SUR L'OBÉISSANCE
PREMIÈRE EXHORTATION
Devoirs envers les supérieurs , considères comme lieutenans de Dieu.
Obedite Prœpositis vestvis , et subjacete eis.
Obéissez à vos supérieurs , et soyez-leur soumis. Hébr. rî , ij
Quand nous prêchons la charité aux chrétiens , pour les y porter, nous insistons particulièrement sur ce que Jésus Christ en a fait un précepte, el qu'il a voulu que ce fut singulièrement à cette marque que Ton connût ses véritables disciples. Si nous avions pour notre fondateur l'estime que mérile la mémoire d'un saint si éclairé, il n'en faudrait pas davantage pour nous porler à l'obéissance la plus parfaite ; car nous ne saurions ignorer quels ont été là-dessus ses sentimens et ses maximes. Nous souffrirons bien plus aisément, dit-il, que les autres religieux nous surpassent en veilles , en prières p en Vautres sortes d'exercices , qu'ils pratiquent tous saintement , selon leur vocation : mais pour ce qui est de V obéissance , je souliaite que personne ne puisse l'emporter sur nous , que personne ne
misse se comparera nous , que nous soyons toujours aloux d'y exceller; qu'à cela l'on distingue les irais en fans de l'institut, de ceux qui ne le sont pas. Il avait la chose si fortement gravée dans son :œur, qu'un des auteurs de sa vie assure qu'il n'est ien qu'il ait recommandé avec plus d'instance ni ivec plus de force, que l'obéissance; rien sur quoi 1 se soit expliqué plus nettement et plus amplement, îi en quoi il ait voulu qu'on mît la vertu et la bonne volonté de ses enfans à plus d'épreuves ; rien , enfin, lont il ait puni les fautes avec plus de fermeté et le sévérité (1).
De là vient que , dans le sommaire de nos consistions, qui en est comme l'abrégé, tandis qu'on l'y voit qu'une règle sur la chasteté, deux ou trois >ur la pauvreté, on en trouve sept ou huit, tout de juite, sur l'obéissance. De là encore que , dans les ieux lettres écrites aux communautés, l'une est à celles de Portugal , toute sur l'obéissance , et l'autre * celles d'Espagne , sur la perfection religieuse , où rien n'est plus recommandé encore (pie l'obéissante : enfin , nous savons qu'étant près de mourir, et voulant laisser à ses enfans une manière de testament ou fussent comme exprimées ses dernières pensées, ses dernières volontés, il appela son sécrétai- Ire, et, oubliant tant d'autres choses auxquelles il était naturel qu'il pensât alors , et pour lui , et pour nous, il lui dicta huit ar'icles qui concernaient uniquement l'obéissance.
Quant aux raisons qu'il avait de recommander
(r, Nec inculcavit quidquam aliud graviàs , nec exvlicavitjw siks . nec experiri accuratiàs in suis sategil , nec l'iolatunt muletas'it severiùs.
JuDDt. OEuures. V. 17
l'obéissance avec tant de force, il les a expliquées en partie, et en partie il les a laissées à nos conjectures; il ne croyait pas qu'un institut qui fait une profession particulière d'avoir Jésus - Christ pour chef et pour modèle, pût atteindre, même de loin, à la perfection du Sauveur, s'il ne se distinguait par la vertu qui lui est atlribuée particulièrement dans l'Ecriture : // s'est rendu obéissant jusqu'à la mort (1). Je suis descendu du Ciel. , non pour faire ma volonté , mais la volonté de celui qui ni1 a envoyé (2). 77 est écrit de moi , à la tête du livre , que je devais faire votre volonté ; cest, mon Dieu , ce que f ai voulu , et ce désir est écrit au fond de mon cœur (3). D'ailleurs, les règles n'obligeant pas d'elles-mêmes, sous peine de péché, il jugea qu'à moins d'un respect infini pour les ordres des supérieurs, qui vînt de l'affection à l'obéissance , bientôt toute sorte de discipline viendrait à s'énerver et à se détruire, de quoi peut-être n'a-t-on que trop d'exemples.
Enfin, il trouvait si solide et si raisonnable la maxime de saint Grégoire-le-Grand, qu' 1 l'avait comme adoptée : C'est l'obéissance qui produit dans Vaine toutes les autres vertus, et qui, après les y avoir produites, les y conserve. Tant quelle y sera en viqueur, les autres vertus se conserveront dans toute leur force. Vouloir donc que nous soyons obéissans , c'est vouloir que nous excellions dans
(il Factus nb client usque ad innrlem I'iil. j, 9.
(2) Desceiuli de Cœlo , non ûtjucùun voluntulem me n '
voluntatem fins qui misit nie. Joau 6, 38.
(3,i In capile Libri suri/ tum est de me, titjacerem voluruaUstn tuam : Deus meus , uolui , et legem tuant in medio cordis usait Ps. 3g , 9.
SUR DIVERS SUJETS DE rrÉTÉ. 387
"Mites les vertus. Un homme obéissant sera loueurs, et chaste, et pauvre, et charitable, et hum- ■ le, et mortifié, parce que jamais on ne manquera e lui ordonner de l'être, et de lui présenter l'ocasion de le devenir. Jugement, au reste, qui fu elui des premiers ordres religieux, dont plusieurs, eux de saint Benoit entre autres, et les chartreux , e font point encore aujourd'hui d'autres vœux, à sur profession , que celui d'obéissance. Je fais vœu l'obéissance selon la régie (1) , et cela , selon eux , exprime suffisamment le vœu de chasteté, celui jl'obéissance , et celui de pauvreté , que nous prononçons, nous autres, distinctement. Jugement qui ! st encore celui de saint Thomas , et, après lui, de lous les théologiens, lorsqu'ils enseignent que ce uni constilue essentiellement le religieux , dans son :tat de religieux, est le vœu d'obéissance. S'obli- ;eàt-il d'ailleurs à tout le reste, il ne serait point Religieux sans cela ; il le serait avec cela, ne s'oblïlçêât-il à rien davantage , parce que cela seul l'obligerait à lout le reste , quand et autant qu'on le jugerait a propos.
C'est l'obéissance , proprement , qui le lie à Dieu, pat* la partie de lui-même la plus précieuse, et qui, ptanl bien liée, l'empêche de s'échapper en mille manières. Que de choses qui paraissent communes, beut-êlre! mais que de choses qui , dans le fond , sont toutes solides, et doivent être regardées cornue autant de vérités incontestables !
Essayons, selon noire méthode ordinaire, de ne ri .n dire, d'un eôlé, que vous ne puissiez aisément retenir , et de ne rien omettre , de l'autre, de ce qui
(t) Promitto obedientiam , secundàm Régulant.
peu* nous rendre l'obéissance la plus parfaite , nonseulement vénérable, mais même douce, facile, et consolante. Pour y réussir, réduisons à quelque chose de simple et de convaincant, tout ce qui regarde celle importante matière. Nous allons considérer, et ce que sont nos supérieurs, et de quel œil nous devons les regarder.
Par représentation ce sont comme des dieux, cela est certain ; mais par nature ce ne sont que de simples hommes , il faut aussi en convenir. Comme lieu'snans de Dieu, voyons donc ce que nous devons à leur place et à leur autorité. Comme simples hommes, voyons ce que nous devons à leurs personnes , et aux diverses qualités de leurs personnes. En qualité de lieutenans de Dieu, je dis que nous leur devons, en quelque sorte, tout ce (pie nous devons à Dieu même; en qualité de simples hommes, d'hommes défectueux , je dis qu'ils ne perdent rien de ce qui est dû aux lieutenans de Dieu. Nous avons de grandes raisons d'obéir; nous avons aussi quelques raisons apparentes de n'obéir pas ; les raisons d'obéir, nous ne les comprenons pas assez ; fortifions-les de plus en plus. Les raisons de n'obéir pas , ne font sur nous (pie de trop vives impressions ; affaiblissons les, anéantissons les, s'il est possible ; ou plulôt , faisons voir ce que sont les unes et les autres, pour nous régler sur les maximes de la vérité toute pure; c'est le plan général de ce que j'ai à vous expliquer sur ce grand sujet.
PREMIER POINT
Je dis que nos supérieurs sont les lieutenans de Dieu, et de là je conclus que nous ne devons, en
[Uelque sorte, à leur place et à leur autorité , rien e moins que ce que nous devons à l'autorité de )ieu même. Prenez garde , et voici tout à la fois, et in principe dont il faut bien faire voir la solidité, et ne conséquence dont il faut expliquer et bien déelopper toute retendue , pour arriver à la fin que nus nous sommes proposée , d'établir d'une ma- I iére convaincante les droits des supérieurs sur l'o- ■éissance.
I Le principe, d'abord tout le monde le suppose ssez, tous , dis-je, supposent assez que le supérieur ient la p ace de Dieu ; mais je ne trouve pas qu'on je soit également appliqué à en faire bien sentir la éri lé. Remontons un moment jusqu'à l'origine des hoses , et voyons sur quoi s'appuie ce principe. Si )ieu était visible sur la terre, et que, par lui-même t en toutes rencontres il voulût nous conduire et nous manifester ses volontés, nous n'aurions pas Desoin d'autres supérieurs que lui. Tant que Jésus- Christ fut au monde et qu'on put avoir recours à lui , il ne fut pas nécessaire d'aller ailleurs. Aussi l'établit il se> apôtres gouverneurs de son Eglise, jju'après sa résurrection , lorsqu'il se vit près de se i.éparer d'eux pour toujours. Mais Dieu invisible ivant voulu néanmoins communiquer et faire une dliance éternelle avec des hommes visibles, qu'on ')ût entendre, consulter, et de qui le Dieu invisible déclare qu'il veut (pie nous apprenions ses volontés, mes intentions , et de qui nous recevions ses ordres, bes dieux visibles, ce sont nos supérieurs, quels pue nous soyons , ou quels qu'ils puissent être , pourvu seulement qu'ils soient véritablement nos (supérieurs
390 EXHOnTATrONS
Ainsi, aux sociétés civiles et politiques, il a donné les princes et les magistrats pour les gouverner > tout le temps qu'ils seront auprès d'eux; aux fidèles, il a donné des prélats et des pasteurs ; et en tant qu'il a voulu qu'ils participassent tous à quelque chose de l'autorité de Dieu , il a voulu aussi que , dans ce qui serait de leur compétence , on eût pour leurs ordres le même respect et la même déférence que pour les siens, parce que ce sont les siens, en effet.
C'est ce que saint Paul exprime par ces paroles admirables : Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit ;que toute ame, c'est-à-dire que tout homme qui est capable de discernement et de raison , soit soumis aux puissances st/périeures (1). Non est enim potestas nisi à Deo; car il 71 en est aucune qui ne soit établie de Dieu. Quœ autem suntx à Deo ordinatœ sunt. Et à l'égard de celles qui le sont , c'est Dieu qui y a mis l'ordre ; et afin qu'on n'allât pas croire que, de leur obéir, ce ne fût qu'un devoir simple de bienséance et de police, et qu'en leur désobéissant on ne s'exposât qu'à s'attirer leur colère et leur indignation ; il ajoute : Itaque qui résistif pot esta ti , Dei ordinalioni resistit. Qui autemresistunt, ipsisibi damnationem acquirunl. Qui résiste donc à l'autorité, c'est à Dieu même qu'il résiste, et celui qui résiste à Dieu, il est visible qu'il s'attire sa condamnation; d'où il conclut que, dans la nécessité où l'on est d'obéir, il faut le faire , non pas seulement par la crainte du châtiment , mais par le devoir de la conscience , et par pure religion (2). iïecessitati subditi estote , non tantum propterme- (1) Rom. i3 , 1, 2, etc.— (2) Ibid. v. 5.
uni , sed etiam propter consoientiam. Cest conséîuemment à celte substitution , à ce transport de son tutorité , que Dieu lui-même ne traite pas les supérieurs comme de simples hommes , mais qu'il les Sgale eu quelque sorte à lui ; il dit de tous en général : Vous êtes des dieux , et comme les enfans du Très-Haut (1). Vous êtes , en un mot, supérieurs S» tout ce qui n'est simplement qu'homme. En envoyant Moïse à Pharaon , il lui déclare qu'il l'établit son Dieu (2) ; et parlant de ceux qui avaient méprisé le même Moïse dans le désert, il dit qu'ils n'ont pas méprisé Moïse, mais qu'ils l'ont méprisé lui-même. Il dit la même chose , à peu près, à Samuel , lorsque le peuple lui eut demandé un roi , avec une nouvelle sorte de gouvernement. Car ce n'est point vous, mais c'est moi qu'ils ont rejeté (3). Voilà donc le titre original et universel qu'ont tous les supérieurs, sans exception , pour être obéis de ceux qui sont dans leur dépendance : ils sont les vicaires de Dieu, les lieulenans visibles du Dieu invisible ; car c'est d' Dieu qu'ils ont le droit de leur autorité; non est potestas îiisi à Deo.
Mais que dirons-nous du droit particulier de ceux qui nous commandent en religion ? Car, il ne semble [pas qu'ils aient été établis sur nous de la même manière. Nous ne naissons pas religieux , comme nous naissons sujets, comme nous naissons enfans, comme quelques-uns naissent esclaves. Il semble plutôt que c'est nous-mêmes qui nous les sommes donnés pour supérieurs , et l'on pourrait douter que Dieu
(i) Ego dixi : DU estis , et frfii Excelsi omnes. Ps. 8t , 6. (a) Ecce constitui te Uewn Pharaonis. Exod. 7,1. \\) Non enim te abjecerunt , sed me. 1. Reg. 8, 7.
eût accepté l'acte de cette donation. Cela seraitvrai si 1 Eglise , qui a certainement de Jésus-Christ ]'autor.té de gouverner tous les fidèles , n'acceptait pas cette oblation que nous faisons à Dieu de nous-mé mêmes, ou qu'après l'avoir acceptée, ce ne fût pas d elle que nous reçussions ceux qui doivent nous gouverner.
C'est ici qu'on peut voir la différence qu'il y a en tre une personne du monde , qui choisit un confesJ seurou un duecleurpoursa conduite, et le reli-ieux qui reço.t sa conduite d'un supérieur qui lu. esf donné par l'Eglise. L'un peut présumer que Dieu le °-„uverne et qu'il a égard au désir sincère qu'il a d'être gouverné ; mais il ne peut pas avoir la même assurance que le religieux, en quoi notre sort est bien plusavantageux que le leur. Et qu'on n'aillepasdire que c est nous qui choisissons nos supérieurs, dans les élections , ou par nous-mêmes, ou par le suffrage de ceux que nous députons en notre nom ; notre choix ne serait rien , s'il était fuit autrement que selon les règles qu'a établies l'Eglise ; et qu'il ne fût pas approuvé et confirmé par l'Eglise. C'est nous nui choisissons notre supérieur, si vous voulez ; mais c est I Eglise qui lui donne sa mission et son autorité, en confirmant notre choix; jusque là que, dans nos élections , il peut y avoir des vues basses et humâmes , des intrigues , des brigues pour choisir un tel plutôt qu'un tel , mais l'approbation de l'E-lise rectifie tout : c'est elle qui le met en place, et tout le reste n est plus de nulle considération. Jésus -Christ donc , le chef de l'Eglise , on ne saurait trop le redire, approuve par ses vicaires, ou par nos régies que ses vicaires ont reçues et approuvées, le choix
SUR DIVERS SUJETS DE PIÉTÉ. 39o
ne nous avons fait ; et dès lors ces paroles convicn ent à Thomme : Celui qui vous écoute , m'écoute , t celui qui vous méprise , me méprise (1).
C'est donc là la base solide et le fondement inébranlable de toutes nos obligations sur l'obéissance : ion supérieur me tient la place de Dieu. Par là , de ui à moi , la distance devient en quelque manière ofiriie. Je suis sur la terre , mais mon supérieur je lois le regarder comme étant dans le Ciel. Là , aulessous de Jésus-Christ , est le souverain pontife , le )asteur universel ; au-dessous de celui-ci, notre gèlerai , et au-dessous du général , celui que le génépi m'a donné pour substitut, mon supérieur imnédiat. A cette pensée , qu'on change bien d'idée , turtoul qu'on se trouve petit , et que le supérieur est viand ! 11 est, en quelque sorte , mon Dieu ; c'est ïourcela que, dans l'Ecriture-Sainte, ma désobéissance est comparée tantôt à l'idolâtrie, tantôt au crime de ceux qui se mêlent de deviner (2). C'est une idolâtrie, parce qu'au lieu d'adorer Dieu dans mon supérieur, je me fais, d«j ma volonté propre et de mes jugemens, une secrète divinité dont je me rends adorateur ; c'est comme le crime de deviner, parce qu'au lieu de consulter l'oracle infaillible de la vérité , le vrai interprète des desseins et des volontés de Dieu , je me conduis par les conjectures frivoles et trompeuses d'un guide aveugle sur sa propre conduite; je lui donne ma confiance; j'y mets mon appui ; ce guide , c'e4 moi-même , ou quelque autre , par le conseil de qui je me conduis.
^i) Qui vos audit , me audit, et qui vos spevnit , me speniit. Luc. io , 16
[») Quasi peccatum ariolandi eu, vepugnare j et quasi scelus idololatrice , nolle acquiescere. I. Heg. i5, a3.
Mon supérieur est le ministre de Dieu , et c'est pour cela encore que Dieu ne punit pas plus sévèrement les crimes que je commets contre lui - même , que ceux où je me laisse aller contre mon supérieur; que dis je ? il ne les punit pas , quelquefois , si sévèrement. Dieu pardonne à Aaron , qui avait fait fondre le veau d'or et avait été cause qu'on l'adora ; il ne pardonne pointa Dalhan, CoréelAbiron ,qui s'étaient révoltés contre l'autorité d'Aaron et de Moïse. L'idolâtrie même est châtiée moins rigoureusement que la désobéissance et la révolte contre la légitime autorité.
Or, ce principe étant établi une fois, d'une manière , si je ne me trompe, à ne point souffrir de réplique , reprenons , et voyons maintenant quelle conséquence il faut en tirer. Elle est unique , celle conséquence , elle est naturelle, elle est simple ; mais quelle étendue n'a-t-elle pas ! saint Bernard l'a tirée avant nous.
Mon supérieur tient la place de Dieu ; je ne dois donc à son autorité rien de moins (pie ce que je dois à l'autorité de Dieu, tandis qu'elle ne détruira pas l'autorité de Dieu , qui est le ressort et le motif de mon obéissance ; et tandis que le supérieur ne de-, mandera rien de moi qui soit évidemment contre les ordres de Dieu ; et certainement c'est ce que je ne don guère craindre de voir arriver, comme, dans la chnrilé , je ne dois rien faire pour le prochain , qui déplaise à Dieu.
Ce n'est, en effet, que sur ce principe que les saints ont appuyé toutes les qualités que doit avoir l'obéissance ; ils veulent qu'elle soit prompte et exacte au moindre signe de la volonté du supérieur ; qu'elle
SUR IHYRUS SUJIi'ïS l>« PIÉTÉ.
,oi» entière , et beaucoup plus encore dansraftecUon H dans lu volonlè , que dans l'exécution ; sans murmure sans excuse, sans chagrin ; qu elle passe jusqu'à la soumission du jugement ; qu'on raisonne peu dans les choses obscures ou douteuses , et qu on ne raisonne point du tout dans les choses ou Tévulen ne fait pas apercevoir qu'on nous gouverne mai . Ont- ! ls rJon ? ont-ils tort? demandent-ds trop fou pourraient- ils demander moins r et s'ils ne demandaient p?s tant , serait-ce demander assez ? Pour en juger, ie ne dois que substituer à mon supérieur Jésus- Christ , dont il est le vicaire , et faire un moment cette supposition :
' Si Jésus-Christ se rendait visible à mm et qu 11 me : parlât , au premier son de sa voix ne quitterais-je pas , fout , ou ne devrais-je pas quitter tout ce qui m occunerait actuellement, quelque pressante! quelque ! mile d'ailleurs qu'il me parût ? Ne laisserais -je pas la syllabe ou la lettre commencée , pour voler ou il m'appellerait ? Me voici, Seigneur, car vous m ave. appelé (1) : atlendrais-je même qu'il eut parlé clairement ? et dès que , dans ses yeux ou dans quelque si.ne même , quoique encore obscur et équivoque, te «ou, , ais deviner son inclination lui donnerais-je le loisir de s'expliquer davantage'
Si Jésus-Christ se rendait visible , mettrais-je de la différence entre les grandes et les petites choses qu',1 voudrait m'ordonne** Oserais-je dire : Cela est trop difficile ; il m'en coûterait trop de peine et de travail; j intéresserais peut-être ma santé , mon honneur, ou je risquerais de l'intéresser : si.) obéis de bonne grâce , on se prévaudra dema facilite pour il) Ecce ego, quia uocasti me. I. Reg. 3 , 6.
s'adresser souvent à moi. Les gens de bonne volonté sont toujours surchargés ; on les accable ; on épnrgneplusceur gui se fontvaloir et qui se rendent difficiles? Osera1S-je .jouter le mensonge et l'artifice à la paresse ; apporter des raisons et des excuses dont je connaîtrais bien la faiblesse , et dont il n'y a que mon amour-propre qui me persuade la vérité et la
ie pIm8' ",;CJIn'Sl ^ r6ndait Visib,e' in'erposeraiSje 1 autorité de mes patrons et de mes amis , pour
1 importuner, le fatiguer jusqu'à ce qu'il m'eû! accordé ce que je désire , ou qu'il m'eût placé au -ré de ma vamlé et de ma mollesse ? A force de lui faire ma cour, tâcherais-je de le fléchir, de le gagner de le réduire; et quand je l'aurais fait , me flatterais-je d avoir obéi ? en me trompant, espérerais-je l'avoir trompé r J
Si Jésus-Christ se rendait visible , raisonnerais-ie contre ses ordres, quoiquejene les connusse pas toujours? fera.s-je difficulté de croire qu'il peut avoir de me.I eures raisons que les miennes , et que le seul plaisir de me voir obéir aveuglément , lui est une raison de m'ordonner plus d'une chose qui me choque et qui me contrarie , ou qu'enfin il saura rectifier tout ce queje croirai entrevoir, dans ses ordres, de contraire à mon véritable bien ?
En un mot, si Jésus-Christ se rendait visible ne me tiendrais je pas heureusement partagé d'être s'ous ses ordres et sous sa main , comme ce bâton qu'un vieillard prend ou qu'il laisse, selon son besoin ou comme le cadavre ou la statue qu'on orne ou qu'on dépouille selon qu'on le juge à propos , sans trouver de résistance ; comme encore ce queje lis dans
l'histoire des saints , arroser, des années entières , un arbre sec , pour lui faire prendre racine ; s'efforcer avec tant de peine de remuer une pierre énorme par son poids et sa grosseur ; se jeter dans un lac pour sauver un jeune religieux qui va périr; tout cela ne devrait -il pas me paraître dans Tordre , dés que je suppose un Dieu qui commande, et pourrais-je désapprouver la conduite de celui qui obéit ?
Que dis -je , hélas ! il y a bien des gens , si on en juge par la manière dont ils gardent les commandemens de Dieu, même les plus clairs et les plus certains, qui ne garderaient guère mieux ceux de Jésus- Christ , leur fit-il sentir sa présence. Aussi n'est-ce pas pour ceux-là que nous parlons , que rien ne peut retenir , ni crainte de Dieu , ni amour , ni respect | pour Dieu. En vain espère -t on qu'ils auront pour les hommes aucune obéissance , si ce n'est quand les ! hommes les gouverneront à leur gré , ou qu'ils auront su rendre le supérieur comme s'il était leur vé- I ritable inférieur.
Ce (pie je dis donc , c'est qu'à l'égard de ceux qui ont , pour Dieu et pour Jésus-Christ , le respect qu'ils méritent , s'ils sont si peu obéissans , ce n'est que parce qu'ils n'ont jamais bien médité , ou qu'ils ont oublié le grand principe que nous avons établi : Cest Jésus-Christ qui me commande, c'est à Jésus-Christ que j'obéis. Ce principe bien compris , bien pesé , non -seulement les accablerait sous le poids de l'autorité divine ; mais passant dans le cœur jusqu'à la source de l'indépendance , il y porterai! une détermination victorieuse de faire tout ce qui serait ordonné , et de le faire de bonne grâce.
La désobéissance , les murmures , les révoltes ,
viennent presque toujours d'orgueil naturel -, on craint de se déshonorer et de ramper : ou d'indolence et de défaut de courage ; on crainl de se gêner trop et de succomber : ou d'intérêt bas et servile ; on ne veut point de travail sans récompense et sans gloire. Obéir à Dieu est un honneur el une gloire. Egal aux autres hommes par la nature , supérieur quelquefois par bien de bonnes qualités, me voir forcé de céder à leurs volontés et souvent à leurs injustes caprices , l'étrange rabaissement ! Mais obéir à Dieu dans l'homme, plus je dépends, plus je m'élève ; je suis presque fâché que mon supérieur soit si accompli , ou que ce soit un premier supérieur ; ses talens, ses manières aimables et pleines de raison , son mérite personnel, la place qu'il occupe, obscurcissent à mes yeux la vue de Dieu , ou peu s'en faut ; dans un supérieur défectueux ou subalterne , je ne verrais , je ne pourrais voir que Dieu seul. Et d'où vient , en effet , que le domestique d'un homme du commun a quelquefois tant de peine à lui obéir, au lieu que le courtisan le plus grand et le plus distingué obéit volontiers au premier ordre du prince ? C'est qu'il est toujours noble et consolant de dépendre d'un plus grand que soi (1). Ainsi en obéissant à Dieu dans l'homme , ce n'est jamais à mon inférieur ni à mon égal que j'obéis : c'est toujours à celui dont le service est une espèce d'empire et dp royauté; rien ne flatte plus ma noblesse naturelle (2); or c'est ce que je puis en toute occasion.
Obéir à Dieu dans l'homme, c'est encore ma force , et l'ancre immobile où ma confiance se trouve
(i) Magnum est servum esse Potentis (a) Deo servire ,'regnare «»#,
nèbranlablement attachée ; Dieu peut-il ne pas m'ai- :1er, dans quelque occasion difficile que je me trouve ,'et à quelque danger que puisse m'exposer mon 3béissance? On vogue sans danger quand l'obéissance nous conduit, dit saint Jean Chmaque (1;, et c'est pour cela que saint Ignace eût été prêt à se mettre en mer , par Tordre du vicaire de Jésus-Christ , dans une barque qui n'aurait eu , comme il disait , ni voile, ni rame, ni pilote : ce que D.eu garde ce que Dieu d.rige , est bien en sûreté ; et D.eu garde , Dieu dirige toujours celui qui obéit par pure toi.
Enfin , c'est mon mérite et ma sûreté devant Dieu ; mes actions indifférentes deviennent , devant D.eu, des actions de vertu et de religion , quand je les iais par obéissance. Veiller et reposer, jeûner et prendre de la nourriture , travailler et se récréer, ne sont que comme une même chose , parla sublimité du motif commun à tout ce que je fais : je ne crains m d être iu-é, ni condamné, quoi que ce soit que j eusse pu faire dans toutes les choses où la loi ne s'explique pas distinctement ; j'ai une excuse prompteet iacile; on peut être impartait , pour ainsi due , avec tranquillité, quand on Test par obéissance ; suivant la belle et ingénieuse parole de Théodoret le Studite : L'obéissance sert d'excuse auprès de D.eu; 1 obéissance produit la sécurité ; il est permis a ceux qui sont obéissans d'être imparfaits (2).
Voilà précisément pourquoi notre saint fondateur, ce «rond maître de toutes les vertus , mais surtout de l'obéissance , recommai.de si souvent de regarder
(i) Obedientla, secura naviftio
( 2 ) Ubcdicntia apud Veum ^cusallo ; obedientia secuntatem paru) obedientibus licet esse imperfectis. Théodoret.
Dieu dans nos supérieurs , et de n'y regarder que lui ; et prenez garde que toutes nos régies sur l'obéissance ont rapport à ce grand motif.
De là venait qu'il punissait avec tant de sévérité les moindres fautes contre les ordres intimés par les supérieurs : Si c'est à l'homme et pour moi que vous obéissez, vous n'en faites (pie trop , et j'ai compassion de vous ; mais si c'est à Dieu et pour Dieu que vous obéissez , vous n'en faites pas assez ; et si vous faites moins que vous ne pouvez, ou par négligence, ou par lâcheté, vous méritez les plus humiliantes corrections : de là (pie , dans les premiers temps, s'introduisit l'usage qui s'observe encore aujourd'hui , den'intimeraucunordrepublic, qu'à la téleon n'employât celte formule : De la part de la sainte obéissance , on vous ordonne , on vous commande , etc. : sous ce coup d'oeil , loul doit être respectable et vénérable. C'est à peu près ainsi que les prophètes , pour réveiller 1'allention et la religion du peuple de Dieu , employaient ces paroles à la tête de tous les oracles : Avdi } Israël , hœc dirit Dominus. Saint Paul rappelle toujours là les chrétiens, pour leur recommander l'obéissance. Dans un seul passage , écrivant aux Ephésiens, il le fait trois fois : Obéissez à vos maîtres selon la chair, comme à Jésus-Christ , comme serviteur de Jésus - Christ , comme au Seigneur , et non point comme aux hommes ( 1 ). Trois autres fois, en écrivant aux Colossiens : Faites de bon cœur tout ce que vous faites , comme le faisant pour Dieu, et non pour les hommes , sachant que vous recevrez du Seigneur l'héritage pour réco m pense (Q.
(i) Sicul Christo... ut servi Chrisli. Eph. 6, 5,6.
(a) Et anin*o nperamiiii sicut Domino , et non hominibus ,
Sur quoi je vous prie de faire seulement une réflexion ; c'est que saint Paul ne veut pas qu'on applique ce motif d'obéissance {comme à Dieu , comme à Jésus-Christ), seulement aux occasion d'obéir les plus rares , les plus importantes et les plus difficiles de la vie , mais aux occasions encore les plus simples et les plus ordinaires; car il parle ici à des esclaves , à des serviteurs , à des domes'iques , et il est certain que les ordres qu'on donne à de pareilles personnes, sont très-petits et trés-vils. Obéissez à vos maîtres , c'est-à-dire, servez-les à table, faites leurs commissions, entretenez la propreté dans leurs maisons , obéissez en tout, comme si c'était à Jésus Christ que vous rendissiez ces mêmes devoirs. Le principe général convient donc à tout. Dieu, par votre vœu d'obéissance , devient le maître de l'arbre et des fruits; lui offrir ce qu'il y a de plus précieux quand l'occasion s'en présente, c'est un hommage ; donner tout sans exception , c'est un sacrifice , et le plus grand, et le plus parfait de tous les sacrifices , et , comme nous l'avons dit , un holocauste.
Mais reprenons. Après avoir vu ce que nous devons à nos supérieurs , comme lieutenans de Dieu , voyons maintenant ce que nous leur devons en qualité de simples hommes.
scientes qubd à Domino accipietù retribulionem hareditatis. CoL 3 , 23 , 24.
II' EXIIOUTATIOIX.
Devoirs envers les supérieurs considérés comme de simples hommes.
Comme il n'est rien qui coûte plus à l'homme que le sacrifice de sa volonté et de sa libellé , il n'est rien aussi que l'homme soit plus ingénieux à défendre, ni rien sur quoi il soit plus sujet à se contredire et à se démentir. C'est une tentation qui dure souvent toute la vie : les années , qui corrigent plusieurs autres passions, ne servent , d'ordinaire, qu'à donner de nouvelles forces à celle-ci ; soit queTào-e augmente quelquefois la mauvaise humeur , soit que , plus on avance , plus on se croit capable de bien se conduire, et par conséquent avoir plus de droit de se mellre au-dessus de toute autorité. Ce n'est pas toujours une révolte ouverte , une rébellion déclarée ; on s'appuie de prétextes qui semblent fondés en raison et en principes. Il est vrai dit-on, que les supérieurs sont revêtus de l'autorité de Dieu , et, par cet endroit , on leur devrait toute sorte de respect et de déférence ; mais il s'en faut bien qu'ils aient les autres qualités qui les rendraient de parfaites images de Dieu ; ils n'ont ni sa sagesse ni son équité, ni sa bonté, ni sa patience, ni sa douceur ; si je dois donc respecter la place et l'autorité, je méprise la personne.
Quel malheur, pour les imparfaits , que la foi et la religion ne puissent s'accommoder de ces sortes
sur vTwmm mm ■■ piété. 403
3e réflexions, ni les approuver ! Rien ne serait plus r.vorable à l'amour - propre , et hienlôt on aurait ie.ee -et de n'obéir jamais , même après avoir fait vœu d'obéissance. Mais nous ne voyons pomt que les maints aient jamais raisonné de la sorte ; nous ne voyons pas même qu*ib aient trop entrepris de réfuter ceux qui oseraient faire de pareils raisonnemens soii qu'ils ne leur vinssent pas dans la pensée, soit qu'.ls les jugeassent indignes d'une répon-
se sérieuse.
Ne les négligeons pourtant pas , puisque nous ne sentons (pie trop qu'elles font sur nous autant d'impression qu'il en faut pour nous porter quelquefois à d'assez grands désordres , sans que nous en ayons beaucoup de scrupule. Nous ferons trois propositions sur les défauts des supérieurs.
1 "Leurs défauts personnels, quelque réels qu ils puissent être , n'empêchent pas qu'ils ne nous tiennent toujours la place de Dieu.
2.° Leurs défauts personnels n'ont souvent de réa- I lité que dans notre imagination ; nous leur en trouverions moins , s'ils pouvaient oublier qu'ds nous tiennent la place de Dieu.
3 • Leurs défauts personnels , enfin , peuvent se corriger , et la manière la plus sûre de les corriger, c'est "malgré les défauts qu'ils ont , de les traiter toujours c°omme tenant la place de Dieu. Expliquons-nous.
I.» Leurs défauts personnels , supposant même qu'ils fussent tels que nous l'imaginons, n'empêchent point qu'ils ne nous tiennent la place de Dieu , et que nous ne leur devions tout ce que nous devons à Dieu, de la manière dont nous l'avons expliqué.
En effet , pouvons-nous croire que Dieu , nous donnant pour supérieur, des hommes plutôt que
et des défauts, et d'assez grands défauts: 'Lésants mêmes, à mo.ns que ce n'eussent été des an-es con-
Non sans doute ; ,ls eussent toujours ignoré bien des choses , et eussent pu être orgueilleux , emportés violens. Des que Dieu a voulu que des hommes tinssent sa place et que nous leur obéissions^
on nom , a donc dû voulu,,- que ce fût nonohs tant leurs défauts, et ,1 n'a pu vouloir autre chose ; d na point pu autoriser que nous séparassions jamais la personne et ses qualités, d'avec la place et le caractère; car, ne vouloir obéir qu'à des personnes parfaites et irréprochables, et ne vouloir obéir jamais, ce serait une même prétention; mais Dieu dans une chose de cette importance, n'en a pas lais! se la décision à notre seule raison; il s'en explique par lui-même , d'une manié.e à ne nous laisse, aucun doute sur ses intentions. Les scribes et les pharisiens, disait Jésus-Christ, sont assis sur la chaire de Moïse; cesl-à-d.re, les hommes du monde les plus amln.ieux, les plus durs , les plus intéressés ^splus hypocrites, sont revêtus de l'autorité de Weu ; ne faites donc pas comme ils font, mais ne a.ssez pas de faire ce qu'ils vous enseignent : et au heu de mépriser la place à cause de la pei sonne respectez toujours la personne à cause de la place • 1 BpphcatiOD est juste de dire : J'ai pour supérieur nn pharisien , un passionné , un hypocrite, qui ne fait nen de ce qu'il dit ; cependant , je lui dois du respect et de la soumission
Les supérieurs temporels , surto.it les Gentils, qui
doivent avoir naturellement plus de défauts encore que les supérieurs ecclésiastiques , n'en perdent pas davantage le droit d'être écoulés, d'être obéis. Saint Pierre veut qu'on leur obéisse, non-seulement quand ils sont bons et doux , mais quand même ils seraient bizarres et difficiles (I) ; et si la chose était d'une autre manière , bon Dieu, quel dérèglement ne verrait - on pas bientôt dans toutes les parties de la république civile et chrétienne ! Les sujets n'obéiraient jamais long-temps au prince et au magistrat ; les serviteurs , à leurs maîtres ; les entans , à ceux de qui ils ont reçu le jour ; les fidèles, a leurs prélats et à leurs pasteurs ; car , entre toutes ces personnes , est -il des supérieurs assez parfaits pour qu'on n'y trouve rien à reprendre, ou des inférieurs assez peu clairvovans pour ne pas apercevoir bientôt le faible de ceux qu'ils ont sur leurs têtes : Je ne voudrais que celte distinction entre la place et la personne, pour justifier dans leurs plus grandes révoltes ces fameux rebelles dont parle l'Ecriture U est vrai que Moïse était le plus modéré et le plus doux de tous les hommes (2) ; mais le rang qu il tenait de gouverner le peuple , l'obligeant quelquefois à faire des coups d'autorité , on ne jugeait pas toujours favorablement de sa modération; .1 ne laut qu'entendre ce que disaient contre lui Coré , Dathan et Abiron. Ne vous suffit-il pas de nous avoir tirés d'un pays fertile et agréable , où coulaient des ruisseaux de lait et de miel , pour nous faire penr
(i) Subditi estote in omni tempore dominis . non tantàm bonis et Modeste , sed etiam discolis. I. L'etr. 2,18.
(a) Erat Moyses mitissimus super omnes hommes-**™. ^ . *
dans un désert affreux ? voudrait-on nous arracher ■les yeux, en nous empêchant de voir ce que nous voyons (lj? Dieu, sans avoir égard a leurs plaintes, qui leur paraissaient si bien fondées, ne fit-il pas entrouvrir la terre, où ils furent engloutis tout vivans, avec tous ceux qui avaient adhéré à leur révolte ?
Doctrine damnable donc, et réprouvée avec justice, et par l'Eglise , et par les états , que celle de Wiclel et de Jean Hus , qui prétendaient qu'un prêtre méchant perdait , par sa mauvaise conduite, 1 autorité de son caractère, et qu'un roi , par ses crimes, perdait son autorité. Doctrine, au contraire, céleste, que celle que nous ont enseignée, par leurs exemples et par leurs maximes, et les saints , et Jésus- Christ, le maître des saints. Jésus Christ obéit, trente ans durant, à Joseph et a Marie; c'étaient des personnes discréles et vertueuses, à la vérité, mais d'une sagesse et d'une vertu toujours bien inférieure à la sienne ; mais , de plus , il obéit à Tédit ambitieux d'Auguste , sans égard à l'incommodité de venir naître à Nazareth. Il obéit au -grandprêtre Caï(»he, qui le force de se dire Fils de Dieu, sans autre dessein que de le condamner, sur sa réponse , comme un blasphémateur ; à l'injuste Pilate , qui reconnaît son innocence et qui ne laisse pas de le livrer au supplice.
Saint Paul donna des malédictions au grandprêtre : Dieu vous frappera , muraille blanchie (2) ;
(i) Numquid partira est tibi qubd eduxisti nos de tord quœ Lacté et tmLle manabat , ut occideres in deserlo ?... JN'um. 16, i3.
2 Percutiet te, Deus , paies dealbate. Actes de» Apôlres , a3, 3 , etc.
nais il ne le connaissait point, et on ne Vent pas ,1ns tôt averti que c'était le chef de la religion Tu'il décria : Je ne savais pas que ce fût le grandirètre : car il est écrit : Vous ne maudirez point le urince du peuple (1)
David alla plus loin, en certaine manière ; nonseulement il n'attenta pas sur la vie de Saul , lors même qu'il en était persécuté le plus injustement : il s'accusa et se reprocha même d'avoir osé couper la frange de son manteau (2) ; mais ajoutez quelque chose de plus encre. Bien loin que les défauts des supérieurs leur ôtent leur autorité, selon le dessein de Dieu , on peut dire plutôt que les défauts des supérieurs sont entrés dans les desseins de Dieu , qui a bien voulu donner de l'exercice à notre foi et à notre patience. Et quel mérite nurait-on eu a obéir , \m Ton eût toujours trouvé en place des personnes aimables et accomplies? On serait tombé , d.l saint Augustin , dans une espèce d'idolAtrie ; on eut rendu , à l'homme une espèce d'adoration. En eltet , les dieux delà fable ne sont que des princes accomplis, : dont les peuples reconnaissans se firent , après leur ; mort, des objets de religion.
Conduite de Dieu uniforme à l'égard de toutes les , vertus, comme h l'égard de l'obéissance. C'est sous les voiles trompeurs du pain , qu'il veut être adoré dans l'eucharistie; sous l'état misérable des pau- \ res , qu'il veut être servi par les œuvres de miséricorde ; dans la personne d'un ennemi cruel , qu U
&) Afecàfa» quia Pn**& e<t Sacerdotum ; scriptum estenim : Prineipem populi lui non maledices. Ibid.
(4) Percuta cor suum David , eà qubd abscidisset oram chlamydis Saiil. I. Reg. *4 , «•
veut être aimé par la charité. Que mon supérieur cesse donc de tenir la place de Dieu, je cesserai de l'écouter et de déférer à ses commandemens : je dirai avec les apôtres (I) : II faut obéir plutôt à Dieu qu'aux hommes. Mais tandis qu'il sera en place et ne m'écartera pas de mes devoirs envers Dieu, je le respecterai toujours, et toujours je suivrai sa direction, malgré ses défauts les plus réels. Le souvenir même de la place qu'il a occupée pendant quelque temps , me fera conserver pour lui , toute ma vie, un reste de respect et de révérence ; c'est jusqu'où saint François de Borgia portait la perfection de son obéissance.
Mais reprenons. Nos supérieurs, d'ordinaire, sont -ils toujours si défectueux qu'on voudrait le supposer, et était-il nécessaire de nous étendre sur cet article? Non, certainement.
J'ai dit, en second lieu, que leurs défauts ne sont assez souvent que dans notre imagination et dans le fond de notre imperfection ; qu'ils ne sont défectueux à notre égard , que parce qu'ils veulent trop bien tenir la place de Dieu , qu'ils représentent.
En effet , qui sont les supérieurs , d'ordinaire , contre qui l'on murmure, et à quelle occasion murmure-t-on? On invective contre ceux dont la conduite est ferme et exacte, ceux qui ne savent souffrir ni désordre, ni relâchement. Leur zélé pour la régularité , est ce qui se nomme hauteur, mauvaise humeur, dureté, et peut-être tyrannie. Qu'ils laissassent tout aller, que chacun pût vivre au gré de ses désirs vicieux ou imparfaits, qu'ils ne demandassent aucun compte de l'intérieur , qu'ils ne veil-
(i) Obedire oportet Deo magis ijuàm hominibus. A et. 5, 29.
issent point par eux-mêmes, ou qu'ils ne s'inforlassent point d'ailleurs si Ton fait ses exercices de .iété , et si Ton étudie , et si Ton s'applique aux ravaux de son ministère, si Ton ne se répand point u dehors d'une manière qui puisse mettre le salut n danger ou faire déshonneur à la communauté , e seraient des supérieurs incomparables, au jugetient de la multitude ; mais feraient-ils bien leur levoir ? rempliraient - ils bien la place de Dieu , pj'ils représentent ? Chargés du soin de nos âmes , ie devraient ils pas s'attendre à en rendre un compte Iles plus rigoureux? Vous n'avez point fortifié celles Ile mes brebis qui élaient faibles , ni guéri celles qui Etaient malades, ni bandé les plaies de celles qui étaient blessées.... ni cherché celles qui s'étaient perdues.... Tirai chercher mon troupeau, et je le retirerai d'entre leurs mains (1).
Ce qui devrait donc faire aimer , estimer , respecter, est presque toujours ce qui aigrit contre eux; Le qui fait qu'on s'en écarte , qu'on se révolte , ce •sont leurs vertus , que notre mauvaise disposition fait prendre pour des vices ; ce sont les mêmes qualités pour lesquelles nos supérieurs généraux les (choisissent, en les mettant en place préférablement à d'autres qui les voient et nous les y font voir avec chagrin et avec indignation : or, quelle bizarrerie et quelle injustice plus étrange? aussi n'avons-nous garde d'avouer le véritable motif de cette prévention, ni de convenir que ce soit la la raison de nos mécontentemens. Mais Dieu sait trop que nous n'en
(0 Quod infvmum nn. consolidastis , et quod cegrotum non sa~
nastis ; quod confractum est non alligastis et quod penerat
non quœsiistis : requiram gregern meuni de manu eorum. Ezeuh. 34 , 4 • io.
Judde. Œuvres, V. 18
avons point d'autres , et c'est pour cela que n murmures et nos soulévemens attirent si souvent ses vengeances.
Enfin , si c'étaient toujours de vrais défauts qui nous animassent, pourquoi en passerions-nous tant à des supérieurs qui passent tout? Nous n'observons que ceux qui nous observent; qu'ils nous laissent en paix , on les y laissera.
Au reste , dans cette disposition est-il étonnant que nous trouvions toujours dans nos supérieurs beaucoup de défauts? Je suppose que nos fondateurs revinssent au monde ; eux-mêmes parait raientils irréprochables à la foule des imparfaits? Et d'oii viennent donc quelquefois ces discours si peu mesurés et si peu respectueux, quand on nous lit, dans l'histoire, certains traits d'exactitude et de sévérité qui ne sont pas de notre goût? O Dieu ! que diraiton , aujourd'hui , si qui que ce soit entreprenait de gouverner à la lettre, selon leurs maximes, selon leurs usages?
Mais, que dis-je , dans celle déposition, la conduite de Dieu même , tout Dieu qu 'il est , suffit elle toujours à nous contenter et à nous calmer ? N'osons-nous jamais murmurer contre les dispositions de la Providence ? Et tant de doutes injurieuv à sa majesté , tant d'objections contre sa bonté pleine de sagesse , à quoi les attribuer , sinon à ce que Dieu nous gouverne pour notre vrai bien , sans avoir toujours égard a ce qui flatterait nos n-, Huilions et nos passions? 11 humilie les superbes , il renvci.e Les projets d'un homme intrigant , il arrête , par une maladie de langueur, l'homme vif et impatient ; c'en est assez pour ébranler la dévotion, la charité ,
SUR DIVERS SUJETS DE PIÉTÉ. 41 t
•t quelquefois la religion : il en esl de même des supérieurs , à proportion.
Rappelons les choses à leur origine et à leur fin : Qu'est -ce qu'un supérieur? C'est , répond saint ^aul, le ministre de Dieu, pour vous seconder dans e bien (1) : c'est sur cette règle que doivent se forcer ceux qui nous gouvernent ; mais c'est aussi par Eâftte règle unique qu'il faut juger s'ils sont ce qu'ils doivenUHre , ou s'ils ne le sont pas. On fait tout le contraire , et voilà la source de tant d'indignes préjugés.
Mais achevons. J'ai dit, en dernier lieu, qu en supposant , dans nos supérieurs , des défauts réels et très-grands, il ne serait peut-être pas impossible de les corriger, ou tout-à-fait , ou en partie; mais que la manière la plus efficace de les corriger, s'il en est [quoiqu'une, ce soit, malgré leurs défauts, de conserver toujours pour eux ce que nos régies demandent de respect , de confiance, de soumission, de |! manières bonnes et régulières.
Nous nous plaignons qu'ils manquent de sages- ., se , d'équité , et de boulé ; c'est, disons-nous, ce qui i! nous empêche d'y reconnaître l'image de Dieu. Le défaut prétendu de sagesse ne vient souvent que de ce qu'on ne nous connaît point assez,; de là ; qu'on ne ménage point assez nos faiblesses de corps, d'esprit, et de vertu, qu'on nous jette dans des occasions dangereuses , qu'on nous surcharge de travail qu'on nous destine à desemploils, dont, après bien des peines , nous ne remportons que la confu- : sion. Ayons un peu plus de confiance et d'ouverture de cœur , et tel supérieur , médiocrement éclairé et (i) Vei minuter est tibi m bonutn. Koiu, i3 , 4-
peu expérimenté , nous conduira mieux lorsqu'il saura de nous-mêmes, qu'un autre, infiniment plus éclairé et plus habile , mais qui, par le soin que nous avons de nous cacher, ne peut que deviner nos dispositions sur des conjectures, ou formant son jugement sur le rapport d'autrui.
De même, tant d'injustices que nous nous plaignons quelquefois qu'on nous fait, n'ont leur source que dans notre peu de conduite ; on ne manque point d'un certain mérite, mais il est gâté et contrebalancé par une foule de mauvaises qualités.
Pourquoi me préférer tels et tels? J'ai plus de lalens , plus d'esprit , plus de capacité qu'eux : oui , mais ils ont plus de vertu, plus de jugement, plus d'application que vous; on est sûr qu'ils édifieront et qu'ils contenteront , quelque emploi qu'on leur confie : votre humeur vous rend insupportable par tout ; vous êtes la croix de chaque communauté où vous demeurez. Le supérieur, en rendant justice à votre mérite prétendu, ferait la dernière injustice au public et à votre orgueil ; changez, tout changera , et comme mille autres , vous vous louerez de la droiture de vos supérieurs.
Enfin, la bonté des supérieurs dépend infiniment de la douceur, de la docilité , des bonnes manières des inférieurs : oui, je veux bien supposer l'homme du monde le plus prévenu, le plus impérieux , le plus difficile, le plus barbare ; qu'il voie toujours dans mes manières et dans mon air une égale attention à le prévenir, à l'honorer; qu'il sache que je ne parle jamais mal de lui; qu'on me trouve toujours disposé à l'excuser, à couvrir ses faiblesses: j'ose répondre que je lui inspirerai pour moi, en
peu de temps , de l'estime , de l'amitié , et de l'humanité II en abusera peut-être , direx-vous : non, les hommes ne sont pas ainsi faits. C'est un monstre dont vous parlez, et il y a très-peu de monstres. iSa sensibilité, sa délicatesse d'autorité le fera changer à mon égard ; il s'éloignera moins , à mesure qu'il verra que je cherche à m'approcher de lui ; il se relâchera quand il s'apercevra que je deviens plus souple et plus prévenant; et combien de fois lavons-nous éprouvé nous-mêmes, lorsque par esprit de religion, nous étant mis au-dessus de nos préiujçés et de nos antipathies, nous avons commencé à trouver même delà tendresse d'où nous n'attendions qu'austérité et que rebuts?
Ce que je dis de la bonté , je le dis de même de la civilité et de la politesse, et de toutes les autres ! manières qui , n'étant que peu de chose pour 1 essentiel , ne laissent pas de faire dans la vie une partie |i de son agrément ; on s'attire tout cela de la part des supérieurs comme de tous les autres hommes par l'attention qu'on a à corriger ses mœurs impolies , farouches et rustiques.
Mais n'est-ce pas là , peut-être , faire sa cour, s a-
baisser, se dégrader , ramper d'une manière indi-
! .ne ? Je veux bien le supposer ; mais, après tout ,
: cela ne vaudrait-il pas mieux encore , que de s alti-
, rer mille chagrins , de s'exposer à mille mauvaises
affaires? Car, si les supérieurs étaient des hommes
aussi étranges qu'on se les représente dans leur cha-
o,in, que n'aurait on pas à craindre de leurs ressen-
umens et de leur peu de religion, en manquant pour
eux de toutes sortes d'égards.
Mais Dieu voit le fond de mes intentions, il sait
4J-* EXHOnTÀTIONS
que je ne cherche qu'à l'honorer dans mes supé- ^ rieurs, seîon ses ordres ; que m'importe ce que les ' hommes pensent de moi ; et quels hommes , encore? ceux précisément en qui Ton ne voit rien de religieux, dans qui à peine aperçoit-on quelque honnè:eté rii quelque éducation.
Je finis par vous proposer trois moyens, qui, joints à tout ce que nous avons dit jusqu'ici, serviront déplus en plus à adoucir les devoirs de l'obéissance, et à vous préserver de ce qui est cause assez souvent qu'on s'en écarte. Le premier est, que vous n'entreteniez jamais de commerce, ou que jamais au moins vous n'ayez aucune familiarité, aucune liaison particulière avec certains esprits ou naturellement sombres , mélancoliques , satiriques , mordans , ou déterminés par quelque mécontentement bien ou mal fondé, à prendre toujours parti contre les supérieurs ; leur compagnie fait toujours tort à la réputation , ne fit-elle aucune plaie à l'ame. Mais il est rare que l'ame même se préserve long-temps de leur contagion. On s'accoutume insensiblement à penser comme eux ; ce qu'ils ont de bonnes qualités , fait oublier ce qu'il y a d'odieux dans leur caractère ; le plus beau naturel du monde, le plus docile, le plus doux, le plus traitable, se pervertit en deux ou trois ans , à ne pouvoir être reconnu , à ne pas se reconnaître lui-même , et le mal , quelquefois , dure ensuite toute la vie. Nous ne faisons point assez de réflexion à la manière éclatante dont Dieu a puni quelquefois ceux qui murmurèrent, qui prirent parti ouvertement ou sourdement contre l'autorité légitime ; tantôt des serpens de feu, par leurs morsures embrasées, vengèrent Moïse des murmu-
•es d'un peuple indocile; tantôt Dieu se servit de la lourrilure thème que ce peuple intempérant avait iemandêe avec menaces, pour lui porter le poison 2t la mort jusque dans les entrailles, tantôt la terre î'entr'ouvrit pour engloutir dans son sein ceux qui par jalousie des premières places , voulurent s'élever au-dessus de leur condition. Coré , Dathan, et âbiron , étaient coupables au premier degré , je l'avoue ; ils s'étaient soulevés et cherchaient hautement à soulever les autres; rarement va-ton jusque là. Mais les deux cent cinquante officiers qui s'étaient simplement attachés à eux par une espèce de complaisance; mais les quatorze mille sept cents personnes de la multitude qui ne firent que murmurer de ce châtiment rigoureux, furent-ils beaucoup pins épargnés? ne périrent-ils pas tous, sans miséricorde ? et ceci , n'est-ce pas un exemple terrible pour tant de religieux qui se croient innocens, pourvu qu'ils ne soient pas les premiers auteurs d'un soulèvement , tandis qu'ils l'approuvent et qu au moins, par leur silence, ils l'autorisent? Vous n'ignorez pas que la sédition est un péché très-grief, et qu'il y a des ordres où elle est un cas réservé ; l'on est séditieux quand on se soulève les uns les autres , contre le gouvernement des supérieurs.
Renonçons donc pour toujours à toute société avec ces 'sortes d'esprits, de crainte que nous ne périssions avec eux ; imitons, au contraire, la conduite du premier empereur chrétien : certains prélats, irrités les uns contre les autres, lui présentèrent des requêtes par où ils prétendaient s'entre - noircir et se diffamer dans son esprit. Le prince'qui regardait dès lors les évêques comme ses pères et ses
supérieurs, brûla tous les paquets, ajoutant cette parole admirable , et plus digne d'un religieux parfait que d'un monarque qui n'était encore tout au plus que catéchumène : Que s'il voyait ou croyait apercevoir quelques défauts dans les chefs de PEglise , il irait , les yeux fermés , les couvrir de sa pourpre royale. Nous ne devons rien de moins à nos supérieurs.
Second moyen de se rendre plus facile l'obéissance.
Imaginons -nous quelquefois que nous sommes supérieurs nous - mêmes ; notre vanité nous flatte peut-être que nous le serons un jour ; peut être nous représentons-nous que nous le sommes déjà. Mais ne séparons point les peines et les contradictions de la place , d'avec ce que noire peu d'expérience nous y fait trouver d'honorable et d'avantageux. On dit, d'ordinaire , que pour bien commander il faut avoir su long -temps obéir. Je crois, pour moi, qu'on pourrait dire avec autant de raison, que pour bien obéir , il est utile , au moins aux gens raisonnables, d'avoir été quelque temps chargé de commander.
Mais non , il n'est pas nécessaire de nous rien imaginer que de très-réel. Nous avons tous, dés nos premières années d'éludés , quelques occasions d'exercer une espèce de petite supériorité; jugeons de ce que doivent souffrir et sentir nos supérieurs, quand nous sommes difficiles , désobéissans , indociles, par ce que nous avons à souffrir, par ce que nous sentons nous mêmes , lorsque ceux sur qui la subordination nous donne quelque sorte d'inspection, refusent de se soumettre. Qu'un frère coadjuteur, par exemple, ait sous lui un domestique qui
ne veuille pas lui obéir; quelles plaintes, quels cris, si les supérieurs ne lui rendent pas justice ! outre les invectives et les murmures, ne làehera-t-il pas peutêtre de se la faire par lui-même? épargnera-t-il les injures les plus grossières? ne lui suscitera-t-il pas, peut-être, quelque mauvaise affaire ou quelque querelle pour trouver moyen de s'en défaire? Ah I si son supérieur le traitait avec la même hauteur, la même dureté, dans tant d'occasions où il le mérite, que ne dirait-il pas , que ne croirait-il pas avoir droit de dire? si on l'avait ainsi traité lui même, pendant qu'il fut en service, n'eût-ce pas été de quoi le désoler? J'en dis autant d'un régent à l'égard de ses pensionnaires , d'un prêtre, d'un religieux ancien, à regard de ceux qui sont moins anciens. Cependant qu'y a-t-il de plus injuste et de plus indigne , dit saint Augustin, que de vouloir être respecté, obéi par ses inférieurs, et de ne pas couloir obéir à ses supérieurs ()j? mais quelque indignante que soit celle conduite, qu'y a-t-il de plus commun?
Le troisième moyen de se rendre l'obéissance plus aisée , c'est de se porter de soi-même et de s'accoutumer , autant qu'on peut, à obéir à tout le monde, sans exception, à ses égaux , à ses inférieurs. Je dis que rien ne rend la soumission aux supérieurs plus facile , parce que c'est la mauvaise humeur qui cause ordinairement toutes les désobéissances et les révoltes ; or , l'application à dompter son humeur , en toute occasion , dispose à le faire , au moins quand on y est absolument obligé. Appliquez-vous à faire plutôt la volonté d'aulrui que la vôtre.... Cherchez
(i) Quid miquius, cjuùm velle sibi obtemperari à mnioribus , et nolle majoribus obtemperare ? August. de oper. Mouath.
toujours la dernière place , et à être soumis à tout le monde, dit l'auteur de l'Imitation (1); et il donne ces conseils comme un moyen efficace de vivre toujours en paix avec tout le monde; combien plus avec ceux que la providence a mis sur nos têles ! Cette maxime n'a d'exception que quand ceux avec qui nous vivons, nous proposeraient quelque chose contre le devoir ; hors de là soyons complaisans et toujours prêts à céder et à faire ce que l'on souhaite de noire affection.
Vous trouverez, peut-être, que je sors ici de ce qu'il y a de solide et d'essentiel dans l'obéissance , et que ce sont là des raisons et des pratiques plus propres à former un philosophe qu'un religieux. C'est bien une nécessité d'en venir là , quand on parle à des gens faibles , comme nous le supposons , à des gens qui se piquent plus de raison et de probité , que de vertu et de piété. Cela est triste ; on s'estime heureux, pourvu qu'on les préserve au moins des grands écarts.
Mais oublions , j'y consens , je le souhaite même , oublions tout ceci , pour nous rappeler au grand motif de l'obéissance : Regarder Jésus-Christ dans notre supérieur , et n'y regarder que lui seul , comme nous l'avons dit. 11 faudra faire souvent abstraction de bien des imperfections , de bien de mauvaises qualités qui se trouveront toujours attachées à l'homme : mais pourquoi, quand il nous commande des choses contraires à notre volonté , oublionsnous si aisément qu'il est notre supérienr , pour penser seulement qu'il est homme , et que , dans
(i) Stude alterius potiàs Jacere vnluntatem , quàm tiiam. Quœre semper inferiorem locum, et omnibus subesse. Imit. 1, 3, c. a3.
l'autres circonstances , nous ne pourrons pas nous ,ceuper uniquement de sa qualité de supérieur >n oubliant qu'il est homme , et qu'il a des défauts f ;Un est-il moins fondé que l'autre en vérité et en maison ? Si nous ne regardons que l'homme seul dans aos supérieurs, ce sera aussi l'homme seul qui nous gouvernera ; et combien de lois , par défaut de lumière , ou par une trop grande bonté contre nos véritables intérêts , arriverai il qu'il nous gouvernera mal ? nous l'aurons bien mérité ; et ceci est
terrible.
Au contraire , quand nous obéirons à Jésus-Lnnst seul dans l'homme , ce sera Jésus-Christ seul qui nous conduira ; il aura pour nous les mêmes attentions que s'il n'avait que nous seuls a conduire. Pour prix de notre foi , il tournera tout à notre avantage même ce qui paraissait devoir nous nuire.
Ainsi en jugèrent tous les saints. Il est vrai que î'pbéissance , dit saint Jean Climaque , est une mort volontaire ; obéir , est comme enfermer sa volonté dans un tombeau (1). Mais , ajoute le même saint , obéir, c'est comme une assurance parfaite au milieu des plus grands dangers ; c'est une navigation sans aucun risque , jusque dans la tempête et jusqu'au milieu des plus funestes écueils ; c'est une route qui se fait comme en dormant(2). Cassien dit , que l'obéissance est le martyre des chrétiens dans la paix de V Église (3).
Mais on sait aussi quelles sont les prérogatives
(0 Obedientia , spontanée mors- , sejmkrum volunlatis.
(a) O.edienlia , securum periculum , tuta nafigatio , conjectura
dormiendo itrr. ,. -
(3) Est sine sanguine fuso martyr , qui lœte portât obedtentiœ
j'ugum.
du martyre , qu'il est l'œuvre de la plus parfaite i chanté, qu'il efface les plus grands crimes delà vie qui auraient précédé, et qu'il ouvre une entrée sûre et prompte dans la gloire. Que pouvons-nous désirer de plus , et que puis-je vous souhaiter de mieux? travaillez -y autant que je le souhaite. Amen.
Indifférence -pour les demeures et les empl
ois.
Ad omnia quœ mittam te, ibis.... ne timeas.... auia tecum eso surn.... dicit Dominas. °
Vous irez partout où je vous enverrai.... ne craignez rien., parce que je suis avec vous , dit Je Seigneur. Jerem. i, 7, 8.
C'était par un sentiment de son incapacité et de son insuffisance, que le prophète Jérémie, ayant reçu de Dieu l'ordre d'aller prêcher dans tout Israël , au temps d'une corruption de mœurs presque universelle, trouvait tant de peine à se charger d'une commission si difficile et si incertaine pour le succès : Seigneur, lui disait -il Je ne suis qu'un enfant; à peine puis-je bégayer (1) ; l'ignorez-vous ? et si vous ne l'ignorez pas , de grâce , pourquoi ne jetez-vous point les yeux sur un autre, pour un ministère si délicat et si pénible ?
Plût à Dieu que nous ne formassions jamais d'autres difficultés aux dispositions que nos supérieurs jugent à propos de faire de nous , pour les demeures ( r) Domine Deus, ecce nescio loqui, quia puer ego sum. Jerem. i,6.
t pour les emplois différera auxquels on peut nous upliquer ! Elles seraient du nombre de celles dont ÎL d.rons que la règle nous permet, et qu en cérames occasions elle nous oblige de ^P«r,
Mais, hélas ! notre opposition aux ordres de 1 obéissance et aux vues différentes qu'elle peut avoir sur nous, a bien d'autres principes que celui -la, pour l'ordinaire; presque toujours ce n est que pas sion dans les uns , indolence , mollesse , faineant.se à l'âge quelquefois où Ton ne fait que commencer à travailler ; dans les autres , vanité , ambition , préemption d'eux-mêmes , jugemens trop avantageux de leurs mérites acquis , ou de leurs talens naturels dans Pleurs, inquiétude de corps et d'espnttout à là fois • impuissance de se fixer à nen , qui contreta* soft peu leur libertinage; on ne d,t plus guère: Je suis un enfant , je ne saurais parer Lis on dit : Je suis assez homme, assez capable de me conduire ; et, si je ne puis obtenir par douceur qu'on me place au gré de mes désirs je saura, bien me plaindre , agir fortement , tout abandonner ou du moins crier assez pour qu'on tn'ecoute peut-être, et qu'on défère à mes volontés. Quoi qu il en soi , l'entreprends aujourd'hui ce point de notre institut, une Von regarde avec raison comme le premier devoir et le plus essentiel de l'obéissance que nous avons promise ou que nous voulions promettre a Dieu , je veux dire l'indifférence pour toutes sortes de demeures et d'emplois.
Que ne puis- je vous faire bien sentir ce que je pense et ce que j'ai toujours pensé sur cette matière importante ! j'ose me promettre que vous en senea touchés, et que jamais en votre vie vous ne seriez
tentés une seule fois de vous destiner à rien et moins encore de vous obstiner à vouloir demander rien contre l'intention des supérieurs.
Voici tout mon dessein.
Quelque vertu , quelque détachement , quelque perfection que suppose ou que demande l'indifférence dont il s'agit, je soutiens cependant que de tous nos devoirs il n'en est point de plus juste ni de plus raisonnable que celui-ci ; ce sera la première parlie.
Quelque opposée que paraisse aux prétentions et aux intérêts «le la nature la parfaite indifférence qu on demande de nous , je soutiens ensuite que selon 1 homme même , rien ne peut contribuer davantage à notre solide avancement. Ce sera la seconde.
Sans celte différence , il est impossible que nous soyons véritablement religieux , ni parfaitement heureux. Aller partout où l'on voudra , et faire tout ce qu'on voudra , comme c'est mon premier devoir, ce sera aussi ma parfaite consolation ; mon devoir , parce que c'est Dieu qui m'envoie (1)- ma consolation , parce que Dieu sera toujours avec moi (2).
Je ne vous cache rien , et si jamais vous manquez a vos devoirs, ce ne sera point pour les avoir ignorés. L ind.fférence qu'on demande de nous, et dont je parle aujourd'hui, est un point de vertu des plus élevés et des plus difficiles de notre vocation ; car,
(i) Adomnia quœ mittam te , ibis.
(a) Ego tecum sum, dicil Dominas. Jer. i , 8.
: demande que nous laissions à nos supérieurs 3 libellé pleine et entière de disposer de nous et tout ce qui nous regarde , sans exception (1). On veut que celte indifférence aille jusqu'à nous lire dans un état de mort , d'aveuglement et d'in- ,sibililé ; ce n'est donc point une indifférence parée que l'on demande ; on veut qu'elle descende à it; qu'il n'y ait rien de si bas ni de si petit , à quoi us' ne soyons prêts à descendre par humilité , et n de si relevé et de si difficile , où nous n'espérions us élever par grandeur d'ame et par confiance au :ours de Dieu. Ce n'est point une indifférence pasgère qui ne doive durer qu'un certain temps ; elle 'pour toute la vie : le vieillard , comme le novice , est également obligé ; tout ce qu'il peut avoir aclis d^expérience , de science , de sagesse , ne lui >nne nulle dispense à cet égard ; ou plutôt avoir issé de longues années en religion , n'est pour lui j'une raison d'être plus docile et plus résigné.
Ce n'est point une indifférence qui ne regarde que s particuliers ; l'inférieur doit l'avoir sous son suprieur immédiat ; le supérieur, sous le provincial;
provincial , sous son général ; et le général , sous . souverain Pontife , vicaire de Jésus-Christ. Il est rai qu'on ne nous défend pas de représenter, dans ; cas où nous pourrions présumer que le supérieur e fût pas assez instruit de nos dispositions de corps jt d'esprit, par rapport hune destination ; mais ce ne eut être que sous deux conditions : la première , [u'avanl de parlerou d'écrire nous ayons prié Dieu , 'esl-à-dire , délibéré en la présence de Dieu , et dé-
(i) Liberam sui ipsorwn rerumque suarum disposiùonem ornes Superiori relinquant.
libéré selon les règles de la prudence chrétienne, si ce qui nous vient en pensée mérite d'être proposé ou! non , et si ce n'est point peut-être l'amour-propre ou quelque autre passion qui nous fait agir.
La seconde , qu'après une représentation simple,! sincère , et pleine de respect , le supérieur demeure toujours maître de notre sort ; que nous ne revenions po»nt imporlunément à la charge , et que notre tranquillité même, après la représentation, soit qu'on; nous accorde , soit qu'on nous refuse , puisse servii de preuve de la droiture de notre intention. Car, interposer des recommandations , des sollicitations , des intercessions étrangères , pour venir à bout del ce (jue nous désirons , ce serait un crime ; faire agir même au dedans, des amis , des personnes d'auto-i rite , des patrons , ce serait une prévarication; usei| d'artifices nous-mêmes etde déguisement , pour amener la volonté du supérieur à la nôtre, ce serait, sous le voile de l'obéissance , cacher la malice d'un rebelle et d'un indépendant.
Enfin , on veut non-seulement que nous nous lais sions conduite , mais encore que nous soyons bien aises de nous laisser conduire; c'est le sacrifice de la volonté : mais que nous demeurions persuadés qu'on nous conduit bien , ou , pour le moins , beau-, coup mieux que nous ne nous conduirions nous-mè-j mes , c'est le sacrifice de L'entendement ; se peut-il rien, encore une fois, de plus parfait et de plus difficile ? Non , certes ; mais cela est- il juste et raison-! nable? Oui ; pourquoi ? Parce qu'il est juste de se soumettre aux ordres delà Providence, de se laisser conduire en toutes choses par la Providence, et que
SLR DIVEUS SUJETS DE TIÉTÉ. 425
nos supérieurs , par rapport à nous, sont certainement les organes et la voix de la Providence.
Juste de se soumettre à la Providence. Pour en convenir, faut-il être ou chrétien , ou religieux? ne suffit -il pas d'être homme? Dés que je suppose que Dieu est l'auteur de mon être , et que ce Dieu si bon , si sage , si puissant, veut bien prendre soin de l'ouvrage de ses mains , puis-je me permettre autre chose que d'étudier ses desseins et ses volontés sur moi?
Le séculier peut-il penser d'une autre manière, à moins qu'il ne soit un athée , ou de ceux qui , se faisant un Dieu à leur mode, sont autant ou plus impies que les athées?
J'avoue que l'homme du siècle , en convenant du principe, ne conviendra pas également des conséquences; il pourra dire qu'il ne connaît point assez sur lui les desseins de la Providence , et peut-être le dira-t-il avec quelque sorte de vraisemblance et de raison ; mais puis-je le dire , et puis-je le penser , moi , et n'est-ce pas le privilège spécial et le bonheur singulier de mon état , d'avoir toujours à mon côté , dans mon supérieur, un interprète éclairé, et comme une voix sensible qui m'intime à chaque occasion les ordres de Dieu? Ce devoir est donc bien grand et bien difficile ; mais , j'ose le dire , le motif l'emporte de beaucoup sur le devoir ; ou plutôt , par la force du motif il n'est plus de devoir auquel je ne puisse , je ne doive m'assujetlir avec courage, avec consolation . avec assurance.
Aussi , prenez garde que c'est la seule raison que la règle emploie pour nous persuader cette indifférence précieuse : Que tous , dit-elle , se persuadent
i- ' F.XHORT \TfO\S
follement qu'ils doivent se laisser conduire par la Providence, sous les ordres de leurs supérieurs.
Elle aurait pu dire que 1 homme , clans ses propres affaires , est trop exposé à se tromper, pour qu'il puisse entreprendre de se conduire ; qu'il pense trop favorablement de lui - même , par orgueil ou par amour-propre, ou trop désavantageusement par défiance ou par pusillanimité , pour être bon juge de ce qu'il peut ou de ce qu'il ne peut pas; maisefle va d'abord au solide de l'indifférence, et se fixe là ; elle ne cherche point de faibles raisons et de petites considérations , tandis qu'elle en a une grande , qui est sans réplique.
Or, si ce motif s'étend sans exception à tout ce qui regarde l'obéissance, en prenant ses devoirs jusque dans le plus grand détail , combien plus son premier objet doit-il être l'indifférence aux demeures et aux emplois dont nous parlons ! Pourquoi encore? Parce qu'il ne s'agit point ici de quelque action particulière, passagère, et sans conséquence , mais de l'état de l'homme pendant plusieurs années, quelquefois pendant la vie tout entière.
Comprenez bien ceci , s'il vous plaît. Pourquoi délibérant sur le choix d'une profession et d'un o-en re de vie , avons-nous cru qu'il fût important de prendre conseil de Dieu , et de ne point nous déterminer à l'aventure ou au gré simplement de nos inclinations et de nos intérêts? Pourquoi , aujourd'hui encore regarderions-nous comme le plus grand de lotis les malheurs , et comme un danger presque évident de nous perdre, de quitter l'état que nous avons embrassé, ou de retourner au siècle, sous quelque couleur que ce pût être ? Parce que nous avons été per-
SUR DIVERS SUJETS XiV. PIÉTÉ.
suadés , et que nous le sommes plus quç jamais , qu'il n'est point permis à l'homme de se placer à sa fantaisie et de se faire L'arbitre de son sort ; qu'en prenant un état où Dieu ne l'appelle pas et laissant celui où Dieu l'appelle , c'est se tirer de Tordre de la Providence , avec un danger presque certain de ay rentrer jamais. De même ici, à proportion, lorsqu il s'agit d'un emploi , il s'agit de dépendre de Dieu ou de n'en dépendre pas ; et se placer ainsi selon sa volonté , c'est commeaposlasier pendant quelque temps et sortir du rang que la Providence nous avait marqué ; le concevons- nous? Et si nous le concevons , devons-nous délibérer ?
Mais est-il aussi certain qu'on voudrait mêle persuader , que la Providence prend un soin si spécial de moi dans l'état où elle m'appelle ? Qui suis-je , enfin , pour qu'un Dieu si grand daigne jeter les yeux sur moi? Au moins tant de péchés , tant d'iiii fidélités dont je me sens coupable , ne m'ont-ils pas rendu indigne depuis long-temps de ses favorables
attentions?
Je réponds que Dieu lui-même ne fût-il pas porté ! a nous conduire au terme du salut où il nous api pelle ; Dieu n'eût-il ni dans sa sagesse , ni dans son affection , aucune raison de nous vouloir du bien et I de nous en faire ; n'y fût-il pas engagé par sa parole , | par ses promesses , par ses sermens tant de fois réilé- I rés; l'honneur que nous avons d'être alliés au Verbe ; incarné , et le titre de notre adoption, pussent ils ne lui rien dire en notre faveur , noire seule confiance en sa miséricorde suffirait pour lui inspirer des sentiment plus tendres ; il ne serait plus indigne de lui de descendre aux cris de notre espérance ou au si-
lence de notre abandon, suivant cette parole : Faites paraître votre miséricorde sur nous , Seigneur, selon r espérance que nous avons eue en vous (l ) I] est vrai que nos fautes, nos péchés , pourraient l'avoir refroid. ; mais un pécheur qui rentre dans le devoir et qui se soumet aux châtimens que ses péchés ont pu lui mériter , rentre dans Tordre en même temps. Dieu le punira peut-être ; mais il le punira toujours en père , et du sein même de son iniquité pour ainsi dire , il saura tirer les remèdes à tous les maux qu'il s'est causés. 11 n'y a plus de religion , ou bien c'en sont ici les vérités inébranlables. Revenez à moi , dit le Seigneur, et je vous recevrai (2).
Je ne suis donc plus surpris que, rempli de ces sent.mens respectueux sur la bonté d'un Dieu aux soins duquel on met toute sa confiance , le -rand Xav,er fût prêt, du jour au lendemain , à partir pour les Indes, au moindre signe de la volonté de saint Ignace , son supérieur ; et , ce qui est encore davantage , prêt à en revenir au premier ordre, nonobstant les grands biens qu'il y faisait , et le peu d'ap parence qu'on trouvât personne qui pût dignement le remplacer.
Je le suis aussi peu de la tranquillité avec laquelle d'autres saints personnages s'exilaient pour ainsi dire, de leur patrie , s'arrachaient du sein de leurs arn.s et de leurs connaissances , pour aller s'établir en différens pays éloignés et tout à-fait étrangers poureux , afin d'y faire tout ce qu'on voudrait ■ le prédicateur, pour y prendre le soin des affaires ;
(i)' Fiatmùericordia tua , Domine , super nos, auemadmi dum speravunus m te. Ps. 3a 22 ' naumo
U.{t27!'rnerC Ud "' diCà D°minUS> et <*> susapiam
le docteur , pour catéchiser les enfaus ; l'ancien supérieur , pour faire , s'il le fallait , les offices domestiques.
Je serais étonné uniquement que ces exemples d'indifférence et de vertu, quelque grands qu'ils paraissent et qu'ils soient en effet, nous étonnassent. Car, enfin , le motif de la résignation et de la soumission à la Providence peut -il demander rien de moins? Et, en effet, d'où nous viennent nos inquiétudes , nos incertitudes, nos troubles inconsidérés dans l'occasion, sinon de ce que peut-être jamais nous ne sommes entrés assez profondément dans la considération de ce grand motif? Car, si une fois nous avions pu nous en bien pénétrer , que dcvien draient toutes ces objections de l'amour-propre et de la sagesse humaine, qui nous font faire tant d'écarts? Je ne comprends rien à la conduite de mes supérieurs, et f ai peine à croire qu'ils y comprennent rien eux-mêmes. Est-il donc nécessaire que nous voyions à découvert les ressorts de la Providence, et Dieu, par des voies inconnues à l'homme, ne peutil pas faire réussir les plus grand* projets? Abraham comprenait- il que , par le sacrifice d'isaac , il pût devenir le père de toutes les nations? Joseph , que l'exil et la prison dussent le rendre le premier ministre d'Egypte ? Saûl , qu'en allant chercher des ânesj ses, il dût trouver une couronne? Mardochée , que la fureur d'Aman dût retomber sur la tête de ce fa- | vori , et confirmer la délivrance du peuple juif ? De quels ressorts Dieu se servit-il pour faire toutes ces grandes révolutions ? N'a-t-il plus , dans les trésors ' de sa sagesse , quelqu'un de ces ressorts puissans ou de ces riens en apparence , d'où dépend le sort des
empires mêmes , combien plus celui d'un simple particulier, et qui sont inconnus et impénétrables à nos faibles lumières?
Mais je me connais mieux que personne , et dans remploi qu'on me destine je ne prévois que de la peine , de l'ennui , du dégoût, sans espérance d'aucun succès. Mais les peines mêmes et les épreuves , les ennuis et les contradictions, l'humiliation et l'oubli des hommes n'entrent- ils donc jamais dans les desseins de la Providence ? ou plutôt, la perfeclion et le salut n'étant promis qu'à la croix , est - il rien qui doive donner plus de repus et de consolation que de ne pouvoir guère se promettre autre chose? Si c'est que Dieu veuille nous faire mourir à nous-mêmes, nous détacher de tout pour nous lier plus étroitement à lui ; si c'est qu'il veuille sacrifier sa propre gloire au grand intérêt de notre sanctification ; s'il prévoit qu'avec plus d'une certaine réputation, recherchés , flattés et applaudis, nous devions perdre l'esprit religieux, avons-nous lieu de nous plaindre, plutôt que de bénir ses miséricordes et ses charitables attentions ?
Mais ce n'est point mon bonheur et ma sanctification qu'on cherche ; je n iqnore pas comment les choses se passent ; chacun songe à soi ; V inférieur, àse procurer des intercesseurs ; le supérieur, à bien placer ses amis et ceux qu'on lui recommande : que d'injustices ne voyons-nous pas! 11 n'y a donc plus de Providence pour les gens du siècle ; car , c'est dans le monde bien plus qu'en religion que tout se fait par cabale, par sollicitation , par intrigue. Le vrai fidèle voit tout cela et n'en est point ébranlé ; faudra- 1- il qu'il ait plus de piété , plus de religion,
plus de résignation que nous? et comment accorderons-nous notre conduite avec les maximes que nous enseignons et avec les reproches que nous faisons si souvent aux gens du monde lorsqu'ils s1en écartent, et qu'au lieu de recourir à la cause universelle, ils attribuent aux causes secondes le mal et le bien qui leur arrivent? D'ailleurs, quelle idée nous faisonsnous de nos supérieurs? Et si c'est que nous jugeons d'eux par nous-mêmes, il faut que nous ayons bien peu de droiture, d'humanité et d'équité. Non , certes , nous n'avons point de pareils supérieurs pour maîtres , et ce qui se dit de contraire , n'est que le langage d'un esprit mélancolique et mécontent; toujours on lui fait injustice; il est tout, et les autres ne sont rien ; toujours il mérite plus qu'on ne lui donne , les autres n'obtiennent jamais que par brigue et par faveur ce qu'ils ont.
Mais la Providence elle-même ne veut-elle pas qu'on la seconde ou qu'on la prévienne? aidez-vous et on vous aidera, n est-ce pas une maxime approuvée des saints, tout détachés qu'ils ont été? Oui , aidez-vous, Dieu l'ordonne, mais aidez-vous selon l'esprit de certaines lois, avec certaines précautions. Ces lois, vous ne sauriez les ignorer : point d'intrigues, point d'intercessions qui violentent ou qui embarrassent l'autorité; pas même de représentations, si ol-lcs ne sont très nécessaires, très modérées ; ce sont nos régies. L'homme du siècle, qui n'est pas lié de la sorte, peut se donner plus de mouvement; on est content de lui, pourvu qu'il n'emploie point l'injustice et le crime ; moi religieux, moi ouvrier apostolique, non-seulement je ne dois point agir, mais je ne dois point souffrir que l'on agisse ; je dois
l'empêcher autant qu'il m'est possible. Je dois faire sentir qu'on ne me fait pas plaisir ; je dois avertir le supérieur de ce qui se passe, le prier de n'écouler sur ma destination que ce qu'il juge plus à propos selon Dieu , et pour le bien commun, et pour mon bien particulier.
Mais cette indifférence , dit-on encore, et cette tranquille résignation ne produisent-elles point peut-être la fainéantise et la négligence dans les études et dans les emplois? c'est la crainte et l'espérance qui sont comme Pâme de toutes les grandes entreprises : qui n'a rien qui l'anime et qui le pique , ne fera jamais de grands efforts ; il ny a donc plus de quoi le piquer suffisamment dans la crainte et l'espérance des biens et des maux à venir. La règle veut qu'on se rende capable de tout, sans se destiner à rien ; qu'on puisse tout mériter, sans exiger jamais rien; qu'on travaille comme si on avait une ambition démesurée, et qu'on demeure paisible comme si on était sans talens naturels ou acquis. On sut bien assurer ces deux choses dans les premiers temps, pourquoi ne le saurait-on plus aujourd'hui? c'est à ces gens qui négligent leur devoir par mollesse , qu'il faut dire : Aidez-vous et on vous aidera ; vous êtes prêts à lout,c'est- à-dire, vous n'êtes propres à rien : vous êtes indifférens à tout, c'est-à-dire, vous ferez également mal tout ce que l'on vous confiera. On n'agirait donc pas moins contre les ordres de la Providence, en ne voulant rien faire qu'en se destinant à quelque chose de son chef; ce serait mettre et la sagesse de Dieu , et la prudence des supérieurs comme dans une espèce d'impossibilité de nous employer jamais, ou nous mettre dans la pos-
ibilité de faire bien des fautes dans tous les emplois [ue l'on nous confierait.
Conclusion. Rendons-nous propres à tout, et ne lemandons, et ne refusonsjamais rien; mais que ce îesoit point une conclusion passagère; qu'elle nous erve de règle pour toute la suite de notre vie. Le emps viendra où nous en aurons besoin bien plus neore qu'aujourd'hui; si la chose paraît difficile, iyons soin de ne pas nous encourager par le seul :xemple des premiers religieux de notre ordre ; renontons plus haut; employons l'exemple de ceux ur qui ils se formèrent, c'esl-à-dire, de Jésus-Christ îotre Seigneur, et des apôtres.
Quelle plus grande dépendance des ordres de Dieu , que celle qui parut dans la vie du Sauveur ! 1 était né pour le salut de tout l'uirvers ; toutes les îations de la terre , toutes les conditions du monde étaient l'objet de son zèle. Cependant de trente-trois ïns qu'il vécut, il n'en employa que trois à la prédication : le reste se passa en Egypte et dans la soli- :ude de Nazareth. Avec tant de grâces et de talens, 1 se confina dans le< bourgndes de la Judée et de la jalilée, il ne passa point chez les gentils; à peine se aïontra-t il à Jérusalem; il mourut n'ayant fait :ju'un assez petit nombre de disciples.
Que les apôtres et les premiers disciples surent bien l'imiter [jamais une course ni un voyage que ie Saint- Es, -il n'eût parlé. J'irai vers vous, écrivait saint Paul aux Corinthiens, si pourtant le Seigneur m'en donne la permission (1). Je m'en vais à Jérusalem , disait-il ailleurs ; c'est l'Esprit de Dieu qui
' i) Veniam autemad vos citb, si Dominu? oluerit. I. Cor. *t 19. Jciidf. OEuvres. V. 19
m'y entraîne (1). Philippe se trouve sur le chemin de Gaza, c'est le Seigneur qui le lui ordonne (2) : après avoir baptisé l'Eunuqub, il se trouve proche d'Azot ; c'est encore la force du Seigneur qui l'y transporte (3). C'est l'Esprit de Dieu qui fait le partage de leurs différentes missions; personne ne pense à soi , Dieu pense à tous. Jacques demeure à Jérusalem, Pierre passe à Rome, Paul n'a point de demeure fixe , Philippe va en Scythie, Thomas dans les Indes ; on ne voit point de contestation , point de jalousie, point de peine de se voir placé d'une manière si inégale selon le sens humain. Chacun de nous a reçu la grâce selon la mesure du don que Jésus-Christ lui en a fait (4) : c'est tout ce qui les soutient, ce qui les fixe.
Que jamais donc on n'entende parler des changemens qui doivent arriver dans les emplois ou clans les demeures; en parler, c'est montrer qu'on s'en inquiète et qu'on ne s'abandonne pas entièrement entre les mains de la Providence. Mais que tous attendent de la main de Dieu ce qui sera ordonné d'eux et des autres ; dans ces sortes d'entretiens, il y a toujours plus de mal qu'on ne s'imagine; outre qu'on ne garde point la règle, le principe de ces conversations ne sauraii être bon, et les effets n'en sauraient être que très - pernicieux ; il n'est rien à quoi on doive plus attribuer un certain relâchement qui se fait toujours sentir; alors on est gai , ou Ton
(i) Ailigniui e^n Spiritu . \>"da in Jérusalem. Art. 20 . 22.
(2 Sur tie elvmle.. adviam quœ descendit . ad Gazant II). S, 26.
(3j Spirituf- Doinini rapuit l'hilippum... cl imentus est in Azsto. Ibld. v. 4»
(4) Unicuique nostrûm data est gratta , secundùm mensuram ■ionationis Christi. Ephes, 4., ?.
est triste; on s'abat tour à-tour et on s'élève, selon que Ton est bien ou mal partagé; c'est une source intarissable de distractions jusqu'au pied de l'autel, et au temps de la communion et de l'oraison.
Et de quoi s'agil-ïï, enfin, je dis même selon l'homme? La différence du grand et du petit emploi fait-elle la différence des hommes? dans les uns comme dans les autres, ne se forme-t-il pas de tréshabiles gens et d'assez faibles sujets? De quoi se souviendra-t-on dans quelques années d'ici ? On se souviendra de ce que vous aurez acquis de capacité ou de vertu , quelque part que vous ayez demeuré , et quelque emploi que vous ayez eu ; les demeures distinguées et les emplois brillans exposent ordinairement à plus de distractions , et par là à plus d'occasions de perdre le temps et de se déranger; c'est de quoi les craindre. Plus de solitude vaut infiniment mieux , pourvu qu'on aime sa chambre et qu'on sache utilement s'occuper. Combien de gens pour qui il eût d'abord mieux valu qu'on les eût un peu distingués? Qu'il leur est triste, après s'être crus quelque chose d'abord, de se voir, dans la suite , oubliés , méprisés , et mis au-dessous de ceux qu'ils daignaient à peine auparavant regarder, on en a vu se dégoûter de leur profession, <;u passer le reste de leurs jours dans le dépit et l'amertume; c'est ce qui fait le grand nombre des mécontens ; car, les vraies distinctions, s'il peut y en avoir quelqu'une en religion , ne s • font sentir qu'à un certain âge. Taurai Dieu partout , disait le grand Chrysostôme, lorsqu'il fui envoyé en exil : et que n'a t-nn point quand on a Dieu? C'est en effet ce qui égale toutes les demeures et tous les emplois. Partout nous
ayons le Saint Sacrement, partout nous pouvons faire oraison, partout travailler pour Dieu; pourquoi donc partout ne croyons-nous pas être heureux? Nen doutons point, nous le serons, pourvu que ce soit Dieu qui nous place. Car, je l'ai dit, outre que l'abandon à la Providence, sous les ordres de nos supérieurs, est le premier et le plus juste de nos devoirs, c'est encore la source unique, mais la source infaillible du parfait contentement.
SECOND POINT
Vous irez partout où je vous enverrai, dit Dieu à Jérémie (l). La chose s'accomplit exactement comme Dieu Pavait promis; Jérémie obéit, et quoique sa mission ne fût jamais sans persécution et sans traverses, toujours il sentit une force invincible et une consolation inaltérable dans les événemens de la vie les plus fâcheux et les plus contraires. Après la destruction de Jérusalem , que par ses lugubres exhortations il n'avait pu faire éviter, il trouva , auprès des princes de Babylone , la protection que lui avaient refusée les rois et les princes de son pays; et outre la sûreté de sa personne, tandis que les Juifs incrédules et défia n s faisaient cette honteuse transmigration dans la Chaldée , il eut seul la liberté de demeurer dans sa patrie, et devint comme l'homme de confiance et le lieutenant de ses propres ennemis ; tant il est important de s'abandonner aux ordres et aux desseins de la Providence , je ae dis plus seulement pour accomplir les d.voirs d'un religieux fidèle, humble et soumis, mais encore pour être heureux, par comparaison du moins a ceux qui veu- (t) Jerem. i , ;.
lent se rendre les arbitres de leur propre destinée. Ne craignes rien, parce que je suis avec vous, dit le Seigneur (1).
Considérons avec attention ce que c'est que la Providence de Dieu ; nous trouverons que les choses doivent arriver ainsi , et même qu'elles ne sauraient <riiére arriver d'une autre manière. La Providence , selon les idées que nous en donne la religion , n'est qu'un composé, pour ainsi dire, delà sagesse, de la bonté, et de la puissance de Dieu, qui se réunissent , et qui , à moins qu'on ne vienne les troubler , agissent comme de concert pour conduire l'homme à la fin bienheureuse à laquelle il est destiné. Mais que fait-on quand on n'a pas de religion, ou qu'on a oublié sa religion, ou qu'on agi; à peu près comme si l'on n'en avait pas? On substitue ses propres lumières à celles de Dieu : c'est offenser sa sagesse. On préfère sa propre satisfaction à celle de Dieu; on cherche un autre bonheur que celui de le contenter et de lui plaire ; c'est irriter sa bonté. On s'appuie sur ses propres forces , sur son travail , sur son industrie, indépendamment des secours d'en-haut ; c'est attenter contre sa puissance.
Mais Dieu serai il donc obligé de céder, et l'homme prévaudra-l-il enfin? Non, certes; car, tandis que le vrai fidèle sera bien conduit sans faire tant de réflexions, sera toujours content et tranquille sans tant de recherches de lui-même , et enfin , sans tant de travail et d'efforts, se soutiendra dans le bien et réussira dans ses entreprises ; l'impie , au contraire , ou celui qui se comporte en impie , ne trouvera, dans ses lumières, que ténèbres et aveu-
(l J Noii timere , quia tecum ego sum , dicit Dominus. Jerem. I, 8.
43o EXHORTATIONS
clément; dans sa félicité apparente, que troubles et qu'amertume ; dans ses efforts , dans ses desseins les mieux concertés, que faiblesse et contradiction : ne le mérite-t-il pas bien? Craignons donc son malheur. Je vous l'ai dit , rien n'est plus obscur ni plus borné que les lumières de l'homme : nos prévoyances sont incertaines (1). Nous ne savons point, et il est impossible que nous sachions au juste ce qui nous convient le plus, et ce qui nous convient le moins.
Quelle suite d'événemens fâcheux viendrait se présenter à nous, sur quelque matière que nous délibérions , si nous étions en place de découvrir les choses à venir! Non, il n'est point, dans la vie, de chemin si beau et si uni qui ne soit, des deux côtés comme bordé de précipices affreux, de même qu'il n'est point de mer si tranquille à la surface, qui n'ait des bancs et des rochers ou l'on peut aller faire naufrage. Dans celte incertitude donc et dans celle impuissance de nous bien conduire nous-mêmes que reste-il, sinon que nous ayons recours à celui qui voit tout, pour qu'il daigne nous mettre dans la bonne roule? Sans cesse donc disons avec r£°-lise : Deus , cujus Providentiel in suî disposition* non f ail dur , te su/iplices exoramus ut noxia quœque submo cens , et omnia nohis profutura concédas.
Grand Dieu, qui seul ne sauriez vous tromper dans cos vues , vos projets , on n'ajoute pas , accordez-nous , ou détournez de nous ceci ou cela en particulier; ce qui paraît mon bien serait peut-être mon mal , et ce qui parait mon mal , serait peut être mon bien. On ajoute simplement : Détournez donc (xj Incertœ proviclentiœ nostrœ. Sap. 9, 14.
de dessus moi tout ce qui peut me nuire , et me conduisez à tout ce que tous voyez être à mon ctanta- (jc : mais que servirait celle prière, si la conduite 117 répondait pas, et que, par nos sollicitations , nous vinssions à troubler les vues de ceux qui sont pour nous les organes de la Providence , et les premiers interprèles des desseins et des volontés de
Dieu?
Vous êtes jeunes encore, et par là peut-être il est difficile que vous trouviez , dans l'expérience du passé, de quoi vous instruire pour l'avenir ; cependant, dans la seule histoire de votre vocation, si vous vouliez y prendre garde , vous ne laisseriez pas , peut-êlre , de trouver des événemens qui vous ont conduit au port, et qui semblaient être tout propres à vous en détourner. Mais Dieu bénit la confiance que vous eûtes en lui , et l'attention à ne vous point détourner de la roule où son inspiration , quoique équivoque, paraissait vous conduire. Vous voyez aujourd'hui si toutes les lumières delà plus haute sagesse eussent pu vous adresser plus sûrement et plus heureusement. Il en sera de même toute votre vie , si vous ne cherchez qu'à faire la volonté de Dieu ; je ne dis plus à la connaître, je suppose qu'elle vous est suffisamment connue et déclarée par l'ordre des supérieurs lorsqu'ils agissent sans qu'on les fasse agir; mais j'ajoute qu'il arrivera souvent de même que , n'ayant osé former aucun projet, Dieu, par une condescendance digne de lui, vous accordera autant ou plus naturellement que vous n'aviez osé demander ni désirer. J'ai été le dépositaire des secrets d'un assez grand nombre de religieux , pour pouvoir vous en assurer. J'en sais qui, ayant eu, en
divers temps, différentes vues sur leur destination (car on n est pas toujours maître de son imagination ni de ses pensées ) , mais par respect pour la Providence, n'ayant jamais osé les proposer ni les écouter, ont vu arriver à point nommé ce qu'ils désiraient, et plus qu'ils ne désiraient. Ce serait un motif bien imparfait, q„e de s'abandonner à la Providence pour arriver par là plus infailliblement à ses fins ; mais rien ne montre plus combien il est sûr de s'abandonner à la Providence, plutôt que de vouloir se conduire par ses propres lumières. Pour moi je serais ingrat envers Dieu , si je ne vous disais que J ai été du nombre de ces heureux qui, sans oser rien vouloir, ont trouvé tout ce qu'ils eussent pu vouloir, et beaucoup au delà. Si j'eusse fait mes dispositions, depuis ma première jeunesse jusqu'à présent , je n'eusse pu les faire plus au gré de mes désirs, même naturels.
> Mais combien en ai-je vu d'autres , forcés de convenir qu'ils n'avaient jamais pu obtenir ce qu'ils désiraient, et que par un enchaînement d'accidens imprévus , ils s'en étaient toujours trouvés au terme qu'ils eussent voulu éviter (11.
2.° Ce n'est pas que, du nombre de ceux qui se conduisent selon leurs propres vues, ou qui mêlent plus qu'il ne faudrait leurs propres vues à celles de ceux qui les conduisent, il ne s'en trouve peut-être quelques-uns qui réussissent, et qui , selon l'homme, sembleraient avoir lieu d'être contens; mais le sonl-.ls toujours, comme ils le paraissent ? Ils n'auraient donc guère de religion; car, s'ils en avaient quoi fie plus triste que de dire : Je ne suis pourtant
'■ } Ducunt volentemfata , nolente.m trahi, nt.
pas où Dieu veut , el je ne fais pas ce qu'il veut ; au moins ai je grand sujet de le craindre? L'Ecriture demande qui est-ce qui a jamais résisté à Dieu, et qui ait eu la paix (l).? C'est un oracle , il faut qu'il s'accomplisse. Mais leur malheur ne vient pas seulement du trouble de leur conscience ; une autre cause encore, c'est l'ambition. Celle passion fait désirer plus qu'on ne doit, et entreprendre beaucoup plus qu'on ne peut ; les forces ne suffisent point à la grandeur de l'ouvrage qu'on s'est tracé; on s'accable, et souvent on demeure au milieu de sa carrière. Quel horrible chagrin pour un homme vain et qui croyait pouvoir arriver à tout!.... Ou bien, pour suffire à l'embarras et aux soins accablans de l'occupation qu'on s'est donnée, on quitte Dieu et les devoirs qui attachent a Dieu : privé du secours de la prière el des exercices de piété , bientôt sous un habit religieux, on n'aperçoit pi us qu'une personne toute séculière; et avec cela, encore une fois, peut il y avoir de solide bonheur ?
Je ne parle point du trouble que cause la nécessité d'agir pour arriver à ses fins. Combien d'intrigues ! combien de courses! combien de lettres pleines de suppositions el de mensonges! combien de bassesses et d'indignes sollicitations , pour avoir a son tour le plaisir de dominer! combien de supercheries, de calomnies, quelquefois, pour écarter ses concurrens ! quelle colère quand on se voit, ou méprisé, ou écarté d'une manière où la passion fait trouver de l'injustice!
Le vrai obéissant est exempt de tout cela; la jus-
(i) Quis resistit ei et pacem habuit ? Job. g , 4-
lice et la droiture demandent que les supérieurs pensent d'autant plus à lui , que Ton voit qu'il s'oublie davantage; quand les hommes n'y penseraient pas d'eux-mêmes, Dieu leur en ferait naître la pen sée. La Providence ira le déterrer dans le réduit où son humilité et sa dépendance le retiennent confiné • s'il a de la peine, s'il se trouve quelquefois au-dessous de son travail Je suis où Dieu veut, peul-il dire, et je souffre ce qu'il veut, et parce qu'il le veut ; fe sais qui j'ai fait le dépositaire de mes bonnes œuvres et de ma patience (1). C'est pour vous, mon Dieu, que je marche dans ces voies dures et épineuses, pour vous que je me gène, que je me mortifie, que je souffre qu'on m'accable et qu'on m'anéantisse(2). Ainsi, toujours il est content, tandis que l'homme indépendant se consume et se dessèche par des réflexions chagrinantes. L'agitation de son ame se lit dans ses yeux et sur son visage; il a plus qu'il ne doit avoir, mais il désire encore plus qu'il n'a ; le juste qui le voit, ne saurait en avoir p tié; le voilà, cet homme qui cherche dans lui-même à se rendre heureux; il a cru pouvoir devenir l'artisan de sa fortune (3). Maudit l'homme qui se confie dans l'homme, et qui s'appuie sur un bras de chair (4). Le roseau sur lequel il s'appuie , s'est cassé, et par ses éclats lui a fait des blessures mortelles ; 'n'a-t-il pas bien sujet de s'applaudir, surtout quand à l'aveuglement où le conduisent ses propres lumières
(r Scio cui credidi. II. Timoth 1,12. (2, P"nr>ter te morlificamur tolâ die. l's. 43, 22. (3) Prnrter verba labiorum tuorum ego custodiwi vias duras. Ibid. 16 , 4.
(4; Maledictus homo qui confdit in homme , et ponit carnet br*cluitin suum, Jerem. 17,5.
défectueuse, au trouble que produisent ^ payons et le dérèglement de sou amour-propre, nous ajou terons le. coups formidables de just.ee qu a t., e comme infailliblement sur lui ^ W^"»"* Dieu irrité par la confiance qu'il prend en ses pro
près forces? .
Eu quelque lieu que nous soyons, et quelque emploi que nous fassions, partout il y a des grâces et des dangers ; mais que de différence encore à c é-ard, entre celui qui compte sur Dieu, et celui q°ui compte sur lui-même ! En se plaçant ou 1 on veut, et non pas ou Dieu veut , on se prive dea grâces et des avantages de l'état où D.eu destinait, et Von se trouve exposé sans grâces à tous les dangers et du lieu , et de l'emploi où Dieu ne destinait pas. De là, combien de chutes ne doit-on pas craindre et quel succès dans ses ministères, quelles bénédictions peut-on espérer? pour les chutes , il faut s y attendre, et je puis vous dire aussi quêtons ceux qui en font, d'ordinaire, et qui en font d assez considérables pour se dégoûter eux-mêmes de leur état, ou pour mériter qu'on les punisse, sont ceux qu on a vus toujours se retirer de la dépendance. Un homme placé de sa propre main, qu< peut-il dire a D.eu, en effet? et s'il le réclame au jour de la nécessité, quelle réponse a-t-il sujet d'en attendre? Que ceux qui vous ont mis en œuvre, vous donnent la force de vous soutenir (1) : acquérir de la vertu, c est de quoi vous ne vous mîtes pas en peine ; vous comptâtes sur votre probilé, sur votre âge, sur votre discrétion, sur votre sagesse, sur les maximes de je ne (l) Surgant etopila'entur cobis, et in necesntate vo* protegant. Deut. 32, 38.
sais quelle philosophie païenne; vous crûtes que vous pourriez aller jusqu'à un certain point, el que
vous vous arrêteriez où vous voudriez : non, pour mes bénédictions il ne faut pas davantage se les promettre , au moins ces bénédictions qui font les véritables succès de la conversion des âmes ; je ne me sers pour cela que des gens liés et unis à moi c'est 1 ouvrage de ma puissance ; il est vrai que ce n'est pas de quoi vous êtes fort jaloux ; mais les bénédictions même temporelles, comment osez-vous les attendre? Vous avez commencé à me faire la guerre ■ je la soutiendrai contre vous : vous avez toLê des projets ûuje ne fua point appe]é> ^ ^ ^
et non ex me; je romprai toutes vos mesures, celles que vous croyez prises avec le plus de sagesse (I) Lon voit la décadence, l'on n'en aperçoit pas toujours la cause (2). L'on dit quelquefois : Comment es -ce qu un tel, qui avait tant d'esprit, qui brillait tant dans ses premières années, des talens et do 1 habileté de qui l'on avait tantattendu, n'est jamais parvenu a rien dans son état? Ce n'est pas le plus grand malheur; cen serait un bien plus terrible de réussir avec de pareilles dispositions. Un succès suivi et complet ne ferait que l'a.Term r dans sa mauvais condu.te, lui faire former de nouveaux desseins 1 engager à se moquer de ce qu'on dit de la Providence lu, mettre dans le cœur et dans la bouche le blasphème des impies : Chacun est son Dieu et sa Providence à lui-même ; est sibi quisque Deus Dieu est enveloppé dwi nuage; il n'examine point ce qui -se passe parmi nous, et il se promène dans
'i) Nonslnbit et non erit istud. Is. 7, 7. (ï) Lapis sine mambus. Dan. 2, 4.'
le Ciel d'un pôle à l'autre (1). Jusqu'à ce qu'enfin sa folie l'ayant mené assez loin , il payât par un seul événement , quelquefois tragique, le crime de mille révoltes. Je parle d'une mort précipitée à l'âge et au temps où les passions se trouvent encore dans leur plus grande agitation ; et n'est-ce pas ce que méritent ces indépendans? C'est ici le lieu de vous raconter deux histoires tragiques, que je sais à n'en pouvoir pas douter.
L'une est d'un certain homme qui fit un voyage de curiosité el d'amusement qu'il s'était procuré, diton, à la sollicitation d'un prélat qu'on avait craint de mécontenter ; il mourut en cinq ou sixjours, au terme qu'il avait tant désiré ; sa raison se troubla assez vite : mais qu'aurait pu lui dire sa raison , ou quef malheur, peut-être , de n'avoir plus assez de raison pour bien pleurer sa faute, avant que d'en al- 1er rendre compte à Dieu?
L'autre est plus singulière dans toutes les circonstances. Un religieux voulait aller dans un certain lieu où il espérait faire quelque emploi. Son supérieur, après beaucoup d'instances, le lui accorda , et partit pour Rome. Celui qui commandait en la place du supérieur absent , ordonna au religieux de reprendre l'emploi qui lui avait été destiné d'abord. Celuici représenta que c'était une affaire conclue ; que le supérieur, avant son départ , avait écoulé ses raisons, et qu'il y avait souscrit. Le nouveau supérieur rechargea ; on lui répliqua ; enfin il lui écrit en ces termes : Puisque rous ne voulez point aller oh je vous envoie , allez donc ou cous désirez, mais allez-
(O Xubei latibulum ejut , nec nnstra considérât, et circà cardines cœli perambulat. Job. 22, i4-
y à vos risques (1). ïl part, et sur le chemin , frappé de maladie , il meurt dans une auberge , en quatre jours. Quels sentimens, quels remords, quel regret dut-il avoir, en mourant où Dieu ne voulait pas!
Vivons et mourons où Dieu veut, c'est le moyen de vivre innocent et de mourir tranquille , avec raison de l'être. Je vous souhaite l'un et l'autre.
Ainsi soit-il.
(i) Eat 3uo periciJo.