SUR LES EXERCICES DE PIÉTÉ
PREMIÈRE EXHORTATION
Exactitude et ferveur qu'on doit y apporter. Exerce teipsum ad pietatem.
Exercez-vous à la piété, i Timoth. 4 » 7-
Les exercices et les combats de piété sont tellement essentiels a la vie religieuse , que les anciens solitnires, pour donner a connaître quelle était leur profession , se nommaient et se faisaient ordinairement nommer, ascetœ, du mot grec qui signifie des hommes qui s'exercent.
Saint Paul recommande ici à Timothée ces exercices intérieurs , comme n'étant pas moins nécessaires à la vie apostolique qu'à la vie religieuse ; exerce teipsum ad pieiatem : et c'est après tous ces grands maîtres, qu'on nous exhorte si fortement à ne jamais négliger , ni la chose même , ni la manière de la bien faire.
Il est certain que tous nos maux et nos désordres ne viennent originairement que de notre tiédeur et de notre nonchalance à cet égard. Dés qu'un religieux sera assidu et appliqué à l'oraison , aux examens de conscience, à la lecture desbons livres, à la revue de sonintérieur, à l'approche dessacremens,
on peut répondre de sa vertu , à quelque occasion qu'on l'expose , à quelque sorte d'emploi qu'on le destine ; mais s'il ne s'affectionne à ces divers exer cices, fùt-il saint aujourd'hui , il ne se soutiendra jamais et s'il est imparfait , bientôt il en viendra jusqu'à l'oubli , jusqu'au mépris de ses plus essentielles obligations.
Vérité quej'ai presque honte de vouloir prouver, tant elle est devenue sensible par l'expérience. Mais toute sensible qu'elle est , parce qu'on ne s'oublie que trop , et qu'à la manière dont nous vivons , ou dont nous faisons peut-être nos exercices , il est à craindre que nous n'en soyons pas assez persuadés, vous souffrirez que ce soit le sujet de celte exhortation.
Faire donc tous ses exercices de piété, et s'étudier à faire, aussi bien que la grâce nous en rend capables , deux choses qui sont également nécessaires, et à notre conversion , et à notre avancement.
PREMIER POINT
Vous avoir enseigné jusqu'ici une perfection aussi haute qu'est celle où nous appelle notre vocation : se renoncer soi - même continuellement en toutes choses ; ne regarder toutes les créatures qu'en Dieu , et n'aimer que Dieu seul dans toutes les créatures ; imiter Jésus- Christ jusqu'à embrasser l'humiliation et l'opprobre seul , dans la seule espérance de se rendre plus semblables à lui ; devenir libéraux envers Dieu , et n'être fâchés que de n'avoir point à lui faire d'aussi grands sacrifices que le méritent ses perfections immenses , et les biens dont il nous a prévenus , et que nous attendons encore de
son infinie miséricorde ; après tontes ces grandes leçons, dis-je, en revenir maintenant à vous parler de la nécessité de faire exactement ses exercices spirituels, n'est-ce pas vous faire injure, et paraître supposer que tout ce que nous avons pu dire jusqu'ici n'a frappé que les oreilles, et qu'il n'est point allé jusqu'à convaincre l'esprit et gagner le cœur ?
En effet, comment espérer jamais, ou que vous «routiez ces vérités sublimes , ou que les ayant goûtées , vous n'en perdiez pas bientôt l'estime et l'affection , si , bien loin de retrancher quoi que ce soit des exercices que prescrit la règle , vous n'avez le courage d'en ajouter beaucoup d'autres-encore de votre dévotion et de votre choix ? Non , ce n'est point assez pour cela de faire régulièrement une heure d'oraison ; il faut se faire homme d'oraison, prier sans cesse et ne jamais s'en lasser, dit Jésus- Christ(l). Ce n'est point assez de faire deux ou trois examens par jour ; il faut une attention continuelle à tarder son cœur , à en observer tous les mouvemens , à en condamner , à en réprimer, en punir Jusqu'aux moindres saillies déréglées. Il faut veiller en tout temps (2). Ce n'est point assez de quelques momens de lecture ; il faut posséder à fond les livres qui traitent de la plus haute vertu , se conduire à la lettre selon leurs maximes , et n'avoir point d'oreilles pour tout ce que l'exemple d'autrui et notre amour-propre voudraient nous insinuer de favorable au relâchement. Vous n'avez qu'un maître , qui est le Christ (3).... Ecoutez-le (4).
(i) Qportet semper orare et non deficere. Luc. 18 , i. (2) Vigilate omni tempare. Luc. 21, 36. (3 Magister rester' 1111111 est Christus. Matth. 23 , 10. (4) Ipsum audite Matth. 17, 5
Enfin, c'est trop peu de se renouveler deux ou trois fois l'année, ou même tous les mois et toutes les semaines : un jour ou deux de négligence et d'oubli de soi-même, peut nous faire retomber dans la tiédeur dont nous nous étions relevés avec tant de violence et de peine. Chaque jour, s'il le faut , ayons recours au remède de la confession ( 1 ), afin que notre travail ne devienne point inutile.
Je ne parle donc aujourd'hui qu'à ceux qui se seraient fait un projet de vertu beaucoup plus borné (fasse le Ciel que je ne parle pour personne), et je leur dis que sans cette assiduité constante aux exercices de piété qui sont de régie , jamais , non-seulement ils ne s'élèveront bien haut dans les voies de la perfection , mais qu'en assez peu de temps il n'est pas impossible qu'ils ne se relâchent, et qu'ils ne s'oublient jusqu'à faire vraisemblablement des fautes du premier ordre ; et la chose me paraît si certaine , que je suis presque confus , comme je vous l'ai déjà dit , d'entreprendre de la prouver.
La terre est désolée de la plus étrange désolation. Il n'y a presque plus au monde ni religion, ni piété , ni amour de Dieu , ni crainte de ses jugemens : pourquoi ? parce que presque personne ne pense auxgrandsobjetsdelafoi. Le Saint-Esprit dit quelque chose de plus : c'est que person e ne rentre en soi-même pour penser allentivement , et souvent , et du fond du cœur,à ces vérités si importanles(l)! Quel privilège avons-nous, s'il vous plaît, en religion, vous et moi, pour croire que nous abandon-
(i) Ut non inanis fuit /a'ior noster. i Thess. 3. 5. (2) Desolatione desoluta est terra , quia nulîus est qui recoeitet corde. Jerem. 12 , ir
nant à cet égard à peu près aux mêmes désordres que les gens du monde, nous n'en devions pas craindre les mêmes suites, et que la fin s'affaiblissant en nous peu à peu , ne viendra point à s'éteindre toutà- fait, et à nous laisser dans l'aveuglement et dans l'insensibilité ? La lumière et la grâce sont-elles moins attachées pour nous, que pour les personnes du monde, à la méditation et à la prière? Attendons-nous une science infuse des vérités célestes et des mystères de la vie intérieure, ou cette science n'esl-elle point réservée à notre étude ? Espéronsnous concevoir de nos fautes une douleur qui nous en obtienne le pardon sans les connaître , et sans entrer dans des considérations qui puissent nous les faire pleurer ? Combien de fois avons-nous dit, à notre propre condamnation : si P on voyait toujours les choses comme on les voit dans une retraite bien faite , il. ne serait pas possible de se déranger , ou de vivre dans le dérangement? El (jue signifient ces paroles, sinon, pourle moins, que la vivacité de la foi est attachée aux exercices de piété, et que la foi se perd à proportion qu'on les néglige? Mais reprenons la chose de plus haut.
D'où croyons-nous que soit venu l'affaiblissement de quelques ordres, après avoir si long-temps servi l'Eglise, et conduit à la sublime vertu ceux qui y firent profession? C'est qu'on négligea les exercices de piété intérieurs; et c'est ici que doit s'appliquer encore la parole de saint Paul : Les exercices corporels servent à peu de chose (1). Faute de secours intérieurs , l'extérieur même sera bientôt négligé et abandonné ; et il est à craindre qu'on ne voie succé-
(i) Corporalis exercitatio ad modicum utilis est. i Tim. !\, 8.
der à la frugalité , l'intempérance ; au travail , la fainéantise, le jeu , la chasse, et quelque chose de pis ; à la pauvreté évangélique, l'esprit de propriété, et toutes ses suites funestes, la simonie, l'avarice la dureté envers les pauvres, la négligence dans l'office divin, et qu'on ne paie des mercenaires pour y tenir sa place; que, l'autorité des supérieurs ne pouvant plus résister au torrent de l'indépendance, ils ne permettent tout, pour ne pas voir désobéir ouvertement des esprits déjà portés à la révolte.
Comment l'or s'est-il obscurci? comment a-t-il changé sa couleur qui était si belle? Ceux qui se nourrissaient au milieu de la pourpre, ont embrassé l'ordure et le fumier (1).
Il est si certain que tous ces maux sont a craindre lorsqu'on a abandonné les exercices intérieurs, que quand des hommes suscités de Dieu pour rassembler les pierres du sanctuaire , ont entrepris de relever ces bà timens écroulés , ils ont mis tous pour base et pour appui de leurs réformes, à peu prés autant d'exercices de piété que la régie en ordonne dans les communautés les plus régulières.
C'est sur ce plan encore que les auteurs des instituts modernes , sans ordonner ni tant d'austérités ni tant de psalmodie, ni tant de solitude, crurent suppléer abondamment à tout, eny réglant des temps pour l'oraison , pour l'examen , pour la lecture ; l'événement montre bien qu'ils ne s'élaient pas trompés dans leur espérance. Où voit- on en effet, aujourd'hui , plus d'innocence , plus de piété , plus de
(i) Quomoclo obscwatum est aurum , muta tu s est color optimus?.... (]ui nutriebantur in croceis , amplexali sunt stercora. Thren. 4 , 5. Corparalis exercitaiio ad modicum utilis est. i Timoth. 4 8.
paix , plus de dépendance , plus d'esprit intérieur , et, pour tout dire en un mot, plus de religion ? N'est-ce pas dans ces communautés où il y a plus de ces exercices, et où Ton prend garde de plus près que qui que ce soit ne puisse s1en dispenser, et que tout se fasse avec ferveur ?
Vous n'avez pas, sans doute, oublié ce qu'on nous a répété tant de fois, qu'à l'exception peut-être de quelques esprits noirs et mélancoliques, tous ceux qui se lassent de leur état, ou qui , par leur conduite peu religieuse , méritent qu'on les regarde et qu'on les traite comme des gens inutiles , ne se sont perdus (à prendre la chose dans son origine), que par la négligence des exercices de piété ; soyez persuadé que si la liberté de rentrer dans le monde était donnée , la plupart de ceux qui négligent leur intérieur , y retourneraient. Au contraire , nous oserions défier qu'on nous montrât un religieux mécontent de son état, quand il ne passe aucun jour sans s'unir plusieurs fois à Dieu ; si les autres savent cacher leur mécontentement, les fautes qu'ils font en secret , et n'ayant que Dieu pour témoin , montrent bien ce que peut la seule raison , pour retenir dans le devoir ; mais ils ont beau se composer , leur dépit éclate en plus d'une occasion et de plus d'une manière ; les peines de l'état sont les mêmes pour tous ; mais les forces pour les supporter ne sont pas égales , et l'inégalité vient du plus ou du moins d'affection qu'on a pour les exercices intérieurs, du plus ou du moins de secours qu'on en tire.
Enfin, faudra-t-il toujours nous rappeler la pénible image de nos jeunes années? ou ce triste et douloureux souvenir de tant de pertes, de tant de
dangers, de tant de fautes , peut-être, qui ne nous laissent que de la confusion et de grandes satisfactions à faire , ne nous tiendra-t-il pas lieu de la plus sensible démonstration? Ce serait être bien aveugle et bien endurci, que de vouloir en attendre ou demander quelque autre.
On dira peut-être que, du temps des premiers fondateurs , il n'y avait pas tant d'exercices de piété réglés qu'il y en a aujourd'hui pendant les études ?
L'expérience en fit voir la nécessité, et il n'y a aujourd'hui aucun supérieur-général qui , dés son entrée au gouvernement , ne recommande la chose avec instance; souvent même on a proposé de régler que les exercices de piété se fissent en commun, et peut-être serait-il à propos qu'on introduisit celte coutume.
Concluons donc. Comptons toutes ces réflexions absolument perdues, si nous ne sommes résolus à faire exactement, tout le temps de notre vie, tous nos exercices de piété , ou si , dés maintenant,' nous
n'en prenons assez l'habitude pour pouvoir nous répondre, en quelque manière, que nous y serons toujours fidèles ; encore une fois , il ne s'agit plus ici de perfection simplement, il s'agit de nous conserver dans la crainte du Seigneur, et de ne pas faire de fautes qui méritent que Dieu nous réprouve. Ici, on peut encore appliquer aux exercices de piété, ce que nous avons appliqué ailleurs à l'oraison (I),' en citant ce que disait un ancien rhéteur sur la prononciation de l'orateur, que la première chose nécessaire à un religieux , ce sont les exercices de piété ; la seconde , la troisième , la quatrième , la ving-
(l) Voyez tome IV. page 149 etsuiu.
tième, les exercices do piélé. Retenons cette parole, et ne t'oublions jamais , et que la conclusion de celte première partie soit une ferme résolution, 1 .* de ne jamais manquera l'aire nos exercices de piété; 2.° de n'épargner rien pour les bien faire , second point.
SECOND POINT
S'il suffisait, pour s'avancer dans la vertu, de faire tous ses exercices de piélé sans les bien faire , les ordres religieux où l'oraison, les examens et les lectures se font en commun , auraient certainement un grand avantage. Toutes les personnes qui les composent, devraient être autant d'hommes parfaits, autant de saints ; car c'est assurément une raison bien déterminante pour s'y trouver, que d'avoir sa place marquée, et de savoir qu'on ne puisse s'en absenter un instant, sans avoir pour témoins de son irrégularité, et les supérieurs, et toute une communauté nombreuse. Cependant, il y en a plusieurs qui, malgré ce secours, demeurent toute la vie dans l'imperfection, et qui ne laissent pas de faire d'assez grandes fautes. Il faut donc s'étudier à bien faire les exercices, et sur cela voyez un abrégé des principes que j'ai donnés ailleurs, beaucoup plus étendu(l), en parlant de l'oraison.
Je dis que chaque religieux a des grâces communes pour réussir à bien faire les exercices de piété , et que Dieu, pour récompense , y joint des grâces particulières.
Les grâces communes, c'est le pouvoir de s'assujettir à toutes les pratiques extérieures; la promptitude à quitter tout au premier son de cloche, à re-
(i) Voyez tome III, page rg?.
jeter toutes les distractions, à persévérer constam ment dans la prière, malgré les tentations et malgré l'ennui.
Les grâces particulières sont, le goût de Dieu, la dévotion, la facilité à s'entretenir avec Dieu, des heures et des journées entières. Ces grâces, il les attache souvent à des choses qui paraissent n'y avoir aucun rapport, exemples de la ruine de la Syrie, de la guérison de Naaman et de Taveugle-né.
Par conséquent, il est très-important de s'appliquer à bien faire les exercices de piété. Cette application constante nous donnera de l'affection, même pour les études utiles à la gloire de Dieu et au service du prochain , et nous conservera , nous fera croître dans la vie intérieure ; c'est le chemin qui conduit sûrement à la gloire éternelle. Ainsi soit-i/.
IIe EXHORTATION.
Des illusions dans les exercices de vie té
Nolite omnispirituicvedere,sedprobatespiritussiex Deo sint.
N'ajoutez pas foi à toute sorte d'esprits , mais éprouvez si ces esprits sont de Dieu, i Joan. 4, r.
Il n'est que trop vrai que Satan lui-même sait se transformer en ange de lumière, et qu'on peut prendre pour grâce de Dieu, pour inspiration, pour conduite de Dieu, ce qui n'est souvent qu'une tromperie de l'esprit mauvais; et par là nous ne saurions trop, selon l'avertissement de la règle, nous donner de garde, dans nos exercices spirituels, des il-
SUR DIVERS SUJETS DE PIÉTli. 67
lusions et des diverses tentations du démon, ni trop apprendre à les connaître et à les combattre (1).
Mais il est encore un autre genre de tromperie ; c'est celte disposition où l'on est aujourd'hui , par la crainte même, dit-on, des illusions, de mépriser et de condamner dans les exercices de piété , comme une illusion, tout ce qui sort tant soit peu des reoies ordinaires : on veut prescrire des lois à l'esprit de Dieu , on donne tout au raisonnement , et rien à l'inspiration ni au mouvement intérieur. On ne croit rien de ce qu'on ne sent pas ; au seul nom de grâces et de faveurs singulières , on répondrait volontiers, comme ces superbes philosophes d'Athènes à saint Paul : Que veut dire ce discoureur? Il semble ou il nous annonce de nouveaux dieux. Quid vult seminiverbius hic dicere? novorum dœmoniorum annunciator videtur.
Illusion , dis-je , qui ne serait guère moins redoutable que la première. Dans celle-là, c'est Satan qui se transforme en ange de lumière; dans celle ci , c'est un homme d'esprit, un homme savant, un ange de lumière , qui se transforme en Satan.
Il faut donc chercher un principe pour discerner ce qui est véritablement illusion de ce qui ne l'est pas , avant que de rien approuver ou condamner; et ce principe, on nous le donne encore dans la règle même que nous expliquons aujourd'hui. Qu'ils fassent abstraction , dit-elle , s'ils ont beaucoup de visites spirituelles, ou s'ils en ont peu ; mais qu'ils aspirent toujours aux vraies et solides vertus, et qu'ils
(i) Ab iUusionibus Dcemonum in suis spiritualibus exercitiïs çaveant.
s'efforcent d'avancer toujours dans le service de Dieu.
Ainsi donc, ce qu'il y a d'ordinaire ou d'extraordinaire dans la manière d'aller à Dieu ou de traiter avec lui , n'est point ce qui rend une conduite louable, ou suspecte, ou condamnable. Elle est toujours louable , quand et a proportion qu'elle porte efficacement à Dieu et aux solides vertus ; toujours condamnable, dès qu'elle en détourne' quelque peu qu'elle puisse en détourner ; toujours enfin douteuse et suspecte , lant qu'on ne saurait dire certainement si elle y porte ou si elle en détourne : trois régies qu'il nous faut expliquer dans les troisparties de cet entretien. Outre l'utilité que nous en pouvons tirer pour noire propre direction , le temps viendra , quand nous y penserons le moins, où nous en aurons besoin encore pour la direction des autres : commençons.
PREMIER POINT
Les moyens, en qualité de moyens , n'étant que pour la fin , les bons moyens sont ceux qui conduis sent à la fin, et les meilleurs moyens ceux qui conduisent plus infailliblement et pluspromptement à la fin, cela est évident ; donc les exercices de piété la manière de traiter avec Dieu dans l'oraison, de s'étudier à se bien connaître soi-même, de combattre et de corriger ses vices et ses passions, n'étant pas la perfection chrétienne même , mais simplement des moyens pour y arriver , non-seulement la bonne manière , mais la meilleure manière de s'exercer en tout cela , c'est celle par laquelle on arrive plus sûrement , plus vite , ou à la perfection même , ou
aux vertus qui touchent de plus près a la perfection ; ceci est encore sans réplique. Avant donc que de prononcer , avant que d'approuver ou d'improu ver aucune conduite, en général , c'est toujours à cette règle qu'il faut la mesurer pour en juger. Quel est le progrés que Ton fait ou que l'on ne fait pas ; quel est le plus ou moins de progrès qu'on fait dans la solide vertu.
Or, voici quatre ou cinq maximes que les plus grands maîtres de la vie spirituelle nous ont enseignées touchant la manière d'aller à Dieu, et de s'avancer au service de Dieu ; n'en perdez ni l'explication, ni l'enchaînement, ni la suite. La première maxime nous assure qu'il y a des méthodes et une espèce d'art pour arriver à la perfection , comme il y en a pour se rendre habile dans quelque autre genre de science que ce puisse être; qu'ici non plus que là, il ne faut point travailler à l'aventure et sans dessein ; que le moindre mal qu'il pût en arriver, serait avec beaucoup plus de peine de trouver beaucoup moins de profit; qu'il faut écouter, consulter les maîtres, et travailler assez long-temps sous leurs yeux , avant que de risquer rien de son chef; qu'il ne faut point s'étonner, comme les apprentis, de se voir d'abord ordonner bien des choses dont on n'aperçoit pas toujours d'abord l'usage ni l'importance, et se persuader qu'on en connaîtra la sagesse et l'utilité dans la suite.
Ces méthodes se trouvent dans la plupart des livres de piété, Grenade, Rodriguez, l'Institution de Blosius, l'Introduction de saint François de Sales , le Combat spirituel : il n'en est aucun qui n'ait dressé, formé beaucoup d'ames à la haute vertu.
Mais on peut dire que saint Ignace, au livre des Exercices, a ramassé comme en un corps d'ouvrage , ce qui se trouve dans tous ceux-là de plus solide et de meilleur , si ce n'est que nous pensions plutôt que c'est du livre des Exercices que ces auteurs ont puisé, dans la suite, ce qu'ils ont enseigné de plus utile. On y apprend certainement , et l'art de se bien rem plir des grandes vérités de la religion , par l'exercice des puissances de l'ame , et l'art de connaître ce qu'on a été, ce qu'on est devant Dieu, non-seulement par la recherche de ses péchés , mais beaucoup plus par la découverte de leurs principes et de leurs racines, et l'art de discerner les mouvemcns divers de la grâce et de la nature, pour éviter les surprises et les artifices du démon et de l'amourpropre ; l'art de se déterminer en chrétien sage et prudent, dans toutes ses délibérations et dans tous ses doutes ; mille autres choses pareilles dont le détail serait trop long; en sorte que, prenant un homme jusque dans l'abîme du vice même le plus profond , s'il a du courage et de la docilité , on puisse , comme par degrés , l'élever, sans l'égarer, jusqu'au comble de la plus haute perfection.
C'est donc par là qu'il faut commencer l'ouvrage d'une direction solide, et c'est là qu'il faut s'en tenir, même toute la vie, à moins que par une sainte violence , on ne se sente comme forcé de monter plus haut (1).
C'est, en effet, parla docilité à suivre celte excellente méthode , qu'une multitude de pécheurs presque désespérés, sont sortis de cet affreux chaos
(«) Recumbe in novissimo loco , donec dicat qui te mvitavitz Arnice , ascende superiàs. Luc. 14, 10.
où ils n'apercevaient ni lumière , ni issue ; c'est par là qu'on a repeuplé les ordres religieux , que le libertinage des siècles de l'hérésie avaient rendus comme déserts ; c'est par là que s'est rétablie la discipline et la régularité dans ceux où il n'y avait guère que Fhabit par où l'on fût distingué des gens du siècle ; c'est par là que se sont formées ces recrues de sainls ouvriers qui , enseignant à d'autres ce qu'on leur avait appris, ont dressé la jeunesse à la piété, remis dans le clergé le zèle de leur propre salut et du salut des autres , inspiré aux personnes du monde même, un genre de perfection qui, sans préjudieier à leurs devoirs civils, pût mettre leur innocence à couvert de la dissipation et des exemples contagieux du siècle. Avançons.
Seconde maxime. Qu'entre les diverses méthodes d'aller à Dieu et de se perfectionner, il y en a quelques-unes qui, sans être moins solides, sont pourtant plus courtes que les autres ; de même que pour aller à un terme, outre le grand chemin qui y conduit, il y a plusieurs sentiers qui sont connus des gens du pays, et par où eux-mêmes ont coutume d'aller, s'épargnant beaucoup de peines et d'assez longs détours ; méthodes qui ne consistent pas dans la volonté de s'unir à Dieu avant que de s'être bien purifié de ses vices, ou d'attendre tout de la grâce sans vouloir y mettre rien du sien ; ce serait la voie au fanatisme, l'introduction aux plus grands désordres , sous le spécieux prétexte d'un assujettissement total aux permissions ou aux ordres de l'esprit intérieur ; ce serait, non pas quitter le grand chemin , mais prétendre arriver au terme sans vouloir passer par aucun lieu; se donner des ailes avec lesquelles
on ne s'élèverait de terre que pour se briser bientôt d'une manière funeste; mais ces méthodes consistent dans des moyens efficaces de larir plus promptement la source des vices, de mourir plus parfaitement à soi-même, de rompre d'abord tous les obstacles qui empêchent Dieu de se communiquer aux âmes aussi vite et aussi libéralement qu'il le désirerait.
C'est la méthode d'aller à Dieu, qu'enseigne principalement l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, et après lui, le Chrétien intérieur. On exerce les puissances de l'ame, on fait assidûment l'oraison; maison s'étudie moins à éclairer l'esprit qu'à gagner le cœur , et sur un peu moins de lumière on établit plutôt beaucoup de générosité et de détermination; on n'atlend pas que la foi soit pleine pour commencer à agir, on se presse d'agir de toutes ses forces, pour mériter la plénitude et le grand jour de la foi ; on ne mêle point à une considérât on solide et propre à toucher , celte muliitude de petites raisons accessoires et tirées du fond de la philosophie, qui ne font souvent que nourrir la vanité, et ôler aux grandes vérités ce que la simplicité de la foi leur donne de force et d'énergie ; on s'examine ; mais, outre les temps marqués , jamais un seul instant on ne se perd tout-à-fait de vue ; on ne s'amuse point trop à distinguer ce qui est crime et ce qui est péché, ou ce qui ne l'est pas ; tout ce qui sort tant soit peu de l'ordre des vertus parfaites, est sujet, sur l'heure même, à la censure, au reproche, à la correction ; cent fois dans un jour on remonte ce grand ressort d'une volonté déterminée à rendre à Dieu un culte parfait, à imiter pleinement Jésus-Christ, à se re-
noncer continuellement en tout ce qui ne porte pas directement à Dieu ou au devoir, ressort qui tient nécessairement à la pratique de toutes les vertus particulières, et entraîne avec rapidité tout ce qu'il trouve d'obstacles sur ses voies. Telle fut l'attention de notre saint fondateur, à réduire à quelque chose de fixe et d'uni , toute sa conduite- La plus grande gloire de Dieu fut toujours l'unique mobile de ses actions , le grand motif de ses espérances , la grande règle à laquelle il se rappelait clans toutes ses délibérations, et dans le compte qu'il se rendait de chaque action.
Dans ces exercices, c'est une chose étonnante combien peu il multiplie les considérations , combien peu il présente de nourriture à l'esprit. Toute l'économie du livre semble ne renfermer que cette simple vérité : Tout à Dieu , par Vimitationpar faite de Jésus-Christ. S'il semble quelquefois partager l'attention, ou permettre qu'on la partage, tout se rapporte à un même terme, à un même but. Il ne veut pas qu'on passe d'une vérité à l'autre, qu'on n'en soit tout pénétré; deux ou trois jours lui paraissent bien employés à cela , s'il est nécessaire. Une méditation où il propose un peu plus deraisonnemens, est toujours suivie de deux ou Irois autres, qu'il appelle tantôt répétition pour s'imprimer plus avant les points dont on s'est senti le plus touché ; tantôt contemplation , pour l'accoutumer à recueillir toutes ses facultés et les porter vers un objet simple et indivisible ; tantôt application des sens, pour entendre, voir, goûter, sentir et toucher, en certaine manière, ce qu'il y a de plus important dans la vérité aue l'on médite
Jubde. OEuvres. V. i
Ses enfansles plus écîairés n'ont rien tant admiré dans ses ouvrages , que celle attention à réduire à quelque chose de fixe et d'uni, toute la religion et toutes ses pratiques , et ils ont accusé de ne les entendre pas, tous ceux qui le faisaient ou penser, ou parler d'une autre manière.
Troisième maxime. Que l'esprit de Dieu ne s'assujettit pas toujours si uniformément ni si constamment aux méthodes, ni à la plus parfaite ou à la moins parfaite , qu'il ne puisse attirer les âmes à lui par des roules inconnues et au-dessus de toutes les réflexions ordinaires.
La chose est encore aisée à démontrer; car, qu'est-ce qu'une méthode, sinon un amas de préceptes par lesquels une longue expérience a Tait connaître qu'on pourrait arriver plus sûrement à un certain but ? Or, les premiers qui se fortifièrent, n'avaient certainement point ces méthodes, personne ayant eux n'ayant pu leur frayer un chemin qu'on n'avait, pour ainsi dire, jamais fait. Quel fut le maître de ces premiers anges du désert, Paui Termite, Antoine, Pacôme , HÏIarion, et par quel instinct donnèrent - ils à leurs successeurs ces premières règles de conduite, que les siècles suivans n'ont fait que perfectionner ? Découvrirent- ils moins toirtesles ruses du malin esprit ? Surent-ils moins connaître la nature des vices et des vertus, et tous les secrets de l'oraison la plus parfaite, qu'aujourd'hui, qu'on a tant raisonné et tant écrit P Le même maître donc qui les instruisit, a-t-il perdu le secret de parler au cœur qui le cherche avec pureté et simplicité? Ou, si l'on voulait supposer que l'Esprit de Dieu ne parvins par lui-même, depuis qu'il peutparlerpar le
ministère des hommes, (ju'on me dise donc comment tant de personnes ignorantes qui n'ont jamais consulté de directeurs à la campagne où la Providence les a rélégués, ni fait aucun usage des livres, ne connaissant pas même les caractères, se trouvent néanmoins en étal de parler le langage des saints, capables de nous faire même des leçons quand Dieu nous aime tant que de nous les adresser ? Il suffirait certes, qu'au lieu d'une multitude de ces bonnes âmes qui se rencontrent partout, on en eût connu seulement un petit nombre de ce caractère, pour pouvoir assurer que l'Esprit saint est comme un grand maître qui sait quelquefois se mettre au-dessus des lois communes et ordinaires ; et pour ne pas juçer de l'arbre par la manière dont il a été cultivé, mais par les fruits de bénédiction qu'il porte, et dont il n'y a que le Dieu des vertus qui puisse être le principe et le créateur , Dieu admirable dans ses saints , donnera lui-même à son peuple une vertu de force (I).
Une grande mortification, un sincère mépris de soi-même, un amour tendre de la croix et des opprobres du Sauveur, un acquiescement parfait aux volontés divines, dans la pauvreté et dans l'infirmité , un corps sur terre et une ame déjà dans le Ciel, qu'importe qu'on sache dire d'où viennent ces trésors de grâces, si on les possède enfin , et qu'on regorge de biens jusqu'à pouvoir en répandre destorrens sur une multitude d'autres? Poursuivons.
Quatrième maxime. Que comme il y aurait de l'illusion et du danger à vouloir de soi-même , par
(i) Mirabilis Deus in sanctis suis ... fuse dabit virtutem et for' titudinem plebi sucv. Ps. 6-, 36
une espèce d'ambition, sortir des méthodes et des routes ordinaires pour se faire un chemin à l'écart , il n'y a pas moins de risque, peut-être, du moins par rapport à la perfection et au solide avancement, a vouloir se roidir contre l'attrait intérieur, et s'obstiner à demeurer dans ses manières ordinaires de traiter avec Dieu , quand il lui plaît de découvrir quelque chose de plus simple , et dans une espèce de pauvreté, d'obscurité et de silence, dédire beaucoup plus qu'onne pourrait se dire à soi-même dans une multitude de considérations et de réflexions.
Il est vrai qu'alors on peut être, on doit être surpris que Dieu fasse choix d'un sujet si indigne pour se communiquer à lui; et d'où vient ce bonheur (1)? Mais depuis qu'il a honoré notre nature jusqu'à s'unir à elle, jusqu'à ne faire qu'une même personne de l'homme et de Dieu , ce n'est plus une merveille qu'il daigne faire sentir aux frères adoptifs de Jésus- Christ quelque écoulement de grâces de leur aîné et de leur chef; il a fait en moi de grandes choses; il a regardé la bassesse de sa servante ; il a déployé la force de son bras (2)r Ainsi , après la Reine des saints , ont pensé el ont parlé tous les saints. Un grand sentiment de leur bassesse et de leur pesanteur naturelle, un grand dégagement des dons de Dieu, toujours prêts à se voir dépouillés de ce qu'ils sentaient bien ne leur être accordé que par une libéralité toute gratuite ; mais toujours aussi, une soumission simple et reconnaissante sur tout ce qu'il plairait à Dieu de faire dans eux, pour eux,
(i) Et undè hoc mihi? Luc. r, 43.
<a) Fecit mihi magna qui pote ni est; respexit humilitatem ancilla? suce ; fecit polertium m brachio suo. Luc. i , 48 , 49» **•
par eux et avec eux de plus éclatant. Voici la servante du Seigneur , qu'il me soit fait selon votre parole (1).
Cinquième et dernière maxime. Que quand vaincu et comme emporté par l'attrait de Dieu , au lieu de faire résistance , on met toute son attention à être bien humble et bien fidèle, sans suivre (tant que cet attrait dure) dautre méthode , le progrès dans les vertus solides eu devient, et plus sensible, et plus prompt ; car c'est encore ce que démontre l'histoire des saints, dans la suite de tous les siècles.
Il en est peu dans la vie de qui l'on ne puisse distinguer deux intervalles et marquer comme deux époques toul-à-fait différentes. Dans le premier temps, agissant par méthode et ne songeant qu'à vider leur cœur de toutes les affections terrestres , ils n'eurent point à se repentir de leur travail et déjà l'on pouvait les proposer comme de grands modèles et se faire honte de ne pas leur ressembler ; mais dans le second , l'Esprit saint ayant pris comme pleine et entière possession d'eux-mêmes, bientôt on les perdit de vue, et ils prirent l'essor si haut, qu'on put les admirer, mais qu'on désespéra de jamais les atteindre. Telle est la différence d'un homme et d'un autre homme ; la différence d'un homme avec lui-même , à proportion que Dieu se découvre, et qu'il communique plus de lumière et plus d'onction; il ne marche plus, il vole ; mais c'est sur les ailes du Saint-Esprit, guidé par sa sagesse, soutenu par sa force toute-puissante ; il n'y a ni faiblesse à craindre, ni précipice à éviter ; Il y a une grande différence entre la sagesse d'une personne vrai-
(i) Ecce ancilla Domini ,/ïat mihi secundàm verbum tuum. Va,
ment dévote , et la science de Vhomme de belles-letttcs (1)... On fait plus de progrès en se détachant de tout , qu'en étudiant des choses subtiles (2).
Pour noire instruction et pour notre édification , formons donc ici deux ou trois résolutions. La première, de ne donner jamais, à l'avenir, dansles travers de ceux qui , sans expérience , sans examen, et souvent sans connaissance de cause , sont comme déterminés à réprouver et à condamner d'abord tout ce qu'ils n'entendent pas. La seconde, de nous porter toujours de nous-mêmes à aller à Dieu par principe et par méthode ; nous ne devons nous croire capables de rien de plus; mais, entre toutes ces méthodes, choisir celle qui visiblement est la plus solide , fut-elle pendant quelque temps la plus pénible. C'est sans comparaison de s'adonner constamment au détachement parfait, et de chercher toujours, dans la prière , ce qui va plus à gagner, à déterminer, à enflammer le cœur, qu'à éclairer, perfectionner et peut-être amuser et enfler l'esprit.
Enfin si , outre ce que nous apprenons des hommes , outre ce que nous trouvons dans notre fonds, Dieu daignait nous enseigner quelque chose de mieux , jugeant toujours du mieux par rapport aux progrés dans les vertus solides, ne pas nous roidir contre son attrait ; ce serait nous faire tort et lui faire injure ; car il est rare qu'après un temps d'exercices communs, Dieu manque de donner du plus au moins, quelque chose qu'on n'aurait jamais osé demander ni attendre.
(r) Est magna cttjffenenii'a , saplenlia illuminali et devoti viri , et scitntia liUernli ap sludiosi clerici 1 mit. 1- i, c 3x.
(2) Plus prq/ècit in reliiujuendo ornnia , quant in studendo subtilia. Imit. c. 43.
Je promettais, Vautre jour , aux âmes fidèles, la grâce de la dévotion simplement; je ne erains point de m'avancer en promettant aux cœurs pleinement libéraux et généreux, une grâce beaucoup au-dessus encore, puisque je ne le promets qu'après tous les saints. La conduite est donc toujours louable, quand et à proportion qu'elle porte à Dieu, nous l'avons vu; toujours elle est condamnable, quand elle en détourne , nous Talions Yoir.
SECOND POINT
Dieu ne peut pas être contraire à lui-même, ni détruire d'un côté ce qu'il édifie de l'autre. Si donc il y a dans la religion , comme on n'en saurait douter, des vérités qui soient certainement révélées, et des choses qui soient certainement commandées ou conseillées, toute conduite qui détourne de là, quelque peu qu'elle en détourne , d it être d'abord regardée comme une illusion , et comme réprouvée de tout ce qu'il y a de personnes véritablement éclairées de Dieu ; et c'est la deuxième règle qui ne souffre point d'exception, et que nous avons donnée pour discerner les esprits, et nous préserver des artifices du démon et de ceux qui, agissant par sa conduite , espéreraient nous surprendre ou nous se duire.
Parla, sans autre discussion, nous condamnerons d'abord toute lumière particulière et toute vue intérieure qui donnerait la moindre atteinte aux dogmes de la religion , et à ce que l'Eglise décide comme appartenant aux dogmes de la religion. En vain prélendrail-on avoir quelque sorte de vision même et de révélation du contraire, ou que ces ré-
vélations eussent été faites à des personnes d'une sainteté éminente, et d'un discernement à ne pas pouvoir se laisser tromper , ou autorisées même par des miracles. Ces miracles ne sont point comparables à ceux de Jésus-Christ ni des apôtres , qui ont élabli d'abord la religion. Les révélations particulières doivent se mesurer aux révélations communes , et non point les révélations communes aux révélations particulières. Dieu a promis de n'abandonner jamais son Eglise , de ne jamais permettre que les portes de l'enfer prévalent contre elle ; nulle part il ne s'est engage ( pour des raisons qui lui sont connues ) à ne pas souffrir qu'avec les meilleures intentions du monde, les plus gens de bien mêmes ne pussent pas tomber dans l'illusion ; combien moins l'a-t-il promis à ceux dont la conduite pleine d'orgueil et de suffisance ne montre que trop qu'ils ont de grandes dispositions à croire voir tout ce qu'ils désirent , ou à supposer ce qu'eux-mêmes peut-être ne voient pas.
Par là, nous réprouverons encore toute conduite qui, sous ombre d'être inspirée de Dieu, affranchirait de l'obéissance qu'on doit aux préceptes, aux conseils de Jésus-Christ , ou aux ordres de ceux qu'une légitime autorité nous a donnés pour tenir ici-bas sa place, les pasteurs, les supérieurs, les directeurs mêmes ; et peu importe que ces lois et ces préceptes ne regardassent pas toujours des choses si importantes en apparence, car outre que c'est ainsi que ledémon accoutume à la révolte, dans les points même capitaux, et que ce principe bien suivi , c'est Dieu qui m'inspire , Dieu qui me possède , Dieu qui me pousse, peut aller jusqu'à donner dispense
Jes lois essentielles , aussi-bien que de celles qui en sont trés-peu dépendantes ; outre cela , dis-je, il est toujours certain que Dieu ne saurait se démentir, ni vouloir , ou que je laisse des prières d'obligation pour des prières de dévotion, ou que je viole mes règles pour donner dans une conduite étrangère, ou que je fasse aucune entreprise, fut- elle de charité, de zèle, de pénitence, malgré la défense raisonnable ou contre l'intention de mes supérieurs, lorsque ma règle ne m'en prescrit que dépendamment de leur volonté. Aussi sainte Thérèse écrit-elle que Jésus-Christ lui apparaissant, et lui donnant quelquefois des ordres que ses directeurs avaient peine à approuver, Notre-Seigneur voulait toujours qu'elle leur obéit , jusqu'à ce que lui-même il les eût fait changer de sentiment , comme après quelque temps cela ne manquait jamais d'arriver.
Le principe incontestable et dont jamais les véritables spirituels ne se sont écartés, c'est que, dans les concours de la foi et de l'obéissance, en donnant à ces deux mots toute leur étendue, jamais l'inspiration particulière ne doit être écoulée , ni comptée pour rien. Si l'on dit que, dans quelques occasions, des saints aujourd'hui reconnus pour saints, ne s'en sont pas tenus exactement à ce principe , nous répondrons sans hésiter que ce n'est point encela qu'ils furent des saints, ni que nous devons nous les proposer pour modèles. Ils confondirent en cesmomens leur propre esprit, qui leur parlait , avec l'Esprit de Dieu, qui avait coutume de leur parler ; et nous ne savons pas ce que ces égaremens passagers leur coûtèrent peut-être de retardement , et ensuite de larmes et de pénitence.
82 EXnORTATIOKS
Par là , nous condamnerons enfin ce qui détourne d'une manière moins directe , mais ce qui détourne pourtant du goût et du genre de vertu dont Jésus-Christ nous a donné les maximes et l'exemple dans sa vie et à sa mort. Tout système de spiritualité qui inspirerait de l'amour pour soi-même et pour ses propres intérêts, une attache opiniâtre à ses sentimens particuliers, du mépris, du dédain, de la dureté pour le prochain , ne serait qu'un système damnable. L'Espiit de Dieu donne, au contraire, de l'humilité, de la simplicité, de la douceur, de la compassion, du zèle sans amertume, de la ferveur sans empressemeut, un je ne sais quoi de noble , de naturel, de judicieux et d'aisé ; une certaine défiance de soi-même, lorsqu'on agit et qu'on parle avec plus d'élévation et de sagesse , comme nous voyons encore dans sainte Thérèse ; une négligence de toute sa personne, qui vient plus d'oubli que d'étude et de réflexion ; un langage qui tient plus du ciel que de la terre, comme quand les personnes du premier rang s'expriment sur ce qu'elles sentent et sur ce qu'elles apprennent dans le commerce familier des princes ; une politesse même bien au-dessus de la condition , et de ce qui vient d'une éducation heureuse ; l'art n'y pourrait jamais atteindre.
A quoi sert donc, me direz-vous peut-être , de faire tant d'estime des grâces et des lumières extraordinaires , puisque , sans elles , la religion nous apprend assez d'ailleurs ce que nous devons savoir et ce que nous devons faire pour aller sûrement à Dieu , et nour nous faire des saints du premier 0*1 dre ?
] .° Est-il libre de les avcvr ou de ne les avoir pas; ou, après ce que nous avons dit, est il sur d'y résister quand Dieu , de lui-même , nous les présente? Mais aussi nous ne les estimons, dans le fond , qu'autant qu'après les avoir examinées, nous trouvons qu'elles se rapportent à ce que Dieu nous a enseigné ou commandé, et qu'elles sont propres à rendre plus douce et plus facile la soumission aux vérités révélées et aux ordres que Dieu a donnés par son Fils, ou comme des préceptes, ou comme de simples conseils. Je ne voudrais pas , de même, d'une consolalion qui m'ôterait la componction du cœur, dit l'Imitation de Jésus-Christ (1).
Ce que j'eslimerais donc, ce serait une grâce , une révélation qui me ferait sentir et goûter dans sa plénitude , ce que je n'aperçois , pour ainsi dire, qu'à la pointe de l'esprit ; une lumière qui me ferait voir moi-même à moi-même , comme un objet digne de toute sorte de ehcàlimens et de mépris; une épreuve qui me ferait comprendre combien on est malheureux de perdre Dieu , et d'être banni de sa présence, exclus de son amour pour toute l'éternité; uneimpression douloureuse des souffrances de mon maître qui me pénétrerait de contrition et qui me porterait à vouloir me crucifier avec lui , sarçs que je pusse trouver d'autre consolation dans la vie.
Si quelqu'un pouvait clouter qu'outre les manières de penser et de vouloir communes à tous les fidèles , il put y avoir quelque chose de plus utile encore et de meilleur, outre ce que nous avons rapporté de la grande piété des saints dans les diffé-
(t) Nolo consolationem quœ mihi aujert compunctionern. Irait. 1. a, c. 10, v. 3.
rens états de leur vie J'ajouterais quelque chose de plus authentique encore, et je demanderais qu'on m'expliquât d'où peut venir ce changement subit et miraculeux qui se fit dans les apôtres , à la descente du Saint-Esprit. Je ne parle point du don des langues , ni de ces autres grâces gratuites, comme on lesnomme , qui visiblement ne leur furent accordées
que pour donner uneautorilé divine aux vérités qu'ils annonçaient ; je parle simplement de ce qui leur fut communiqué pour leur propre sanctification. Certainement, avant ce temps-là ils croyaient en Jésus- Christ, ils gardaient ses préceptes et ses conseils , ils étaient attachés d'affection à sa personne adorable ; mais une nouvelle manière de croire et d'agir survint , qui perfectionna les dispositions commencées qu'ils avaient pour les plus éminentes vertus.
Et en effet, pour ne parler ici des grâces extraordinaires que selon le système de quelques docteurs scolastiques , que sont-elles autre chose que les dons mêmes du Saint-Esprit, dont l'effet propre est de perfectionner toutes les facultés de l'ame et de donner aux vertus infuses, qui sont la foi, l'espérance, et la charité , un degré tout nouveau de clarté et de force ?
La foi nous enseigne ce qu'il faut croire , mais un nuage ténébreux nous laisse toujours dans l'obscurité ; le don de science et d'intelligence éclaire cette sombre nuit , et donne à la fois comme la certitude des plus évidentes démonstrations. On verrait Dieu et les systèmes de Dieu de ses propres yeux , qu'on n'en serait pas plus certain ni plus frappé.
L'espérance détache le cœur des biens présens ,
jusqu*à en faire quelque sorte de sacrifices au bien de réternilé ; mais on ne laisse pas de regarder comme derrière soi, de délibérer encore, ou même de regretter ce que Ton quitte ; le don de conseil, de force , de sapience , plutôt que de sagesse, survient; il n'est plus libre de prendre parti ; on perd le goût de tout ce qui se passe ; le cœur ne saurait plus être qu'où est le trésor : Ayez du goût pour les choses du Ciel (1). Au travers des plus grands travaux, des plus invincibles obstacles , on court à son terme de toute l'étendue de ses désirs : on se plaint que la mort tarde à venir rompre une chaîne qui parait insoutenable.
La charité fait qu'on aime Dieu par préférence à tout ce qui pourrait obliger de rompre avec lui ; le don de piété inspire un amour tendre et cordial ; le don de la crainte filiale, sans causer aucune larme, rend attentif aux moindres choses qui peuvent déplaire ou faire plaisir à son bien-aimé.
Qu'on demande, après cela, pourquoi tant estimer les grâces extraordinaires , si ce n'est que, dans la crainte de confondre les dons de Dieu avec le Dieu des dons , on ne conseille , par générosité , à les sacrifier toute sa vie au plaisir d'aimer Dieu pour lui seul.
Régie générale donc : N'estimer les conduites extraordinaires qu'autant qu'elles donnent un nouveau degré de lumière et de détermination à servir Dieu parfaitement, et par une conséquence naturelle et nécessaire , condamner comme autant d'illusions dangereuses de l'esprit mauvais , toutes les grâces apparentes qui détourneraient de la vertu
(i) Quœ sursàm sunt , sapite. Col. 3 , a.
solide et du parfait service de Dieu , quelque peu qu'elles en détournassent.
Ajouterai-je ici , que c'est sur celte régie en effet que l'Eglise , dans tous les temps , a jugé quels étaient les véritables et les faux illuminés ? Les uns et les autres parlaient souvent le môme lan^n^e. Tous également se disaient instruits de Dieu, éclairés de Dieu ; mais leur conduite , appliquée aux régies infaillibles de la foi et de la perfection, fit toujours canoniser les uns et analhémaliser les autres , sans que l'Eglise eût égard ni à la qualité des personnes, ni à certaines œuvres d'éclat par où les uns quelquefois semblaient même l'emporter sur les autres.
Jugeons -en comme elle, tenons -nous -en à ses maximes , et nous ne nous tromperons jamais , et jamais nous ne nous laisserons tromper.
Mais , outre les conduites intérieures qui visiblement portent à Dieu , et celles qui visiblement en rjétournent, il en est d'une dernière espèce, sur lesquelles il est difficile de décider si elles y portent ou si elles en détournent. Quel parti prendre à l'égard de celles- ci ? Nous allons le dire en deux mots , avant que de finir : il ne nous est pas permis de laisser imparfaite une matière de cette conséquence; si je passe un peu les bornes du temps ordinaire, vous voudrez bien me le pardonner.
TROISIÈME POINT
Je ne puis mieux commencer cette dernière partie, qu'en vous inspirant un grand respect et une estime infinie pour les régies que saint Ignace nous a laissées sur le discernement des esprits, Il est véri-
tablement étonnant qitiffl homme qui ne faisait que d'entrer dans les voies de la spiritualité , ait pu produire un si haut chef-d'œuvre de sagesse , et renfermer en si peu de paroles un si grand trésor de riches et d'utiles leçons. Pour moi , je ne voudrais point d'autre preuve pour montrer que Dieu se rend personnellement le maître des hommes quand il lui plaît , et que notre saint fondateur fut lui-mcme , dès ses commencemens, un de ses -disciples de prédilection. Plus on acquiert d'expérience, pinson entend, plus on lit , plus on voit et plus on trouve jque tout était renfermé là-dedans, comme l'arbre l'est dans le noyau. Il y a de quoi juger de l'état et de ceux qui commencent, et de ceux qui font progrès dans le bien, et de ceux qui paraissent déjà ; consommés dans la vertu.
Que si néanmoins, après l'étude et avec l'usage de ces règles, on pouvait encore douter (ce qui arrivera , je crois , très-rarement) , si de certaines dis- I positions extraordinaires viennent de l'esprit de Dieu ou non , parce qu'on ne pourrait pas découvrir ceri; tainement si elles portent a Dieu ou si elles en dé- I tournent; que faudrait-il faire alors, et quel parti |! prendre ? Suspendre son jugement; ne point se presser de condamner ni d'approuver, attendre, prier Dieu qu'il se déclarât davantage, et cependant ai- | der les âmes à profiter de leur état, quel qu'il puisse être , et de quelque principe qu'il puisse venir.
Ne point approuver : pourquoi ? Parce que nous
avons perdu notre point fixe, notre étoile polaire ;
c'est le progrès dans les vertus solides , et nous ne
saurions décider ici si l'on avance ou si l'on recule.
Ne point condamner , cependant , parce que Dieu
fait quelquefois son ouvrage d'une manière bien cachée ; il a plus d'une raison de laisser assez longtemps les âmes qu'il chérit dans cet état d'incertitude; rien ne sert plus à les purifier; rien ne les humilie davantage à leurs propres yeux; rien, quelquefois, ne leur attire plus de contradictions, plus de persécutions de la part des hommes, et si elles les souffrent avec douceur et avec patience , c'est déjà pour le moins une raison de douter si l'épreuve ne vient pas de Dieu.
Ne point approuver , parce que les maîtres les plus éclairés n'ont pas laissé , quelquefois, de se trouver surpris , aussi-bien que ceux qu'ils conduisaient , quand ils crurent parler avec plus de sûreté , ou sur ce qui les regardait , ou sur ce qui regardait les autres.
Ne point condamner cependant aussi , parce que ce serait condamner presque tous les saints. Il en est peu dont les états n'aient paru suspects pendant un certain temps; la suite découvrit que Dieu véritablement les avait conduits et inspirés.
On dira : que sert alors un directeur, puisqu'il ne décide rien , et que l'on ne reçoit de ses réponses ambiguës que de nouvelles raisons de s'inquiéter peut-être , et de se tourmenter ? Il sert à soutenir l'ame dans sa peine, à la rappeler sans cesse aux principes immuables de la foi ; à lui inspirer d'autant plus de ferveur sur les points où la volonté de Dieu lui est manifestée, qu'elle peut prendre moins I d'appui sur ce qui se passe dans elle d'extraordinaire; lui apprendre à ne point trop examiner quel I est le principe qui agit dans elle , mais a savoir profiter de tout pour son avancement; car, en effet ,
comme Ton peut abuser des plus grandes grâces de Dieu , on peut aussi tourner à son profit les plus grandes illusions du démon. On abuse des grâces de Dieu , si l'on n'en devient pas plus reconnaissant et plus fidèle ; on profite des illusions du démon si , prenant ses tromperies pour des grâces de Dieu , on s'enflamme de plus en plus dans son amour et dans la pratique du renoncement à tout ce qui est au-dessousdelui. Ces états demandent , dans le directeur , une longue patience, une grande charité , un peu d'oubli de soi-même , quelquefois, et de sa réputation ; mais un homme apostolique n'est plus à lui-même ; il est à Jésus-Christ , et aux âmes que Jésus-Christ a rachetées de son snng
Car , de vouloir tout abandonner ou de ne vouloir conduire à Dieu que des personnes qui s'y conduiraient presque d'elles-mêmes, c'est se chercher beaucoup soi-même , mais ce n'est pas chercher à glorifier le maître souverain.
On sera quelquefois trompé dans ses décisions ; mais ne l'est-on jamais quand on veut se mêler de donner conseil sur des affaires temporelles ?
Il y a des spirituels que leurs lumières prétendues célestes ont engagés dans d'assez mauvaises décisions : et, après avoir été au conseil des plus sages , n'arrive-t-il jamais qu'on s'engage dans de fâcheuses entreprises ? Quelques directeurs ont pris pour des personnes fort élevées de malheureux hypocrites ; et combien de confesseurs sont la dupe de leurs pénitens? Faut-il quitter le sacré tribunal, et le bien qu'il est visible qu'on y fait d'ailleurs? Ne sont-ce pas là de ces inconvéniens dont on peut tirer encore d'assez grands avantages ? Apprendre
combien on a besoin de la lumière de Dieu , quand on est chargé de conduire les âmes ; étudier plus à fond les voies de Dieu sur ses élus ; vivre dans une si grande pureté de cœur qu'on ne mérite pas d'être livré au pouvoir de l'esprit de ténèbres.
Mais, encore une fois, comme nous l'avons dit , il est rare qu'on soit dans ces embarras, quand on s'en tient avec fermeté à la règle de Jésus-Christ , de ne juger jamais absolument de l'arbre que par les fruits, ni des vraies grâces que par de solidesverlus.
Pour nous-mêmes donc et pour les autres , tenons cette règle de conduite : tout ce qui porte à Dieu , est saint et louable ; tout ce qui en délourne, doit être en horreur; tout ce qui est obscur à cet égard doit être éprouvé ; Dieu ne tardera pas à s'expliquer, ou, s'il diffère, on ne cessera de gémir et de prier ; on aura toujours pour prix de son travail et de sa droile intention , un grand mérite dans l'éternité bienheureuse Aimi &oit~U.