‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 17 sur 23 · VI I ■ J · texte numérisé non relu

VI I ■ J

s il ne donne son esprit, son temps , son application à terminer promptement les dilférens qu'on porte à son tribunal , sera prévaricateur, et assez prévaricateur pour être obligé à des dédommagerons. Nous vivons , nous autres , aux dépens du public ; notre

subsistance est le prix des péchés, ou du zèle désintéressé de nos fondateurs ; et en ne faisant rien, ou si peu que rien, nous nous croyons innocens , ou médiocrement coupables ! Comment accordons- nous les principes que nous suivons, avec ceux que nous enseignons aux autres ? Quand même donc nous ne serionspointàehargeà la communauté, quandnous aurions des pensions , nous ne devrions pas nous croire dispensés de travailler nid'étudier ; carc'estlà précisément le cas du magistral qui ne voudrait rien faire des devoirs de sa charge , par la raison qu'il l'aurait achetée , et qu'il ne vivrait pas aux dépens du public. Ceux qui font du bien a la communauté , y sont regardés comme bienfaiteurs ; mais tous , en y entrant, promettent de s'employer au service des âmes, après que , par de bonnes études , ils s'en seront rendus capables ; et sans une grande injustice on ne saurait manquer à sa promesse. Mais c'est parce qu'on ne sait pas, et qu'on ne peut passa voir bien précisément le deré de négligence nécessaire pour se rendre grièvement criminel contre sa promesse , qu'il ne faut se pardonner aucune sorte de paresse et de négligence : le repos delà conscience , et la parfaite assurance du salut en dépendent également.

Ce principe , au reste , ne condamne pas seulement ceux q.ii, étant obligés d'étudier, n'étudieraient pas; il condamne, par la même raison, ceux qui ne font pas bien leur emploi de procureur , de ministre, de supérieur. 11 condamne a plus forte raison ceux qui , étant reçus pour les services domestiques , ne s'appliqueraient pas de toutes leurs forces a leurs offices, ou qui , se bornant à un office fort aisé , ne seraient pas toujours prêts à faire ce qui leur serait ordonné

de surcroît : car enfin , ils ne sont reçus et entretenus dans les maisons que pour cela; et quelle honte que, dans le monde, la plupart eussent été obligés à s'employer toute la vie à des métiers rudes et pénibles, pour amasser de quoi subsister , et qu'ici , après un travail souvent assez léger et fait avec nonchalance, ils crussent pouvoir être maîtres de tout leur temps, et pouvoir ne rien faire, ou ne faire que ce qui leur plairait ! Ce serait avoir embrassé l'état de pauvreté, pour jouir tranquillement de tous les avantages de l'état des richesses. Enfin , ce principe condamne encore ceux qui ne tâcheraient pas de se rendre utiles en quelque sorte aux maisons où ils demeurent; qui , sous prétexte de faire quelque autre bien au dedans ou au dehors , se rendraient difficiles, ou à confesser les écoliers , ou à aider les jeunes gens dans leurs études, ou à animer par leur présence les exercices académiques , d'où dépend le plus grand avancement de nos élèves. Pourquoi ? Parce que le seul titre, pour demeurer dans nos maisons et y vivre de leurs revenus , que puissent avoir ceux qui ont un certain âge, c'est, ou les services actuels qu'ils rendent , ou les services qu'ils y ont rendus longtemps, et que leur caducité et leur grand âge empêchent désormais de pouvoir y rendre. Tout le reste est accessoire; leur devoir principal est d'aider les jeunes gens à se sanctifier et à s'avancer dans les sciences. Mais ceci nous mènerait trop loin ; reprenons.

Outre qu'en n'étudiant pas , on ne fait pas ce que certainement en justice on est obligé de faire, j'ai dit en second lieu , qu'on fait, par une espèce de

conséquence infaillible, beaucoup de choses qu'on ne devrait pas faire.

Car quand on parle d'un homme inutile et pares scuv, ou ne veut pas toujours dire un homme qui ne fait absolument rien; mais un homme, ou qui ne fait que des riens , ou qui fait toute autre chose que ce qu'il est obligé de faire, ou, ce qui est pire enco re , qui fait bien du mal dont son oisiveté est 1 occasion ou la cause (1).

Oisiveté dangereuse , parce qu'elle substitue à des études de devoir, d'autres études de pure curiosité, ou de vanité. Au lieu de lire de bons livres , ou des livres de son métier, on s'attache à d'autres , on se passionne pour d'autres , où Ion ne peut guère que se gâter l'esprit ou se corrompre le cœur ; tels sont la plupart des livres français qui viennent du pays étranger, ou qui s'impriment clandestinement, ou qui sont décriés hautement par tout ce qu'il y a de personnes religieuses et sensées , pour le hbertnage qu'ils inspirent, soit à l'égard des mœurs, soit a 1 egardde la croyance.

Lectures d'autant plus dangereuses , qu étant faites contre la défense expresse de Dieu , intimée tant de fois par la bouche des supérieurs, il n'est pas de sa miséricorde de donner grâce pour résister au mal qu'on peut y puiser, et qu'il est de sa justice , au contraire, de permettre qu'on y succombe. A quelle multitude de fautes n'est-ce donc pas s'exposer ! Plusieurs, non-seulement y ont perdu l'esprit religieux; mais les fondemens mêmes de la religion chrétienne s'en sont trouvés ébranlés ou détruits dans eux ; nous en savons plus d'un exemple.

[t) Nihil agenda aliud agendo , malè aSe,ulo. Sénèque.

Que si l'horreur de l'étude devenait universelle , comme il arrive à quelques-uns , ne fût-ce que par la longue habitude à n'étudier point , que font- ils alors , ou plutôt que ne font-ils point pour ne pas cruellement s'ennuyer ?

Les uns cherchent des connaissances et entretiennent des liaisons au dehors, qui rendent bientôt la régularité et ions les exercices de la vie religieuse insupportables ; ils se lient et se donnent pour°compagnons à ceux qui sont les plus répandus; ils veulent briller dans les cercles , et se faire la réputation de bel esprit, d'homme agréable et divertissant; ils sont, autant qu'ils peuvent, de toutes les bonnes parties, de toutes les promenades, de tous les plaisirs ; en peu de temps ils prennent non -seulement l'air et le langage , mais encore les maximes et les sentimens du monde qui passe pour poli , c'est-àdire , du monde qui , sans vouloir se déshonorer, ne laisse pas de vivre dans une affreuse opposition à l'esprit de l'Evangile.

Les autres se font les gens d'affaires , les procureurs , et les solliciteurs de leurs proches , de leurs compa'riotes, des amis qu'ils ont laissés' ailleurs ; c'est un flux et un reflux perpétuel de lettres ; toujours en course et en mouvement au dehors , tandis que le devoir se néglige à la maison ; sans parler du risque de se rendre les patrons de gens qui souvent ne le méritent pas , ou de mettre en place des sujets qui feront bien du mal ou dans le civil ou dans l'Eglise.

Est-onarrrlé au dedans par un Supérieur vigilant, et qui sait où mène cette vie d'intrigues et de^dissipation? Tout le temps qu'on ne saurait perdre avec

des enfans ou des séculiers , on le perd a courir de cl. ambre en chambre, à rapporter tout ce qui se pas Le ; combien de murmures contre les supérieurs, de jugemens téméraires , de rapports indiscrets, de médisances pour tout ce qui tient à la régularité !

On en a vu qui , pour charmer leur ennui , s'éjtaienl réduits à apprendre la musique et à toucher des inslrumens : quoi de plus propre a réveiller les ; passions, à amollir le cœur, indisposer l'esprit contre les études sèches et épineuses de la philosophie , jet de la théologie , et des langues savantes? Non | contens d'être paresseux , il s1en est trouvé qui semj blaienl entreprendre d'inspirer aux autres le même i août de fainéantise ; qui leur faisaient honte de s'ap- . pliquer à leurs devoirs , et qui , n'y réussissant pas toujours , faisaient de secrètes cabales au dedans et I au dehors pour censurer et pour décrier comme misérable , tout ce qu'ils faisaient : quelle est la source | de tant de maux et de tant de fautes considérables? La négligence dans ses études. Qui les aimerait, sej rait à couvert delà plupart de ces misères, il étudie- ; rait peut-être par goût et par vanité , c'est un assez il grand mal , je l'avoue; mais jugez, quel autre mal ce I doit être de'n'étudier pas , puisque l'on consentirait ( même plutôt que vous étudiassiez par vanité. C'est i qu'un homme vain perd , il est vrai , devant Dieu , le mérite et la récompense de son travail : à la mort, il pourra se trouver les mains vides ; mais un homme paresseux est exposé à perdre même soname, et à se trouver chargé d'iniquités : l'un n'a qu'un démon ; à combattre , l'autre est combattu et souvent vaincu ! par une légion tout entière de démons ; la différence ! est assez grande.

Cependant on ne laisse pas de s<- confesser et d'à p. procher des sacremens , chaque semaine, ou plus souvent. Si Ton ne s'accuse pas de sa négligence â. l'étude, de quoi donc s'accuse-l-on ? et peut il cire quelque matière de repentir plus considérable et mieux fondée? Si Ton s'en confesse sans faire une forte résolution de s'en corriger , ne doit -on pas craindre la profanation ? Achevons.

J'ai dit , en dernier lieu , que par la négligence des études on se met dans la triste nécessité d'être chargé de beaucoup d'emplois au temps présent et avenir, qu'on sera tout à fait incapable de bien faire. Je ne parle pas des commencemens de la régence , ce serait une chose bien pitoyable et bien extraordinaire qu'on n'en sût pas autant qu'il faut pour instruire d'abord les enfans de leurs principes; mais au bout de quelque temps , lorsqu'il faut leur apprendre le grec , la finesse du latin , la poésie , l'éloquence , si l'on a négligé d'étudier les premières années, n'eston pas alors exposé à la confusion de se voir redressé , ou par les maîtres du dehors, ou quelquefois par ses propres disciples ?

Comment faire quand il faudra donner au public quelque essai de sa capacité ? Osera-l-on se parer de ta dépouille d'autrui , acheter par des présens et de serviles complaisances pour un ami, homme habile, mais imparfait, les productions de son esprit et de sa plume?

Cependant une jeunesse nombreuse et florissante n'aura rien appris; de là , déjeunes hommes de tout étal , accoutumés sous un maître négligent, à ne point aimer la peine, entreront avec des dispositions si tristes dans diverses conditions , et conserveront long-

temps, et peut-être toujours, leur première nonchalance pour toutes sortes d'exercices honnêtes.

Dieu veuille que le régent, par sa négligence, ne soit pas aussi peu capable d'éclairer les mœurs et la conduite des écoliers, de les instruire des principes de la religion , qu'il Test de les cultiver et de les avancer dans les sciences.

Supposons maintenant que ce religieux , négligent dans ses premières études, le soit aussi dans ses études de philosophie et de théologie; comment pourra-t-il enseigner les hautes sciences, prêcher , confesser , diriger , donner des décisions sur des points difficiles, soit au confessionnal ou ailleurs , n'ayant ni capacité , ni principes sûrs et solides? Songeons cependant qu'il ne faut qu'une de ces décisions donnéesmal à propos, pour causerauprochaindegrands dommages, et pour nous damner.

Je passe sous silence le tort qu'on fait à une communauté , quand ces sortes de décisions se comptent a celles que des gens plus habiles auront données de bouche ou par écrit. Ou regarde comme la doctrine du corps , ce qu'aura répondu un homme reconnu parmi nous pour un homme des plus minces et des plus aventuriers ; mais le séculier mal intentionné ne l'ait pas toutes ces distinctions : ce sont de ces sortes de personnages que nos ennemis, dans leurs livres, introduisent sur la scène avec tant d'applaudissement ; les mêmes bévues que l'ignorance fait faire au confessionnal, éclatent quelquefois en chaire, dans lesprédicalions, ou dans leslivres qu'on imprime ; on sent un auteur ou un prédicateur qui marche comme en talonnant, et à qui il échappe de temps en temps de grandes erreurs , ou même des hé-

résies formelles. Le réviseur , aussi peu sûr et aussi peu appliqué , ne les aura pas corrigées.

Quelques-uns disent qu'ils étudieront les matières à mesure qu'ils en auront besoin ; en a-ton toujours le loisir? 11 est telle question qui ne peut se traiter savamment que par la lecture d'un gros volume; et a-t-on la clef des sciences, ou connaît-on seulement assez leslivres pour savoir où il fa ut chercher, quand on n'a qu'une rapacité médiocre?

Un homme qui aurait eu moins de temps pour se rendre habile, et moins de secours que nous n'en avons chez nous , serait peut-être plus excusable; mais le sommes-nous d'ignorer, nous autres , ce qu'il n'a tenu qu'à nous d'apprendre , et le regret des négligences passées le plus sincère peut-il remédier à l'ignorance présenter'

La distinction que voudraient mettre quelques autres, entre les propres pasteurs qui servent les âmes par le devoir de leur place, et ceux qui ne leur prêtent du secours (pie par charité et par zèle , n'a pas ici plus de solidité , ainsi que je l'ai déjà démontré ailleurs. L'unique conclusion est donc , qu'il faut changer d'idée sur la nécessité indispensable d'étudier ; commencer dés nos premières années à le bien faire, de sorte que l'exemple de ceux qui ne le font pas, et aucun mauvais préjugé ne puisse jamais effacer de notre esprit et de notre cœur les vertus qu'on nous a précitées ici , et qui sont fondées en justice et en raison.

Les jeunes gens qui sont dans les commencemens de leurs éludes, se flattent d'ordinaire qu'ils ne donneront jamais dans de pareils écueils.

Mais trois ou quatre raisons me font craindre , à

moi le contraire pour quelques-uns ; craindre, disje , ou qu'ils ne fassent rien du tout , ou qu'ils tassent toute autre chose que ce qu'ils auront à l'aire.

La première est tirée de la manière dont ils firent leurs études , avant que d'entrer en solitude ; que savaient-ils en y venant , et comment auraient-ils rien su? La seule crainte les menait au devoir , sans que ni l'émulation , ni l'inclination , ni la vue de Dieu , fût capable de les piquer. Leur naturel indolent , paresseux, est-il corrig. ? La vertu a-t-elle pris le dessus? Ils sont à peu près ce qu'ils étaient avant que d'entrer ; peut-on espérer que, quand ils seront sortis , ils fassent beaucoup autrement qu'ils n'ont fait? Leur mal est dans le fond de leur tempérament ; ils se porteront eux-mêmes, quelque part qu'ils aillent,

et porteront avec eux toute leur mollesse.

L'au're raison est fondée sur la manière dont ils s'appliquent à étudier ce qu'ils peuvent apprendre aujourd'hui ; car la connaissance des choses spirituelles , quoique la grâce et la bonne volonté y servent plus que tout le reste , ne laisse pas de demander une véritable étude : il faut lire avec application : et tâcher de posséder les auteurs qui ont traité soli- I dément de ces matières ; n'ignorer rien , s'il se peut, de la nature des vices et des vertus , de la manière de déraciner les uns et d'acquérir les autres ; s'être fait de bonnes méthodes pour tous les exercices de piété , l'oraison , les examens et la confession ; mais , si l'on préfère des livres nouveaux qui disent peu de choses utiles , à ces livres anciens qui vont au solide ; si l'on veut des histoires , des relations , quand il faudrait lire de bons traités de spiritualité ; si l'on néglige l'exercice d'apprendre par cœur, d'écrire ce

qui peut cire utile dans la suite, et qu'on perde les temps libres, que promet tout cela pour le temps fut r, qu'un dérangement pitoyable, ou tout au plus quelque application , non point à ce qui sera du devoir, mais à ce qui fera le plus de plaisir , sans se fixer à rien et sans se perfectionner sur rien ? Pour vouloir tout savoir, on ne saura peut-être jamais quoi que ce soit.

Une troisième raison de craindre qu'ils n'étudient guère , c'est l'inclination qu'on voit qu'ils ont pour la dissipation, l'action extérieure , le mouvement l'intrigue, toujours prêts à parler, les yeux attachés sur la conduite d'autrui , curieux de savoir tout ce qui se passe, féconds en mille conjectures sur le présent , sur l'avenir ; la chambre leur est un supplice ; cent fois , en une heure , vous les voyez s'agiter sur leur chaise , tourner tous les feuillets d'un livre compter tous les coups de l'horloge , s'occuper d'une mouche qui passe.

Entin , une dernière raison , est l'ardeur avec laquelle ils courent aux récréations, aux plaisirs ; la joie quand il est survenu quelque chose d'extraordinaire.

En un mot , l'étude demande du recueillement de la contention , de l'arrangement , de la constance; ils en paraissent incapables, et par conséquent selon toutes les régies de la sagesse qui juge de l'avenir par le présent et par le passé , ce sera un miracle s'ils étudient.

Quelques-uns trouvent étrange que, nous destinant , à l'avenir, à devenir habiles , deux ans entiers on nous arrête dans les maisons d'épreuves, à l'à"-e de la vie le plus propre pour s'avancer : ils se trom-

peut : le noviciat est 1res- nécessaire à des gens d'étude , pour plusieurs ra sons. On apprend ici le prix du temps, et le compte qu'il en faudra rendre à Dieu ; on apprend a combattre ses mauvais penchans ; et tout le mal de ceux qui n'étudient point, est dans leurs inclinations mal fortifiées.

Je ne craindrai pas , moi , d'attribuer les grands progrés que firent dans les sciences plusieurs personnages illustres, à l'habitude qu'ils prirent, d'accoutumer leur imagination à plier sous quelque sorte de joug qu'on voulût leur imposer , et de ne faire jamais ici leur volonté propre.

Soyons donc, aujourd'hui , ce que nous devons être, et c'est un préjugé certain que nous serons un jour studieux et appliqués ; ajoutons , et que nonseulement nous étudierons , mais que nous voudrons étudier d'une manière toute religieuse : en quoi cela consiste-t-il ? C'est le sujet de la seconde exhortation.

Manière d'étudier.

Lk perfection chrétienne et religieuse à laquelle nous devons aspirer, consiste dans la charité ; et la preuve la plus solide et la moins équivoque d'une véritable charité , c'est de conformer notre volonté à celle de Dieu , en toute chose , de sorte que son bon plaisir soit, et l'objet, et la règle , et le motif de toutes nos affections et de toutes nos entreprises.

Appliquons ce principe général à la manière d'étudier que nous traitons maintenant en particulier. Qu'est-ce qu'étudier religieusement et saintement ? Etudier ce que Dieu veut , étudier comme Dieu le veut , étudier parce que Dieu le veut. Sous ces trois articles sont renfermées une multitude d'instructions salutaires , que nous allons tâcher de développer.

I.°Eludierce que Dieu veut: car, d'un côlé, l'esprit de l'homme étant aussi borné et le temps aussi court qu'il l'est ; de l'autre, comme entre les différens genres de sciences , il y en a d'assez peu utiles pour la fin que nous devons nous proposer , on ne peut pas croire que Dieu exige que nous sachions tout, ni pie nous apprenions de tout indifféremment. :i faut donc un choix , et c'est ce choix qui doit se faire selon le bon plaisir de Dieu. Heureusement nous n'avons pas de peine à le connaître ; l'obéissance qui nous ordonne d'étudier nous détermine assez à quelle sorte d'étude elle veut que nous nous appliquions ; à la philosophie d'abord et aux mathématiques, aux belles-letlres ensuite , et à la connaissance des langues savantes, puis à la théologie et à tout ce qui appartient à la religion, étude où l'on doit se perfectionner jusqu'à la mort, car toujours il reste infiniment à y apprendre.

Mais Dieu, demandera quelqu'un, peut-il vouloir , peut-il même approuver (pie des personnes qui lui sont consacrées , des religieux , s'appliquent aux sciences profanes , et qu'ils y emploient tant de leurs belles années? Oui , et pour bien des raisons. I.8 C'est un chemin qu'il faut faire nécessairement pour passer à quelque chose de meilleur et de plus

utile ; la philosophie dispose à la théologie , les beîles-leltres , à la solide élégance. 11 est vrai que toutes sortes de philosophies et de belles-letlres ne sont pas propres à former un bon théologien , ni un orateur el un écrivain persuasif; et c'est aussi pour cela qu'on nous donne une aversion , en philosophie, de tant d'opinions nouvelles qui ne semblent pas assez s'accorder avec les dogmes de la religion ; c'est pour cela que , dans les humanités , on ne nous recommande rien plus que la lecture et l'étude de Cicéron, les autres auteurs n'allant pas si directement à former le bon goût, soit qu'il faille écrire ou parler ; au lieu que Cicéron peut servir de modèle presque en tous les ails où il nous est utile d'exceller: lettres d'honnêteté ou d'affaires, dissertations de science ou de morale , dialogues ingénieux, harangues , discours forts et pathétiques de toute espèce.

De plus , les belles-lettres et la philosophie sont un appât propre à attirera nos collèges beaucoup de disciples , qu'on ne nous enverrait pas, si nous ne promettions de leur apprendre la piété et la science de la religion : on leur enseigne donc ce qu'ils sont curieux de savoir , et l'on saisit l'occasion de leur montrer ce qu'ils estiment moins , et ce qui leur est pourtant infiniment plus utile et plus nécessaire. Or , il est évident que nous aurons d'autant plus d'élèves , que nous mériterons de passer pour des maîtres plus habiles.

Ajoutons que c'est par les inclinations d'un esprit poli et cultivé , que les hérétiques ont donné d'abord idée de leur personne, et inspiré la curiosité de lire leurs livres. Ainsi Calvin et ses premiers

disciples s'introduisirent à Sa cour de François 1 er et de Henri 11. On ne douta pas qu'ayant une si grande supériorité dans tout le reste , on ne pût les prendre pour guides dans les voies de la vérité et de la sainteté.

Ceux donc que l'Église regarde comme destinés spécialement par la Providence à combattre les nouveautés , doivent employer les mêmes armes pour une fin contraire. Jamais ces nouveautés n'auraient fait tant de mal dans l'Église , et jamais elles n'auraient porté à la capitale des coups si mortels, si les catholiques d'alors eussent su défendre la religion et se détendre eux-mêmes par des écrits plus polis. Leurs réponses, leurs apologies étaient toutes solides; mais le défaut d'une certaine finesse pour la manière de penser et pour la manière de s'exprimer avec une certaine légèreté de style et avec pureté , en rendait la lecture ennuyeuse et souvent insupportable.

Ajoutons encore ce qu'on aurait eu peine à se persuader, qu'il étaitde grands empires où le christianisme ne pouvait se donner entrée qu'à la faveur des sciences de notre Europe , et surtout des mathématiques et de la philosophie naturelle. Le zèle et toutes les vertus de nos hommes apostoliques, avaienl échoué à la Chine , jusqu'à ce que le célèbre P. Ricci eût appris à ces esprits curieux et superbes , qu'il y avait au monde des hommes plus éclairés qu'eux, et de qui en toute sorte de genres, ils ne devaient pas rougir de se faire les disciples. C'est toujours la grâce qui convertit; mais la grâce a plus dune manière d'arriver à ses fins , et c'est en se lai-

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sant à toute chose , qu'on trouve enfin à quoi elle a attaché le salut.

Enfin , sans sortir d'ici , il est des personnes que leur rang et leur qualité ne doivent point exclure de Télendue de notre zèle , et auprès de qui c'est assez , pour n'être plus écouté sur rien, que d'ignorer quelque chose qui convienne à des gens d'esprit et à des doctes de profession.

Je ne sais si les premiers Pères de l'Église eurent autant de raisons que je viens d'en apporter , pour s'appliquer aux sciences profanes ; mais il est bien remarquable qu'entre ceux qui honorent le plus la religion , et qui firent au christianisme le plus de conquêtes , à peine en trouvera-ton un seul qui ne se soit appliqué aux belles-lettres et à la philosophie , dans ses premières années , et qui ne s'y soit rendu très-habile. Origène les avait étudiées sous son propre père, en Egypte; le martyr Léomdas , Grégoire le Thaumaturge et son frère Isidore s'y perfeclionnèrent sous Origène même, à Césaree, après avoir commencé a Alexandrie. îïasîle et Grégoire de Nazianze s'étaient rencontrés à Athènes, où ils étaient condisciples , et où ils devinrent intimes amis. Chrysostôme se forma à Antioche , sous le sophiste Libanius, et sous le philosophe Andragalhe: voilà pour l'Orient. En Occident, tout de même : Tertullien excella en tout genre de littérature , sans qu'on sache qui furent ses maîtres; Cvprien et Augustin enseignèrent la rhétorique avant leur baptême, l'un à Carthage, l'autre à Cartilage . a Rome et à Milan. Jérôme fut , à Rome , le disciple de Donat. L'Église a-t-elle eu de plus grands maîtres ? Remontons plus haut : il est visible que

saint Paul même savait les poètes , et les poètes les moins connus, tels qu'Aratus et Epiménides, dont il cite deux fragmens , aux actes des Apôtres et dans répître à Titus.

Quant à l'utilité de cctle littérature , pour aider à établir et à défendre la religion , rien ne la démontre mieux que la défense que fit Julien l'Apostat , dès qu'il fut parvenu à l'empire , de recevoir les enfans des chrétiens aux écoles des Gentils. Sozomène en rend la raison : il était consterné du grand empire qu'avaient acquis sur tous les esprits les deux évêques de Nazianze et de Césarée , Grégoire et Basile, et était couvaincu que c'était dans les écoles profanes qu'ils avaient puisé <e grand art de persuader tout ce qu'ils voulaient (1).

Il n'est point du tout contraire aune profession sainte , d'étudier ni d'enseigner un certain temps les sciences profanes; et la qualité de religieux, bien loin d'être un motif d'exclusion , est plutôt une raison de s'en charger. En effet , c'est parce que nous sommes religieux, qu'on peut présumer que nous les étudions avec moins de risques , et que nous les enseignons avec plus de discrétion et de précaution que beaucoup d'autres.

Des dépouilles de l'Egypte nous ferons des armes contre l'Egypte même ; nous n'y prendrons point le poison, parce que nous avons la crainte de Dieu, et parce que nou* avons du zèle; nous nous y appliquerons, sans altérer ce qu'ils ont de bon et d'utile ,

(t) Ejus animum nffendebanl Gregorius et Basilius Cappadorces , gui omnibus cetatis illius Rhelorihus eloquentiae laudemprœ* npiebant , et quoniam magnamè scholis ad persuadendum Jaci' litatem passe parari censebat.

les purger même , par de sages retrancherons , de e qu'ils ont de mauvais et de contagieux.

Les anciens Pères, dira quelqu'un peut-être, vaient besoin de cette culture , parce qu'ils manmaient de bons modèles sur lesquels ils pussent se lien former ; mais , dans les Pères nourris à l'école les anciens , ne trouve -t -on pas aujourd'hui assez le quoi égaler ou surpasser les anciens mêmes t L est me brillante chimère dont se laissèrent éblouir, il y i quelques années , des personnes dont le zèle surissait les vues et la prudence. Soit qu'ils agissent car leur propre mouvement ou par l'insinuation d auirui ils ouvrirent une espèce de nouveau collège où saint Jérôme et saint Ambroise tenaient la place de Gceron; Eusebe et Sévère-Sulpice, de Tite-Live et de Tacite ; saint Augustin était le supplément universel de tous les autres ; les poètes y étaient tout-àfait négligés. Mais la pratique répondant à la spéculation"" leurs disciples n'en devinrent pas plus vertueux ' mais très-mal habiles ; et bientôt la nouvelle I académie se trouvant déserte , il fallut perdre ses avances et abandonner son projet.

Revenons donc : le mal ne saurait être dans l'étude j des sciences et des auteurs profanes , et Dieu peut vouloir que nous les étudiions ; le mal serait de vouloir les étudier ou avant le temps , pendant que nous | sommes encore en solitude, par exemple , ou de les étudier après que le temps est passé , lorsqu'il faut s'appliquer aux diverses parties de théologie scolastique, historique et morale , parce qu'alors Dieu ne le veut pas ; et c'est là , vraisemblablement , ce qui |i mérita à saint Jérôme cette rude correction dont il

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rapporte lui-même l'histoire en quelque endroit de ses épitres : poursuivons.

2.° Ce serait peu d'étudier ce que Dieu veut ; la religion et la perfection demandent encore que nous étudiions comme Dieu veut , c'est-à-dire , avec application , avec méthode, avec subordination.

L'application consiste à ne pas perdre un moment de temps, et à tirer de ses talens naturels, de sa mémoire , de son esprit , de son imagination , tout ce qu'on peut, ne se mesurant à personne qu'à soi-même , et ne négligeant quoi que ce soit qui puisse aider à former des savans du premier ordre.

11 y en a de qui Ton doit être content , sans qu'ils réussissent lout-à-fait si bien , parce qu'en effet ils font tout ce qu'ils peuvent, et d'autres dont on a toujours droit de se plaindre, quoiqu'ils soient assez avancés, parce qu'ils font infiniment moins qu'ils ne peuvent; c'est l'application qui leur manque.

Frivoles excuses de leur paresse, que de dire : Je fais tout ce qui est ordonné par la règle et par l'usage ,et je ne produis rien de trop négligé. Ce qu'on ordonne à tous , est toujours une mesure de travail proportionnée aux plus faibles ; les forts doivent aller beaucoup plus loin. C'est une honte pour qui que ce soit, de ne pouvoir atteindre jusqu'à bien faire ce qui est d'obligation , mais ce n'est pas une gloire pour ceux que leurs talens distinguent, d'aller au delà ; car enfin , à ne faire que ce qui est ordonné , quelques explications de grec, quelques discours de piété, quelques pièces de poésie et d'éloquence, chaque mois , que saura-t-on jamais , et de quoi se rendra-t-on capable?

.Padmire , dans nos premiers Pérès , la capacité

qu'ils avaient acquise de si bonne heure. Salmeron Savait que dix-huit ans, Lay nez que vingt-un ans , Bobadille que vingt-trois ; quand saint Ignace se les associa , en 1534. Ils étudièrent jusqu'en 1 537. Mais , depuis ce temps-là, leurs courses apostol.ques et leursoccupationsaccablantesneleurlaissèrenlguere

de loisir : cependant ils en savaient assez pour desarmer tous les hérétiques de l'Allemagne , pour se faire admirer à la cour de Paul III , pour se mesurer avec les plus habiles gens en tout genre d'érudition , dans un siècle de doctes, s'il en fut jamais. Avec des dispositions heureuses , tel peut être le fruit d une constante application.

Depuis eux encore, Bellarmin composa sept doctes traités de controverse, avant Page de trente ans. Il n'y avait pas un ouvrage ancien ou moderne qu il n'eut dû posséder pour établir les dogmes ou pour repousser ses adversaires. Tolel et Vasquez n'avaient ' que vingt- cinq ans quand ils commencèrent a être ! les oracles des universités d'Espagne. On n'a point ! de santé; en a-t-on moins que Lessius; et avec certains assujetlissemens , quel autre fut plus profond et plus habile que lui ?

On n'a point d'ouverture; et que n en demandet-on humblement à Dieu , comme sainlThomas d'A quin? Destinés aux mêmes emplois, peut-on se défier d'obtenir les mêmes secours, si on les demande avec de pareilles intentions et la même ferveur ? Il est vrai qu'outre l'application , il faut de la méthode encore , et une certaine conduite dans les études , et c'est ce qui manque a plusieurs. On travaille à l'aventure , sans ordre , sans suite , sans dessein ; avant de s'être fait un style , on lit toute sorte d'auteurs ;

on fait des notes, des remarques, des extraits, avant de savoir ce qu'il y a de bon et de meilleur ; on abandonne les livres essentiels , avant de les avoir, pour ainsi dire, changés en sa propre substance; pour l'arrangement du temps , on n'en garde presque aucun. Cependant Suarés attribuait à la sage distribution du sien , la multitude prodigieuse des ouvrages qu'il avait trouvé le loisir de composer; à peine un homme médiocrement diligent pourrait-il les copier durant le cours d'une assez lonsrue vie.

A prendre la chose dans sa source, outre le libertinage d'une imagination qui ne saurait s'assujettir, le mal de ceux qui commencent , c'est qu'ils ne prennent pas l'avis des gens plus habiles et plus expérimentés qu'eux ; ils leur enseigneraient des sentiers inconnus , par où l'on arrive au terme bien plus sûrement et bien plus vite. 11 y a , dans les sciences et dans les arls , comme une suite de degrés par où il faut passer avant que d'arriver au terme.

On se plaint quelquefois que l'on ne trouve pas aisément de ces sortes de guides. On en manque rarement , quand on montre beaucoup d'envie d'apprendre , quand on a de la docilité , et qu'on s'applique assez pour qu'un directeur d'études ne regrette point sa peine etses conseils ;mais on commence avec ardeur, et peu après on se ralentit , ou bien on fait tout à sa tête, et on ne consulte que pour être loué et approuvé ; c'est ce qui dégoûte ordinairement ceux: à qui l'on s'adresse.

S'il arrivait que réellement on manquât jamais de quelqu'un qui eût la capacité ou la bonne volonté de nous aider, le zélé d'un de nos plus grands maîtres y a suppléé d'une manière à consoler, et à dédomr

mager les personnes véritablement affectionnées ; c'est le saint et savant père Jouvency , dans son Ratio discendietdocendi, ouvrage incomparable dans toutes ses parties, et qu'on ne verra guère mépriser par des gens véritablement estimables. Là, nous apprendrons à étudier avec application, avec méthode , et, ce que des religieux doivent estimer autant ou plus, avec subordination.

J'appelle subordination, ne point se livrer à la passion de l'élude d'une manière qui préjudicie aux exercices de piété , ou au désir de s'avancer dans la perfection , car enfin tout aboutit là : et que serviraitil de mettre dans sa tête tout ce qui pourrait faire un habile homme , si le cœur était vide de l'esprit de piété ? On viendrait insensiblement à se relâcher dans le bien , et à se dégoûter même de sa vocation. La chose n'arrivera jamais , si nous entrons dans la disposition de ce grand théologien dont nous parlions il y a un moment , qui eût mieux aimé sacrifier le fruit de trente années de ses éludes , que de perdre un seul quart d'heure du temps de l'oraison. On gagne en tout temps à donner à Dieu ce qui lui appartient. Le B. Louis et Berkmans furent les plus saints , et , de l'aveu du public , les plus distingués de leur volée. Des deux fins de notre institut, la première , qui regarde notre propre perfection , nous est sans comparaison la plus recommandée.

C'est donc là qu'il faut rapporter, même nos études ; et en effet , pouvons-nous dire , ces grands génies dont je lis les ouvrages avec exlase , que sont-ils devenus , pour n'avoir pas su vous connaître et vous aimer, ô mon Dieu ! On les loue où ils ne sont plus , on les tourmente où ils seront toujours : avec de si

belles leçons de sagesse , avec une si vaste étendue d'esprit et de lumières , quels pitoyables égnremenj sur la nature des dieux , sur le souverain bonheur de l'homme, sur tout ce qu'il importe le plus de savoir 1 Avec tant de zèle en apparence pour connaître la vé rite , combien de fables , et mal concertées , et mal imaginées , pour séduire plus sûrement les âmes simples et innocentes! Ah ! périsse donc toute connaissance , toute élude qui pourrait me précipiter dans de pareils malheurs. J'étudie, mon Dieu, parce que vous le voulez ; mais vous savez que je souffre de la triste nécessité de me partager ; vous savez où me porterait mon attrait, et cotnbien il me serait plus doux de vous servir sans aucun partage ; vous voyez qu'après quelques heures d'étude , rien ne me fait plus de plaisir que de m'entendre rappeler aux exercices qui m'unissent à vous. Je me ferai donc violence , puisqu'il le faut ; je sacrifierai l'inclination que j'aurais pour de plus longues oraisons , à l'utilité que j'espère tirer des sciences pour vous glorifier un jour ; mais c'est tout ce qui me soutiendra , tout ce qui me consolera , et tout ce qui peut me dédommager de ce qu'il en coûte à mon plus grand avancement dans le bien. Voilà ce qui s'appelle étudier avec subordination, et placer chaque chose dans le rang prescrit qui lui est dû.

Finissons : étudier uniquement parce que Dieu le veut, c'est, avons-nous dit, la dernière circonstance qui doit accompagner nos éludes , pour les rendre véritablement religieuses et parfaites.

Pour cela , il faut diriger, renouveler , redresser souvent notre intention; car, quelque sainte qu'elle puisse être d'abord, mille choses peuvent la faire

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varier. Il ne suffit donc pas d'offrir, le matin, les études de la journée ; souvent ce n'est qu'une routine : il ne suffit pas même de dire de bouche, autant de fois qu'on se rapproche de ses livres: Mon Dieu, je vais étudier pour vous ; ce serait une élévation d'esprit qui aurait le mérite de la prière , mais qui se trouverait démentie par des dispositions de cœur toutes contraires ; en parlant de la sorte, on pourrait n'étudier que pour sa propre gloire, et pour le goût naturel qui se trouve dans l'étude.

Il faut que Dieu découvre, dans le fond de notre cœur, qu'on ne va étudier que pour lui. Si vous me demandiez a quoi nous connaîtrions que nous n'étudions que pour Dieu, en voici quelques preuves aussi certaines qu'on en puisse attendre dans une matière tout obscure , comme est celle de notre intérieur. Concevons que c'est déjà une assez bonne disposition que de n'étudier que ce que Dieu veut, et de la manière qu'il le veut , a4nsi que nous venons de l'expliquer ; mais j'en ajoute plusieurs autres.

On peut donc présumer qu'on ne cherche que Dieu , 1 .° quand on n'est point flatté des applaudissemens du dedans et du dehors, et, qu'à l'exemple de quelques saints, loin de vanter son mérite et ses talens, on voudrait qu'il fût libre de les obscurj cir jusqu'à demander au supérieur la permission de I répondre pesamment , ou de dire avec affectation quelque chose hors de propos, qui parûtéchapper à un défaut d'intelligence.

L'on est bien éloigné de là , lorsqu'après une action publique on va comme mendier de chambre ! en chambre les louanges qu'où n'a pas reçues assez i à son gré ; qu'on rappelle le souvenir ou d'un bel

endroit d'un poème , ou de la subtilité d'une réponse ; qu'on regarde peut-être comme des envieux ou comme des ennemis , ceux qui ne sont pas de notre avis sur ce qu'on croit avoir fait d'excellent.

Seconde preuve d'une intention pure, quand, après l'expérience d'un succès assez médiocre, on ne néglige pas plus ses études que si on réussissait avec bien de l'éclat ; la conslance fait quelquefois changer les choses, et tel qui , d'abord , fut dans le mépris, devient ensuite un objet d'émulation et de jalousie; mais il n'avait pas besoin de cet appui ; Dieu voulait qu'il fût d'abord humilié ; son humiliation était sa gloire.

Troisième preuve , quand on fait des études pas sagères , et dont on ne prévoit pas qu'on doive ja mais tirer d'utilité , avec le même soin que si touti la vie on devait y être employé. Le talent est pou les spéculatives, et l'on s'applique aux humanités i'allrait est pour la prédication , et l'on s'appliqu à devenir bon mathématicien ; on se destine au Ca nada , et l'on s'applique au grec, comme si l'on devait passer toute sa vie aux missions du Levant.

Quatrième preuve , quand , abandonné à sa pro pre conduite, ou devenu enfin maître de son temps , on s'applique non point à ce qui peut faire plaisir , mais à ce qui peut être le meilleur et le plus utile. On aimerait les nouvelles, les compagnies, les livres du temps ; on garde sa chambre, et l'on s'y perfectionne dans la connaissance des antiquités ecclésiastiques, dans la science de la morale chrétienne, dans la recherche des secrets de la vie mystique et intérieure.

Cinquième preuve enfin, quand, après avoir travaillé avec soin en chaque sorte d'exercices on

n'attend , de la part des supérieurs ni des autres hommes, aucune sorte de récompense; qu on n est aloux ni d'un certain emploi , m dune certaine demeure: qu'on ne se plaint point de voir passer devant soi ceux mêmes qu^on croit ( peut-être avec raison ) beaucoup au-dessus de soi. Le fondement de tout le resle des autres règles , c'est que, qui ne cherche que Dieu , ne saurait être touche de tout le reste; plaisir, louanges , santé , réputation demeures, ennuis, dégoûts, difficultés, contradictions, au travers de tout , il vole à son unique terme ; le présent seul est la seule volonté de Dieu ; le moment présent est ce qui le fixe et ce qui le détermine ; toute autre chose est comptée pour rien : nourriture sèche et rebutante pour ceux qui s aiment beaucoup eux-mêmes; mais pour ceux qui savent estimer et goûter Dieu , nourriture qui tient heu du festin le plus délicieux; les anges , dans le Ciel , n'en connaissent point d'autre , et c est ce qui les arrête parmi nous sur la terre.

Etudier de la sorte , en réunissant tout ce que nous venons d'exposer , ce que Dieu veut .comme Dieu le veut , et parce que Dieu le veut , c est étudier comme les saints ; c'est par ces règles, grâce au S io-neur, (pie de très-habiles gens ont été des gens de bien du premier ordre , et que , par leur science même plusieurs sont devenus de très-grands saints. Mais sans cela , comment serions - nous jamais vertueux? Comment, et par ou même prélendonsnous jamais être censés vraiment religieuxPGravons ces préceptes dans notre esprit et dans notre cœur , et conformons -y notre conduite , si nous voulons être placés , avec les vrais religieux, dans le Ciel.

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