‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 18 sur 23 · SUR LA PAUVRETÉ · texte numérisé non relu

SUR LA PAUVRETÉ

PREMIÈRE EXHORTATION

Affection à la pauvreté.

Substantia divitis urbs roboris est, et yuasi munis vedidus circumdaiis eum.

Les biens d'un homme riche sont comme une ville où il se fortifie, et comme une épaisse muraille dont il est environné. Prov 25, i5.

Il n'en est pas ainsi des religieux ; c'est la pauvreté , au contraire, qui est comme la citadelle et le mur de défense de la religion et des religieux.

La différence vient de ce que l'homme du inonde ne peut ni contenter ses passions, ni dans ses crimes se promettre l'impunité, qu'autant qu'il est riche et puissant; au lieu que le religieux ne peut être véritablement religieux , c'est-à-dire , ne peut ni se maintenir dans les vertus propres de sa profession ni s'assurer des récompenses promises à sa profession qu'aulant qu'il est pauvre (1).

De là viennent les efforts que ne cesse de faire continuellement et en mille manières, l'ennemi du genre humain , pour faire brèche à ce bastion , s'il (i) Paupertas mur us Religionis firmus.

ne peut pas tout-à-fait le détruire. Mais de la doit venir aussi notre zèle à conserver la pauvreté dans sa pureté et clans son intégrité parfaite. Pour cela , ce n'eSi point assez de la souffrir, quand nous né saurions l'éviter sans crime ; il faut Tanner , et 1 aimer avec autant d'affection et de tendresse que l enfant bien né aime sa mère , de qui il a tout reçu et de qui il attend tout. Il faut aller jusqu'à se réjouir même et s'estimer heureux de pouvoir en ressentir autant d'effets uue peut le permettre , non pas une sagesse mal entendue , mais une discrétion sainte et surnaturellement éclairée. Conservons - la donc, cette précieuse vertu, et tenons pour certain qu elle nous conservera.

Elle nous conservera ; c'est-à-dire, en premier lieu qu'elle contiendra parmi nous l'esprit de religion qui fait la sûreté de notre état. C'est à-clire encore qu'elle nous assurera la récompense, dont la possession et l'espérance font tout le bonheur et tout le prix de notre état , deux considérations qui vont partager cet entretien.

PREMIER POINT

La vie religieuse , dans son projet et dans son institution primitive, n'est autre chose qu'un renouvellement et une imitation parfaite de la vie des premiers chrétiens au temps de L'Eglise naissante. C'est, comme alors , une société de fidèles assemblés à dessein de rendre à Dieu , comme de concert , un culte parfait , loin du monde et des embarras dangereux du monde. De là il s'ensuit que les religions se maintiennent, et qu elles sont ce qu'elles doivent être à proportion que Dieu y est servi avec plus de

piété et de ferveur, comme dans le christianisme, à proportion que les membres qui le composent sont plus étroitement unis entre eux : à proportion enfin qu'on y a moins de commerce avec le siècle, hors la nécessité de travailler au salut des personnes du siècle.

Maintenant, on demandera qui peut contribuer plus que toute chose à entretenir la ferveur de la piété, l'union des esprits et des cœurs, le détachement et le mépris du monde? Il est certain que c'est l'esprit de la pauvreté parfaite.

Ainsi en jugèrent les apôtres. Dés le commencement , ils se conformèrent à la doctrine de leur Maître; ils lui avaient ouï dire : Si quelqu'un veut être véritablement de mes disciples, qu'il renonce à tout ce qu'il possède; il n'est pas plus possibled'avoir du bien et de me suivre, qu'il est possible de bâtirsans argent, et de faire heureusement la guerre sans des troupes capables de résister à celles de l'ennemi (1) Pleins de cette doctrine, ils conseillèrent eÙls persuadèrent aux premiers fidèles de vendre leurs biens et d'en mettre la valeur en commun , sans s'y réserver que le droit d'en recevoir ce qui serait absolument nécessaire pour vivre et pour se vêtir de la manière la plus simple; et, tandis que dura ce dégagement, on vit dans l'Eglise autant de saints que de fidèles. Il en sera de même des communautés, tandis qu'on s'en tiendra scrupuleusement aux

maximes de la pauvreté la plus pure et la plus exacte. D'abord , il est constant que la pauvreté sert merveilleusement à entretenir la mortification, et par

(i) Sic qui non renuntiat omnibus <juœ possidet , non potest •neus esse ciiscijjulus. Luc. 14, 35.

la mortification , la ferveur de la dévotion ; dès que le corps serait trop à son aise, il se révolterait contre l'esprit, et bientôt se^ passions prévaudraient, du moins assez pour troubler la douce tranquillité , si nécessaire à se tenir uni à Dieu.

La sagesse , qui n'est autre chose que la vraie piété , où se trouve-t-elle , demandait Job ? où hatite-t-elle (1)^ Il se répond à lui-même, qu'elle ne fait point sa demeure chez ceux qui vivent mollement (2). Qu'on n'accable donc pas la nature , à la bonne heure ; mais qu'elle ne soit pas aussi traitée avec trop de recherche , trop de sensualité , trop d'indulgence et de délicatesse. On peut se maintenir dans la ferveur , sans que nécessairement on doive vivre comme les anciens habilans du désert , n'avoir pour retraite qu'un antre sauvage, pour lit que la terre dure, pour habit qu'un sac ou un ciliée, pour toute nourriture que l'eau et le pain, et quelques racines mal apprêtées. Mais il est indispensable de n'user des créatures (pie dans les bornes de la plus exacte nécessité. Tenons-nous-en à nos régies ; pourvu que nous voulions les observer à la lettre, dans le logement, dans le vivre, dans l'habillement, nous n'aurons rien de superflu ; souvent nous manquerons du commode, et quelquefois du nécessaire; nous nous attendrons qu'on nous donnera ce qu'il y a dans la maison de plus vil et déplus grossier; nous garderons le silence si cela arrive ; nous aurons toujours quelque chose à souffrir de la variété des saisons, de la misère des temps, et, si voulez, du peu d'attention des supérieurs et

(i) Sapientia ubi invenitur ? et c/ids est locus ejus ? Job. 28. 12. (a) Aon invenitur in terra suavàer viveidium. lbid.

des officiers. Mais ce qui parnît dur en tout ceci, servira à tenir l'ame en vigueur, et à la disposer h goûter Dieu , autant qu'il faut, pour perdre le goût de tout le reste.

Aussi a-t-on vu , dans toutes les sociétés religieuses , que la ferveur de la dévotion en est sortie avec l'amour et l'esprit de la pauvreté. Les grands exemples de vertu que donnèrent les premiers moines , attirèrent chez eux l'abondance; on voulait avoir part à leurs prières et à leurs mérites : quelles libéralités ne leur fil point la piété trop simple des chrétiens d'alors ? Le bastion fut rompu, et le démon s'introduisit dans le sanctuaire , avec les grands biens. Il en chassa la piété , et toutes les vertus religieuses , ses compagnes : la tentation de vivre plus commodément l'emporta sur l'habitude des pénitences qu'ils avaient prise. Les saints offices et les exercices intérieurs ne se firent plus avec la même ferveur; on était occupé à faire valoir le temporel. Le travail des mains fut négligé; il paraissait bien plus charitable d'employer des ouvriers que l'on faisait vivre : de petits excès causés d'abord par la trop grande abondance, conduisirent à l'intempérance ; cette mauvaise habitude passa ensuite jusqu'à de plus grands abus , et ce fut l'ouvrage d'un siècle et demi, tout au plus.

Nous n'en sommes pas là , dira-t-on , par la miséricorde du Seigneur, et il y a peu à craindre que les grandes richesses ne perdent aujourd'hui les maisons religieuses.

Cependant, ne sommes-nous point déchus de notre première ferveur au service de Dieu et aux exercices de piété? Comment faisons - nous l'oraison?

Comment récitons -nous l'office divin? Comment approchons-nous des saints autels? Voit-on aujourd'hui , parmi nous , beaucoup d'hommes intérieurs? et si cela est vrai , qu'importe que ce soient les riches ses qui nous conduisent au précipice, comme les anciens ordres , ou comme quelques ordres modernes, notre pauvreté même que nous n'aimons pas, et qui nous devient insupportable?

Si Ton pouvait et si Ton voulait nous donner le nécessaire, disons-nous quelquefois, nous ne serions pas obligés de nous le procurer d'ailleurs. Voyons, s'il vous plaît, quel est ce nécessaire que nous nous procurons, et celui qu'on nous donnerait si on avait plus de moyens. Nous donnerait-onjamais ces raffinemens de sensualité et de mollesse, ces recherches de vanité , de propreté exquise ? Mettrait-on en œuvre, pour nous loger , non pas des artisans du commun, mais ceux qu'emploient les gens du siècle les plus entêtés du luxe et des modes nouvelles? Dans chaque espèce de chose , ne se contenterait-on pas de nous donner ce qui est bon , sans chercher toujours comme nous faisons, ce qu'il y a de plus élégant , de plus commode , et de meilleur ? On aurait donc bien perdu l'esprit et le goût de la vraie pauvreté. Donnons-nous nos besoins tels que, certainement selon l'intention de la règle, on devrait nous les donner si l'on pouvait. Nous aurons déjà fait une grande réforme , et nous conserverons plus aisément l'esprit de mortification et de piété.

La pauvreté occasione notre immort i fixation. Oh! disons plutôt, le mépris de la pauvreté, l'aversion , l'horreur de la pauvreté. Si c'était la pauvreté en elle-même qui fît le mal, les anciens Pères au-

raient dû être autant ou plus immortifiés que nous. Ces hommes vraiment pauvres manquaient-ils, ou de famille, ou d'amis, et de personnes dévouées à leurs inclinations pour les services quelles en recevaient , pour se procurer ce que les maisons ne leur donnaient pas, eux qui savaient trouver de quoi faire chaque jour de nouveaux établissemens? La pauvreté donc et les incommodités de la pauvreté pouvaient les lenter aussi-bien que nous , de se mettre dans un état plus commode; mais l'amour et l'estime de la pauvreté les leur faisaient supporter avec joie, et le désir de vivre religieusement, de ne point introduire le relâchement dans la maison de Dieu , de se conserver dans la ferveur de toutes les vertus, rhumilité, la simplicité, la patience, surtout la ferveur de la dévotion et l'union avec Dieu , leur faisaient aimer tendrement la pauvreté.

Outre l'esprit de dévotion et de ferveur, la pauvreté dans sa pureté originelle, sert encore plus que toute autre chose a entretenir l'union et la charité. Nous ne sommes véritablement religieux qu'autant que nous sommes frères , et nous ne sommes frères qu'autant que nous sommes égaux. Otez l'uniformité de traitement, vous ôlez le nœud et comme l'ame de la concorde : ce n'est plus, d'un côté, qu'orgueil , suffisance , dédain, mépris, hauteur, et de l'autre, qu'ennui , jalousie, impatience, dépit, médisance, ambition, et murmures. L'Eglise même dès son enfance l'éprouva , dès que les Grecs purent se plaindre que leurs veuves n'étaient pas aussi bien partagées que celles des Juifs naturels, dans les distributions de chaque jour. Cette communauté naissante, le modèle de toutes les autres, perdit sa pre-

mière beaulé , et pou après elle se dissipa tout-àfait (1). Depuis, la même chose est arrivée clans quelques ordres religieux, et c'a été une autre source de leur décadence.

L'uniformité donc est nécessaire à maintenir les religions , autant que Test la concorde et la chanté ; or ,1a pauvreté exacte est le seul moyen de conserver l'uniformité , parce qu'il n'y a qu'elle qui , mettant toute chose en commun, rende une communauté véritablement communauté.

Appellera-t-on , en effet , communauté , ces maisons ou , selon l'expression de saint Paul , l'un a tout , et l'autre rien? L'un regorge de biens, pour ainsi' parler, et l'autre est dans une espèce de disette (2)? L'un est logé comme le plus vil artisan, et l'autre comme un assez riche bénéficier? Le malade manque souvent des rafraichissemens nécessaires à le soulager ou à le rétablir , et celui-ci , qui se porte bien, a de quoi faire chaque jour d'inutiles profusions en hardes, en livres, en meubles, en bijoux, en petites débauches, et quand il lui plait, en courses et en voyages de pure curiosité? ce que tel dépensera dans l'espace d'une année, remettrait sur pied plus d'un infirme qui traîne depuis long-temps : cependant , ils sont frères , et ils vivent en communauté de biens.

On dira qu'on demande permission , et qu'on l'obtient: peut-on la demander? doit-on l'accorder? Je le suppose maintenant, car nous l'examinerons une autre fois ; mais toutes les permissions du monde

(i) Factum est murmur Grœcorum aduersùs Hebrœos , eb qubd despkerentur in ministerio quoiidiaao viduœ eorum Act 6, i. (») Alius quideni esurit, alius aulem ebrius est. I. Cor. ir, 21.

354 EXHORTATrONS

font elles que l'Esprit de Dieu s'accommode de cette différence? et n'est-ce pas pour le moins couvrir de confusion ceux qui , n'ayant rien , se liennen. malheureux de ne pouvoir pas être sensuels, libéraux, et peut-être prodigues comme tant d'autres (I)?

Plus on considère ceci , plus on doit avoir honte de n'avoir pas su ou de n'avoir pas voulu comprendre plus tôt les saintes obligations de son état. On ne se permettrait pas beaucoup de choses, dont il ne reste ensuite que bien du regret et bien des remords.

Il est temps pour plusieurs, et pour moi tout le premier, d'en faire pénitence, et de prendre des résolutions et des précautions pour l'avenir. Le mal vient originairement, je le répète, de ce qu'on n'estime pas et qu'on n'aime pas la pauvreté; qui l'estimerait, qui l'aimerait, trouverait dans son estime et dans son amour, plus de réglemens et plus de défenses que n'en ont fait et que n'en feront jamais les supérieurs les plus sévères.

3.° Enfin, un dernier avantage de la pauvreté parfaite et de l'affection à la pauvreté, c'est qu'elle fera libres et indépendans des gens du siècle, et qu'un vrai pauvre consent plus aisément à garder la solitude, et à n'entretenir avec eux que des commerces de zèle et de pure charité , chose infiniment nécessaire à conserver l'esprit de religion. Et pour remonter encore ici jusqu'au principe, ce qui attache souvent des religieux aux personnes du monde, et surtout aux riches du monde, jusqu'à se rendre esclaves de leurs inclinations, de leurs passions iusqu'à les flatter dans leur vie criminelle ou im- (i) Confundilis eos gui non habent. I. Cor. n, aa.

m-faile, n'est-ce pas le dégoût d'une vie pauvre, <im[>le/el frugale, dont on cherche à se soulager |en partie par leur secours ? Devenus leurs amis initimes, on sera souvent invité à leur table; on y prendra place sans être invité ; on ira partager les plaisirs de leurs belles campagnes; on tirera peutêtre de leur aveugle libéralité, de quoi cho.sir sa demeure, et de quoi faire toute sa vie à peu près tout ce que Ton voudra.

Tout le mal ne se réduit pas là ; mais, à force de (pratiquer le monde et de s'étudier à lui plaire , et ' à se le rendre favorable , on commence à penser , à parler, à agir comme le monde (1). Au retour delà, t| on ne trouve rien à la maison que de sale et de déboutant. On rentre chez soi , et quoiqu'on ait nulle i superfluités , cependant en comparant sa demeure à celle d'où l'on vient, on croit manquer encore de I mille choses. On traite ( en soi même pour le moins ) ! de gens simples et misérables , ceux qui trouvent : que°tout est bon, et que l'on est toujours trop bien. | Le poisson hors de l'eau n'est pas plus proche de la I mort que ne l'est souvent un religieux, sans s'en I apercevoir, quand il aime a voir le monde et à se I divertir, à s'amuser avec le monde. C'est un mot I de saint Antoine , et de tous les anciens après lui : la solitude est l'élément de l'innocence ; qui la quitte pour quelque autre dessein que pour glorifier Dieu, | n'y rapporte que ce qui se trouve dans le monde ; politique, mauvais artifices, duplicité, envie de s'avancer ei de se pousser. Le poison se communi- 1 que par un seul à plusieurs, et peu à peu tout le (i) Commisd sunt inter çentes , et didicerunt opéra eorum. Pi. io5 , 35.

crps vient à se corrompre. Voilà donc les désordres qui naissent du relâchement de la pauvreté la plus exacte; la perte entière de l'esprit de religion de l'esprit de ferveur et de piété, de l'esprit d'uniformité et de charité , de l'esprit de détachement et de haine du monde; et vous êtes trop éclairés et trop équitables pour nen convenir pas avec moi.

Mais vous me direz peut être que ce sont les supérieurs qu'il faudrait avertir de tout ceci, pour qu'ils y prissent garde. Ils en sont assez avertis ; combien de fois , par leurs ordonnances , nous ontils rappelés sur cela à nos devoirs ! Mais donnez-leur en même temps des inférieurs dociles et mortifiés, des inférieurs qui aient de l'affection pour la pauvreté ; car l'amour de soi même et de ses commodités ne conduit-il pas encore à l'indépendance et à la révolte contre tous ceux qui veulent nous captiver et nous gêner ? Qu'on nous fît quelque présent , et qu'un supérieur, sans nous rien dire, le retint et en disposât à son gré; qu'il dépensât l'argent qu'on lui met dans les mains, ou qu'il refusât de permettre quelques dépenses superflues sur un fonds que l'on regarde comme à soi ; qu'il voulût empêcher absolument de quitter la ville ou de manger hors de la maison ; quels murmures contre sa prétendue tyrannie ! Il faudrait qu'il fût bien irréprochable , pour qu'on ne trouvât pas à critiquer dans sa conduite; la calomnie même ne viendrait-elle pas, peut-être au secours de la médisance? Ces avis doivent s'adresser principalement aux inférieurs, soit qu'ils aient beaucoup, soit qu'ils aient peu.

S'ils oni quelque chose en leur disposition, il faut que les supérieur.? sachent, et qu'ils sachent eux-

mêmes, qu'ils ne prétendent pas en être plus privilégiés; qu'ils trouveront toujours bon tout ce que Ton fera, tout ce qu'on ordonnera pour le maintien de la régularité et de la discipline commune. Si Ton veut bien le leur permettre, qu'ils s'offrent a donner à ceux qui n'ont rien et qui sont dans le besoin, ce que la communauté voudrait leur donner, sans le pouvoir. Tâchons de laisser la règle dans un meilleur état , s'il se peut , que nous ne l'avons trouvée ; qu'on ne puisse point nous reprocher d'avoir été les premiers auteurs du relâchement ; qu'on puisse nous louer d'avoir plutôt rappelé la simplicité ancienne ; qu'il ne soit jamais dit qu'à l'aide d'une pension , à moins d'une infirmité viable , nous ayons quelque chose que n'aient pas les autres. C'est être pauvre avec un double mérite, que de l'être et I d'avoir des ressources pour ne l'être pas.

Pour ceux qui n'en ont point, loin de s'en plaindre et de porter envie aux autres , ils doivent s'es- I timer heureux de n'avoir rien, et d'empêcher , par | leur exemple , qu'on ne puisse dire que le désordre ! est général ; s'ils avaient , ils n'oseraient se promet- ; Ire qu'ils fussent plus pauvres et plus mortifiés que i tous les autres. On en a vu de très-réguliers quand ils n'eurent rien ; ont-ils commencé à avoir , personne ne fut plus superbe ni plus mondain. Après cela, laissons les invectives et les saillies de zèle; elles ne viennent assez souvent que d'ennui et de jalousie.

La peine de se priver de tout est grande , nous ne le dissimulons pas ; mais les récompenses le sont bien davantage (1): or, ces récompenses, dont

(s) Magna promisimus , majora pvomissa sunt nobis.

So8 EXHORTATIONS

l'espérance ou la possession fait le bonheur et le prix de notre étal , il n'y a encore que le mur de la pauvreté parfaite qui puisse les conserver contre les attaques du démon (1 ). C'est le second point.

SECOND POINT

La récompense ne se donne qu'au mérite , et une grande, une très-grande récompense, qu'à un trèsgrand mérite ; c'est l'ordre , c'est la justice. Quand donc j'entends Jésus- Christ promettre à ses disciples , devenus pauvres pour l'amour de lui , un centuple de grâces et de consolations célestes dans cette vie (2) , un droit acquis de juger le monde à la fin des siècles (3) , une place de distinction dans le royaume de l'éternité (4) , je crois pouvoir conclure , avec raison , que de si grandes récompenses ne sauraient avoir été promises qu'à de grands sacrifices , et à des sacrifices qui aient même quelque rapport spécial à ce qui a été promis.

Il faut donc une pauvreté qui nous prive de toute satisfaction naturelle, pour mériter l'abondance des consolations divines; une pauvreté qui condamne les gens du siècle , pour avoir droit de juger le siècle ; une pauvreté qui approche de celle de Jésus- Christ , pour être dans la gloire plus prés de Jésus- Christ, plus transformés , pour ainsi dire, en Jésus- Christ ; ainsi , c'est celte pauvreté qui conserve au religieux tout son trésor et toutes ses espérances , qui assure le bonheur de son état , et , dans un nou-

(i) Urbs roboris mitrus vàtidus. Prov. i8, n. (2; Centuplum accipiet. Mattli. 19, 29.

(3) Sedtbitis judicanles. Matth 19, 28.

(4)' Accipiet ceriliàs tantùm , nunc in lempore hoc... et in secuio futuro vitam cetevnam. Marc. 10, 3 o

veau sens, peut s'appeler encore le mur et le bastion de la religion (l).

On pourrait croire que, pour le centuple , il n'est pas nécessaire de quitter tout ce que nous disons. L'obligation générale , c'est de quitter tout ce qu'on possède ; peu de chose si l'on a peu de chose , cela suffit à qui n'a pas davantage ; mais il est nécessaire de quitter tout ce qu'on a, quelque multitude de choses qu'on ail (2).

Dès là donc qu'on se réserve quelque chose , ou , qu'après avoir quitté, on regarde derrière soi , et qu'on reprend quelque chose de ce qu'on avait quitté , dès lors on perd le droit du centuple : je me trompe ; il est une espèce de centuple que la pauvreté , même imparfaite , ne perd jamais , et c'est qu'elle nous délivre toujours des soins embarirassans et dangereux attachés à l'état des richesses, grâce cent fois plus estimable qu'une possession qui [nous eût vraisemblablement damnés, et qui , duirant la vie même, nous eût peut-être rendus malheureux. Est-il beaucoup de riches dont , à prendre la condition selon tout ce qu'elle a de bon ou de mauvais, le sort doive nous paraître bien digne d'envie ? Ils sont plus à leur aise , dans un certain sens ; mais | dans combien d'autres sont-ils plus à plaindre ! j Comptons-nous pour des maux légers, l'inquiétude d'amasser, de conserver ; de défendre, la crainte j ouïe chagrin de perdre ; et s'ils ont de la foi et de la conscience , la dure nécessité d'acquérir sans injustice , de posséder sans orgueil , de pouvoir faire le mal impunément , et d'avoir assez de retenue pour

(i) x'urus , propugnaculum Religionis.

(a) ï\os cjui relic/uùnus omnia. Matih. 19, 27.

ne jamais faire le mal qu'ils pourraient faire impunément^) ? Je le sais , nous nous faisons Vidée d'un homme riche et tranquille , riche et innocent tout à la fois ; mais ce n'est qu'une idée ; c'est le miracle du chameau qui passe par l'ouverture de l'aiguille: et se peut-il faire que nous donnions , avec tant de lumière , dans un piège si grossier (2)?

Louange donc à la bonté de Dieu de nous avoir préservés de tant de malheurs et de dangers ; c'est déjà un ample dédommagement de tout ce que nous pouvions espérer dans le monde (3).

Mais si , par-dessus cela, nous prétendons au cen tuple des consolations célestes, c'est à la pauvreté parfaite qu'il est réservé. Quittez tout , et vous trouverez tout (4). Nous n'avons ni foi vive , ni dévotion , ni goût de Dieu ; nous nous en plaignons : que ne remontons-nous à la cause ? La cause est que nous tenons à mille choses au moins contre la perfection de noire état. L'idée d'un pauvre, c'est un homme qui souffre ; c'est Job sur un fumier; et nous ne voulons rien souffrir : notre pauvreté , à le bien prendre , n'est que celle des enfans de famille qui n'ont rien qu'avec dépendance , mais à qui rien ne manque du nécessaire, et à qui on ne laisse pas d'accorder même bien de petites douceurs. Celui qui sait joindre à ce que donne la communauté , ce qu'il peut se procurer d'ailleurs , est-il assez libéral envers Dieu , pour mériter que Dieu soit libéral envers

(i) Potuit transgredi , et non est transgressus • Jacere mala , etnonfecit Eeeli. 3r, 10.

(2 ) Quis est hic , et laudabimus eurn ; Jecit enim mirabilia in vitâ iuà. Ibid.

(3) Centuplum accipiet. — (4) Imit. 1. 3 , c. 32.

lui3 Non, sans doute; il faut, comme les Apôtres, n avoir rien, pour tout avoir; souffrir beaucoup, pour ne rien souffrir ; comme mourant , sans néanmoins cesser de vivre ; comme châtiés , sans être livrés à la mort ; comme tristes , et toujours dans la joie; comme pauvres, et enrichissant plusieurs; comme n'ayant rien , et possédant tout (1). Voila le centuple.

Outre le centuple , on promet encore aux vrais pauvres le droit déjuger les hommes du siècle ; et pensons-nous que cela soit plus dû quele centuple , à la pauvreté que nous gardons? En effet, qu'estce que juger les autres hommes ? C'est être chargé j d'actions et de vertus qui confondent et qui con- I damnent les autres hommes ; d'un détachement qui condamne l'immensité de leurs désirs; d'un dénû- I ment qui condamne leurs dépenses et leur luxe immodéré ; d'une patience dans nos privations, qui condamne leurs plaintes et leurs murmures dans l'abondance même.

Cela donc supposé , au lieu d'être juges dans ce iour formidable , ne devons-nous pas craindre de trouver plutôt parmi les chrétiens mêmes du siècle , ! bien des juges qui servent à notre réprobation? ! Dans les conditions médiocres, la chose est évidente ;combien s'en lrouve-l-il qui , manquant presque de tout , ne laissent pas de bénir Dieu ! Nous ne croyons pas , quelquefois , qu'on nous donne assez ; nus médiocres repas seraient pour eux des jours de fête et de délices. Parmi les riches mêmes,

(i) Quasi morientes , et ecce vivimus ; ut castigrtti , et non mortificali : quasi tristes, semper outem gauclentes ; sicut egentes, j/tultos aulein locuptetantes ; tanquàm uihil habenles , et omnia possideules. II. t or. 6, g, 10.

Judde. OEiures. V. 16

Dieu m'en a fait connaître partout , et vous en connaîtrez peut-être aussi-bien que moi : comment vivent-ils , et (pie ne se retranchent-ils pas pour faire subsister les membres infirmes et souffrans de Jesus- ChrislPUn religieux osera t-il se comparer à eux? Ils pouvaient vivre très- commodément , et ils ne l'ont pas voulu ; et lui l'aura voulu , et s'il n'en est pas venu à bout , c'est qu'il ne l'aura pas pu ; son pouvoir , en tout ce qu'il aura pu , aura été la régie et la mesure de ses commodités et de ses recherches.

Nous nous comparons peut - être à d'autres religieux, et npus trouvons que, presque partout, chez nous et ailleurs , la plupart ne sont pas plus parfaits que nous. Mais remontons plus haut: ils se sont relâchés , et si nous nous relâchons, nous et eux nous aurons pour juges ceux qui , dans le siècle et dès les premiers instans, furent véritablement pauvres, c'est tout ce que nous pouvons conclure ; et est-il bien plus consolant de ne périr qu'avec la multitude ?

Enfin , on promet à la pauvreté le royaume des Cieux. Ne le promet-on pas à tous ceux qui auront gardé les préceptes ? Oui : dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures , disait Jésus-Christ t et les plus hautes seront réservées à ceux qui auront tout quille pour me suivre (1).

L'imitation plus ou moins parfaite de la pauvreté de Jésus -Christ, est donc ce qui mérite les places plus ou moins voisines du trône : et qu'est-ce que l'imitation parfaite de la pauvreté de Jésus-Christ ? La crèche de Belhléhem , la maison ou plulot la ca-

(i) Indomo Patrh mei mannonei multœ sunt. Joan. 14 , a. Dis* pono uobis sicut disposu.it mihi Palev meus regnum. Luc. aa . ag.

bane de Joseph, les courses aposloliques du Sauveur, la mort sur le Calvaire, nous l'apprennent ; il ne faut que bien étudier à ces différentes écoles. Mon Dieu, que deviendrons- nous , s'il faut être éloigné de Jésus-Christ pendant toute l'éternité, autant à proportion qu'on se sera éloigné de la pauvreté pendant sa vie ; aurons-nous place seulement dans quelque lieu obscur du paradis ?

Finissons , et que le fruit de celte exhortation soit, s'il est possible, celle estime pleine d'affeclion et de tendresse pour la pauvreté , que nous a tant recommandée notre saint fondateur. La conservation de la communauté et notre propre bonheur en dépendent de plus d'une manière. Rien n'est plus coulent ni plus libre qu'un homme qui ne désire rien, et qui ne craint rien sur la terre. Mais il n'y a que l'amour de la pauvreté qui puisse donner celte aimable et précieuse liberté.

Alors, on ne met guère de différence entre une demeure et une autre demeure ; celle où l'on croit souffrir davantage , est celle qu'on préférerait par ce seul endroit ; la nature se contente de peu , et s'accoutume à tout. El quelle houle , mon enfant , disait saint Dorothée à son disciple Dosithée , qu'ayant tout quitté pour Dieu , vous devinssiez ici l'esclave d'un bijou , d'un couteau , d'une bagatelle ? Ne pourrait -ou pas ajouter , pour quelques-uns: Et quelle honte , qu'ayant assez peu quitté dans le monde, ne manquer ici de rien vous parût une chose si insupportable ? Rendons- nous justice: qui sommes-nous, pour la plupart? et eussions-nous eu, sans de grandes fatigues, de quoi nous donner plus que nous n'avons , famille hon-

nête ou noblesse peu accommodée ? ici et là , com* ment vit-on ? Mais il y a peu de gens à qui l'argent coûte moins à prodiguer , qu'à ceux qui ne savent pas ce qu'il coûte à conserver, à amasser.

Bornons-nous, faisons-nous des principes solides et durables. La cupidilé ne dil jamais : C'est assez ; mais c'est ce qui doit, plus que toute autre chose , nous la faire craindre. On se fait mille principes de conscience , qu'on peut soupçonner justement de n'être pas recevables devant Dieu ; nous en parlerons une autre fois ; seulement disons , par avance , que qui n'aime pas la pauvreté , difficilement en gardera-t-il l'essentiel. Dieu nous préserve d'un si grand malheur ! Devenons sages, peut-être par notre propre expérience ; soyons assez pauvres, à l'avenir, par l'affection et par la réalité , pour nous assurer les récompenses de la pauvreté dans ce monde-ci et dans l'autre. Amen.

Il" EXHORTATION.

Devoirs de la pauvreté.

Erant Mis omnia communia dividebatur autem singulis ,

Drout cuique opus erat.

Ils avaient toutes choses en commun , et l'on donnait à chacun le nécessaire, selon son besoin. Actes , k, $i, 35.

N'avoir rien en propre et se contenter du simple nécessaire , c'est en quoi consistent principalement les devoirs de la pauvreté religieuse , dont les premiers chrétiens donnèrent l'exemple à tous ceux qui , dans la suite des siècles, eurent le courage de vouloir les imiter.

Ils vivaient en communauté de biens , dit saint Luc, de manière qu'aucun n'osait dire même que rien fût à lui en particulier (1).

Quant au superflu, deux choses font présumer qu'ils ne pouvaient pas même L'avoir : l'une, le petit nombre des riches ; l'autre , le grand nombre des pauvres qui s'associaient à l'Eglise , dans ces premiers temps (2).

Enfin , que les fidèles s'engageassent à cette sorte de vie pauvre et commune , par une espèce de promesse et de vœu , la chose paraît évidente par le châtiment exemplaire et rigoureux d'Ananie et de Saphire , pour avoir retenu en partie le prix du champ qu'ils avaient vendu (3).

Quand donc saint Ignace , dans la règle 24 du Sommaire , nous défend d'user d'aucune chose comme propre ; et clans la règle 25 , quand il ordonne que la manière de vivre , de s'hiibiller , de se coucher , sera toujours conforme à des hommes qui font profession de pauvreté (4) , il ne fait que nous rappeler à la première origine de la pauvreté, et il ne nous demande en effet que ce qui est essentiellement attaché à notre vœu.

Mais, parce que l'amour-propre et la cupidité ont fait imaginer à des gens d'esprit d'ailleurs, mille manières d'éluder la force et la signification naturelle de ces régies, mon dessein est d'examiner, aujourd'hui , si nos moyens d'exception ou de prescription sont assez bien appuyés pour nous mettre

(i) Nec quisquam aliquid suum esse dicebat Luc. 4, 3s.

{i Magiuficabat eos /jopulus cœtcrorum autem neiuo aude-

bat se conjungere Mis Ait. 5, t3.

(3, IS'on es mentitus hominibus , sed Deo. Ibid. v. 4.

(4) V ictus, vestitùs et lecti ratio erit, utpauperibus accommodata.

devant Dieu en sûreté de conscience. Rien donc en propre et rien de superflu ; examinons ce qu'on dit et ce qu'on trouve, ou pour se dispenser de ces deux obligations, ou pour les réduire presque à rien ; c'est ce qui va faire le sujet et le partage de cet entretien.

PREMIER POINT

II est une espèce de propriété si grossière et si visiblement contraire au vœu de pauvreté , qu'on peut bien être assez faible et assez peu religieux pour se rendre propriétaire de la sorte, mais à l'égard de laquelle on ne peut guère être assez aveugle pour douter qu'en succombant à une pareille tentation , on ne commette une faute du premier ordre , un crime qui mérite l'enfer.

Il est vrai que , dans quelques communautés où l'on fait des vœux simples , on peut conserver un certain temps, et même jusqu'aux derniers vœux, le domaine de ses biens. L'Eglise , pour d'excellentes raisons, malgré les objections qu'on a faites , a approuvé cette nouvelle disposition de droit , et il n'y a, enfin , dans un contrat , que ce que les parties veulent bien y meltre , du consentement du premier législateur : mais nous renonçons d'abord au pouvoir de faire aucun usage de nos propres biens ; combien davantage , de quelque autre bien que ce puisse être, indépendamment des ordres et de la volonté de la religion ! et par cet endroit , ces biens sont réduits aux termes du droit commun. Tout est à la communauté , et rien n'est à nous , quant à l'usage , tandis que nous demeurons attachés à elle. Tout ce qui tombe dans nos mains, de quelque endroit qu'il puisse venir , tombe , à

l'heure même , sous sa puissance; c'est son bien et non pas le nôtre, suivant cette maxime : tout ce qu'acquiert le religieux, dans son monastère, c'est son ordre qui l'acquiert.

De ce principe , comme d'un seul coup d'oeil , pour ainsi dire , on aperçoit clairement, et en quoi consiste la malice du péché de propriété , et quel est le degré de matière suffisant pour en faire un péché grief, et en combien de manières différentes on peut se rendre propriétaire.

Sa malice est la même que celle du larcin , par lequel , contre le septième commandement de Dieu, secrètement ou à force ouverte , on dispose du bien d'autrui sans sa participation; la malice qui le rend un crime , la même qui en serait un , si , en quantité pareille et dans d'égales circonstances, on s'appropriait le bien d'autrui.

Ses différences , enfin , les mêmes encore qu'à l'égard du bien d'autrui ; prendre ou donner, prêter ou changer , consumer ou dissiper.

Conclusions qui se trouvent partout dans nos constitutions, dans nos règles, dans nos instructions, dans les livres de nos docteurs et de nos pères spirituels ; conclusions qu'on ne nous a ni cachées , ni déguisées , depuis le jour que nous nous mimes en religion. Conclusions toutes renfermées dans ces quatre ou cinq paroles que l'on nous relit régulièrement chaque mois: Que tous comprennent qu'ils ne peuvent rien prêter , ni recevoir, ni donner de ce qui est de la maison , que le supérieur n'y consente. Et qu'on n'aille pas chicaner sur ce que le texte ne parle que des biens de la maison (1) :

(i) De his qu.ee domi sunt.

encore une fois , tout est de la maison, n'en fût-il pas auparavant ; tout esta la communauté, dès qu'il vient en notre puissance. Nous nous sommes , pnr notre vœu , incorporés à elle; nous ne faisons plus que comme une même personne avec elle ; nous n'avons plus , comme on parle, d'autre volonté civile que la sienne: et sa volonté, c'est que nous ne puissions licitement user de rien comme propre, c'est-à-dire, comme étant à nous, comme en étant maîtres (1).

Supposons donc , sans nous arrêter à le prouver davantage , que tout acte de propriété, dans quelqu'un de nous, de même que dans tout autre religieux, est un crime, et un crime tel, qu'autrefois un homme reconnu propriétaire, était d'abord traité comme un excommunié , exclus de la participation aux prières publiques et des sacremens, privé de la sépulture ecclésiastique , regardé comme un réprouvé; ce crime est tel , qu'aujourd'hui la règle même en fait un cas réservé. Mais déplorons le malheur de ceux qui , le sachant et n'y pensant point , parce qu'ils n'y veulent pas penser , recevraient avec trop de liberté ce qu'on leur porte , partageraient avec d'autres ce qu'ils reçoivent, prêteraient même au dehors , toujours avec un assez grand danger de perdre ou de voir gâter ce qu'ils prêtent ; s'accommoderaient sans façon de tout ce qu'ils trouveraient à leur bienséance , livres, meubles, hardes ; ils sont à moi aussi-bien qu'aux autres : l'admirable raisonnement ! ils ne sont point aux autres non plus qu'à vous ; ils sont à la maison , ils sont à la communauté.

On dira que les choses ne sont pas toujours de (i) Nullu re tanquàm propriè utanlur.

conséquence ; on esl théologien ; on sait ce qu'il faut pour aller jusqu'au péché mortel ; rarement arrive-t-il qu'on y aille : ce ne serait doue rien que cette multitude de fautes vénielles, commises de propos délibéré f . . . . Où en sommes -nous , mon Dieu ! mais ici , comme dans la malice du laicin , outre qu'on ne sait pas toujours si bien le prix et la valeur des choses dont on dispose , qu'en allant à l'aventure et sans vouloir examiner , on ne puisse arriver jusqu'à la quantité qui consomme le crime, la mauvaise et criminelle disposition du cœur ne peut-elle jamais suppléer à la quantité de la matière ? Un homme qui commet un petit larcin , résolu de continuer jusqu'à une somme considérable, à en faire d'autres pareils , est coupable d'un péché mortel , chaque fois qu'il vole , disent les uns ; est coupable d'un péché mortel , au moins, quand il a atteint ce qui l'ait une matière importante, disent les autres: doit- on croire qu'un religieux le soit moins , quand il est dans l'habitude et dans la volonté de disposer de mille choses, pourvu qu'à chaque fois il ne dispose pas de la valeur d'un écu ? De plus , si ce qu'il s'approprie ne se consume pas par l'usage, retenir tout à la fois ce qui , réuni , vaut peut-être non pas un écu, mais une pistole etdavan tage , n'est-ce pas être propriétaire, el l'être assez pour se damner ? Cependant on fait son chemin avec assurance, ou, sans se dessaisir, à peine trouve-t-on matière de confession ; on croit que tout est fait, dès qu'on s'est confessé; on ne s'accuse pas d'avoir disposé de quelques bagatelles ; on approche chaque jour des saints autels, on administre les sacremens ; Dieu veuille que plusieurs années

ne se passent pas, peut-être, dans une suite innombrable de péchés.

Mais , outre cetle première espèce de propriété grossière et assez visiblement criminelle, il en estime seconde d'autant plus dangereuse que la première, qu'il est plus facile de s'y tromperet de s'y aveugler: ceux-ci conviennent du principe : il n'est pas permis de disposer de quoi que ce soit sans permission.

Mais une permission générale , établie par l'usage commun, une permission interprétative , l'ondée sur des conjectures probables , une permission obscure , obtenue sur des exposés vagues et généraux, ne suffisent-elles pas? On le suppose trop souvent ; mais peut-on, doit-on le supposer, sans savoir d'eux-mêmes l'intention des supérieurs, et toutes nos subtilités, enfin, leur feronl-elles vouloir ce qu'ils neveulent pas? Or, faisant abstraction de ce qui peut se pratiquer dans les autres ordres, voici certainement ce que , cent fois , nos premiers supérieurs ont répondu , et ce qu'ils répondront toujours, quand on voudra les consulter.

1.* Pour les permissions générales, on n'en a aucune, à moins qu'on ne l'ait obtenue nommément. Les obtenir nommément , c'est comme les rendre particulières. Sur ceci on n'excepte, tout au plus, que l'usage de pouvoir se prêler quelque livre ou quelque ustensile ; se donner un peu de papier quand on est pressé, ou quelque autre bagatelle semblable : mais , sans congé , recevoir des officiers rien de plus que ce qui se donne au commun ; prendre des autres ce qu'ils n'ont permission d'avoir que pour eux ; changer, transporter d'une chambre dans une autre , ce qui accommode ; appliquer à ceci ce qui

nous est donné pour cela ; ce qui doit servir à nous conduire d'un lieu à un autre , par exemple , le ménager pour aller se promener ailleurs, ou pour avoir des livres et autres commodités de notre goût , ce sont autant de véritables abus. Si les supérieurs n'en disent rien , c'est qu'ils ne le savent pas , ou que notre mauvaise humeur, ou notre peu de religion leur lie la langue et la liberté ; ils nous laissent a notre conscience , et ils ont trop d'avis pluspressansk nous donner d'ailleurs. ,

2.» Pour les permissions tacites, on ne doit jamais interpréter la volonté des supérieurs , quand on peut aisément leur faire parler ; on est coupable quand on choisit un temps où l'on peut présumer qu'ils u y sont pas, ayant laissé passer à dessein celui où ils y eussent été; que, dans l'impossibilité de les consul ter et dans la nécessité pressante d'agir, l'interpréta lion de leurs intentions doit être toujours religieuse , raisonnable, et plutôt incliner à la loi et à la pauvreté, qu'à la liberté; qu'ayant pris son parti de soimême . et n'ayant pu faire autrement, dans un voyage , par exemple , on doit rendre compte , au retour, de ce qu'on a fait, et savoir si le supérieur l'approuve, afin de s'en faire une règle de conduite pour l'a venir; q«ie de dire, si je demandais congé on me l'adeorderait, je puis donc le prendre, c'est offenser Dieu gratuitement , ou imrquer un orgueil extrême, qui aggrave le péché au lieu de le diminuer ; et due, au contraire, j'ai houle de toujours demander, ou si je le demandais , on ne me raccorderait pas , c'est avouer que ce que l'on désire n'est pas dans l'ordre et dans la règle , car les supérieurs ne doivent point se trouver importunés de ce que l'on a souvent re-

*é^ EXHORTATIONS

cours à eux, et c'est leur faire injure que de le présumer ; ils ne sont que pour cela.

3.° Enfin , pour toutes ces permissions obtenues ou sur des faux allégués , ou sur des exposés ambigus et obscurs, qu'elles n'ont de valeur que suivant ce que le supérieur a compris ou a pu comprendre ; qu'en le trompant , on n'a pas trompé Dieu , et que devant Dieu on est prévaricateur sur tous les points, et selon l'étendue de tous les points où le supérieur,' par confiance ou par simplicité, s'est laissé surprendre. Si l'on donne à entendre , par exemple , qu'on ait reçu en aumône et en présent, ce qu'on a tiré par prières et par imporlunité ; qu'un ami ou un parent a envoyé ce qu'on a pris d'un écolier ou d'une pénitente , comme par manière de reconnaissance et d'honoraire ; que ce n'est que peu de chose, et que ce soient néanmoins des livres ou des meubles de prix ; qu'on ait permission d'accommoder une chambre, et que l'on en fasse un bijou, un cabinet de curieux ; parce que, dans tous ces cas , on fait sa volonté propre et non pas celle du supérieur, celle du maître à qui tout appartient.

On pourra objecter que tous les auteurs ne sont pas si scrupuleux ni si sévères sur la pauvreté. Si l'on parle de nos auteurs, ceux qui ont écrit par profession du droit qui nous est propre , Suarès , Castro , Sancbez , Lugo , je doute qu'ils décident autrement ; ils savent trop que nos vœux se rapportent toujours à nos constitutions , et à l'interprétation qu'en font nos assemblées générales (1) ; et dis -je rien ici que vous n'avez pu lire dans l'abrégé de notre institut , que vous avez tous , pourvu même que

(i; Paupertatem secundàm societati.i Constitationes.

je n'aie rien omis ? Si ce sont de nos auteurs qui n'aient pas étudié l'institut à fond, sont-ils croyables au préjudice des grands hommes qui en ont fait leur travail ? Enfin , si ce sont des canonistes séculiers , ou d'un ordre régulier, quoique parmi les docteurs séculiers il y en ait un grand nombre de savans , en général, cependant , les savans de chaque ordre religieux connaissent mieux que tout aulre ce qui regarde l'esprit de leur ordre , parce qu'ils ont un intérêt personnel de ne rien négliger pour en connaître I les obligations.

Enfin , il est une troisième et dernière espèce de propriété , qui lient comme le milieu entre les deux autres : il parait qu'on n'a rien qu'en commun , et rien qu'avec permission ; mais ce ne sont que de vaines apparences ; il est dit des apôtres et des vrais pauvres d'esprit après eux : Qu'ils sont comme s'ils n'avaient quoi que ce soit , et cependant qu'ils possèdent tout ; on peut dire de même de certains religieux , mais dans un sens diamétralement opposé (1).

Je parle maintenant de ceux ou qui , renonçant à leurs biens , se retiennent des pensions, ou qui en reçoivent de la libéralité des familles ou des personnes à qui leur ministère les rend utiles en quelque façon. Faut-il condamner la chose en elle-même , voyant et qu'elle est d'usage parmi nous , et qu'elle se souffre dans plusieurs ordres très-réguliers? Non pas absolument ; mais on doit condamner comme une véritable propriété d'esprit et de cœur, pour le moins, la manière dont plusieurs se comportent au regard de ces espèces de rentes et de revenus. Sur les 500 livres, par exemple , qui leur sont apportées

U) TuiuniUm nihilhubenles et ornnia possidentes. II. Cor. 6, 10. ' 32

chaque année , l'un met de la différence entre les 400 francs qu'il nomme sa pension , et les 1 00 livres qu'il regarde comme le fonds de ses menus plaisirs. La grosse portion est au commun , cela lui suffit , et pour celle-là même il veut être considère et ménagé comme bienfaiteur ; mais la moindre lui appartient, et ce serait une injustice de la lui refuser, ou tout entière, ou en partie; le supérieur serait un ingrat, un cœur dur, un avare, un homme indigne, un tyran, s'il proposait quelque autre emploi que celui qu'on a projeté , ou s'il ne tenait pas compte , jusqu'à la dernière obole , d'un bien dont il n'est que le dépositaire ; on s'en plaindrait aux supérieurs-majeurs ; on le ferait savoir, peut être, à sa famille; on userait d'artifices même et de trahison envers la communauté , pour empêcher que les choses ne vinssent avec autant de facilité que par le passé.

Un autre qui n'a pas tant, à beaucoup prés, trouve le secret d'affecter tout ce qu'il a , à son usage , il ne paraît point de contrat, ou ce n'est point avec la communauté qu'il est passé ; un ami de dehors, stylé de longue main à celte espèce de manège, apporte les choses par parties proportionnelles, a mesure qu'on en a besoin : le supérieur, qui ne regarde point ce qu'on reçoit chaque fois et ce qu'on lui présente , comme étant de conséquence et comme faisant parlie d'un tout beaucoup plus considérable, est la dupe et le jouet d'un particulier dépendant en apparence. Où sont les règlemens que font les supérieurs , sur ce qui regarde les pensions grandes et petites ; et qu'est-ce que la propriété, si , dans tout cela, il n'y en a pas et l'esprit et la malice? C'en serait une d'avoir reçu quelque chose , même avec permission , et

SUR DIVEBS SUJETS DK PIÊT É- 37 ù

la tenir si bien cachée que le supérieur ne pût la irer, s'il lui plaisait ; que sera-ce de lui cacher ime 'qu'on Ta P Que devient la règle qui dérend l'on ait surtout de 1' argent ni chez soi , ni chez auîi ; ou n'est-ce pas en avoir chez autrui , que d'or- •nner seulement qu'on l'apporte et d'être aussitôt

>éi?

Le désordre pourrait aller si loin, que quelquesis , ne tirant rien pendant plusieurs années de ce nds caché, le grossiraient peu à peu , jusqu'à s'en ire de petites constitutions pour un âge plus avan- . Ils obtiendraient tantôt d'un supérieur , tantôt un autre , allant à tous les tribunaux tour-à-lour, in de les tromper et d'obtenir la liberté de dispor par an de huit à dix pistoles ; ils en feraient un •venu fixe de cinq ou six par année , au bout de neuf jdix ans. Les règlemens qu'on a faits sur cela n'ont is pu être faits sans fondement. Bon Dieu ! jusqu'où 2 va point la cupidité , quand elle est appuyée d'un .prit qui , comme dit le père Surin , sait manier ha. ilement des syllogismes ? On se plaint que nos maigris sont incommodées , surchargées de dettes ; si hacun rapportait fidèlement au commun tout ce u'il a, plusieurs le seraient bientôt beaucoup moins. :etle habitude de s'approprier, sous de vaines cou- >urs, ce que l'on peut avoir au temps présent, enharità quelque chose de plus dans la suite. Se trouveon en certains emplois , avec une pension de deux m trois mille livres par an, on croit être fort libéral l'en donner la moitié à la communauté , pour soi et )our un compagnon ; le reste , les supérieurs ne sa- ,-ent trop ce qu'il devient ; on en fait, dit- on, des charités ; mais on ne dit pas tout : et nos frères qui

souffrent , ne doivent-ils pas être le premier obje de la charité ; nos créanciers , le premier objet de I îushce? Ah ! souvenons-nous qu'on ne se moque pa de Dieu , et qu'on ne se rend pas impunément par jure et sacrilège. Cette mère Gabrielle de l'Incarna tion , dont le père Surin , à la fin du troisième torm de ses lettres , raconte les apparitions , entre les au très raisons qui la retenaient en purgatoire , répondit que la principale était l'habitude de retenir plu sieurs petites choses particulières , et d'en disposeï selon ses besoins ou selon son inclination naturelle. Il ne s'agissait pas des plus grands désordres dont nous avons parlé jusqu'ici ; et du reste , c'était une grande religieuse, une personne d'une régularité et d'une charité infinies. Si Dieu est si terrible , que

n'avons-nous point à craindre? Rien donc en propre, et sur cela point d'adoucissement ni d'interprétation qui ne soit bien certaine et bien fondée dans la règle; mais par- dessus cela encore et suivant le même ef prit , rien de superflu. C'est mon second point

SECOND POINT

Quand on parle aux riches du siècle de faire l'aumône , l'embarras n'est pas de leur montrer qu'ils y sont obligés sous peine de damnation , la chose est trop évidente ; la difficulté est de leur assigner jusqu'où et de quoi ils sont obligés de la faire. On leur dit assez que c'est de leur superflu , et que le surabondant du riche est le nécessaire du pauvre (1) ; mais , à les entendre , il est rare qu'ils aient du superflu : ce qui ne leur est pas nécessaire pour vivre, leur est nécessaire pour vivre plus commodément ; Ci) Supeiflua diviium , necessaria pauperum.

:e qui n'est pas nécessaire à leur personne , est nécessaire à leurs entons , nécessaire à leur rang , à leur dignité, à leur condition; ce qui n'est pas nécessaire pour le temps présent , leur est nécessaire pour le temps à venir. Cependant les pauvres -émissent , périssent de misère, et le précepte de l'aumône se trouve presque anéanti Dieu se conlenlera-t-il de leurs excuses ? Nous nous échauffons , nous nous emportons quelquefois, en chaire et dans les livres, pour leur prouver que non.

Or , prenons garde de ne pas tomber , au sujet de

la pauvreté , dans les mêmes abus où ils tombent a

! regard des richesses. Sur quoi voici la règle que saint

! Augustin leur a donnée , et que nous pouvons bien

I nous appliquer aussi justement qu'à eux. Nous avons

beaucoup de superflu, si nous savons nous contenter

! du vrai nécessaire; mais s'il nous tout des choses vai

nés et frivoles , bien loin d'avoir du superflu , jamais

plutôt rien ne nous suffira (1).

Ceci , je l'avoue, ne semble pas encore lever toutà-fait la difficulté ; car, qu'est-ce que le saint docteur appelle chercher des choses inutiles et frivoles: mais il l'explique incontinent après (2) : Prenez, dit-il , autant qu'il tout pour entretenir ce qui est en vous l'ouvrage de Dieu; mais souvenez-vous que votre cupidité, vos passions, ne sont point et ne sauraient être en vous l'ouvrage de Dieu. Ce qui est en nous l'ouvrage de Dieu, voulez-vous le savoir? c'est l'homme, c'est le religieux, c'est l'apôtre; Dieu nous a toits tout cela , en nous mettant au

(0 Multa superjlua habenms , si nonnùi necessaria quœramus : ted si qtuBrimus inania , îulul suffi cit. (a; Quœrequod suffîcit averi l>ei- cupiditas tuanonestopus Dei.

monde, en nous appelant à la religion (1) , en nous attirant à son service; mais Dieu n'a pas fait l'homme délicat et sensuel , l'homme vain, l'homme attaché servilement a ce qui flatte son corps et ses appétits; il n'a pas fait le religieux qui se mesure aux gens du monde , le religieux qui veut suivre les modes, et pour qui c'est assez qu'il voie quelque chose de propre ou de nouveau chez les séculiers, pour qu'aussitôt, à sa manière, il veuille l'avoir; il n'a pas fait l'apôtre qui, à proportion qu'il a plus de mérite, plus d'âge, plus de science, plus d'autorité, plus de succès, plus de connaissances et d'amis, ou à proportion peut-être qu'il sait plus se faire craindre ou se faire ménager, croit être en droit de se distinguer du commun des autres religieux, ses frères. Tout cela est l'ouvrage de la cupidité, et la cupidité n'est point l'ouvrage de Dieu (2). Saint Paul borne le nécessaire de l'homme apostolique, à ce qu'il lui faut pour vivre et pour se mettre simplement à couvert des injures de l'air (3).

Mais, direz-vous, ne prescrit-on pas, du moins ne permet-on pas qu'on nous accorde, pour l'usage, non-seulement ce qui est nécessaire, mais encore ce qui est convenable (4).J Cela est vrai ; mais, au même endroit , la règle prétend que ce soit du commun qu'on nous donne ce qui convient ; et nous avons prouvé, ailleurs, que le commun ne donna jamais, et jamais ne put donner ce qui nous con-

(i) Ipse fecit nos , et non ipsi nos. Ps. 99.

(2) Cupiditas tua non est opus Dei ; cjucere quod sujjlcit operi l>ei. Kxtg.

( 3 ) Hubentes alimenta et c/uibus legamur , his contenu sùnus. I. Tim. fi , 8.

(4) Ad usum comniodum aut cowenienlem. Ign.

iendrait, dans le sens que nous l'entendons : de lus, après ces paroles, ce qui contient, de peur u\m n'en abusât en les interprétant mal , elle joute aussitôt, en retranchant néanmoins ce qui st de superflu. 11 y a donc des choses qui poliraient nous convenir, et que la règle, cependant, eut qu'on nous retranche comme étant superflues; u plutôt, ce qui est superflu ne convient jamais à lolre état.

De là que, dans un autre endroit encore, comme nous avons dit, les règles qui sont sur le vivre, sur 'habillement, sur les meubles de la chambre, recommandent que chaque chose soit toujours conôrme à des gens qui font profession depauvrelé(l). L'amour-propre fait instance , et oppose ce que dit in souverain pontife, qui règle que l'on sera comme ll'honnêtes prêtres (2). Or , sans sortir de notre état il avec toutes nos commodités, serons-nous autrement , serons-nous même aussi bien qu'eux?

Mais le pape, certes, ne parlait pas d'un riche (bénéficier, ni d'un ecclésiastique mondain; il ne parlait pas même des prêtres tels qu'ils sont peutêtre aujourd'hui , mais tels qu'ils étaient alors , dans |un temps où la simplicité était si grande encore , qu'on fut surpris de voir un de nos souverains paraître à des noces avec des bas de soie, ce qui pajrut être d'un luxe immodéré. Le pape ne parlait pas des ecclésiastiques qu'on eût blâmés alors , comme on les blâme à présent, mais de ceux dont l'usage

(i) Victus, i>entitus, et lecti ratio erit utpmiperibui accommndata.

(2 In lus auœ ad victum , leslitum et ccetera exleriora pertinent honestorunt Sacercloturn , conununem et approbatum usuin sei/uentur.

n'avait rien que de commun et d'approuvé du pu blic (1).

En un mot , il parlait des ecclésiastiques dont nous portons et dont nous avons conservé l'habit; quoi de plus simple et de plus grossier, pour la matière ou pour la forme? Si le reste doit répondre k l'habit , croyons-nous en beaucoup de choses ne pas nous éloigner des intentions du pape? Des logemens si propres et de frivoles dépenses conviennent-elles bien à notre habit, ou n'est-ce pas un assortiment ridicule et bizarre? Le pape nous parlerait encore aujourd'hui comme alors ; mais qui sont ces honnêtes ecclésiastiques, auxquels il voudrait que nous fussions semblables? Ceux qui , dans les séminaires les plus réglés, se mettent au-dessus des modes et des maximes du siècle. Or , comment sont vêtus les séminaristes? Comment sont les associés de la maison , sans en excepter les premiers supérieurs? J'en parle pour l'avoir vu, et plus d'une fois. Ils sont tous, à la vérité, mis proprement, mais simplement et modestement ; ils suivent par là , sansy être étroitement obligés, les intentions du Saint-Siège, et deviennent les modèles de tous ceux qui voudront tendre à la perfection de la pauvreté.

Vous me demanderez peut-être encore : Mais du moins, dans ces superfluilés , y a-t-il du péché quand on n'en use qu'avec permission? 1 .• Par la crainte d'être refusé , combien de fois arrive-l-il qu'on ne les demande pas, ou qu'on s'explique mal en les demandant, comme nous l'avons dit! Mais enfin, supposé qu'on les demande et qu'on s'explique nettement, peut-on les demander, et peut-on

(i) Communem et approbation umm.

îs accorder? Non pas, au moins selon le décret du îint concile de Trente. Pour les meubles, dit-il, ne les supérieurs en permettent tellement l'usage, ue tout convienne à l'état de pauvreté dont les regieux ont fait profession , et qu il n'y ait rien de uperflu (l) : et qu'on n'aille pas nous dire puérilement que le concile de Trente n'oblige point en Vance; il nous oblige, pour le moins, dans les oints qui sont conformes aux règles ; et notez que e point-ci était'dans les règles, avant qu'il fût dans e concile, puisque son décret est de 1 563, et que les ègles sont bien auparavant; or, cette conformité loit nous inspirer un grand respect pour nos règles, lemarquez bien encore de qui principalement était •omposé le concile: d'un grand nombre d'évcques irés des ordres religieux, des théologiens du pape ;t des princes catholiques, presque tous religieux ; les chefs d'ordres et des généraux de tous les or- Ires religieux : quelle autorité pour prononcer sur es devoirs de l'état religieux! Mais revenons. Nos ègles donc, aussi-bien que le concile , bornant le îouvoir des supérieurs et leur défendant de rien accorder de superflu, s'ils le font, la permission ne loit elle pas être censée nulle; et si elle est nulle, sommes-nous en assez bonne conscience pour ne ->as risquer de perdre même la grâce? Perdre la jrâce , cela parait bien sévère ; mais pourquoi non, si les choses allaient jusqu'à dépenser en inutilités ies sommes assez considérables, jusqu'à scandaliser les faibles, et donner lieu de suivre ce qu'ils

(i) MobiUum verb usum ità Superiore* permittant, ut e rum tupellex statui paupertatis quain professi sunt , concernai; nïhuque super/lui in eâ sa. Sessione a5 , c. i , de Reg. die 2 d&ceiubvis i563.

n'auraient jamais osé commencer les premiers ; jusqu'à introduire peu à peu, dans la maison du Seigneur, une espèce de luxe et de mondanité; peut-' ètrejusqu'à faire croire aux séculiers que nous som, mes bien puissans, bien riches, et arrêler par là le cours de leurs charités?

Quant au point imperceptible du superflu, qui sépare le péché léger du péché grief, c'est ce qu'il n'est pas possible de déterminer. Lorsqu'on m'aura appris bien précisément le superflu qu'un riche peut se retenir dans la grande nécessité des pauvres , sans qu'il offense Dieu mortellement, je dirai peutêtre quelle dépense superflue doit faire un religieux, pour se rendre mortellement coupable ; mais c'est, de part et d'autre, ce qui ne se dira jamais.

Concluons donc ici , comme nous faisons sur l'aumône , pour les gens du monde. Dans les matières, leur disons-nous, où la loi ne marque point l'indivisible du bien ou du mal commandé ou défendu, l'unique manière de vous rassurer la conscience , c'est de faire toujours plus que moins pour le bien , et moins que plus pour le mal ; après cela, peutêtre arrivera-t-il encore que vous vous serez trompé. Ici de même, rien de superflu, s'il est possible, ou , si l'on n'a pas le courage de s'en tenir là, toujours moins que plus. L'affreuse chose, les déplorables malheurs, si , étant réguliers et irréprochables dans tout le reste , chastes , humbles , obéissans, dévots, charitables, nous venons à faire naufrage contre cet écueil , et à nous perdre par les seules fautes contre la pauvreté!

Je finis, et en finissant je regrette de ne pouvoir vous répéter ce discours-ci, dans quelques année»

ici, lorsque peut-être vous aurez [ail bien des mas de livres inutiles , de commodités , etc. ; mais 'oubliez point ce que vous entendez aujourd'hui, t vous vous ferez scrupule de vous les donner; il st bien plus facile de se les refuser quand on ne les pas encore , que de s'en détacher quand on les a. rous savez si bien vous en passer maintenant , pour uoi pas toujours de même, hors les cas qu'une néessité pourrait autoriser, de l'aveu et peut-être lême par l'ordre des supérieurs?

Mais suivez ces avis ou ne les suivez pas, les lois ur lesquelles nous devons être jugés , subsisteront amours; on aura soin même de nous les représen- 3r ou d'en faire de nouvelles applications à nos beoins, à mesure que nous paraîtrons vouloir les ublier. Obéissons pour le moins quand on nous appelle au devoir, ou plutôt, allons à la première égle de la pauvreté. C'est l'exemple de Jésus-Christ !ans la crèche et sur le Calvaire.

En nous formant sur ce modèle, il faudra nous rrêter plutôt que de nous pousser : cependant c'est a voie sûre et peut-être unique d'arriver aux réompenses des pauvres, dans le temps et dans l'éernilé, où nous conduise, etc. Ainsi soil-il.

EXHOPxTATIONS

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