‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 15 sur 23 · DANS LE MINISTÈRE APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

DANS LE MINISTÈRE APOSTOLIQUE

Gratis accepistis , gratis date.

Vous avez reçu gratuitement , donnez gratuitement Matth. ro, 8.

Ce que dit ici le Sauveur à ses apôtres et à ses premiers disciples , c'est ce que nous répète notre règle, avec cette différence , néanmoins , que Jésus-Christ, persuadé du courage et de la parfaite soumission de ceux à qui il parlait, se contente de leur intimer ses ordres ; au lieu que notre règle , comme se défiant un peu de notre vertu ou de notre vigilance, nous avertit de ne perdre jamais le souvenir de ce qu'elle va nous recommander (1) : qu'ils y prennent garde, qu'ilsy pensent , qu'ils ne l'oubli nt jamais , meminerint ; autant donc qu'on a peu exigé de nous, autant qu'il nous en a peu coulé pour être formés aux sciences et à la piété , pour y devenir d'habiles hommes, de vrais ministres de l'Evangile, d'utiles instrumens de la gloire de Dieu, autant veut-on qu'avec un désintéressement semblable nous fassions part à tous les hom-

( i)... Meminerint se gratis dure debere c/uod gratis acceperunU

mesdestalens de grâce et de culture que nous avons reçus, aratis accepistis , gratis date.

' Cependant, n'arrive-t-il jamais que nous 1 ou binons, et que nous tombions dans e désordre que reprochait saint Paul à certains prédicateurs de son temps qu'ils faisaient de la pieté comme une espèceTe ilmerce et de honteux trafic , se donnant plus volontiers a ceux de qui ils recevaient ou de qni ils espéraient davantage, et par lh se pnvant

de la plus belle gloire de leur apostolat 1)

Pour ne rien dire que d'exact sur les lois du plus parfait désintéressement , nous examinerons , dans les deux parties de cette exhortation :

1 .• Quelle est, sur cet article important, notre obligation particulière ; 3 2.° Quelle en est l'utilité.

PREMIER POINT

Quelle est l'obligation de la règle que nous expliquons aujourd'hui ? Cette question en renferme deux tout a la fois; car c'est demanderai a quoi la règle oblige ceux qui se seraient engages par état ou par une ferveur particulière a l'observer dans toute la rigueur de l'institut , et sous quelle peine elle les oblige. Il faut donc répondre à la question sous ces deux sens. ,

Pour le premier , suivant l'exemple de saint Paul , sur lequel la règle a été faite , donner gratuitement , c'est ne demander ni recevoir aucun salaire , m même aucune aumône, par où les messes, les prédications , les confessions , les instructions ou dans la

(ï) Evacuante* gloriam suam... I. ('or. 9, i5-

Exhumantes c/uœstum esse pietatem. I. Tim. 6, 5.

piété ,ou dans les sciences , ou dans les belles-lettres,™' en général dans aucun autre des ministères semblent être récompensées.

Nous portons la perfection bien haut , dira-t-on peut-être ; c'est entreprendre plus que Jésus-Christ n'a exigé de ses apôtres, ni l'Église de ses ministres, dans aucun temps; c'est faire la correction, en quelque manière , à tous les prélats, à tous les pasteurs, à tous les ordres religieux , sans exception. Nous ne condamnons qui que ce soit ; à Dieu ne plaise ! rien n'est plus éloigné de nos pensées : nous ne disons point que, dans l'usage reçu et approuvé par l'Eglise, il intervienne rien de vicieux tandis que Ton s'en tient exactement à ce que les saints conciles ont sagement réglé , en divers siècles , pour obvier a l'insatiable avarice. Mais nous savons aussi que bien des choses sont permises pour certaines raisons , qu'il est cependant plus parfait et plus à propos de ne point se permettre , pour d'autres raisons plus importantes encore; tout m'est permis mais tout n'est pas expédient (1). Conformément à ce principe , saint Pa.il ne se servit jamais du droit qui lui était acquis, comme aux autres apôtres, de vivre aux dépens de ceux au salut de qui il 'travaillait.

« N'aurais je pas pu , écrit-il aux Corinthiens, » mener avec moi quelque personne pieuse, choi- » sie parmi vous, qui eut pourvu à mes besoins » temporels? Barnabe et moi, pourquoi serions- » nous les seuls a qui cela fût défendu? La loi ne » dit-elle pas: Vous ne lierez point la bouche au » bœuf qui foule le blé? et est-ce en faveur des (i) Omnia mîhi licent , sed non amnia expédiant. I. Cor. 6, ia

» animaux que Dieu Ta ainsi ordonné, ou en vue „ des minisires de sa parole ? Selon Moïse , ceux » qui servent L'autel vivent de l'autel , et selon » Jésus-Christ notre maître , l'ouvrier est digne de » sa récompensent ceux qui annoncent l'Evangile » peuvent vivre de l'Évangile , je le savais ; maisj'ai » renoncé a tous mes droits , de crainte de mettre » aucun obstacle aux progrès de la religion. Je » continuerai comme j'ai commencé, dussé-jemou- » rir , plutôt que de souffrir qu'aucun de vous ne „ m'enlève la gloire de mon parfait désinléresse- » ment (1). »

Ailleurs , parlant aux prêtres de l'Eglise d'Ephèse : Je vous prends tous à témoin , dit-il , que ces mains-ci m'ont fourni , a moi et à ceux qui étaient avec moi, ce qui nous était nécessaire ;j'en ai ainsi usé pour ménager les faibles et montrer l'estime que je fais de la parole du Sauveur , qu'on est bien plus heureux de donner que de recevoir (2).

Il répète encore la même chose , écrivant aux Corinthiens, et partout : Cestvous, dit-il , que je cherche , et non pas vos biens ; aussi ne faut il pas que les en fans amassent pour leurs pères , mais plutôt les pères pour leurs en fans (3).

Nous avons, depuis saint Paul , l'exemple d'un grand nombre de saints évêques qui gardaient les troupeaux a la campagne, ou qui cultivaient la terre pour vivre , afin de n'être point à charge aux peuples que la Providence leur avait confiés. On lit

(i) I. Cor. 9, 5, 6.

(a1» Art. 20, 34.

(3) Non enim queevo auœ vestra sunt , sed vos , etc. IL Cor.

dans Origcne en particulier , qu'appliqué dès Page de dix-huit ans à instruire les catéchumènes d'Alexandrie, il vendit ses livres de grammaire à un homme (iui lui donnnil quatre oboles (c'était la valeur de six bous) par jour, pour son entretien et sa nourriture, et qu'il refusa constamment ce que ses amis mêmes lui offraient d'ailleurs ( 1 ).

Qu'on ne nous reproche donc point qu'en gardant notre règle , nous voulions faire la leçon à personne , ou imaginer un genre de perfection nouveau et inconnu aux premiers siècles , ou même contraire au droit naturel ; s'il s'est glissé dans notre conduite quelque chose de repréhensible , qu'on nous le reproche, à la bonne heure; mais sur qui en rejeterons-nous la faute ? ce ne sera pas certainement sur les supérieurs ; car ils se sont expliqués sur ce point, dans plusieurs assemblées générales, de la manière la plus exacte et la plus ferme.

Il est probable que , par ces mesures, on empêchera que jamais , par soi-même ou par l'entremise d'un autre, on ne demande ou l'on ne fasse insinuer qu'on recevrait volontiers , mais qu'on n'ose demander. On se souviendra qu'on a Dieu même pour témoin et pour juge de sa conduite et de ses intentions , et qu'on pourrait tellement intéresser sa conscience , qu'on irait jusqu'à se damner.

Nous voici au point critique et capital de cet entretien , c'est de savoir sous quelle peine oblige la règle. N'outrons rien , mais aussi n'écoutons point cette prétendue force d'esprit , qui fait que l'on méprise tout ce que l'on ne veut pas comprendre, de crainte de se mettre trop à l'étroit. 11 faut nous (x) HLst. Ecclés. de Fleury. 1. 3, n. 20.

brmer la conscience selon Dieu , et non pas au gré :1e nos désirs imparfaits. Je ne prononce donc point 5i recevoir quelque chose en vue de nus ministères , -st de .oi-même une faute directe contre ce vœu de pauvreté ; il semblerait que oui , puisqu'on nous a demandé, avant de nous recevoir , si nous serions prêts à nous vouer à la pauvreté , entendant la pauvreté en ce sens , que nous ne puissions m avoir dans les maisons aucun revenu pour quoi que ce soit ni recevoir aucune récompense pour nos ministères ; car , ces deux choses unies ainsi en explication de notre vœu , paraissent également lu, appartenir : cependant je n'ai garde de décider la chose après que nous venons de dire que , dans des assemblées générales, on n'a pas jugé à propos de le faire ; mais , ce qui est certain , c'est que 1 amourpropre n'v gagne quoi que ce soit , et que la conscience de ceux qui violeraient la règle, n'en est pas plus déchargée. Pour le montrer, faisons, avec Suarès , une ou deux suppositions (1).

On présente à quelqu'un de nous un livre de prix, à condition qu'il dira , ou pour récompense de ce qu'il a dit un certain nombre de messes. On promet à quelque autre une somme , s'il veut prêcher un sermon de cérémonie : font-ils contre le vœu de pauvreté, en recevant l'argent ouïe livre? le garderont-ils sans permission ? c'est un crime de propriété. Demanderont-ils permission de se servir du livre ou de dépenser l'argent ? S'ils disent à quel titre ils les ont reçus , il n'y a aucun supérieur qui puisse le leur permettre licitement ou validemenl. La décision y est formelle: iXullius superioris posse super (i) Suarès , de Jnst. soc. L 4, c. 7, n. 6.

w4 EXHORTATIONS

en re roi liûentiam , rel dispensationem , seu licitam , seu va H dam esse.

S'ils ne disent pas à quel titre ils les ont reçus , ou s'ils donnent aux choses un tour contraire à l'exacte vérité, la permission de disposer, qu'ils obtiennent, est subreplice , involontaire de la part du supérieur, au-dessus de tous ses pouvoirs, fût-elle volontaire, nulle par conséquent. Ils sont donc propriétaires comme s'ils disposaient sans permission ; ceci me parait démonstratif.

Et cette conclusion , Suarès l'étend avec raison aussi-bien aux supérieurs , quels qu'ils soient,qu'aux inférieurs, parce qu'ils ont tous pour supérieur l'ordre même, qui leurôle tout pouvoir de rien recevoir pour eux , ou d'appliquer rien aux maisons de ce qui viendra par ce canal-là : mais c'est leur affaire d'v penser pour ce qui les regarde ; la nôtre, de penser ànos devoirs, sans égard à ce que font lessupérieurs.

Aimons donc la pauvreté; nous n'en aimerons que davantage des réglemens qui nous mettent dans la nécessité d'en ressentir des effets incommodes et mortifians ; si nous ne gardons pas la régie , de manière ou d'autre nous violerons souvent très-grièvement la pauvreté. Mais passons aux utilités de cette règle ; nous verrons mieux combien elle est importante, et combien elle est utiL- aux diverses fins que propose l'institut. C'est le second point.

SECOND POINT

Si le renoncement aux biens temporels est , de soimême , la matière d'un grand sacrifice , plus le renoncement est parfait , moins on conserve de ressource hors de Dieu et des soins de sa providence ,

plus certes le sacrifice est considérable et digne de la Lu.denr de Jésus-Christ. Sans blâmer la conduite des autres apôtres, personne ne doutera que celle de saint Paul , dont nous avons parlé , n'eût quelque chose de pins excellent encore , et c'est l'esprit que les conciles eussent voulu inspirer a tous les ecclésiastiques , quand ils reprenaient en termes si forts ceux qui , ayant pour subsister un patrimoine suffisant, ne laissaient pas de recevoir des fidèles de quoi' fournir a leurs dépenses nécessaires.

On peut ajouter encore deux autres avantages du parfait désintéressement : 1.° il nous conservera plus de liberté à nous-mêmes , dans l'exe; cice de nos ministères ; 2." il édifiera davantage les personnes auprès de qui nous travaillons, et les rendra plus disposées à recevoir n< >s instructions et à en profiter (1 ). Expliquons ceci en peu de mots.

La liberté dans l'exercice de nos ministères est une chose importante pour ne pas engager notre conscience en nous rendant mal à propos responsables de celle d'autrui ; il faut avertir, reprendre , corriger aveesagesse , avec respect , avec bonté, il est vrai (2), mais toujours aussi avec droiture , avec empire, et avec fermeté (3). 11 faut et oser dire la vérité , quelque dure, quelque pénible qu'elle puisse être, et la dire pourtant en public , en particulier , en chaire , au confessionnal, en conversation, partout, et la dire à toute sorte de personnes , aux grands comme aux petits , aux riches comme aux pauvres. Si cela était

(V Ut sic majori cum libertnte et proximorum œdificatione possint in divino servitio pmeedere.

(2) In ornni pnlientià et doctrine. II. Tiru. 4, 2. (3j Argue cum otnni imperio. Ad. Tit. 2, i5.

303 EXHOnT*TrON3

bû n facile , si cela était même possible aux personnes intéressées , pourquoi le Saint-Esprit , clans les Ecrilures, défendrait-il si souvent à ceux qui sont assis sur les tribunaux de la justice , de recevoir même aucun présent (l)?Pourquoi nous aurait-il donné ces maximes sentencieuses comme aut;int d'oracles? Un présent aveugle le juge le plus éclairé , et c'est dans sa bouche comme un mors qui l'empêche de parler (2). La Vulgate dit : Et quasi camus , capistrum , une bride , une muselière. Celui qui fait des présens , sera toujours victorieux et respecté ; il ravira Pâme de ceux qtù les reçoivent (3). Le présent d'un homme lui ouvre une large voie , et lui fait faire place devant ceux qui sont au-dessus de lui ; et anle principes spatium ei facit (4) : un présent secret éteint le zèle, et un don qu'on met dans le sein, apaise la plus juste indignation (5).

Pourquoi l'Ecriture encore confondrait-elle toujours ces deux choses : liececoir des présens , et être l'associé des voleurs (6); avoir les mains pleines de présens , et les avoir pleines d' iniquité (J ) ? Pourquoi , appliquant la maxime générale aux hommes apostoliques , saint Pierre et saint Paul recomman-

(i) Non accipies munera Fxod. ?3, 8.

(2) Xeniti et cloua excœcant oculos judicum , et quasi mutas in ore avertit correptiones eorum. Eccti. 20, 3r.

(3) Victoriam et honorera acquiret qui état munera, animam autem anjert accipientiuin. Prov. 22, 9.

(4) Prov. 18, 16.

(5) M anus absconditum extinguit iras , et donum in sinu indignationem'maximam i'rov. 21, i|.

(6) Socàjur m. . diligunt munera , sequuntur retributiones ... lit quorum manibus iniquitates sunt ; dextera eorum repletu est muneribus. Isaï 1,23 ; 1 s. 25, 10.

(7) Non tur/jis lucri cupidum.... non turpe lucrum sectantes. Ad lit. i, •;. ..; 1. Tim. 3, 8.

SBF DIVFBS ÇLMETS DK PIÉTÉ.

doraient -ils avec tant d'instance qu'on ne reçût au nombre des minières de TEgl.se que des hommes

sans intérêt (lj.J Pourquoi aveiliraient-ds les fidèles

de n'en pas consulter d'autres, comme étant gens capables de trafiquer de Lur ame et de leur salut? qui séduisent les âmes et renversent les familles en- Itères , enseignant, par un intérêt honteux , ce qu'on tie doit pond enseigner (i)f Oui , Jean-Baptiste n'aurait point parlé à Hérode aussi librement qu'il fit, non licet , s'il eut élé son pensionnaire , et qu'il eût craint de perdre ses laveurs et ses bienfaits -.jamais Daniel n'eût eu le courage de déchiffrer à Ballazar l'arrêt fatal de sa condamnation , s'il eût accepté les ! richesses et la seconde place du royaume que lui présenta t ce malheureux prince : il refuse tout , préi sens, dignités, honneurs: n'étant arrêté par aucune | considération , il parle avec hardiesse : Que vos pré- , sens , o roi ! soient pour vous , et faites part à un autredes richesses de votre maison; cependant je vais I vous lire cette écriture et vous expliquer ce quelle

contient (3).

Je sais que ce qu'on peut recevoir, n'est pas toujours de si grande importance que , pour se le conserver, on voulût se rendre aussi prévaricateur que l'auraient élé Jean-Baptiste et Daniel , s'ils eussent caehé la vérité dans les circonstances ou ils se trouvaient ; mais aussi est-il toujours nécessaire de trahir ouvertement la cause de Dieu , pour pouvoir se

(O In avaritid fwtis verbis de pbbhnegotiahuninr.lt. Petr. 2,3.

(s) Qui universas Jamos subvertunt , docentes c/uœ non ovortet , tur/ii* b.çri gratid ^d lit. i, n.

( .) Mimera tua sinl libi , et cloua domàs tuœ aheri da : sa ■>';>tarai* autem tegattt libi , rex , et interpretationcm ejus ostendam libi. ban. 5 , i 7.

rendre grièvement cv)upable?nesuffit-il pasdeconniver, de dissimuler, de donner quelquedéeision lâche ou quelque absolution équivoque; de laisser languir les gens dans un état de péché ou d'imperfection, d'où Ton pourrait les l'aire sortir avec un peu plus de fermeté et de vrai zèle? Or, est- on le maître de tout cela , tandis qu'on craint de leur déplaire , de les refroidir, de les chagriner, ou de les éloigner ? Combien de fois sans y trop penser, est-on la dupe , ou de sa reconnaissance pour le passé , ou de ses espérances pour l'avenir ! on ne peut pas se persuader qu'une personne si généreuse et d'un si bon cœur , voulût faire une injustice à quelqu'un, ou n'être pas à Dieu avec autant de dévouement qu'à celui qui lui tient la place de Dieu. Si elle est , chez elle , d'une humeur difficile et hautaine, c'est donc qu'elle a affaire à des gens bien déraisonnables; car celui qui la dirige ne lui trouve que de la prévenance et du respect; si elle conserve du ressentiment , il faut assurément qu'on la pousse d'une manière indigne car c'est la douceur et la raison même ; si elle donne dans le luxe , si elle est dans le monde et dans le grand monde, pariies de jeu , de spectacles, de plaisirs , cela convient à l'âge , au rang, à l'infirmité. Ainsi son juge devient son avocat; et voila un de ces hommes que le père Surin appelle des directeurs humains , gens qui passent tout , qui excusent tout, qui condescendent a tout , ou peu s'en faut ; et la premiéreoulapriiicipalesourpedu mal, c'est qu'Hssont des directeurs intéressés. Si , au lieu de dire qu'il j a des directeurs qui s'entendent pour être , les uns doux, les autres sévères (système chimérique et sans fondement j , on eût dit qu'il y en a qui sont doux

et sévères, sans qu'ils le croient ou qu'ils veuillent en convenir, sévères envers ceux de qui ils n attendent rien et doux envers ceux de qui ils atlenden quelque éhose , cela ne serait pas inconcevable et ne paraîtrait pas si singulier.

Je ne m'étends point sur une autre espèce de liberté qui vient encore du désintéressement parfait. Oui ne demande rien , qui ne reçoit rien , trouve le champ libre à faire une multitude de bonnes œuvres, et peu de concurrens à la traverse. Croyons- nous qu'il y eût un grand nombre de disciples dans les collèges , si Ton n'enseignait point gratuitement , ou que la discipline n'y fût pas encore mieux observée , et le profil des enfans , plus grand? ce ne serait pas cependant une raison de les avancer ou de les placer au dessus de leurs mérites et de leur portée, dans la crainte peut-être de les contrôler, ou dans 1 espérance d'en tirer quelque don gratuit.

Croyons nous davantage qu'on demandât presque iamais de missions , si les missionnaires n'avaient pas de quoi subvenir à la dépense; ou qu'au contraire, à Paris et ailleurs , on eût beaucoup de peine a trouver des chaires, s'il était de notoriété publique que les prédicateurs ne prennent jamais aucune rétribution- les confessionnaux, enfin , ne seraient-ils pas encore plus déserts, si l'on recevait , comme autrefois quelque rétribution pour ce ministère?

Mais si la liberté de notre ministère dépend de notre désintéressement, l'édification du prochain n'en

dépend pas moins. ^ .

Eneffet, nous ne donnerons jamais plus d autorité

a la vertu que doivent pratiquer les gens du monde , et jamais nous ne leur montrerons mieux qu'elle est

à leur portée, que quand ils nous verront faire ce quanoiiscnseignons et beaucoup plus que nous n'enseignons ; mais leur prêcher le mépris des biens du monde , taudis qu'à titre de gens riches et puissans ils nous verront empressés à les flatter, à leur faire la cour ; condamner leur luxe et leur délicatesse, tandis qu'ils fourniront à tout ce qui flatte noire vanité et notre sensualité ; les obliger de relâcher de leur superflu , quand c'est à notre profil particulier qu'il se convertira , du moins en partie ; leur enseigner la pénitence, pendant qu'ils savent comment nous sommes logés , habillés , préservés du froid et de toute sorte de besoins par leurs bienfaits, sera-ce bien de quoi les persuader?

Et n'allons pas croire qu'ils soient si aveugles que, sous celte envie d'avoir et sous celle facilité à prendre, ils n'aperçoivent pas souvent bien d'autres faibles que nous serions tout honteux de lei:r découvrir, ou croire, parce qu'ils offrent d'assez bonne grâce quelquefois , qu'ils ne fussent pas plus aises encore d'avoir le mérite d'offrir et le profit de se voir honnêtement remerciés! N'a-t-on pas ouï dire à plus d'une femme de condition , que leurs directeurs leur coulaient autant ou plus à entretenir qu'un ou deux de leurs enl'ans ? Du plus au moins , les plus discrètes ont trop de vanité pour garder le silence sur ce qu'elles donnent; d'autres, qui les entendent , concluent à ne pas rechercher des conseils et des services d'un si grand prix ; on n'édifie pas les unes ; on en écarte beaucoup d'autres , qui , ne pouvant pas donner, ou tant donner, craindraient de se voir ou méprisées , ou moins ménagées ; et c'est là qu'une conduite intéressée mène tôt ou tard. Enfin, n'est-ce

SUR DIVERS SUJETS DE PIETE. Ol I

pas de là que viennent lesjalnus.es entre les directeurs ; et cet esclavage où Ton relient certaines personnes , jusqu'à trouver mauvais qu'elles puissent s'adresser ailleurs?

Ces règles de désintéressement, direz-vous peut- • être , iraient jusqu'à n'oser représenter des nécessites qu'on est le pi us en droit de soulager ? Mais croyonsnous q.ie ces conséquences n'aient pas élé prévues. On a cru que nous trouverions un dédommagement dans la juste confiance que , plus nous paraîtrions oubliés des hommes , pouvu que ce ne fût point no- ! tre inutilité qui nous attirât leur indifférence et leur peu de compassion , et que plus nous nous oublierions nous-mêmes pour mettre uniquement notre appui en Dieu , plus aussi Dieu aurait soin de nous 1 dans nos véritables besoins. Et quand est-ce, en eifet, qu'on trouva jamais plus d'insignes bienfaiteurs I que quand les règlemens furent observés avec plus : d'exactitude et de sévérité? Est-il impossible à D.eu encore aujourd'hui de toucher du zèle de sa plus grande gloire des personnes puissantes , que cette seule considération porte à devenir nos bienfaiteurs? I' Où serait donc celle promesse du Sauveur : Cherchez , premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces cho ! ses vous seront données comme de surcroît; car cotre i Père sait que vous en avez besoin (1).

Et cet avertissement de saint Paul : « Que votre

; » vie soit sans avarice ; contentez- vous des biens

•>■> que vous avez, puisque Dieu lui-même a- dit : Je

» ne vous laisserai point ; je ne vous abandonnerai

(r) Quœrite primant regnum Dei ... et hœc omnia adjicientur vobis ; sait enim ïater rester a'da his omnibus tmtigetis. Matth 6 . 33.

» point ; de sorte que nous pouvons dire avec con- » fiance : Le Seigneur est mon prolecteur ; que les » hommes fassent ce qu'ils voudront conl re moi , je » ne les craindrai pas (1). » Et ceci pourrait servir d'une troisième raison, qui Jointe aux deux autres, montrerait, par rapport même au temporel , la sagesse et la véritable utilité de cette règle. Mais , pour être touché de celte raison , il faudrait plus de foi et de simplicité que nous n'en avons d'ordinaire ; la foi qu'eurent ces ouvriers évangéliques qui mérilérent tant de fois que Dieu fit jusqu'à des miracles même pour venir les aider, comme à point nommé, dans leurs extrêmes besoins. Or, celte foi et ces secours , on les perd à mesure qu'on met son appui dans la créature et dans ses propres industries.

Concluons donc; et si vous me demandez en finissant, à quoi, en conséquence de tout ceci , il faudrait nous en tenir? A deux choses, dont 'une est de nécessité absolue , l'autre , de perfection , mais qui a pourtant beaucoup de liaison avec ce qui est de nécessité. Ce qu'il y a de nécessaire , c'est de ne jamais demander ni montrer que l'on désire , ou ce que l'on désire ; rien n'est plus contraire à la régie; et sur cela , comme nous l'avons prouvé au premier point, nous ne saurions obtenir que des permissions ou des dispenses subreptices, nulles par conséquent.

La perfection serait de ne jamais profiler en particulier de quoi que ce soit , qui nous fût offert par les personnes à qui nous rendons service ; nous

(t) Suit mores sine avariliâ , contenu prœsentibus ; ipse enim dixit : non te deseram , neque derdinquaia y ta ul conjideuter aicamus : Dominus mihi adjutor , non timebo c/uid f'aciat mihi homo^Hebr. i3, 5, 6.

prendrions soin de le leur déclarer , et elles seraient édifiées de notre mortification et de notre vertu ; si elles faisaient instance et qu'elles envoyassent au commun ce que nous ne voudrions pas recevoir , nous aurions une bonne marque que leur intention serait de faire une aumône, et non pas de donner une récompense ; car c'est aux personnes et non point à la maison qu'elles se tiennent obligées, d'ordinaire , des services qu'on leur rend ; de plus, par rapport à nous, rien ne nous rendrait plus indifférons à recevoir ou à ne recevoir pas, que de savoir que , quoi que l'on nous donnât , nous n'en serions ni mieux ni plus mal ; car ce n'est guère, communément, le bien de la multitude, mais notre bieD personnel qui nous louche.

Enfin, le grand molif qui doit nous animer, c'est

la récompense qui nous est promise , et celle récom

pense, c'est Jésus Christ lui-même. N'en cherchons

point, n'en désirons point d'aulres en cette vie ; plus

nous travaillerons ici bas, sans être récompensés,

plus noire récompense nousest assurée pour le Ciel.

Mais qu'elle est grande cette récompense, et quand

on la connaît bien, tout le reste , en vérité, doit-il

être compté pour quelque chose ? Jésus -Christ lui-

i même que retira-t-il autre chose de tous ses travaux

| sur la terre , (pie des persécutions, des opprobres ,

I et des croix P Mais attendons comme lui , et nous

I trouverons comme lui , et , ce qui plus est, nous le

| trouverons , nous le verrons , nous le posséderons

I lui-même éternellement dans la gloire.

Ainsi soit-il.

Joddk. Œuvres. V. 14

EXIIOPxTATIONS

Page 1