SUR LA LOI INTÉRIEURE
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Dabo legem meam in visceribus eorum , et in corde eorum scribam eam.
J'imprimerai ma loi jusque dans le fond de leurs entrailles , et je l'écrirai dans leurs cœurs. Jérém. 3i, 33.
L'effet de cette loi salutaire dans les âmes dit Dieu aussitôt après , par le même prophèle , c'est qu'il ne sera pas plus nécessaire qu'un homme enseigne d'autres hommes, ni que le frère dise à son frère: Apprenez de moi à connaître le Seigneur et ses saintes volontés (1) ; car tous , sans exception , me connaîtront et sauront ce qui m'est agréable depuis le plus petit jusqu'au plus grand , dit le Seigneur (2).
N'est-ce pas là le langage que tiennent les saints, et qu'ont tenu les saints fondateurs d'ordres lorsqu'ils ont assuré qu'ils comptaient beaucoup plus , pour la conservation et l'accroissement des congrégations religieuses, sur celte loi intérieure d'amour et de charité que le Saint-Esprit a coutume de graver dans les cœurs , que sur toutes les constitutions
(i) Non doceb t uhrà vir proxùnwn suum , et virfratrem suum dicens : cogno.ice Dominant, ihid. 34.
( 2 ) Omnes cnïm cognoscent me à minimo uscjue ad maximum ait Dominus. Ibid.
etlesrèglemens qu'on pourrait faire d'ailleurs, avec le plus d'application et de sagesse ( 1 ) ? En effet , cette loi intérieure a de grands avantages que les lois extérieures n'ont pas , et qu'elles ne sauraient
avoir.
1 ."Les lois extérieures, par la raison mêmequ' elles sont extérieures , ne règlent guère aussi que le dehors ; elles maintiennent une certaine police , un certain ordre édifiant ; c'est presque tout.
2." Les lois extérieures n'étant d'elles-mêmes que oes lois de dépendance et de servitude , elles inspirent la crainte , mais elles révoltent la liberté , et ne déterminent guère qu'à ce qui ne saurait absolument se refuser ; cela ne va jamais bien loin.
3.° Enfin, les lois extérieures , parce qu'ellesviennent de l'homme* sont sujettes à l'erreur, ou pour le moins à l'interprétation ; nn leur donne à peu près le sens et l'étendue qu'on veut ; celle-ci est tout intérieure (2) ; elle est une loi d'amour et de charité (3) ; elle vient du Saint-Esprit (4).
Or , de là que s'ensuit- il ? Comme loi intérieure , elle fortifie ce que les lois extérieures ont de faible et d'insuffisant ; ce sera la première partie : comme loi d'amour et de charité , elle adoucit ce que les autres ont de dur et de rebutant ; seconde partie : comme loi du Saint - Esprit , elle rend respectable et recommandable ce que les lois extérieures ont d'imparfait et de douteux ; troisième parlie.
(i) Intrna caritatis et amoris illius lex , etc. (a'y Lex interna — (3) Lex caritatis et anu-ris. (4) Quatn Sanctus Spiritus in cordibus imprimere soleU
À Dieu ne plaise que je Teuille mépriser les lois extérieures, ou que je croie qu'il fût à peu près égal de les avoir, ou de ne les avoir pas. Les saints fondateurs, lorsqu'ils ont dit que la loi intérieure est plus nécessaire pour maintenir un corps religieux que toutes les constitutions qu'on pourrait faire ne laissent pas d'ajouter que , pour obéir aux ordres du souverain pontife, qui représente la personne de Jésus-Christ ; pour suivre l'exemple des saints, qui ont été éclairés de Dieu dans la conduite des âmes , et qui ont fait tant d'honneur à l'Eglise ; et pour entrer dans les vues de Dieu , qui ne veut pas toujours faire tout lui-même , et qui attend que les hommes travaillent de concert avec lui aux ouvrages qui dépendent le plus de sa grâce, il était à propos qu'on fît quelques règlemens qui pussent servir, et de direction à ceux qui ne seraient peutêtre pas si éclairés , et conserver dans tous les membres celte uniformité de conduite qui sert merveilleusement à entretenir la paix entre des personnes de tant de nations , de tant d'âges et de caractères différens. Mais je fais ici deux suppositions , qui vont éclaircir parfaitement ma pensée.
Je suppose d'abord les régies et les constitutions séparées de la loi intérieure , et je dis que, sans elles, tout le reste sert assez peu (1). Je suppose ensuite la loi intérieure sans cette multitude de secours extérieurs , et je dis qu'elle peut suppléer presque à tout le reste (2).
(i) Ad modicum utilis est.
(a) Ad omnia utilis est. 1. ïim. 4 8.
Sans la loi intérieure , à quoi donc servira tout le reste pour faire un parfait religieux? Le supérieur , quelque zélé qu'il soit pour son avancement , selon ce que la règle lui ordonne à lui-même, gémira souvent devoir tous ses soins inutiles; de conduite intérieure , il n'en recevra point. On ne le connaîtra point, et il saura se cacher assez pour qu'on ne connaisse pas ses vrais besoins , et qu'on n'y puisse apporter les remèdes convenables. Pour l'extérieur , combien de fois échappera-t-il à la vigilance , nonseulement d'un, mais de plusieurs supérieurs préposés à maintenir l'ordre partout !
Il fera le bien , précisément quand il sera vu , et au temps précisément qu'il sera vu : mais le supérieur est-il partout , peut-il être partout , et être en garde contre tous les artifices d'un esprit également dissipé, dissimulé, et dérangé ? Apres avoir parlé, réprimandé, corrigé plusieurs fois, content d'avoir déchargé sa conscience , ne se lassera-t-il pas , peutêtre? ne souffrira-t-il pas mille petits désordres, de crainte d'aigrir le mal , et d'en occasioner un plus grand? Ne se laissera-t-il pas persuader que l'on fait ce que l'on peut , et que tout le monde n'est pas également capable de cette parfaite régularité , ou manque de forces de corps , ou manque des secours de vertu , que Dieu ne distribue pas à tous dans un degré égal ?
L'exemple même de ses frères , qui courent à grands pas à la perfection , ne le déterminera à rien de fort ni de solide : leur ferveur passera , dans son esprit, pour l'effet d'un beau naturel ; il s'estimera malheureux, mais il ne se croira pas coupable d'être né autrement qu'eux ; il attribuera peut-être leur
régularité exacte et leur piété sensible a petitesse de génie , à hypocrisie , à des vues de se pousser et de faire, à titre d'homme régulier, quelque espèce de fortune.
Il est donc vrai qu'on ne peut guère compter sur une vertu qu ne tire sa fermeté et son appui que des règlemens et des secours extérieurs.
En effet, être vraiment et solidement vertueux , s'est s'acquitter de tous ses devoirs, sans exception, s'en acquitter en tout temps , en tout lieu , en toute rencontre , s'en acquitter dans toutes les circonstances qui sont ordonnées de Dieu , et qui peuvent les rendre agréables à Dieu. Il s'ensuit que, pour le devenir , il faut un motif qui s'étende à tout , qui ait toujours la même force , et qui ait assez de force pour élever l'homme à ce qu'iLy a de moins naturel et de plus difficile. Or, il n'y a certainement qu'un grand principe intérieur qui puisse être de cette nature , un principe qui nous suive et nous accompagne partout, au grand jour et dans les ténèbres, en présence de l'homme , ou loin de ses yeux, dans les actions où l'extérieur a part, et dans celles qui sont «ut invisibles , parce qu'elles sont tout intérieures .
Pour accomplir parfaitement tous les devoirs de la vie civile et de l'équité même naturelle, on demande , dans le monde , s'il ne suffit pas d'avoir de la probité, ou s'il faut avoir, outre cela , de la religion ; si ce n'est pas assez d'être homme d'honneur , et s'il faut encore être religieux et homme de bien? On répond que la simple probité ne suffit pas, parce que la justice même naturelle et morale renferme des devoirs difficiles , et qu'elle est exposée à
des tentations délicates, où, sans déchoir de sa réputation d'homme d'honneur , il n'est pas impossible de satisfaire d'assez criminelles passions, il n'y a que la religion, la vue de Dieu, la crainte de Dieu, qui puisse soutenir dans ces rencontres; et en effet , à examiner de plus près ces prétendus hommes de probité, combien de fois les voit -on sacrifier la justice et le devoir à l'intérêt, à l'avarice , à l'amitié, à la faveur, contre les premières lois de la conscience dont ils font desibelles leçons!
Les secours extérieurs de la vie religieuse, destitués de la loi intérieure, ne font de même , tout au plus, que des personnes qui ont un certain dehors de régularité. On ne peut pas dire que ce soient des religieux scandaleux ; on peut moins dire encore que ce soient de vrais , de parfaits religieux , des saints.
La différence qu'il y a entre les ouvrages de l'art et ceux de la nature, rendra encore ceci plus sensible. Les ouvrages de la nature subsistent constamment et uniformément. Les cieux et les astres roulent sur nos têtes depuis cinq ou six mille ans, sans qu'ilsse soient jamais démentis; le monde visible se renouvelle et ressuscite, pour ainsi dire, chaque année , à point nommé , dans les saisons. Le sang qui nous fait vivre, circule dans nos veines avec un cours réglé. Les ouvrages de l'art se démentent beaucoup plus vite et plus aisément; il est rare qu'une horloge ou une montre aille toujours, sans qu'on y porte la main de temps en temps , au moins il en faut remonter souvent les poids et les ressorts. D'où vient cette différence? C'est que les ouvrages de la nature ont, dans eux-mêmes, le principe infaillible et in-
variable de leur mouvement ; soit que les cieux et h terre soient gouvernés par des intelligences célestes, ou que la parole efficace et toute-puissante de Dieu opère dans l'un aujourd'hui comme à leur première naissance (I ). Les ouvrages de Tart dépendent, pour subsister, d'un principe qui n'est pas toujours appliqué à ces ouvrages , qui n'en est pas inséparable, ou qui n'a qu'une durée assez courte d'action et d'impression. C'est la différence aussi qui se remarque entre religieux et religieux. Les uns ont, clans eux-mêmes, le principe de leurs actions, et c'est un
principe fini et permanent. On peut compter sur leur vertu ; on peut les exposer à l'occasion , les laisser à eux-mêmes , sans rien craindre. Les autres n'agissent que par des principes extérieurs, qui varient selon le temps , ou par un mélange de principes partie intérieurs , partie extérieurs , qui empêchent que leur conduite ne soit constamment et uniformément vertueuse. Et Dieu veuille encore qu'il n'en faille pas comparer quelques-uns à ces ouvrages de mécanique, qui ne remuent qu'à l'œil et à la main; à la roue de fortune, par exemple, qui reçoit son impression de l'ouvrier qui la tourne actuellement ou qui cesse de la tourner. Vertueux quand on les regarde, quand on les observe, quand on les presse. Hors de là , tels que sont les occasions et les passions qui les déterminent, c'est-à-dire, bien plus souvent imparfaits ou vicieux, que vertueux.
Pour passer maintenant à la seconde supposition, où nous considérons la loi intérieure sans aucune loi extérieure, il est aisé de voir que celle-là peut
(i) Ordinalione tua persévérât dies. Ps. 11S. . EnuUes Spiritum tuum , et rénovais faciem terrœ. Ps. io3.
suppléer presque entièrement à toutes les utilités de celle-ci ( 1 ). Nous en avons une preuve bien éclatante dans ces anciens patriarches qui vécurent plusieurs siècles avant la loi écrite : Abraham dans la Chaldée , Job dans la terre de Hus , au milieu des peuples descendus d'Esaù. Y a-t-il rien, dans le christianisme même , de plus grand et de plus digne de Dieu, que ne le furent ces deux hommes incomparables ? Où voit-on plus de détachement , plus de religion , plus de résignation, plus de charité, plus de patience f Et d'où tiraient-ils leur force et leurs lumières, que du dedans de leur conscience , et de la constante fidélité à écouter dans eux-mêmes , et à suivre la voix de la grâce , cette loi intérieure qui les conduisait ? Depuis le christianisme encore, d'où vinrent les admirables vertus des ancienshabilans du désert? 11 n'y avait point de livres comme aujourd'hui ; et d'ailleurs comment auraient-ils pu s'en servir? Le grand Antoine même ne savait pas lire. Les anachorètes vivaient sans supérieurs et presque sans sacremens ; la loi intérieure remplaçait tout ; ce fut elle qui dicta et ces belles règles , et les excellens ouvrages qui servirent , depuis , à leur former de dignes successeurs , long-temps après eux ; un seul supérieur suffisait à conduire quatre mille , six mille , dix mille religieux , au lieu que trois ou quatre supérieurs suffisent à peine, aujourd'hui, à eu gouverner cinquante.
Dans les ordres différens, qui, depuis, ont édifié l'Eglise, on peut assurer qu'il n'y eut jamais plus de ferveur ni plus de vraie sainteté que dans lespre-
»t) Ad omnia utilis est
mières années, avant qu'il y eût encore des règles et des constitutions écrites.
Les sociétés qui ont eu plus besoin de réforme sont celles qui, avec beaucoup de veilles, déjeunes, d'austérités, de chœur, eurent moins d'esprit intérieur, ou qui le perdirent plus vite. On ne les rappela à leur première pureté qu'en retranchant quelque chose de cet extérieur, pour y ajouter plus de ces secours qui vont à former et entretenir l'esprit religieux.
Enfin, les instituts des derniers siècles ne subsistent pas moins, pour avoir été tracés sur un plan assez différent de celui des anciens. Ils se conserveront , tandis qu'ils conserveront avec soin l'esprit intérieur.
C'est donc à cela uniquement et principalement que nous devons nous appliquer ; le bien du corps et des particuliers en dépend également : à cela il aurait fallu nous bien former, dés notre entrée en religion; si nous ne l'avons pas fait, commençons dés aujourd'hui. Si nous l'avons fait et que nous soyons déchus, recommençons par notre réforme pour ne jamais cesser pendant toute notre vie.
Dans toutes nos actions, il faut examiner de près les principes qui nous font agir ; nous étudier à ne rien faire de si bien , que ce que nous faisons quand nous n'avons que Dieu seul pour témoin de notre conduite ; à n'être jamais plus exacts à nos devoirs que dans la chambre, dans les lieux écartés, où les supérieurs ne s'avisent point d'aller nous observer • à nous accoutumer à faire toutes choses sous les yeux de Dieu , si nous voulons en avoir acquis l'habitude au moment imprévu de notre besoin.
Bénissons Dieu du changement que, par sa misé ricorde, il a fait en nous depuis que nous noussom-
Imes livrés à l'esprit intérieur et à la solitude. Nous sommes inquiets, peut-être, sur notre persévérance. Voici une règle infaillible d'en juger ; si nous em-
I portons d'ici beaucoup d'habitude et de facilité à écouter et à suivre la voix du Seigneur, qui ne ces- Ise de parler au dedans de nous , ayons confiance
::que nous persévérerons. Hors de là , je ne puis répondre de rien, ou plutôt, je crois pouvoir répon-
idre qu'à très-peu de chose près, et en très-peu de temps , nous nous trouverons tels que nous fù-
ijmes dans les jours les plus mauvais ; la formidable menace ! Peut-on comprendre ce qu'elle signifie , jet ne pas entrer dans la seule voie d'en éviter les dé iplorables effets ?
Mais avançons. La loi intérieure, comme loi d'a-
l'mour et de charité , a encore un second avantage
Ique les lois extérieures n'ont pas; outre qu'elle forufie ce que celles-ci ont de faible , elle adoucit ce qu'elles ont de dur et de rebutant.
SECOND POINT
Faits comme nous sommes naturellement , c'est jlpresque toujours assez qu'une chose soit ordonnée ou défendue, pour qu'aussitôt nous nous sentions litenlés de résister, et d'aller contre ce qu'on exige de Jinous (1). Rien n'est plus déraisonnable ni plus bizarre, et cependant rien n'est plus vrai. Saint Paul, laux chap. 5, 6 et 7 de l'Epilre aux Romains, explique et déplore cette disposition humiliante et mal- I heureuse qui est une suite du péché d'origine ; la
(i) Nitimur in vetitum.
loi , dit-il, que Dieu donna par Moise, ne parut servir qu'à multiplier le péché; on n'en vit presque aucun autre effet (1). Conclurai-je de là, demande saint Paul , que la loi fut injuste , qu'elle fut mau vaise , qu'elle fut un piège dressé tout exprès à ^'innocence de l'homme? J'en conclurai qu'étant bonne, juste et sainte par elle-même, elle a trouvé des sujets rebelles et mal disposés; mais que les ayant trouvés tels enfin , et faute de pouvoir les corriger , n'étant devenue qu'une occasion de prévarication et d'iniquité, il fallait nécessairement quelque autre chose que cette loi extérieure , pour adoucir les révoltes de l'homme; qu'il fallait la grâce, qu'il fallait une loi extérieure d'amour et de charité, suivant la prophétie (2). Bénissons Dieu : nous avons celte loi d'amour dans Jésus- Christ comme médiateur ; et dans ceux qui Péeoutent, elle est le principe infaillible et fécond de toute sorte de consolation et de dépendance raisonnable (3).
En effet, c'est cette loi d'amour qui, changeant les vues de l'esprit , fait apercevoir de la justice dans les lois extérieures, où l'on ne découvrait qu'une se vère et tyrannique autorité; et c'est elle qui , changeant le goût du cœur, fait trouver de la facilité , de l'onction même , et du plaisir, où l'on ne sentait que de la gêne et du travail. L'amour fait voir de l'équité et de la raison dans tout ce qui est commandé ou conseillé, il ne dit jamais : on m'en demande
'0 Lex subintirn'it ut a' undaret dehctum... Rom. 5, 20. 0ecasione accepta , peccalurn pev mundatwn operalum est in ,at omunn concupiscentiam. Rom. 7, 8.
(2) Daho legemmeam in visceribus eorum. Jcrem. 3i, 33.
(3) Ubi almiulavit cleikttim , super abwid nuit gratia. Rom. 5, 29.
trop, on m'en ordonne trop ; il dira plutôt : on ne m'en demande pas, on ne m1en ordonne pas assez.
La crainte se récrie ; un enfer, une éternité de supplices, pour un péché d'un moment, et pour un seul péché ! je ne puis le croire ; Dieu est trop juste et trop miséricordieux. L'amour répond : un homme si petit, un homme chargé de ses bienfaits, offenser , mépriser un Dieu si grand et si bon ! l'audacieux î l'ingrat ! certes , il mérite tout le poids de sa colère.
La crainte donc ne donne de l'esprit que pour se mettre intérieurement plus à l'aise, ou pour se borner précisément à ce qui est intimé sous peine d'un grand châtiment. L'amour est ingénieux à inventer, chaque jour, mille nouveaux tours qui rendent le devoir plus respectable, plus aimable; industrieux à imaginer de nouvelles manières de se rendre plus agréable, quoi qu'il en coûte , à l'objet de ses vives et tendres affections.
Eh ! qu'est-ce que Dieu, ou par lui-même, ou par ses ministres, peut exiger ou souhaiter de moi , enfin, qui ne soit infiniment au-dessous de ce que je lui dois, et de ce qu'il mérite ? Je lui dois tout ; parce qu'il est tout; mais je lui dois doublement tout , parce qu'il m'a tout donné en se donnant lui-même , et qu'il veut bien me promettre encore tout ce que, dans l'excès de sa plus grande libéralité, un Dieu est capable de donner à sa créature. Cependant, à quoi se borne ce que sa grâce la plus pressante et la plus jalouse peut exiger de ma fidélité et de ma reconnaissance ? Queje garde mes régies dans toute leur étendue, que j'obéisse à toutes mes vues et à tous mes attraits pour le bien ; qu'aurai-je fait f
j'ai honte de le dire, mais j'aurais bien plus de honte de délibérer, et de trouver que ce rien fût trop. L'injustice ne saurait donc être , ni dans ce que Ton me demande, ni dans les menaces que Ton me fait, si je ne me rends pas ; elle serait à me défendre , et à disputer à Dieu quoi que ce soit de ce qui est de mon choix et de mon pouvoir. Tout ce que je puis donc , et sans exception , et sans délai , c'est la vraie régie, c'est la juste mesure, c'est l'étendue précise de ce que je dois(l). Ainsi pense, ainsi parle l'amour. Outre la justice que l'amour fait trouver dans le devoir, il dilate le cœur encore, et lui adoucit ce que la loi extérieure a de pénible et de rigoureux , suivant le mot de saint Grégoire(2j, et, pour en convenir, il faut avoir recours à ce que l'amour, ou permis, ou défendu, fait entreprendre et souffrir tous les jours, sous nos yeux, avec tant de générosité et de constance, à ceux qui sentent ses dominantes impressions. Nous ne parlons point des transports de l'ivresse, de la fureur des cœurs criminellement passionnés.
Mais que ne fait point, que ne soutient point une épouse, une mère véritablement affectionnée pour un mari , ou pour un fils unique attaché à un lit de douleur ? Se dégoûte-elle, se lasse-t-elle d'une infirmité longue, embarrassante, rebutante, dangereuse , contagieuse ? Veiller les semaines et les mois entiers, essuyer les caprices et les mauvaises humeurs d'un malade difficile, penser à tout, prévoir
(r) Glnrijîcantes Vominum quantumcwnquè potueritii } supervalebit entra adhuc Ec< li. 45, 32.
(a) Non dura ibi necessitate servitur , ubi diligitur quod jubétur. lireg.
tout, donner ordre à tout, dedans et dehors tout à la fois ; se multiplier en quelque sorte ; sent-elle sa peine et qu'elle s'épuise ? en parle-t-elle ? Mais ne pourrait-on pas se soulager et décharger une partie de ses soins sur quelque autre ? Eh ! sur qui ? Ah ! des étrangers, des mercenaires sont-ils capables d'attention, de compassion, d'affection? Je souffrirais plus des inquiétudes el des reproches de m?i tendres se , que je ne souffre de tout mon travail.
Et nos héros dans la religion, ont-ils d'autres sentimens , ou se conduisent-ils d'une autre manière? sentent-ils de la difficulté, ou ne faut-il pas qu'ils aient de grands dédommagemens dans leur amour, quand ils osent dire, ou souffrir, ou mourir? quand ils se reprennent , et qu'ils ajoutent , comme s'ils avaient dit trop peu , non , ne pas mourir, c est trop tôt encore, mais beaucoup et long -temps souffrir auparavant ? Dans celle heureuse situation d'un cœur épris de charité, bien loin qu'on ail besoinde l'œil de l'homme, plus on est caché, plus on se trouve seul, plus on agit avec fidélité et avec ferveur , parce qu'on trouve plus à contenter son amour, et la purelé, et le désintéressement de son amour. Ne suis-je pas heureux d'agir pour Dieu, et d'être assuré que j'agis pour Dieu ? Quand on me voit, c'est ma peine , c'est ma croix; je ne saurais dire si le respect humain ne me soutient point, du moins en partie , ni si je ferais seul ce que je fais sous les yeux de la multitude; ou plutôt, je me rassure quand je fais bien sous les yeux de la multitude, sur ce qu'il me semble que j'ai coutume de mieux faire encore, ou de faire aussi bien , quand je nrai d'autre témoin que Dieu.
JcDDt. OEui-ri's. V. m
Mais une loi intérieure de crainte, je dig de crainte d'un Dieu qui voit tout, et qui punit ou qui récompense tout, ne ferait -elle pas les mêmes effets que cette loi intérieure d'amour ? Il s'en faut beaucoup , pour ne pas dire il s'en faut tout.
Premièrement , avec la seule crainte on se retranchera mille fois sur ce que nos lois n'obligent point sous peine de péclié. Saint Ignace, dira-t-on , Ta déclaré nettement lui-même , dans la sixième partie de ses Constitutions, cbap.5. ; sur ce principe donc, un religieux imparfait, et qui ne se conduit point par amour , croit pouvoir impunément les violer presque toutes; et n'est-ce pas ce que nous voyons tous les jours, dans la conduite de tant de personnes qui se piquent d'être honnêtes gens , sans être fort intérieurs ? que dis-je ? n'est-ce pas l'état où quelques-uns de nous , peut-être , ont vécu jusqu'ici ? Quelle règle gardâmes-nous quand nous nous conduisîmes en esprit d'esclaves ? A la vérité , nos régies sont des lois pénales, le supérieur a droit de nous réprimander et de nous corriger quand nous les violons. Mais un esprit indocile et libertin, ou bien ne craint pas tant les petites corrections et les petites punitions qui sont d'usnge en religion, que la perte de sa liberté ; ou bien s'il les craint davantage , nous l'avons dit déjà , l'appréhension des états dont sa dé licatesse et sa mauvaise humeur le rendent capable, fait qu'on n'ose l'avertir que dans les grands besoins et à la dernière extrémité.
Le voilà donc en possession de ne garder que ce qui peut être l'objet de sa crainte servile , c'est-àdire , les lois qui obligent , sous peine de péché , le» vœux , et ce qui tient nécessairement aux vœux ; et
à cet égard même, combien de distinction encore entre le grand et le petit péché, entre l'occasion prochaine et l'occasion éloignée, entre la perfection et le devoir rigoureux. Cent fois le crime sera commis avant qu'il l'aperçoive , ou qu'il consente à l'apercevoir.
Enfin, il est certain que la crainte rétrécit le cœur, qu'elle le resserre , et qu'elle le gène autant que l'amour l'élève et le dilate ; état trop ennuyeux pour qu'on s'y soutienne long-temps. On se donne donc des jours d'intervalle, de dédommagement et de relâche. La contrainte à laquelle on s'est tenu assujetti comme malgré soi, est une forte digue, laquelle étant ouverte ou rompue, donne au torrent la liberté de faire les plus grands ravages; et pourquoi voiton, dans le monde, et quelquefois en religion, des retours vers Dieu, sincères en apparence, et suivis, quelque temps après , de rechutes et de désordres plus durables et plus grands , si ce n'est que les conversions, pour la plupart, ont pour principe assez de crainte peut-être , mais trop peu d'amour ?
Pour persévérer , il faut non-seulement se rendre la vertu possible , il faut encore se la rendre douce, facile, consolante, rassasiante, délectable; c'est le privilège du seul amour; la crainte ne fera jamais rien de semblable. Mais achevons. La loi intérieure est une loi du Saint-Esprit ; dernier avantage qu'elle a par-dessus les lois extérieures, et qui fait qu'on vient à les respecter , au lieu qu'auparavant on n avait peut-être que du mépris pour elles.
TROISIÈME POINT
Le législateur en vain passe-t-il pour être l'organe et le minisire de Dieu ; il suffit qu'il soit homme, pour qu'on n'ajoute pas aisément beaucoup de foi aux oracles qui sortent de sa bouche.
C'est par là que, si souvent, dans le désert, les Israélites se révoltèrent contre Moïse (1). Est-il donc le seul par qui le Seigneur ait parlé, et n'avons-nous pas aussi entendu ses réponses!" Et qui parlait ainsi? Son propre frère Aaron, Marie sa propre sœur. Leur punition humiliante et exemplaire, le besoin qu'ils eurent des prières de Moïse pour apaiser Dieu ne purent corriger ni contenir les sédilieux. Coré, Dathan et Abiron, peu de temps après, se soulevèrent encore à la tête de la multitude. Que prétend-on et comment l'enlend-on, disaient ces esprits hautains à Moïse? Ne sommes-nous pas tous égaux, tous également le peuple de Dieu (2) ? N'est ce pas trop, déjà, qu'on nous ait tirés violemment de l'Egypte, où nous avions de tout en abondance; nous laisseronsnous encore dominer, tyranniser, écraser (3)? L'affreux désert, ou nous desséchons, où nous périssons par troupes, est-ce là celle terre délicieuse où l'on nous promettait que devait couler le lait et le miel? veut-on, par-dessus cela , nous arracher les yeux et nous empêcher de voir ce que nous voyons (4)?
(i) Num per solum Moysen locutus est Dominus ? Nonne et nobis simililer est locutus ? Num. 12, 2.
(2) Cur elevamini super populum Domini ?
(3) Numquid paràm est tibi qubd eduxisti nos de terre!.... nist l dominatus fueris nostri ?
(4) An et oculns nostrot viseruert ?
Vous nous appelez, nous n'irons point; vous commandez, nous n'obéirons point (1).
Ainsi raisonne trop souvent le religieux superbe et mécontent , contre les ordres et les lois des hommes : n'avons-nous pas autant d'esprit et de lumières que nos supérieurs? des vues aussi sages, aussi justes qu'eux? Ne sommes-nous pas théologiens, casuistes, confesseurs et directeurs? A trente et quarante ans et davantage, est -on enfant pour s'aveugler, et ignore-t-on la conduite personnelle et les bévues fréquentes de ceux qui nous gouvernent (2) ?
Celle présomption de mérite et de capacité, si elle ne va pas toujours jusqu'à mépriser les lois hautement , ne conduit-elle pas au moins , d'ordinaire , à expliquer, à interpréter et à modifier les lois , à les anéantir ? On remonte aux sources. Saint Ignace n'aurait pas ordonné ni ceci , ni cela ; on ne lit rien de semblable dans ses constitutions .... Il faut avoir égard à l'intention du législateur, à l'esprit de l'institut, et non point à la lettre de la loi ; mais un religieux inspiré, dirigé par la loi du Saint-Esprit, ne parle et ne pense point de la sorte, pour plusieurs raisons, que je voudrais avoir le temps de vous développer.
l.'L'Espritsaint qui l'éclairé et qui le conduit, ne lui laisse apercevoir que Jésus-Christ, et jamais l'homme dans son supérieur ; l'homme de Dieu parle , c'est pour lui comme si Dieu en personne avait parlé (3). Tout finit ici ; il ne voit que par les yeux de la foi , et les jeux de la foi font abstraction de tout,
(0 Non venimus. .. Num. 16, 3, i3.
(■j) An et oculos vis eruere ?
(3) Hcec diat Dominus Deus Israël 3 Reg. 14, 7
hormis de Dieu , et ne permettent point qu'on s'arrête à autre chose.
2." Accoutumé à entendre parler Dieu dans luimême, long-temps avant encore qu'il soit un saint, il ne doute point que Dieu n'ait parlé de même, et plus intelligiblement encore à des saints du premier ordre, de qui il a reçu sa règle ; et que , comme Dieu daigne bien lui servir d'oracle à lui-même dans tant d'occasions , pour sa conduite particulière , la Providence, à plus forte raison, n'ait dirigé et ne continue de diriger encore ceux qui ont formé ou qui doivent maintenir dans leur vigueur les grands corps qui servent d'ornement et d'appui à l'Eglise. Il ne dit point, chimère, illusion, fanatisme, dès qu'il entend parler de révélation et de réponse intérieures. Le langage de Dieu au dedans de lui, n'est ni nouveau absolument, ni tout-à-fait étranger; au défaut de révélation , il est persuadé encore que les saints se seraient déterminés comme il se détermine lui-même quand il ne veut pas s'égarer, et qu'avec ces règles d'une élection sage et discrète qu'ils ont suivie , et qu'il tâche de suivre, on ne peut se tromper que bien rarement , si jamais il arrive qu'on se trompe.
3.° Il trouve tant de rapport et de ressemblance entre ce que Dieu lui dit au fond du cœur , et ce que lui disent extérieurement ses règles, qu'en regardant l'un et l'autre comme venant du même esprit , il ne saurait refuser à l'un le respect qu'il sent pour l'autre. S'il écoute la grâce et sa propre ferveur, elles lui suggéreront d'avance ce que la règle ne lui fait quedéveloppei davantage; sa réglen'est que comme une exposition plus distincte et plus nette de ce qu'il
lisait déjà dans son propre cœur. Aussi, remarquez qu'avant les constitutions de saint Ignace , saint François-Xavier gouvernait dans les Indes, à trèspeu de chose près , comme le saint Instituteur en Europe. Remarquez encore que quand saint Ignace les expliquait, ces constitutions, à nos premiers Pères , à mesure qu'il les composait , rien n'était plus rare que de voir parmi eux la moindre diversité de senlimens ; à peine cela arriva une ou deux fois ; ils avaient pensé, d'ordinaire, comme le fondateur ; ils avaient approuvé, gardé la constitution, même avant qu'elle fut faite. On pouvait leur appliquer ce que le disciple bien-aimé écrivait aux vrais fidèles ; il n'est guère nécessaire qu'on vous instruise, l'onction du Saint-Esprit vous instruit assez sur toutes choses (1).
Oui, si vous écoutez bien Dieu au dedans de vousmême , ou si vous gardez bien et observez avec fidélité tout ce que Dieu vous demande au fond du cœur, je peux vous assurer qu'on ne peut rien vous expliquer sur ce qui est nécessaire pour former un religieux accompli , selon la lettre même de notre institut, que vous n'eussiez jugé nécessaire à votre perfection et aux succès de nos ministères selon Dieu; mais celte loi intérieure n'est-elle point suspecte, ou ne dicte-t-elle jamais rien de contraire aux lois extérieures , ni à l'intention des supérieurs ?
Je réponds : non, jamais rien de contraire ; mais de temps en temps , peut-être , quelque chose de supérieur encore à toutes les lois : si l'inspiration contredisait jamais ouvertement la loi , je croirais
(i) Non necesse habetis ul aliquis doceat vos... unctio ej'us docet os de omnibus, i Joaa. 2, 2;.
avoir une révélation particulière , que je la sacrifierais, et que je devrais la sacrifier aux révélations communes qui me rappellent toutes à l'obéissance , et qui ne sauraient me tromper , au lieu qu'il peut toujours arriver que je me trompe. Pour les choses indifférentes, l'instinct pût-il me tromper , je serais disculpé devant Dieu dés que je pourrais lui dire : J'ai fait ce que j'ai cru que vous désiriez de moi, disposé , si vous m'aviez parlé plus distinctement, à vous obéir et à faire tout autre chose.
Elle est assujettissante, cette loi intérieure : Dieu ne cesse de parler ; plus on lui accorde , plus il demande.... Assujettissante dans les commencemens, j'en conviens ; mais il se forme peu à peu une habitude de docilité douce et tranquille; mais elle conduit à la véritable liberté et à la parfaite sécurité. Que peut craindre de Dieu, et pour le passé, et pour l'avenir, celui qui n'écoute plus et qui n'aime ou ne peut plus aimer que lui ? On s'échappe de temps en temps ; mais sur quoi s'échappe-t-on ? Sur des points dépure perfection : quatre sacrifices réparent incontinent une saillie ou une infidélité; mais si l'on persévère dans la dépendance intérieure , que de nouvelles grâces aussi, et que de récompenses ! Allons donc, allons à notre propre cœur. Ecoutons et obéissons (1). Que plus de la moitié de nous-mêmes soit toujours là, attentive, s'il se peut, à ce qui s'y dit, à ce qui s'y passe, et je réponds de notre perfection; combien plus du salut éternel ! Amen,
(x) Audiam quid loquatur in me Dominus Deus. Ps. 84, 9.