous avons converti; mais ce sera la prière d'un humble serviteur de Dieu, qui ne sort point de sa I solitude , ou les pénitences du simple frère qui nous accompagne, qui donneront la force à nos discours et qui nous attireront la bénédiction du Ciel.
Si vous en doutez, reprenons la chose dès le corn mencement de l'Eglise jusqu'à nous. Qui sont ceux 1 qui , dans tous les siècles, ont fait ces grands mouvemens dans les provinces, dans les royaumes entiers ; qui se faisaient suivre et écouter, non pas par i une poignée d'auditeurs mendiés ou ramassés avec peine dans l'enceinle d'une église médiocre, mais par la multitude qui venait de bien loin à la ronde i Ego mm vitix , vos palmites , qui manet m me et ego m eo , lue fert fructum multum , quia sine me nihil poteslis Jacere. Joau. i5 , 5.
pour assister à leurs prédications; qui quittaient mai son , bien , enfans , patrie , pour passer avec eux d'une contrée dans une autre ?
Sans parler des apôtres et des pasteurs de la primitive Eglise , les Bernardin , les Antoine de Pade , les Vincent Ferrier , les Jean de Capistran , les Suffren et tant d'autres , par où méritèrent-ils de si grands succès ? Nous savons ce qu'ils disaient au peuple ; nous avons leurs ouvrages dans les mains; y trouvons-nous rien qui soit comparable, selon le sens humain , à beaucoup d'autres ouvrages que nous admirons? A peine convenons-nous qu'il y ait rien dont on puisse s'aider, rien que l'on doive copier ou imiter ; nous aurions presque honte de dire les sermons des Pères de l'Eglise, tels qu'ils sont dans leurs écrits; avec cela cependant, que de conversions ? C'étaient des hommes judicieux et des saints ; ils édifiaient et parlaient bon sens ; Dieu faisait le reste ; voilà tout le mystère. Que des saints comme eux montassent aujourd'hui en chaire, sans dire autre chose que ce qu'ils disaient, on leur applaudirait encore, non point peut-être par des ci is d'approbation, mais par des larmes; ce sont là les applaudissemens dont saint Chrysostôme et saint Augustin étaient jaloux ; la pureté de leur intention et leur union continuelle avec Jésus- Christ , les avaient rendus maîtres, pour ainsi dire, du coeur de Dieu ; ils en disposaient comme à leur gré, selon cette parole : Si vous demeurez en moi , et que mes paroles demeurent en vous , vous demanderez tout ce que vous voudrez, et vous l'obtiendrez (1). Dieu
(ij Si manseritis inme et vcrba mea in uobis manserint, quod' cumque volueritis petetis , eljietvobis. Jean. i5 , 7.
ne pouvait , non plus qu'au temps de Moïse , ne pas détourner sa colère quand ils l'en priaient : Laissez-moi faire , afin que ma colère s'allume contre ce peuple rebelle et ingrat , et que je l'extermine. Ah ! Seigneur, pardonnez-leur, nu effarez-moi (lu lirrede rie (1). A celle parole, Dieu, bien loin de contredire et de désoler des hommes selon son cœur, faisait gràcea des cœurs endurcis, et qu'il avait presque résolu d'abandonner à leurs sens réprouvés. Avançons.
Une seconde chose qu'ils avaient encore, et d'où dépend beaucoup le salut des âmes , c'est que c'étaient des hommes morts à eux-mêmes, et qui comptaient pour rien de sacrifier leurs plaisirs, leur santé, leurs forces, leur vie même, au travail de leur ministère. Ce n'étaient pas des gens bornés à une espèce d'emploi particulier, gens qui crussent I assez l'aire d'aller tous les jours en classe, de prê- I cher une fois la semaine un sermon d'appareil, ou I de carder un confessionnal trois ou quatre heures ; ils "étaient à tout : direction , confession , prédication , eaîéchisme , visite des pauvres et des maia tes ! Dans leur vieil n'y avait point d'intervalles vides; a une retraite, à une mission en succédait incontinent une autre; et quelles missions ! quelles retraites ! Qu'on leur représentât qu'ils abrégeaient considérablement leurs jours: Et qu'en peut-il arriver , sinon que paille plutôt voir Dieu ? sachant se faire tout à tous, ils vivaient avec les pauvres comme les pauvres ; et jamais la crainte de manquer des commodités de la ville ou de la maison , ne les empêcha
(i) Exod 3a, 10, 32.
d'aller faire des établissemens jusque dans les campagnes les plus reculées.
On dira qu'il faudrait être un saint du premier ordre pour soutenir constamment un genre de vie si pénible et si laborieux. Et n'est-ce pas précisément ce que j'entreprends de prouver, que, pour faire de grands fruits auprès du prochain, il faut être déjà bien avancé en vertu, et que, sans cela, on ne fait jamais rien que de médiocre ?
N'ayons pas recours à la différence des temps , comme si autrefois on avait eu plus de force ou plus de grâces qu'aujourd'hui. N'est-ce pas de nos jours qu'ont vécu les François de Sales, les François de Paule, les Vincent de Paul , les Olier, les Hubi et tant d'autres saints personnages ? Lisons leurs relations et leur histoire.
Enfin, avons nous dit, pour faire de grands fruits, il faut être déjà un saint, parce que l'estime et la confiance des peuples, si nécessaires pour réussir, ne se donnent qu'à des saints ; c'est la différence qu'il y a entre nos défauts et nos vertus ; nous l'avons remarqué ailleurs ; des défauts médiocres suffisent pour mal édifier et nous rendre méprisables ; mais pour forcer la multitude à donner son estime et sa confiance , il faut des vertus héroïques et frappantes.
Un grand pécheur croit son salut en assurance , quand il a mis son ame entre les mains d'un saint. On raconte de saint François de Sales , qu'un homme vint tout exprés de plus de cent lieues jusqu'à Paris, pour se confesser à lui ; et de saint François- Xavier , qu'on partait du Japon , au travers de deux mille lieues de mer, pour venir le joindre à Goa, et
recevoir de lui, avec les leçons de la religion, la paix d'une conscience troublée et déchirée.
Cette estime n'est point celle par laquelle quelques-uns savent s'insinuer dans la familiarité des grands , et se rendre recommandables à titre d'honnëte homme , d'homme divertissant , d'homme d'esprit ; ils font, dit -on, des amis à la religion ; les vrais, les solides amis sont ceux qu'attire la confiance parfaite, c'est-à-dire^ fondée sur une grande vertu. Il est nécessaire , peut-être , qu'il y en ait d'autres qui voient ainsi un certain monde, soit; mais j'oserais presque dire , malheur cependant à celui sur qui le sort tombe (1).
Ce n'est pns non plus celle estime par laquelle on attache à soi un petit nombre de personnes dévoles et vertueuses de qui Ton est honoré, cela coûte peu; mais c'est celle qui attire la multitude , et les grands, et les petits également ; celle de ces hommes de bonnes œuvres dont on nous lit quelquefois les lettres ; gens que de tous côtés on appelle au temps de la mort , et quand on veut sincèrement se donner à Dieu; gens aux funérailles de qui il se fait du fracas chacun s'estimant riche et heureux de recueillir quelque chose de leur dépouille.
La «rande avance pour nos ministères , c'est d'être bien unis à Dieu , de mériter qu'il se serve de nous pour les desseins de sa miséricorde, et qu'il nous choisisse, comme les apôtres , pour faire du fruit , et un fruit solide qui demeure toujours (2). Au moins certes, nos succès, selon Dieu, dépendent autant de notre vertu que de notre étude.
; 'N V°,rumtamen vœ homini illi ! Luc. 22 , 22 . — (2) Ut eatis et fructum (ijferatis , et Jructus "ester maneat. Joan. if>, 10. Judde. Œuvres, Y. 13
La grande avance , c'est encore de mourir à nousmêmes et au soin de nous-mêmes, de faire de grands progrès dans l'abnégation et dans l'amour de la croix ; nous n'y pensons pas, quoique nos règles et nos instructions ne nous parlent d'autre chose ; nous nous formons tout au plus à devenir des religieux réguliers ; mais, si nous n'y prenons garde, nous ne formons pas des apôtres. Si nous ne voulons faire pour les âmes , hors d'ici , que ce que l'on fait d'ordinaire, nous n'irons pas loin.
Enfin, formons-nous à édifier par des vertus sublimes : à ces manières insinuantes et artificieuses de gagner une certaine esli. ne , faisons-en succéder d'autres qui attirent, s'il se peut, l'admiration, et qui fassent souhaiter de nous ressembler ; nous n'en ferons rien peut-être, et nous ne laisserons pas d'entrer dans les ministères; Dieu veuille que nous n'y perdions pas bien vite nos médiocres vertus; car, comme il n'y a que des hommes qui aient déjà commencé d'être saints et parfaits, qui puissent travailler utilement au salut du prochain, il n'y en a guère d'autres qui , en travaillant pour le salut du prochain , puissent espérer de devenir encore plus saints. C'est la seconde partie.
SECOND POINT
Ce que saint Paul disait, à l'occasion du discernement des viandes, peut très-naturellement s'appliquer à notre sujet: Tout est pur pour lésâmes pures (1) ; tout est saint, tout est sanctifiant pour ceux qui sont déjà établis solidement dans la vertu ; mais pour ceuxqui n'ont qu'une vertu faible encore et im- (i)' Omnia munda mundis. Ad Tit. i , i5.
SUR DIVl'PS SU3KTS M PIÉTÉ. -"«
parfaite, tout ût* terrible pour eux dans le danger; et hors du danger même , ce qei sanctifie les autres ne lait communément que tres-peu d'impression sur
eux (1).
Et premièrement , qu' il y ait de grands dangers dans nos ministères , c1est ue quoi nous ne saurions disconvenir. Notre expérience propre ne l'a que trop appris déjà peut-être ; mais fasse le ciel que , quand les dangers seront devenus plus grands dans la suite , nous ne rapprenions pas encore davantage à notre confusion et à notre perte !
Quelle est donc la différence entre un homme déjà vertueux et un autre qui ne l'est pas ? est-ce qu'il n'y a pas de danger pour celui-là comme pour celui-ci, ou qu'il n'y a pas de grâces de préservation pour tous ? La différence , la voici : un homme vertueux craint le danger ; il attend que ce soit Dieu qui l'engage et qui le pousse ; de lui-même il n'y va pas , jamais il ne cherche le monde que pour le convertir , que quand d offenserait Dieu en ne le cherchant pas ; il ne sait ce que c'est que des liaisons , des visites , des entreliens de simple amusement , de pure bienséance.
Un homme imparfait ne craint rien , ou bien il va a tout , comme s'il ne craignait r en ; mille vains motifs lejettent dans le commercedu monde, et non pas le dessein de lui être utile et de le sanctifier : or , ce quenousdisonsauxgensdumondeestvraipournous
comme pour eux, que le danger avec la défiance est moins redoutable que la présomption hors du dangef. De plus, dans le danger où ils vont l'un et Tautre par nécessité et par vocation , l'homme vertueux (i) CoincjuinaUs autem et infidelibus nihilest muiidum. Ibid.
a bien des grâces , que cerlainement l'homme imparfait n'a pas. Il les a demandées mille fois dans la prière; il lésa méritées, en quelque sorte, par sa longue fidélité ; l'un , s'il n'est pas tout-à-fait aveugle , se produit rarement sans apercevoir beaucoup de fautes , sans craindre au moins d'en avoir fait un grand nombre ; au lieu que l'autre respire l'air le plus contagieux, touche les plaies les plus envenimées , sans en recevoir aucune atteinte : c'est un ange , aussi-bien par la pureté de ses mœurs que par la vivacité de ses actions.
Avant donc que de nous engager dnns les ministères publics, suivons bien le conseil de Jésus-Christ notre Seigneur. Un homme destiné à servir le prochain , est comme ce roi qui se prépare à la guerre contre un autre prince riche et puissant (I). Que fait il ? Il examine auparavant s'il pourra marcher avec dix mille hommes contre un ennemi qui vient à lui avec vingt mille. ïrouve-t-il que non, et se défie-t-il de ses succès? la sagesse veut qu'il envoie des ambassadeurs et qu'il demande la paix. Mais ces mesures de sagesse ne sonl plus pour nous. Tout religieux appelé aux fonctions de l'apostolat, doit dire avec saint Paul : Si je prêche l'Evangile , ce ne m'est pas un si grand sujet de gloire , puisque j'y suis nécessairement obligé , et malheur à moi si ie m'en dispensais (2) ; je l'ai promis , c'est ma voca-
(i) Rex iturus committere bellum adversàs alitmi regetn , non sedeni prias cogitât si postit cum decein millibus occurrere e.icjui cuin viginti millibus venit ad se ; alioquin udkuc Mo longe agente , legationem mittens rogat en ijuœ pacis sunt Luc. 14, Si.
(2) Si evangelizavero , non est mihi gloria ; nécessitas enim mihi incumbit : vœ enim mihi est si non evangelizavero. i. Cor. g, 16.
tion. Re«te donc de chercher à lever des troupes assez nombreuses pour résister au vice et au démon; et ces troupes , ce sont des vertus solides déjà acquises ; l'ennemi est proche ; et quel ennemi ! hâtonsnous.
Mais outre qu'un saint qui travaille au salut du prochain, est beaucoup moins exposé à y perdre rien de sa vertu , il y croît màne en vertu , et rien n'est plus propre à consommer l'ouvrage de sa perfection , que de travailler fortement au salut du prochain. Comme il cherche avant tout et par-dessus tout, sa propre sanctification, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend , lui devient une occasion , un motif, une raison pressante de se sanctifier toujours davantage. Conduisons un saint et un homme imparfait dans tous nos ministères successivement. L'un et l'autre prêchent; mais l'un se prêche le plus souvent lui même ; il sacrifie ce qu'il y a de plus solide , à ce qui peut lui donner la réputation d'un homme d'esprit ; espèce de simonie , de prêcher pour la gloire, comme de prêcher pour l'argent. Mais ayant trop de raison et de sens pour être touché lui-même des faibles discours qu'il a coutume de faire, il est inquiet, il se chagrine, il perd courage , il ne trouve pas qu'à son gré on lui rende assez de iustice. L'autre se ferait un scrupule de dire des choj ses qui ne le toucheraient pas le premier , et qu'il I croirait peu capables de toucher les autres. En disant d'un cœur pénétré ! il se fortifie lui-même dans la détermination de pratiquer tout ce qu'il enseigne ; il aurait honte de ne pas le pratiquer ; n'y a-til pas autant de folie , à peu près , à ne point se faire
un saint avec de tels motifs , qu'à risquer son salut et son éternité ? Il se croit bien dédommagé d'un succès, quelquefois équivoque, par les moyens que Dieu lui présente de s'humilier et d'être un peu humilié ; il croît dans la foi, et dans le mépris du monde et de soi-même.
L'un et l'autre s'asseyent dans le sacré tribunal ; mais l'un partage son attention entre l'ame du pécheur qu'il veut convertir , et ce que l'extérieur de la personne a de flalteurou de désagréable. L'autre donne son application à des choses plus utiles ; il considère, en écoulant le pécheur, de quoi la fragilité de l'homme le rend capable , de quels dangers Dieu l'a préservé lui-même en l'appelant à la religion; par où, quelquefois, il arrive que, d'un haut degré de grâce et de vertu , on vient à tomber jusque dans l'abîme du crime. L'appréhension de ne pas bien faire son devoir , l'occupe tellement, qu'il ne lui reste point as*ez de réflexion pour des récils ou des images qui pourraient le lenter. Il croît dans l'amour de Dieu et dans la reconnaissance envers Dieu.
L'un et l'autre vont peut-être confesser aux hôpitaux , mais l'un y va plus souvent et plus volon- :iersque l'autre. Celui-ci ne cherche qu'à finir, qu'à se retirer promptement , pour revenir goûter chez ,ui les douceurs d'une vie plus commode et plus aisée. Celui-là sent l'obligation qu'il a à Dieu de n'être pas né , comme tant de malheureux , dans une disetle absolue : quelque mal qu'il puisse être, il trouve toujours qu'il e-t mieux qu'il ne mérite ; et par la crainte ou la honte d'être trop bien , il se prive de tout ce qui n'est que pour flatter ou la dé-
SUR DIVF.nS SUJF.TS DF. PIÉTÉ. 295
licalesse , ou la sensualité ; il croit en patience et en mortification.
I 'un et l'autre visitent des malades , ils assistent des moribonds ; ma.s l'un s'en fait une habitude, il s'accoutume, comme les médecins, ou comme de certains prêtres mercenaires , à voir mourir les hommes, à peu près comme les bétes. L'autre n'abandonne pas son malade , même après la mort il le suit au tribunal de Jésus-Christ , est effrayé depen-
• ser nue c'en est fait, et sans retour (1); il se met en sa place , et voyant qu'il est si peu préparé a parai- ; tre devant Dieu , si vide de vertu , il se détermine à en acquérir davantage; il pense qu'avec plus de hainlete. Il eût peut-être converti celte ame, dont les dispositions , en mourant , ne l'ont pas tout-àfait contenté : il croît en zèle et en vigilance.
Us vont l'un et l'autre aux prisons ; mais l'un regarde la punition des criminels comme une justice, et la condamnation desinnocens comme l'eflet d un hasard malheureux. L'autre trouve partout des imn-es de la rigoureuse colère de Dieu : si les hommes0 ont droit de traiter ainsi d'autres hommes , quels doivent être les droits de Dieu ? Un cachot lui représente ces ténèbres extérieures , d'où l'on ne sort qu'après avoir payé jusqu'à la dernière obole.
II prend la résolution d'acquitter ses dettes ; il ne connaît plus de prisons affreuses , que celle d'où l'on ne sort jamais. La solitude lui devient supportable ; par vertu il serre ses chaînes , et se trouve encore trop libre dans sa plus grande captivité, il croît en régularité et en dépendance.
Ils dirigent l'un et l'autre. Mais l'un ne connaît
(l) Jam factura estjudicium. August.
pas assez les dons ni la conduite de Dieu, pour faire sentir qu'il les connaît. Les âmes d'un certain état ne s'aperçoivent pas qu'il les entende, ni qu'il leur soit assez utile pour s'attacher à lui. L'autre, à qui on découvre un intérieur éclairé et fortifié de grâces extraordinaires, apprend plus encore qu'il n'enseigne.
Le P. Ballhazar Alvarès remerciait Dieu de lui avoir adressé l'incomparable mère Thérèse : ils se servaient réciproquement, sans que l'on puisse dire qui des deux fut plus utile à l'autre; ils se firent des saints du premier ordre.
L'un et l'autre, enfin , sont en commerce avec des personnes dont celles-ci sont dans l'affliction, celleslà dans la prospérité ; mais l'un s'attache beaucoup plus aux heureux du siècle qu'aux personnes qui souffrent : il ne revient que plus possédé du monde et d'estime pour le monde ; il en parle avec goût ' avec emphase, avec enthousiasme. L'autre, au contraire, se nourrit volontiers d'un spectacle de compassion; c'est une matière de patience qui produit presque tous les effets de la patience même ; il se reproche qu'il ne souffre rien ; il cherche à se faire souffrir davantage ; il n'en perd aucune occasion. Il revient chez lui plein du bonheur de l'état religieux , et de la vanité des misères du monde.
Si donc nous nous perdons quelquefois , ou si nous ne nous sanctifions pas dans nos ministères , je le répète , c'est que nous nous y engageons avant que d'être assez préparés ; la préparation, nous l'avons dit , c'est un état de vertu déjà très - avancé. Encore une fois , acquérons celte vertu , avant de rien commencer.
Subordonnons le service du prochain a notre propre perfection ; c'est par là que nous serons en état de marcher sur les traces des plus grands saints, sinon d'un pas égal , au moins d'assez près pour avoir quelque part à leur gloire. Amen.