‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · SUR LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA CHARITÉ

PREMIÈRE EXHORTATION

Combattre sa propre indifférence.

Diliges proximum tuum.

Vous aimerez votre prochain. Matth. 11, 3g.

Ce précepte , aussi ancien que l'univers même, gravé par la nature dans le fond de tous les cœurs . intimé aux Juifs par Moïse , renouvelé par Jésus- Christ à ses disciples d'une manière si forte et si particulière , quelle paix et quel ordre dans le monde, si tous les hommes pouvaient se résoudre à le garder parfaitement, el à vivre ensemble selon les lois de l'union cordiale et de la véritable charité ! Se prévenir les uns les autres par des services effectifs , sans attendre qu'on en fut sollicité ; relâcher mutuellement quelque chose de ses intérêts , pour accommoder ceux du prochain qu'on regarderait comme une partie de soi-même ; oublier les fautes auxquelles notre fragilité nous expose tous ; et , sûrs de l'amitié d'autrui, accuser toujours, dans les fautes qui lui échappent à notre égard , la surprise, le défaut de connaissance ou de réflexion, et jamais la

personne ni la mauvaise volonté ! Quel bonheur , en core une fois ! et si la seule pensée d'une pareille union nous flatte si agréablement , que serait-ce de la chose mëmeP Si la charité parait si agréable lorsqu'on en parle , que doit-elle être lorsqu'on la possède, dit saint Augustin (1)? On l'a dit il y a longtemps; le monde serait une espèce de paradis.

Mais je ne sais trop s'il faut y penser, et si ce ne sont pas ici peut-être des vœux et des désirs chimériques. Le concert parfait que nous demanderions, dépend de l'accord de trop de volontés, pour pouvoir espérer rien de semblable , je ne dis pas seulement entre tous les hommes , mais entre les parties mêmes qui composent une maison, une famille, une communauté. Il ne faut qu'un assez petit nombre d'esprits déraisonnables et difficiles , pour troubler la paix de tous les autres ; et quand n'y aura-t-il plus au monde, et dans quel endroit du monde ne trouvera-t-on pas toujours , au moins un petit nombre de ces sortes d'esprits ?

Notre soin unique doit donc être de faire, chacun en particulier, notre devoir , sans trop examiner ce que font les autres ; et si la charité doit être violée , altérée, troublée parmi nous, qu'au moins ce ne soit point par notre faute. Vivez en paix , dit saint Paul, autant que cela dépend de vous, avec toutes sortes de personnes (2).

Pour cela, il faut nécessairement prendre beaucoup sur soi-même, et combattre ou régler trois dis-

(i) Charitas si , dum commemorrttur , talis est, càm habetur tjualis est? Tract sept, in epist. prim. sanot Joan.

(a) Quod ex uobis est , pacem cum omnibus homùiibus habentes. Rom. la , 18.

positions où l'on peut se trouver à l'égard de ceux avec qui Ton est obligé de vivre ; car , prenez garde, s'il vous plait , nous avons tous naturellement de l'inclination pour les uns , de l'aversion pour les autres , et pour presque tous , de l'indifférence et de la froideur.

L'indifférence fait qu'on méprise et qu'on néglige le prochain; l'aversion fait qu'on l'offense et qu'on l'oulrage. L'inclination cause d'injustes préférences,

et souvent de dangereux attachemens.

Mais Dieu nous aurait-il laissés sans secours contre ces difficultés diverses? Non, considérons attentivement le modèle et l'ordre de la charité chrétienne ; nous viendrons plus aisément à bout de les surmonter.

Le motif de la charité animera nos froideurs, et nous fera estimer et aimer ceux qui nous sont les plus indifférens.

Le modèle de la charité calmera nos aversions , et nous fera supporter ceux qui nous sont le plus opposés.

L'ordre de la charité réglera nos inclinations , et nous rendra moins passionnés envers ceux mêmes pour qui nous nous sentons le plus de penchant.

Voilà le plan général de tout ce que nous avons à expliquer sur les divers devoirs de la charité.

La régie nous ordonne d'en faire le sujet le plus ordinaire de nos instructions et de nos conférences domestiques. Nous saisissons l'occasion aussi souvent qu'elle se présente; mais il est à propos de prendre, une bonne fois, la chose dans ses premiers principes, de la développer jusque dans ses plus grands détails.

Commençons aujourd'hui par combattre cette pernicieuse indifférence, celte froide langueur où l'on est. non-seulement à l'égard de la multitude de fous les hommes, mais du plus grand nombre de ceux avec qui Ton vit en société.

PREMIER POINT

La plupart des hommes ne me sont rien , et je ne sens, je n'aperçois rien dans eux qui puisse d'ailleurs leur attirer mon estime et mon affection, voilà par où Ton prétendrait justifier l'indifférence volontaire où Pou est à l'égard de la multitude du dehors et du dedans.

De là ces réflexions trop ordinaires ; qu'ai-je affaire de ce qui regarde un tel ou un tel p je ne leur Veux ni bien ni mal ; qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas , qu'ils meurent ou qu'ils vivent , qu'ils languissent malades ou qu'ils jouissent d'une parfaite santé , leurs succès et leurs disgrâces, leur élévation et leur abaissement, tout m'est égal ; je regarde tout du même œil; je m'en déclare, je n'y veux entrer pour rien. Ce sentiment n'est pas religieux, n'est pis chrétien ; il n'est pas même naturel, humain , m raisonnable; il ne faut que montrer, premièrement, qu'il n'est aucun homme au monde qui n'ait avec nous des liaisons également étroites et sacrées; 2." aucun qui n'ait par lui-même un fonds de vrai et de solide mérite, indépendamment de ses diverses liaisons, et vous ne tarderez pas à vous condamner vous-même, et à condamner la dureté qui rend aujourd'hui ces manières de penser et de parler si communes , et qui semblent les justifier parmi les per-

gonnes mêmes qui se piquent le plus de raison et de religion.

La première raison que Dcu ait employée pour jious engager à aimer tous les hommes , sans exception , c'est donc l'idée de ce que nous leur sommes et de ce qu'ils nous sont ; les seuls termes dans lesquels est conçu son précepte de la charité, ne nous permettent pas de l'oublier. Vous aimerez votre prochain (1).

Dieu ne dit pas, vous aimerezles autres hommes; il dit, vous aimerez votre proche, votre très- proche ; car ce mol jjroxivium , que l'usage de notre kmgue rend par celui de prochain , a dans lui même et pnr sa signification propre, beaucoup plus de force et d'énergie que n'en exprime et n^en fait sentir la traduction. 11 signifie quelqu'un qui nous est uni d'une façon toule particulière, comme si Dieu disait : je vous dispense d'aimer ceux qui vous sont étrangers, et s'il s'en trouve quelqu'un entre tous leshommes, quelqu'un qui ne soit pas en effet comme une portion et une partie intime de vous même, celui-là peut vous être indifférent; mais où trouverez-vous un homme qui ne vous soit rien f tous vous sont proches, tous vous sont très-proches, par les liens de la nature , et tous ceux avec qui vous pouvez vivre ici , par les liens de la grâce qui vous unissent , ils sont tous hommes, tous chrétiens, tous religieux comme vous : diliges proximum

11 est homme , direz-vous , et je le suis aussi , j'en couviens. Mais cela suffît-il pour me tirer de l'indifférence, pour me mettre en action et en inquiétude au regard de quelqu'un? Que cela suffise, c'est de

(i) Diligem proximwn tuurn. Matth 2î , 3g.

quoi je n'oserais trop répondre. Nous venons nouvellement du monde, où nous avons pris les maximes, l'éducation, les préjugés du monde , et dans le monde on sait quelle est , surtout aujourd'hui , l'insensibilité, oserai-je le dire? l'inhumanité et la barbarie de plusieurs. On n'aime qu'à peine ses proches, ses alliés, ceux qui ont puisé immédiatement le même sang dans la même source , ceux à qui l'on a donné la vie , ceux de qui on l'a reçue ; toutes! en combustion dans les villes , dans les familles ; comment aimerait-on les autres hommes par le seul droit de cette proximité générale , proximum ? Confondons-nous, cependant, à la vue de ce renversement énorme des sentimens les plus naturels.

Cette seule considération , il est homme et je le suis aussi , toucha les sages de l'antiquité , et fut le fondement et la base sur lesquels ils crurent pouvoir bâtir d'une manière inébranlable , tous les devoirs de tendresse , d'affection, et de zélé qu'ils voulaient qu'eussent tous les hommes réciproquement les uns pour les autres.

Ce beau sentiment d'un de leurs poètes ne vous est pas inconnu. On demandait à quelqu'un de quoi il se mêlait de vouloir donner conseil à un autre homme qui ne l'en requérait pas, c'est que je suis homme , lui fait répondre l'auteur, et que tout ce qui est homme , ne saurait m'êlre étranger ; je suis affligé de voir un de mes semblables se donner bien du chagrin (1).

Et saint Augustin , dans une de ses lettres à Macédonius , rapporte , sur une ancienne tradition de ce temps-là , que la première fois qu'on entendit

(*) Homo sum , humani nihil à me tdienum esse puto.

prononcer ce vers sur le théâtre, il s'y fit un cri d'approbation , et un applaudissement général de tous les spectateurs. Cui sententiœ ferunt theatra, plena licet stultis et indoctis , applausisse. Cet applaudissement n'était pas libre , dit saint Augustin , la nature se trouva saisie. Le cœur sentant un de ses instincts des plus nobles et des plus naturels se réveiller, éclata comme malgré lui. Voilà ce que nous pensons par nous mêmes et ce que nous penserions toujours, si les passions nous laissaient dans une assiette naturelle et tranquille. Nous agirons autrement, peut-être, après avoir délibéré; mais toutes les fois qu'on voudra nous surprendre et que nous parlerons sans réflexion , la nature dira toujours : je suis humme , et ce qui est homme ne saurait m' être étranger ; homo suf/i , etc.

Les liaisons que nous avons tous , par la grâce du christianisme et par notre vocation commune a. l'étal religieux , comme elles sont bien plus étroites et plus divines, doivent aussi nous intéresser bien davantage à tout ce qui regarde ceux avec qui nous vivons. Christianus , religiosus surn ; Christiani , re/igiosi 71ih.il à me alienum puto. Par le christianisme et par les engagemens de la vie religieuse, qui n'est qu'une profession déclarée d'un plus parfait christianisme , tous ceux qui nous environnent , deviennent , d'une façon toute nouvelle , les enfans du même père qui est au Ciel , les frères du même aîné , les membres du même chef qui est Jésus-Christ, et les cohéritiers de sa gloire ; régénérés dans les mêmes eaux, nourris du pain céleste à la même table, recevant les mêmes instructions, la même direction , les mêmes sacremens;

JcbDi. Œuvres. V. X

tous , par conséquent , du même troupeau, ae la même communauté , de la même maison , de la même famille pour le temps et pour rélernité , comme nous l'espérons.

De là ce nom de Frère , dont nous nous servons , et que nous avons emprunté des premiers fidèles , quoique nous leur laissions souvent toute la gloire d'agir conséquemment à un nom si beau et si tendre. Ils vivaient ces anciens chrétiens , comme étant frères véritablement , n'ayant qu'une ame et qu'un esprit ; ils eurent leurs biens en commun aussi-bien que nous , tandis (pie la diversité de pays ou le nombre des fidèles n'y fut pas un obstacle ; mais après même qu'ils furent obligés de les partager, tout, dans le besoin, leur devenait commun. Les païens étaient charmés de la charité qu'ils exerçaient les uns envers les autres , et qui s'étendait souvent jusqu'aux étrangers. Ce fut l'occasion de la conversion du grand saint Paeôme. Quelques imposteurs firent semblant d'embrasser notre religion , pour avoir plus de part à leurs libéralités ; voyez , disait-on avec admiration , les chrétiens , comment ils s'affectionnent, et si l'intérêt de tous ne semble pas être l'intérêt de chaque particulier.

Que penser donc et que dire d'unhomme qui ne serait pas touché de ces liaisons diverses , et qui , quand on lui parle de prochain, demande, avec ce docleur superbe de l'Evangile : Et qu'est-ce que ce prochain que l'on m'ordonne d'aimer \\\$ Je ne connaispoint d'autre prochain, moi, que celui que l'intérêt, le plaisir , ou l'inclination nous unit.

Lui répondre que ces liaisons n'en sont pas moins

(t) Et quis est meus proximus ? Luc. 10 , 39.

réelles, et qu'elles ne lui imposent pas moins d'obligation, quoiqu'elles ne le touchent pas, et qu'il ne veuille pas les apercevoir ; lui demander, avec saint Paul, si la main disait au pied, ou que l'œil dît à la rnain : Je ne vous connais point , je ne suis pas du même corps que vous; aidez-vous comme vous pourrez , mais n'attendez de moi aucun service , l'œil et la main cesseraient-ils d'être du corps, cesseraient-ils d'être obi gés de secourir le reste du corps, pour avoir dit qu'ils n'en sont pas? Pensezy , ou n'y pensez pas , tous les chrétiens , tous ceux avec qui vous vivez en religion, sont vos proches ; par ce seul titre , vous leur devez à tous de la considération et de l'affection. La preuveévidenle, c'est que les païens les plus grossiers, qui n'ont ni dans la nature, ni dans l'éducation, nulle autre raison de s'entr'aider que celle-ci , c*est mon semblable, il est homme et je le suis aussi, seront accusés, jugés, confondus , condamnés sur ce seul principe, et de tout le tort qu'ils auront fait aux autres hommes, et de tout le bien qu'ils ne leur auront pas fait, au moins dans leur extrême besoin. Après cela , au lieu d'oser dire : 77 ne m'est rien , je ne lui dois rien, dites plutôt : Je suis homme ,je suis chrétien , je suis religieux ; les hommes , les chrétiens, les religieux y ne me sont point étrangers.

Mais de ces liens divers d'alliance et de proximité qui nous obligent déjà d'aimer tous les hommes , sans exception , passons à la considération du mérite qu'ont tous les hommes pour être aimés ; car, la seconde réflexion par où nous prétendrions justifier notre indifférence , c'est de demander : Qui sont

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ceux que Von me recommande , et quel mérite outils pour être aimés ?

SECOND rOINT.

Je réponds qu'il n'y a aucun de ceux avec qui nous pouvons vivre , qui n'ait un fonds de véritable mérite, indépendamment de toutes les lia sons de nature ou de religion qu'il peut avoir avec nous. Aussi les anges, qui n'ont point avec nous ces sortes de liaisons naturelles , ne laissent pas de nous aimer tous très-tendrement; il faut donc qu'il y ait entre eux et nous quelque autre chose qui nous attire leur estime et leurs soins. Si vous demandez quel peut être ce mérite, je vous fais remonter jusqu'à Dieu. Sachons de lui pourquoi il aime tous les hommes , sans exception ; pourquoi leur arne lui est si chère; pourquoi il n'a pas fait difficulté de sacrifier à leur bonheur son propre Fils? Il les aime parce que ce sont ses images , comme une portion précieuse de lui-même. Cet avantage seul , être l'image de Dieu, est un mérite qui tient lieu de tout, quand même on manquerait de tout le reste. *

Et c'est ici proprement que la charité commence à être surnaturelle, divine, et à mériter des récompenses éternelles; car, tandis que je n'aime un homme que comme les infidèles, parce qu'il est mon image, que je lui trouve quelqueressemblanceavec moi, qu'il est du même sang, du même pays, de la même profession que moi ; que nous avons l'un et l'autre même âge , même demeure , même élude, même habit, même table, même inclination, je suis raisonnable; je m'aime moi-même dans un autre moi-même , mais je ne suis religieux, je ne

suis chrétien , je ne suis charitable proprement, que quand je commence à l'aimer en considération de Dieu qu'il me représente , de Dieu qui le juge digne de son amour, de Dieu qui lui a transporté, comme à son image visible, une partie des droits qu'il a sur mon amour; mais aussi par ce motif, l'amour de Dieu et l'amour du prochain se confondent, en certaine manière, et ne deviennent plus qu'un même amour. On aime Dieu pour lui-même, et le prochain pour l'amour de Dieu : et ne soyons pas étonnés que Dieu en ait usé de la sorte avec nous, puisque c'est ainsi que nous en usons entre nous, tous les jours.

Saint Paul, écrivant à un disciple appelé Philémon , le prie de pardonner à Onésime, un de ses esclaves, qui s'était enfui de chez lui après l'avoir volé, et de le recevoir de nouveau, de l'aimer même comme auparavant; mais quel motif pour obtenir dePhilémon une grâce que , naturellement, il devait avoir de la peine a accorder (1)? Recevez votre esclave , dit le saint Apôtre, comme mon cœur, mes entrailles , comme vous me recevriez moi-même (2). S'il vous a fait tort, ou s'il vous est redevable de quelque chose, je m'en charge volontiers. C'est moi, Paul , qui vous écris de ma main. Je m'engage à vous rendre tout; peut-être me devez-vous assez d'ailleurs; je vous ai fait chrétien, oserais-je dire que sous ce litre vous me devez tout , que vous vous devez vous-même à moi ? » Rien n'est plus tendre, plus touchant , plus engageant.

(0 Ad Philem.

(a Tu aulem illum , ut mea viscera , suscipe.... ia. xicut me... 17. hoc milu imputa. iS

103 raroRTATroRS

Imaginez<-vous que Dieu nous parle de mêtne à tous; car, c'est ainsi qu'en effet il nous a parlé par son Fils Jésus-Christ. Je tous recommande tous les hommes : tout ce que vous ferez au moindre de mes frères, surtout sils croient en moi , c'est à moi-même que vous le ferez (1 ). S'il vous doit donc quelque chose, remettez-lui sa dette ; s'il a besoin de quelque chose, àvancez-le, je vous le rendrai (2) ; ou plutôt, donnez-le en déduction, en diminution de ce que vous me devez , vous qui vous devez tout à moi (3). N'allez pas vous plaindre que j'aie rendu ce transport trop général ; vous m'avez des obligations infinies ; afin que vous puissiez plus aisément les reconnaître toutes, je me suis multiplié, transporté, partagé en autant d'hommes qu'il en existe ; vous pouvez aisément placer mes bienfaits sur la tête de cetle multitude d'hommes que je vous oblige d'aimer; le nombre des hommes n'égalera pas le nombre des bienfaits. Mes gràceâ Communes vous seront une raison d'aimer tous les hommes en commun, sans qu'aucun ne soit excepté ; mes grâces particulières d'aimer ceux que vous trouverez moins aimables que plusieurs autres; et celle de toutes mes grâces que vous estimez davantage, votre vocation, par exemple, à la vie religieuse, vous sera une raison d'aimer, même avec tendresse , celui de tous les hommes qui Vous serait naturellement le plus opposé et le plus odieux. Ne vous défendez pas davantage d'aimer tous les hommes, sur ce que

(i) Quandiujecistis uni ex lus fratribus meis minimis , mihi fecistis. Matth. 25, 40.

(a) Esp reddam.

(3) Ut non dicam qubd et teipsum mihi debes.

quelques-uns ne sont plus , ce semble , ni religieux, ni chrétiens, ni hommes qu'à grande peine; qu'ils ont perdu tous les senlimens de la piété, de la religion , de rhumanité même, par leurs vices et leurs déréglemens. Leurs désordres, leurs péchés me déplaisent autant et plus qu'à vous , parce qu'ils m'offensent et me déshonorent davantage ; mais je ne leur ai pourtant pas ôlé mes droits. Je les aime jusque dans Tétai où leur malice les a réduits, etje veux que vous les aimiez.

Ace précepte que répondre maintenant? Dieu n'a-t-il pas droit d'exiger notre amour, de transporter son droit à d'autres? Dieu ne l'a-t-il pas , en effet, transporté, et quelqu'un, revêtu de ce transport, peut-il nous paraître une personne indifférente et sans mérite?

Hommes d'affaires, pourrait-on dire à tous ceux qui négocient dans le monde en tant de manières différentes , apprenez-nous quel est le mérite de celui à qui vous venez d'ouvrir vos trésors , et de lui délivrer cette somme d'argent si considérable; est-il votre pareil , votre ami , votre bienfaiteur? Vous a-t-il servi? en attendez-vous quelque plaisir, Quelque grâce , quelque libéralité réciproque? Non; t'est un étranger, un inconnu, un homme qui passe; mais il est porteur d'une lettre de change que j'ai acceptée , ou bien il a le transport en bonne lorme de l'un de mes créanciers. Je le satisfais et de Bonne grâce, ou il serait en droit de m'y contraindre.

Voilà, au plus juste, le mystère de la charité ; tout homme, tout chrétien surtout, est dépositaire d'une obligation contractée par tous les autres chré-

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tiens. Elle est conçue en ces termes , que nous avons déjà rapportés : Tout ce que vous ferez à l'un de mes membres, vous me le ferez ; elle est signée et comme scellée du sang de Jt sus-Christ. J/liomine le chrétien le porte comme imprimé sur son front; il est l'image de Dieu: il suffit qu'il se montre, pour qu'on doive se souvenir de ce qui 1 in î est dû- et cette autre obligation , nous l'avons contractée , en nous faisant disciples de Jésus-Christ.

Pour venir maintenant h des conclusions pratiques et un peu plus détaillées , en vertu de cette obligation commune, on n'exigera pas que nous aimions tous les hommes de la même manière ni que nous rendions les mêmes devoirs à tous.

En parlant une autre fois de la charité, nous montrerons que les uns, en participant plus ou moins au motif de celte divine vertu , il leur est dû aussi quelque chose de plus ou de moins particulier : mais par la force des motifs même les plus généraux, aucun homme du moins ne sera jamais regardé, jamais traité comme s'il était tout-à-fait un étranger, un inconnu, un homme indifférent et sans mérite.

Ainsi, ce ne sera jamais le défaut d'estime et d'affection qui nous empêchera de rendre au prochain certains services, mais la seule impuissance absolue de le faire , ou l'obligation de remplir ailleurs un devof r plus important et plus pressant.

Nous aurons une vraie inclination, au fond du cœur, à obliger tout le monde; un vrai re°ret de ne pouvoir nous multiplier, nous partager pour faire à tous les hommes, sansdislinction, ce que nous faisons à nos plus proches , à nos intimes amis, à nos

bienfaiteurs les plus déclarés ; car cela serait dû , si cela se pouvait.

Nous ne soulagerons pas toutes sortes de misères , nous ne consolerons pas toutes sortes de misérables; l'entreprise serait chimérique; le nombre de ceux qui souffrent est trop grand, et les facultés que nous a laissées l'état de simplicité et de pauvreté dont nous faisons profession , est trop peu de chose pour y réussir ; mais nous aurons d'autant plus de zélé pour remédier aux besoins de l'amj , que ceux du corps se trouvent moins de notre ressort; et pour ceux du corps même, aucun ne viendra à notre connaissance , que par des paroles et des manières pleines de cordialité nous ne fassions sentir que nous y compatissons. Nous serons vifs et îloquens à persuader aux riches l'obligation que leur imposent la justice et la charité, défaire le reste; nous n'userons d'aucune superfluité qui puisse être appliquée aux besoins de nos frères du dedans et du dehors. Le pieux péreSurin disait que pour lui, s'il avait de l'or ou de l'argent dans les os, il les ferait tous casser volontiers pour y trouver de quoi assister les pauvres.

Nous ne renverserons pas les degrés de subordination établis par la Providence ; le supérieur sera toujours supérieur, et l'inférieur ne regardera pas comme une tyrannique usurpation, qu'on veuille le tenir dans le respect et dans la dépendance ; mais le supérieur gouvernera et commandera toujours avec humanité ; il sera honteux de se voir obéi par des hommes qui, quant à la nature, lui sont égaux, et, quant à la grâce, peut-être infiniment plus grands que lui ; mais entre égaux , nulle distinction d'âge ,

d'esprit, de capacité , de mérite , de place , de succès, ne sera jamais une raison ou de s'en faire accroire, ou de mépriser qui que ce soit. La multitude souffre assez déjà de sa médiocrité ; on ne cherchera pas à la rendre plus sensible et plus onéreuse.

Jamais, par conséquent , ni de ces duretés criantes, ni de ces hauteurs malentendues qu'on ne voit dans les personnes du monde, même du plus haut rang, qu'aveG une espèce d'indignation. Jamais nulle apparence de ces maximes affreuses, et dont les cœurs barbares furent les premiers auteurs : Qu'on me haïsse , pourvu qu'on me craiyne : on rtest maître que pour se faire servir : tout est pour nous, et nous ne sommes pour personne. Oderint dum me tuant , etc. Jamasde ces entrailles de bronae ; ne se soucier non plus de voir mourir ou souffrir un homme, d'humilier, de maltraiter de paroles ou d'actions une personne faible et sans défense, que d'écraser un ver de terre; faire son plaisir d'entendre parler de meurtre et de carnage ; exercer une espèce d'empire cruel jusque sur les animaux. Les Pères et les premiers chrétiens avaient horreur, non-seulement des combats de gladiateurs, mais des combats même d'animaux; et l'Aréopage avait condamné à mourir un jeune enfant, pour avoir , par un divertissement féroce, crevé les yeux d'un oiseau vivant.

Nous n'oublierons pas absolument nos intérêts ; nous n'abandonnerons pas le soin de nos propres affaires, pour nous livrer, nous dévouer au besoin d'aulrui ; mais nous respecterons toujours comme quelque chose de sacré, les intérêts et les droits d'autrui , en faisant nos propres affaires , et nous ne

SUÏl DIVERS SUJETS DE PIÉTÉ. 107

craindrons pas d'interrompre même ou d'oublier quelque temps nos propres affaires, pour nous prêter à celles du prochain, quand on aura recours à nos lumières, à notre crédit, a notre conseil, à nos soins.

Nous serons toujours prêts à faire mille plaisirs qui ne coûtent guère que la bonne volonté de les faire : c'est comme donner à quelque autre de la lumière de son flambeau , ou rendre publique une source d'eau qu'on a chez soi et qui ne tarit point ; d'autres gagnent, et on n'y perd pas: fallût-il même nous incommoder, pour accommoder les autres, nous ne délibérerons pas, nous n'hésiterons pas. Un peu de mal n'est pas comparable à beaucoup de bien que je fais à quelque autre.

Nous n'aurons pas de familiarité , nous n'entretiendrons pas de civilité avec tout le monde ; ce serait une perle de temps infinie; rien ne deviendrait plus embarrassant ^ ni quelquefois plus dangereux. Mais des manières gracieuses et honnêtes pour tout le monde , sans affectation et sans étude ; des paroles obligeantes , autant qu'il se peut, sans intéresser la simplicité ni la vérité ; mais jamais contre qui que ce soit, rien de volontaire qui puisse le peiner, le blesser, l'offenser (1).

Nous serons aussi attentifs à ne point plaisanter, rire, médire, juger désavanlagcusement du dernier des hommes, que de celui qui nous est le plus affectionné. L'un serait un sncrilége conlre les lois de la reconnaissance et de l'amitié , l'autre est un at-

(i) Vir bonus est is qui prodest quibus potest , nocet nemmu Cic. de Offic. lib. 3 , n. i5.

tentât contre es lois de la charité universelle et contre les droits de la société humaine tout entiere.

Nous ne voudrons pas plus tromper , faire tom ber dans le piége un étranger qu'un domestique. Aussi sincères, d'aussi bonne foi, autant esclaves de nos promesses et de notre parole avec un homme sans appui et sans ressource contre nos injustices qu avec celui qui, par des voies de droit ou de fait' pourrait nous contraindre à tenir nos divers en-a-emens. ° °

Nous prendrons garde à ne devenir à charge à personne; une excuse, une explication ne nous coûtera jamais rien, quand nous nous apercevrons que, sans intention ou par une vivacité de passion, il nous sera échappé quelque chose qui aura pu ou dû être mal interprété, et par là causer du déplaisir. Notre cœur, pour ainsi dire, sera comme dans le cœur de tous les hommes, pour pressentir pour deviner, et pour éviler tout ce qui serait capable de leur causer de l'amertume et du dégoût.

Et , pour finir par où j'ai commencé , nous ne dirons jamais, et jamais nous n'agirons en conséquence de ce bizarre et barbare principe: Qu'ai-je affaire et que me soucié-je de tels ou tels, et que m'importe ce qui leur arrive? Ils ne me sont rien, et ce sont des gens sans titre et sans mérite.

Voilà à quoi , pour le moins , nous oblige la chanté, par la seule force de ses motifs les plus généraux et les plus communs.

Calmer ses aversions.

Diliges proximum tuum.

Vous aimerez votre prochain. Matth. 5 , 43.

Il n'y a point de vertu dans le christianisme , qui nous ait été plus recommandée que la charité. Jésus Christ en a fnit proprement son précepte, et il a voulu (pie ce fut la marque de distinction à laquelle on reconnût ses disciples. Le commandement que je vous donne , c'est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés (1); c'est par là que tout le monde connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres (2).

Les apôtres, à proportion qu'ils furent plus remplis de l'esprit de leur maître , furent aussi plus éloquensà en persuader les devoirs. Saint Pierre, saint Paul, saint Jean, ne recommandaient rien tant, dans leurs Epîlres; et Ton sent que saint Jean n'avait pu puiser que sur la poitrine de son maître, des expressions si tendres et si cordiales.

Aussi saint Jérôme raconte de lui, qu'étant déjà cassé de vieillesse, et ne pouvant plus , comme au temps passé , annoncer au peuple les autres vérités

(i) Hoc est prceceptum meum , ut diligatis invicem sicut dilexi i>os. Joan i5, 12.

(2) In hoc cognoscent omnes , quoniam Discipuli mei estis , « dilectionem habueritis ad iwicem. Joan. i3. 35.

du salut , jamais , jusqu'à sa mort, autant de fois qu'ils étaient assemblés, il ne cessa de leur répéter celle-ci : aimons-nous, mes chers enfans, aimonsnous (1). On se lassait de n'entendre autre chose , on se plaignait ; il ne se lassait pas de le redire , apportant pour toute raison que c'était le précepte du Seigneur, et que tout était fait, pourvu qu'on le gardât bien (2). Réponse digne de saint Jean, s'écrie saint Jérôme.

Il est certain que tous les préceptes qui regardent Dieu et qui nous regardent nous-mêmes, n'ont °-uère de difficultés que par le rapport qu'ils ont avec celui-ci. Qui aimerait beaucoup son prochain , s'aimerait toujours modérément lui-même ; et s'il aimait son prochain pour l'amour de Dieu , comment pourrait-il ne pas aimer Dieu plus que son prochain? Mais aussi, avons-nous dit, combien cela ne demande-t-il pas d'attention et de victoires sur nous-mêmes P Ce n'est point assez d'animer ses froideurs envers ceux qui nous sont les plus indifférens , il faut, beaucoup davantage, calmer ses aversions, devoir de la charité qui doit faire aujourd'hui le sujet de notre entrelien , suivant le plan que nous avons proposé d'abord ; mais plus d'attention, s'il vous plaît, que jamais.

A comparer le devoir que nous expliquâmes l'autre jour, avec celui que nous allons maintenant expliquer, il est certain que nous devons être bien plus en garde contre l'aversion que contre la simple indifférence, parce que le prochain souffre bien plus

(i) FUioli , diligamus allerutrum.

(2) Proeceptum Domini est, et si solum fiât , sujjicit ; dignam Joanne senteittiam .

SrR DIVERS SUJETS DI PIÉTÉ . 111

de nos aversions que de nos froideurs ; je ne fais ni bien ni mal a un homme qui m'est indifférent, mais il est rare que je ne fasse pas, ou que je ne veuille pas faire quelque mal à un homme pour qui j'ai de l'aversion. Cependant , les motifs de la charité n'ont pas toujours la même force pour calmer notre aversion , que pour animer notre indifférence. Pour peu qu'on me fasse voir qu'un homme ne m'est pas toutà-fait étranger, et qu'il a quelque sorte de mérite , si d'ailleurs il ne me déplaît point et qu'il ne me nuise point, je lui voudrai du bien, et je tâcherai de lui en faire , si je le puis ; mais il n'y a guère, en apparence , de mérite ni de proximité qui puisse me déterminer à aimer celui de qui d'aileursjeme sens éloigné par des raisons positives d'aversion et de haine.

Aussi est-ce pour cela que Dieu ne s'est pas contenté de faire un précepte de charilé vague et absolu, auquel nous pussions donner les bornes et l'étendue qu'il nous plairait; nous y eussions mis des obligations qui l'eussent infailliblement restreint à aimer nos amis , ou tout au plus , avec nos amis , un petit nombre de personnes indifférentes ; mais en donnant le précepte , il en a délerminé lui-même l'étendue; il a ordonné non-seulement que nous aimerions notre prochain, mais encore comment nous l'aimerions : Fous l'aimerez, nousa-t-il dit, comme tous tous aimerez vous-même , sicut teipsum ;vous l'aimerez comme je vous ai aim°s , sicut dilexi voi; n'était-ce pas nous dire en termes équivalens , vous l'aimerez malgré vos aversions ?

Car , prenez garde encore que nos aversions contre le prochain ne viennent ordinairement que de

ces deux sources, de quelque défaut qu'il a et que nous ne saurions supporter , ou bien de quelque intérêt (iue nous avons et que nous ne saurions sacrifier. Or, je vais montrer qu'il est impossible, ou que nous aimions notre prochain comme nous nous aimons nous-mêmes, sans que nous supportions ses défauts, ou que nous aimions notre prochain comme Dieu nous a aimés, sans que nous lui sacrifiions nos intérêts , et que, par conséquent , le modèle de la charité étend le motif de la charité jusqu'à nous faire aimer et supporter ceux pour qui nous avons le plus d'aversion, ceux qui nous sont le plus opposés.

D'abord , je ne puis croire qu'il y ait des gens parmi nous assez aveuglés d'amour propre pour ne pas reconnaître dans eux-mêmes un assez grand nombre de défauts ; ou si quelqu'un ne pouvait reconnaître en soi aucun défaut, et qu'il se persuadât qu'on lui dût pardonner tous les défauts qu'il ne connaît point , par la seule raison qu'il ne les connaît point, personne, certes, ne serait plus obligé que lui de supporter les défauts de tous les autres par ce même principe qu'il doit leur pardonner pareillement tous les défauts dont ils ne conviennent pas , fût ce même par aveuglement , ou par un excès d'amour-propre.

Mais, à l'égard de ceux mêmes de mes défauts que je connais et que je regarde comme des défauts, quelle est mon indulgence ? quelle indulgence, par conséquent, devrais-je avoir pour les autres? Arrive- t- il jamais que je me haïsse moi-même à cause de mes défauts ? Ils me déplaisent , ils m'humilient, ils me mortifient peut-être ; je voudrais être plus

parfait que je ne le suis ; cependant , que ne fais-je pas pour me supporter, tout défectueux que je me trouve, et pour me rendre supportable aux autres? j'excuse mes défauts , je les diminue , je les pallie , je lesmetsdansunjour favorable ;je trouve toujours

quelque endroil par où ils me paraissent dignes de ma compassion ; je tâcbe même de les faire passer pour des vertus ; j'appelle ma légèreté, vivacité ; ma pesanteur, ma lenteur, discrétion, sagesse; ma jalousie, émulation; mon indolence, détachement; ma fausse prudence , habileté , industrie ; ma dissipation , activité et vigilance ; mes inquiétudes , zèle et charité. S'il m'est impossible de cacher toutà-lait mes défauts, s'ils sont trop grossiers et que j'en sente moi-même le poids humiliant et accablant, je les contre-balance par d'autres bonnes qualités ; je n'ai pas l'esprit si brillant ni si pénétrant , mais j'ai du sens et de la conduite; je ne puis entreprendre ni fi ùre beaucoup , mais l'on peut être tranquille sur ce qu'on confie à mes soins ; je ne me pique pas d'être dévot, mais j'ai plus de sagesse et de probité que personne ; je suis délicat et sensible, je prends feu aisément, j'oublie avec peine, mais je suis bon ami, et je m'immolerais pour rendre service; je me garde bien de manifester mes défauts à d'autres qui ne s'en aperçoivent pas; il faut qu'ils soient très-connus avant que j'en parle, et alors même je n'en parleguére qu'en passant , et pour fermer la bouche a ceux qui voudraient en dire davantage; je ne me fâche pas excessivement contre moi-même ; je ne conserve pas d'aigreur pour une ou plusieurs fautes qui m'échappent; je m'en passe une infinité sans réflexion; je corrige assez doucement les autres; j'espère tou •

H* «HORTATIOWS

jours que le reste viendra de soi-même, ou je prends le parti de me souffrir toujours tel que je suis, jusqu'à la fin : c'est Dieu qui nous a faits i et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes.

Autant de régies, par conséquent, que nous devons suivre à l'égard des défauts du prochain, s'il est vrai que nous devons le traiter comme nous nous traitons , l'aimer comme nous nous aimons nousmêmes : diliges sicut teipsum. Jusqu'où cela ne s'étend-il pas ? Ne point donc nous piquer de tant de sagacité et de pénétration à découvrir le faible deceuxavecquinous sommes obligés de vivre; consentir plutôt à nous tromper uh peu en faveur de la charité, qu'à être de si clairvoyans et de si rigides censeurs des imperfections et des défauts d'autiui ; mettre notre esprit , si nous en avons tant et que ce soit du bon esprit j à voir dans les personnes et dans leur conduite, les choses par le bon endroit, ou par l'endroit le moins mauvais.

Combien, en prenant l'amour de nous-mêmes pour régie de l'amour du prochain, lui pardonnerons-nous davantage certains défauts qui ne sont pas volontaires, et qui ne subsistent même que dans notre imagination !

Je parle maintenant de ces antipnlhies naturelles qui ne sont pas tout-à-fait libres, je le sais, mais auxquelles il est libre d'adhérer, et qui, par conséquent, n'empêchent pas qu'on ne puisse toujours agir ou n'agir pas, à proportion de l'empire qu'on veut prendre sur soi-même. Car, on a connu assez de personnes qui consentaient(au moins le disaientelles), qu'on ne leur pardonnât pas leurs défauts volontaires , qu'on n'oubliât pas leurs injures, que

chacun traitât ses affaires à part , et sans aucun égard pour elles.

Mais je ne me souviens pas d'avoir connu, et je ne crois pas qu'il y ait personne au monde qui consentît que, sans nulle raison, ou par une simple raison d'aversion naturelle, par un pur mouvement d'antipathie , on le méprisât , on le haït , on le persécutât.

Vous m'en voudrez, parce que mon extérieur, qui n'est pas si agréable, si gracieux, et qui me déplaît autant qu'à personne, vous a choqué d'abord, quoiqu'au fond je sois honnêle homme , homme de bien ! Sur le simple soupçon d'une imagination blessée , ■vous me croyez peut-être capable d'une mauvaise action ; j'aurai fait tout le mal dont vous ne sauriez découvrir la véritable cause ; ou si vous ne le jugez pas loul-à-fait, vous vous en défierez pour le moins, et vous ne craindrez pas de communiquer ces conjectures à d'autres ; je ne pourrai vous aborder , qu'aussitôt un nuage chagrin ne vous obscurcisse le visage! mes honnêtetés seront reçues brusquement, mes avances seront interprétées en mauvaise part ! ce que d'autres diront , sera applaudi , et ce que je pense, ce que je propose de plus raisonnable , sera contredit, méprisé, sifflé! on m'imposera silence d'un air dédaigneux ; les manières inciviles , les paroles aigres, les duretés, les reproches, les insultes même en face, ne seront pas épargnées ! oh ! c'est à quoi je doute que j'aie la force de consentir jamais; mais dans le temps que j'ai tant de peine a pardonner l'aversion que vous avez contre moi , et qui ne me parait fondée sur rien , comment donc et de quel droit pourrais-je me pardonner à moi-même une aversion contre vous , ou contre quelque autre que

ce soit , si je dois vous traiter et traiter les autres comme je veux être traité, sicut teip.su m ?

Il faut avouer que rien n'est plus ordinaire, dans le monde, que de se laisser conduire de la sorte à ses aversions naturelles et à ses premières révoltes. Qui voudra y prendre garde , trouvera qu'un °rand nombre de querelles et de différens ne viennent ordinairement que de là ; mais il faut convenir aussi que rien n'est plus barbare, plus indignant, plus affreux, que cette conduite , dans tous les principes de l'équité naturelle et de la droite raison , et rien surtout de plus contraire au précepte de la charité qui nous donne pour le premier modèle de l'amour du prochain, l'amour de nous-mêmes, diliges sicut teipsum.

Mais l'autre modèle de la charité s'étend beau, coup plus loin encore; il me porte jusqu'à sacrifier mes intérêts , dont l'amour excessif est la seconde source des inimitiés et des aversions. Ce modèle quelque bonne volonté et quelque commencement de vertu que vous ayez , je ne sais si , sans vous exposer à quelque découragement, je puis vous le proposer dans toute sa perfection. Vous aimerez votre prochain, dit le Seigneur, comme je vous ai aimés, sicut dilexi vos.

Je me représente donc le Dieu du ciel, qui quitte le séjour de sa gloire pour venir ici-bas demeurer avec nous. Il se dépouille de tout, pour nous enrichir; il s'humilie pour nous mettre dans l'honneur; il renonce à son repos pour nous en procurer un qui soit durable ; il donne son sang et sa vie même pour nous arracher des bras de la mort : nous oublions tant de bontés, tant de bienfaits ; nous nous en ser-

vons contre lui -même; nous nous en prévalons pour devenir plus méchans et plus hardis à l'offenser.

Il continue de nous aimer, il nous souffre , il nous prévient, il nous cherche , il court après nous. Dès les premières démonstrations d'un retour sincère , il est prêt à nous rendre son ancienne amitié et ses premières faveurs. O Dieu ! si c'est ainsi qu'il faut aimer nos frères , toujours prêts à faire du bien et à oublier le mal, où en sommes-nous; mais surtout où en sommes-nous si, après de tels exemples , le moindre petit tort qu'on nous fait ou que nous craignons qu'on ne nous fasse , suffit pour nous détacher, pour nous aliéner du prochain, pour nous donner de l'aversion, pour former des inimitiés qui durent quelquefois des années , quelquefois toute la viep

Dans le monde , quand on cherche ce qui cause tant de procès et de querelles , ce qui divise le frère d'avec la sœur, la mère d'avec ses enfans, les voisins les plus affectionnés , les amis les plus anciens, on ne laisse pas de trouver des objets assez grands pour animer la cupidité et les autres passions ; il s'agit d'une succession considérable où l'on croit avoir été traité injustement ; il s'agit d'une flétrissure faite à l'honneur d'une personne déconsidération ; il s'agit d'un mauvais service, accompagné d'une volonté plus mauvaise encore. Pitoyables raisons , misérables excuses pour autoriser ses ressentimens et ses vengeances; les préjugés du monde ne prescriront jamais contre les lois de charité et de justice que Dieu même a si solennellement portées. Nous savons si bien le dire , le prêcher dans l'occasion , nous nous étonnons , nous nous indignons qu'on ait si

peu d'égard à nos remontrances, à l'autorité de Dieu et de l'Evangile.

Mais, en religion, qu'on cherche ce qui nous divise, on trouvera cent fois moins encore ; nous aurons honte de l'avouer. Après cent suppositions , toutes pleines de mensonges au tribunal des personnes équitables , nous aurons tort encore d'être si aigres, si animés; car, pourquoi cette aigreur, celte animosité ? C'est qu'on court dans la même carrière, et qu'on est fâché devoir son frère plus estimé, plus applaudi que soi ; c'est qu'il a un peu plus d'accès auprès des personnes par le canal de qui viennent les distinctions ; c'est un certain emploi , une certaine place qu'on s'était flatté d'obtenir, à son préjudice; c'est une parole qui lui est échappée, et que la mauvaise humeur a Fait regarder comme une injure du premier ordre ; c'est quelquefois seulement qu'il a plus de conduite, plus de piété, plus de régularité. Il nous sied bien d'invectiver (-outre la délicatesse des gens du monde et Fat tache qu'ils font paraîtrez leurs intérêts divers , pendant que nous sommes nous-mêmes si faibles , si délicats, si sensibles, si jaloux de je ne sais quelle chimère d'honneur , qu'il faudrait nous dire ce que nous voulons leur inspirer quelquefois, sans le penser peut-être nousmêmes, ou du moins sans nous en faire assez l'application , Jésus-Christ m'a sacrifié son honneur, ses biens , son repos , sa propre personne , je sacrifierai à Jésus-Christ très-volontiers, dans mon frère, quelque chose de tout cela ; qu'il prospère , qu'il croisse de jour en jour, je n'en suis point jaloux ; c'est mon frère; son avancement ne saurait me nuire que bien peu , et notre union mutuelle peut ser-

▼ir infiniment à notre perfection propre , et au salut du prochain , que nous devons procurer pour la gloire de Dieu. S'il y a eu quelque petit différent entre nous, que des personnes sages et vertueuses décident ce que l'amour-propre m'empêche de voir; je trouve que c'est gagner, quand même il m'en devrait coûter, ou quelques petites satisfactions, ou quelque autre marque d'amilié ou de cordialité Au resle , qu'il ail un peu plus d'esprit et de succès, qu'importe , pourvu que nous ayons la paix de Jésus-Christ ? C'est le plus grand de tous les biens , et je n'en connais point qui puisse lui être comparable. Que le Seigneur daigne oublier l'injure qui m'a été faite, comme je l'oublie maintenant en la présence de Dieu, et pour l'amour de Dieu. Voilà à quoi nous oblige l'amour de Dieu comme modèle de celui que nous devons à nos frères. Siout dilexi vos.

Mais cette obligation, demandez-vous, est-elle de précepte , et peut-elle aller si loin, qu'en y manquant on puisse se rendre grièvement coupable? Oui , sans doute ; en plus d'une occasion , si je ne savais défendre mes droits en justice, soit qu'ils soient véritables ou prétendus , sans blesser la justice et la charité, ni concourir aux mêmes honneurs et aux mêmes emplois, sans envie et sans douleur du succès et de l'avancement de mon prochain ; faire ma cour , m'avancer sans l'écarter, le noircir, le détruire peul-êlre , contester, accuser, me défendie sans qu'il s'y mêlât de la vengeance et du ressentiment , conduite non- seulement indigne d'un religieux et d'un chrétien , mais conduite même damnable alors de ne pas sacrifier toute chose, plutôt que de faire valoir mes prétentions.

Prenez garde qu'en religion plus qu'ailleurs, ce raisonnement a lieu, parce qu'à proprement parler I nous sommes tous égaux , et nous n'avons plus de droit ni sur aucun bien temporel , ni sur notre personne , ni sur notre propre liberté. Quand donc on altère la charité pour des droits qui ne sont ordi-i nairement qu'imaginaires , combien se rend-on plus coupable que les gens du monde , pour qui le précepte de la justice rigoureuse semble être quelquefois une sorte de dispense de certains devoirs de charité !

Mais , en quelque occasion , en quelque circonstance que ce soit, voici toujours certainement à quoi nous nous exposons en manquant à tous les devoirs , et de support , et de sacrifice , que je viens d'expliquer ; c'est que si nous ne voulons pas prendre l'amour de nous-mêmes et l'amour de Jésus- Christ pour nous , pour règle et pour modèle de notre amour envers le prochain, Dieu et les hommes prendront infailliblement nos haines et nos aversions pour règle de leurs aversions et de leur haine ; et si jamais haine fut juste , supportable , ce sera celle-là.

Ce n'est pas que notre aversion pour le prochain puisse l'autoriser légitimement à nous haïr .-jamais, entre tant de régies sur l'amour du prochain , on ne nous a dit: Vous aimerez votre prochain comme il vous aimera ; mais infailliblement la plupart des gens étant aussi passionnés , aussi peu chrétiens que nous, ils croiront raisonnable de nous rendre mal pour mal , et aversion pour aversion. Dieu a droit de demander que je vous aime vicieux , défectueux et que je vous aime , quoique

vous me haïssiez; mais, vous, avez-vous droit de mêle demander? Il est certain, au moins, que Dieu nous traitera comme nous traiterons les autres. C'est une espèce de loi que Dieu s'est comme imposée a lui-même : ou vous l'aimerez comme je nous ai aimés , ou je vous haïrai comme vous le haïrez. Or , voyez où nous en sommes , si Dieu , pour les moindres fragilités , vient à se refroidir envers nous , à nous mépriser , à nous haïr , à nous châtier.

Et ne le fait-il jamais ? Et n'est-ce pas , peut-être, par un effet de ce châtiment invisible , mais redoutable, que, quelquefois, sans avoir fait autre chose que des fautes assez légères , nous nous trouvons néanmoins si éloignés de lui , très-peu de foi , nulle dévotion , très-peu de goût pour les exercices de vertu et de piété , doutes quelquefois sur la bonté de notre vocation, ou tentations tristes, capables de nous en dégoûter, quelque divine qu'elle nous ait paru pendant quelque temps? C'est que Dieu est sourd pour nous , comme nous le sommes pour nos frères.

Sacrifions donc toutes choses sur les autels de la charité et de la paix; nous en sommes les pontifes et les prêtres ; c'est le nom que Tertullien donne à tous les chrétiens , Sacerdotes pacis. Ressentimens, intérêts, délicatesses, antipathies, sacrifions-les à Dieu , comme autant de victimes. Si par là nous ne gagnons pas toujours que notre prochain vienne à nous aimer , chose cependant assez difficile à croire , toujours au moins nous nous ferons aimer de notre Dieu, il nous souffrira , il nous pardonnera ï il soulagera avec libéralité tous nos besoins. Par-

JcDtE. Œuvres» V. ^

donnez et Ton vous pardonnera ; donnez et l'on vous donnera (*).

Reprenons noire dessein général : il nous reste à régler nos inclinations ; cela se fait en considérant Tordre , ou plutôt la subordination que doivent avoir entre eux les devoirs de la charité (1).

IIIe EXHORTATION.

Amour des parens et des amis.

Çw rtah odit patrem suum , et matrem , et uxorem , et jîHos , «t fratres , et soi-ores , adliuc autem et aixiniam suain, non po~ iest meus esse discipulus.

Celui qui ne hait pas son père , sa mère , son épouse . ses enfans, ses frères , ses sœurs , et sa propre vie , ne saurait être mou disciple. Luc- x4, 26.

Il n'y avait que la deuxième partie de cet oracle qui pût bien en justifier la première , mais l'amour cfe nous-mêmes étant le modèle et la véritable règle de l'amour du prochain, suivant cette parole : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (2) , je puis , sans crime et sans injustice , haïr les autres hommes, haïr mon propre père, dans toutes les circonstances où il m'est permis et ordonné de me haïr moi-même : insuper et animam

(*) Nota. Cette troisième Fxhortation ne se trouve point. Celle que nous plaçons immédiatement après celle-ci, peut y suppléer en quelque sorte. Mie traite de l'amour qu'on doit avoir pour ses parons et pour ses amis; des moyens qu'on doit prendre pour régler ses inclinations , ce qui est assez semblable à la troisième Exhortation . que l'auteur n'a fait qu'indiquer , dans la craiute , peut-être , de répéter dans l'une ce qu'il avail dit dans l'autre.

1) Lne. 0, J7, is.

(a) DiUgês proximun iuum sicut Utipsum. Matth. 19, i$.

suam. Si donc il est une certaine haine de soi-même , tellement essentielle à l'homme religieux et surtout a l'homme apostolique , que, sans elle , il ne puisse êlre ni un véritable disciple de Jésus- Christ ni un digne minisire de son Evangile, il ne faut pas s'étonner qu'après le Sauveur , nos régies nous la recommandent avec tant d'instance , ni qu'elles exigent encore une haine égale de ce que nous avons de plus cher au monde et de plus pré cieux , nos parens , et , à bien plus forte raison , nos compatrioles, nos amis , en un mot, toutes les personnes que le sang, ou l'inclination, ou les divers intérêts de passion , nous unissent.

En supposant donc , sur la parole de Jésus- Christ , que cette haine n'a rien que de légitime , rien même que de louable et de salutaire, il ne nous reste, je crois, dans cet entretien , qu'à bien examiner quelles doivent être les règles de celte sainte haine , et quels en peuvent être les avantages et les fruits.

Pour les règles , nous devons haïr nos parens , nos compatriotes, nos amis, autant que nous devons et comme nous devons nous haïr nous-mêmes : ce sera le premier point.

Pour les avantages , il est certain que jamais nous n'aimerons nos parents, nos compatriotes, nos amis, d'une manière ni plus raisonnable, ni plus utile, qu'en les haïssant de la manière dont nous devons nous haïr nous-mêmes : ce sera le second point.

Comme je dois me haïr en certaines circonstances , je dois aussi haïr tous les hommes ; mais comme c'est m'aimer que de me haïr, c'est aussi aimer

tous les hommes , que de les haïr dans ces circonstances. Voilà le sujet et le partage de ce discours.

PREMIER POINT

Se haïr soi-même , au sens de l'Evangile , c'est renoncer à soi-même, se faire la guerre à soi-même, aller jusqu'à s'oublier, se détruire, s'anéantir soimême , 1° dans tout ce qui contrarie le service de Dieu; 2* dans tout ce qui partage le service de Dieu.

Or, par la même raison qu'il faut nous haïr nécessairement nous-mêmes, dans ces deux circonstances, pourdevenirdisciples, et beaucouppluspour devenir apôtresde Jésus-Christ, il s'ensuit (pie, dans les mêmes circonstances, il faut encore plus haïr tous les autres hommes, quelque lien qui lesaltache à nous, ou qui nous attache à eux : pourquoi ? Parce que je dois certainement m'ai mer moi -même avant mon prochain et plus que mon prochain. Si donc l'amour de Dieu doit tellement l'emporter sur l'amour de moi-même , que, dans la concurrence , je doive cesser de m'aimer moi-même pour l'amour de Dieu, combien plus, parle même motif de l'amour de Dieu, dois-je cesser d'aimer , dois-jemême haïr tout ce qui ne m'est rien, ou presque rien, comparé à moi-même.

Premier devoir donc de la haine de moi-même, et par conséquent de la haine de mes plus proches parens , de mes plus intimes amis, renoncer à tout ce qui contra rie Dieu, à tout ce qui pourrait m'être une occasion d'offenser Dieu et de perdre Dieu.. L'obligation même et l'étendue de cette renonciation , Jésus-Christ nous l'explique par ces paroles figurées : Si votre œil , si cotre pied , si votre main droite vous scandalise , arrachez votre œil , coupez votre

pied , votre main, et jetez-les loin de vous (1); n'ayez égard ni à la nécessité apparente deconserver des parties si précieuses de vous-même , n'i à la sensible douleur d'une opération si violenleet si cruelle à la nature ; en vous traitant ainsi , en vous perdant ainsi plutôt que de déplaire à Dieu , vous aurez l'avantage de vous conserver vous-même d'unemanière bien plus utile, et de rendre à Dieu par avance, ce que vous avez reçu de lui, et ce que la dure nécessité de tout perdre à la mort , vous forcera bientôt de lui sacrifier. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie éternelle (2).

Pénétrés de ces grandes vérités, les martyrs ne connurent plus ni pères, ni frères, ni parens, ni domesticjues , ni amis; eux-mêmes ils s'armaient contre leur propre sang, du glaive de séparation que Jésus-Christ a apporté sur la terre, lorsqu'il a dit : Je ne suis pas venu apporter la paix , mais la guerre; car je suis venu séparer l'hommed'avec son père, — et les ennemis de l'homme seront ceux de sa propre maison (3). Il s'agissait alors, direz-vous peut-être, de conserver ou de perdre Jésus -Christ et la foi ; et qui doute que, dans une pareille occasion , on ne doive être attaché à Dieu et à son ame plus qu'aux hommes et à sa propre viep Mais qu'avons-nous, aujourd'hui , de pareil à craindre de

(ï) Erue eum , et projice abs te Matth. 5, 29.

(a) Q i anwt animam suain , perdtt eam ; et qui odh animam suamin hoc muiulo , in vitam œternam custodit eam Joan 12 a5.

(3) Non \>eni pacem mittere , sed gladium : veni separare hominem advenus patrern suum , et inimici hominù domestici ejus. Maltb. 10, 34, 36.

l'amitié de ceux que nos règles , après Jésus-Christ , nous ordonnent de haïr ?

^'exagérons rien ; mais aussi ne nous flattons pas, ne nous trompons pas; l'amour de la chair et du sang , Tattache à sa famille , à sa patrie , à ses amis d'intérêt ou de plaisir, est certainement bien aveugle ; quand il commence, on ne voit guère, ordinairement , jusqu'où il pourra conduire avec le temps, et s'il ne va pas jusqu'à nous faire oublier les devoirs du religieux et du chrétien , dans des points assez capitaux pour craindre la perte de la grâce et de notre ame. Commençons par l'amour des parens.

L'attache à une famille qu'on aime et de qui on veut être aimé, combien de foisjelle-t-elle dans un labyrinthe d'erreurs et de fautes qu'on ne veut pas même trop connaître, parce qu'on est peu résolu de les éviter! on embrasse leur défense avec chaleur , envers et contre tous ceux qui les attaquent ; on sollicite pour eux à toutes sortes de tribunaux, sans examiner s'ils ont raison ou s'ils ne l'ont pas ; à peine vient-il en pensée qu'ils puissent avoir tort ; on les aigrit autant qu'on est aigri soi-même contre leurs adversaires, jusqu'à leur reprocher quelquefois de trop oublier leurs droits et leur honneur. On présente , pour remplir les emplois et les bénéfices, des sujets souvent tout-à-fait indignes, toujours trés-équivoques par le peu de certitude qu'on a soi-même et de leur conduite et de leurs sentimens orthodoxes , dont on ne laisse pas dese rendre caution : appelés à leur conseil de conscience, on approuve dans eux mille manières de s'avancer, de négocier, de s'enrichir, que l'on condamnerait dans

tout autre. Les professions les plus décriées selon les règles de la morale chrétienne , et contre lesquelles on invective soi-même tous les jours, semblent changer de nature, quand c'est la profession d'un frère ou d'un parent , comme si Ton eût trouvé un nouvel Evangile pour eux : on garde le silence pour le moins , les laissant a la conduite de ceux qu'on suppose chargés de leur conscience, et ce silence est presque toujours pour eux une espèce de décision qui les empêche de consulter ailleurs. Sontils dans le besoin ? le désir de les en tirer, que n'inspire-t il pas contre l'obligation des vœux et contre ce désintéressement parfait qui nous obligea donner pour rien ce que nous avons reçu pour rien ? On détourne habilement ce que l'affection des personnes attachées destinait, ou au soulagement d'une maison pauvre, ou a l'établis ement d'un missionnaire dans les pays étrangers. On ménage pour des alliances où tout est d'un côté , le bien , la naissance, le mérite , et de l'autre , la seule protection d'un parent qui trompe, sous le voile religieux d'un conseil affectionné et d'une sage direction ; on est tenté, quelquefois, de romprejusqu'aux liens qui tiennent attaché à Dieu et a la religion, pour aller au secours d'une famille souffrante; et si l'on demeure, rien n'arrête qu'un défaut de ressource pour soi-même, hors de l'état qu'on a embrassé pour Dieu.

Mais sont-ils dans l'abondance et dans la prospérité? le commerce assidu qu'on, entretient avec eux, fait passer leurs maximes, leurs usages, bien avant dans notre cœur. On revient chez soi peiné, choqué de tout ce qu'on y rencontre, l'obéissance est un insupportable fardeau, dont on lâche de se délivrer

par leur protection et par leurs sollicitations, jusqu'à se rendre quelquefois redoutable ; la pauvreté, une vie basse et sordide , dont on n'a plus que de l'horreur; on la mesure, sa pauvreté, non plus à son état, mais à l'état où Ton suppose qu'on aurait pu vivre dans le monde. On croit assez faire pour Dieu, de n'èlre pas dans l'opulence comme ses parens; on ne se refuse quoi que ce soit de ce qu'on peut obtenir ou arracher de leur tendresse et de leur libéralité ; on passe auprès d'eux , à la ville et à la campagne, des temps considérables hors de la régularité et de tout exercice de pénitence et de dévotion ; mille objets présens et passés portent des coups mortels à l'innocence ; assez faible pour succomber , trop faible pour se défendre ; on sent quelquefois sa plaie, maison l'aime.

Dis-je rien , ici , dont nous n'ayons peut-être quelque expérience personnelle , et dont nous ne rougissions, quand nous voyons les choses de sangfroid et sans passion, et comme au tribunal de Jésus-Christ même? Plaise donc à Dieu que nous ne l'oubliions jamnis! l'indifférence pour sa famille, la haine de ses parens, suivant l'esprit de l'Evangile , préviendrait tous ces désordres. En général , on se défie si fort de celte affection déréglée qu'inspire le sang, que dans le cas même où quelqu'un aurait des parens dans le besoin , les fondateurs ont réglé qu'on avertirait simplement les supérieurs, et qu'on chargerait leur conscience de l'obligation naturelle d'y pourvoir.

La patrie est comme une espèce de famille , dont les intérêts ne sont guère moins précieux pour quelques-uns. Etre du même royaume , de la même pro-

vinc^, de la même ville, les unit aussi étroitement que le sang a coutume d'unir les autres, et les expose par là à peu prés aux mêmes dangers.

Pour les prévenir, ces dangers, et rendre inutiles les saillies aveugles de l'esprit national , les assemblées générales font des régkmens, et menacent de punition sévère et rigoureuse, ceux qui feraient des brigues pour eux-mêmes ou pour d'autres, qui interposeraient une autorité ou des sollicil a tions étrangères, ou qui troubleraient le cours libre et juridique des élections et du gouvernement.

Les ordres religieux n'en sont pas là, par la miséricorde de Dieu ; mais , du plus au moins , ne voit, on jamais rien, en petit, qui en approche? dans combien de maisons, n'est-ce pas assez que le supérieur soit d'une certaine province , pour qu'il ait plus d'affection envers la moitié de ceux quilacom posent, ou pour que la moitié de ceux qui la composent, ne puisse plus prendre de confiance en lui? combien, entre les inférieurs, de jalousies, de rapports, d'inimitiés, de mauvaises intrigues pour vanter un compatriote et pour abaisser tous ses concurrens ! On s'observe, on se soupçonne, on se juge de part et d'autre; loutest inlerpréléeu mauvaise part; on tient des conseils secrets, on écrit, on médit, quelquefois on calomnie ; je ne dis rien de l'injustice et de l'indignité d'un procédé si puéril , comme si les bonnes qualités de l'esprit et du cœur, la science et les talens étaient nécessairement attachés au climat, et que de tous les pays nous ne connais sions pas et des personnes d'un grand mérite , et des hommes qui n'ont rien de grand que leurs défauts et leur habileté à brouiller tout, et à faire valoir leurs

ISO EXHORTATION!

belles qualités prétendues. Mais nepuis-jepas dire combien Dieu est offensé au milieu de tout cela, et que l'unique remède serait encore celte haine absolue de ses plus proches parens , de ses plus intimes amis, quels qu'ils puissent être, dès qu'il s'agit des intérêts de Dieu et du bien de la paix?

Enfin, les affections humaines et naturelles forment une dernière espèce de liaison , qui n'est pas moins préjudiciable que les deux autres, si quelquefois elle ne l'est pas davantage ; c'est la ressource assez ordinaire de plusieurs qui n'ont, ni dans leur famille, ni dans ceux de la nation, qui que ce soit qui puisse ou qui veuille lesproduire, les aider, les protéger, les pousser; on s'attache donc à une personne riche et puissante, à un magistrat, à un prélat , dont on fait son père et son patron : on va porter à son tribunal tous ses griefs et en demander justice; on rend publics les défauts des supérieurs et des particuliers, qu'on devrait couvrir de sa robe, et à qui on devrait servir de bouclier ; on forme des intrigues sourdes à son avantage , contre le bien commun; on se rend inamovible dans le lieu où l'on est une fois fixé. Par une espèce de reconnaissance dont on se pique à son tour, on prend parti pour ses protecteurs ; ils ont toujours raison, quoi qu'ils ordonnent ou qu'ils entreprennent ; on se rend, pour ainsi dire, leur domestique, leur homme d'affaire, leur esclave, leur espion, jusqu'à nuire quelquefois à la cause de l'Eglise même et de la religion.

Ne sont-ce pas là d'assez grands risques de se perdre, sans perdre toujours ni la religion, comme ceux qui y renonçaient autrefois , et à qui nous ne

iV* DITIRf SUJETS DE PIÉTÉ. 131

voudrions pas qu'on pût nous comparer ? Qui non odit patrem et matrem , etc.

Mais n'en demeurons pas là; car, l'oubli de soimême et de tous les hommes, dans tout ce qui contrarie Dieu, est un devoir commun h tous les fidèles; le simple chrétien est obligé à cela, aussi-bien que nous : venons à ce qui nous est particulier. Le devoir propre d'un homme apostolique est de haïr tout ce qui peut encore le diviser et le détourner dans la moindre partie du zèle et de l'attention qu'il doit avoir pour Dieu; pourquoi? Toujours par le même principe, parce qu'il doit renoncer à soi-même; combien plus au* autres, quels qu'ils soient, s'ils le détournent de ses obligations essentielles !

Il s'est donné, livré à Jésus-Christ , pour ainsi dire, en faisant profession de la vie religieuse et apostolique; il n'est plus à lui-même, mais à celui qui est allé le choisir entre tant d'autres , pour être de sa maison et coopérer avec lui à la rédemption et au salut des hommes.

De là vient aussi qu'on ne nous reçoit point en religion , sans le consentement de ceux à qui nous appartenons par le droit de la naissance : ils sont maîtres de nous arrêter; mais une fois consacrés à Dieuel à sa religion , ils doivent compter que comme nous ne sommes plus à leur charge et qu'ils ne nous doivent plus rien, ils n'ont plus rien non plus à attendre de nous, par rapport à leurs affaires et à leurs intérêts temporels; nous sommes pour Dieu; nous ne vivons plus, nous ne devons plus vivre que pour Dieu.

Mais ici je demande si les amitiés et les liaisons qu'on peut cultiver clans le monde , ou avec une f&-

mille chérie, ou avec des amis d'intérêt et de plaisir, ne détournent pas beaucoup de ce que Ton doit à Dieu et à l'ordre auquel on s'est consacré par l'inspiration de Dieu?

Peut-on recevoir et écrire tant de lettres, faire tant de visites, entretenir un commerce réglé avec des personnes qu'on ne voit pas pour l'intérêt du salut de leur ame, sans perdre beaucoup de temps, sans nourrir une multitude d'inquiétudes et de chagrins?

Est-on tranquille à l'oraison , avec toutes ces distractions ? conserve-t-on la liberté d'esprit nécessaire aux fonctions de son ministère ? au moins tous les saints crurent-ils la chose impossible. Vous fa pporterai-je l'exemple de ces anciens solitaires dont parle Cassien, et la fermeté qu'ils eurent de refuser les visites d'une mère, d'un frère, d'une sœur, qui venaient les voir une fois seulement el comme en passant, au bout de plusieurs années?

Mais laissons les anciens. Saint Ignace, obligé de faire un voyage en Espagne , moins pour lui que pour régler les affaires de quelques-uns de ses compagnons qu'il ne voulait pas exposer aux tentations delà patrie, passe environ trois mois prés du château de Loyola , sans vouloir y aller une seule fois , ni y loger, ni y prendre un repas : l'hôpital était sa demeure, en santé et en maladie. Plusieurs années après, étant à Rome, il reçoit un gros paquet de lettres de sa famille, et il le brûle sans vouloir seulement l'ouvrir.

L'apôtre des Indes, partant d'Europe , ne veut passe détourner seulement de quatre lieues, pour voir , au château de Xavier, sa famille qui le dé-

sfrait , qui l'attendait , et que, selon toutes les apparences, il ne devait jamais revoir, comme il arriva en efïet. Il craignit, sans doule , que des démonstrations d'une amitié tendre et réciproque , ne le touchassent pour le moins d'une manière plus pénible et plus dangereuse qu'utile et consolante.

Saint François de Burgia était père , et avait laissé plusieurs enfans au monde , en le quittant. Il refusa toujours de solliciter des dignités ecclésiastiques , de ménager des alliances pour sa famille. Ne serais-je pas bien malheureux , disait-il , et bien peu chrétien , d'ambitionner pour eux un rang et une fortune que j'ai crus si dangereux pour moi-même? Qu'ils sachent donc, eux et ceux qui voudraient m'employer , et me faire entrer dans leurs affaires , qu'ils sachent tous que je ne suis plus rien, et que je mets toute ma gloire et tout mon bonheur à ne pouvoir plus rien, si ce n'est auprès du Roi des rois, dont ils ne me prient pas de solliciter les faveurs.

Les saints ne croyaient pas en trop faire , ni qu'on pût les accuser d'une dureté mal entendue , après l'ordre que reçut de Jésus -Christ ce jeune homme qui s'offrait à le suivre , mais qui demandait la permission d'aller auparavant rendre les derniers devoirs à son père qui venait d'expirer ; Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts (1). Quiconque , après avoir mis la main à la charrue , regarde derrière soi , n'est point propre au royaume de Dieu (2).

Je sais que cette morale ne paraît guère, aujour-

(1) Dimitte moituos sepelire mortuot suos. Matth. 8 , 22. (2 Nenio mittens manum sucun ad aratrum , et respiciens retrà, aptus est regno Dei. Luc. 9 Ca

d'hui , à notre portée ; mais c'est aussi pour cela qu'on voit si peu de personnes arriver à la perfection de ces hommes héroïques; et c'est ce qui engage quelquefois les supérieurs à donner difficilement aux particuliers la permission de faire des voyages dans leur patrie , sans des raisons Irés-graves , dont ils sont eux-mêmes obligés de rendre compte au supérieur général.

Au moins donc une grande modération dans tout ce que notre imperfection et le mauvais exemple de plusieurs nous empêchent de sacrifier à Dieu , et dans ce que l'on nous accorde plus par indulgence et par crainte de nous conlrister , que par aucune forte et véritable raison. Mais est-il possible de demeurer dans celte modération même , à moins que l'on n'incline vers l'extrémité opposée, et que , par vertu , on ne se détache premièrement de ceux qui ne sont pas parens , et qu'avec les parens mêmes on ne s'accoutume à ne vivre à peu près que comme avec des étrangers ? car , il est autant et phis facile d'aller jusque là , que de tenir le juste milieu.

Mais le précepte naturel et divin d'honorer , d'aimer , de servir ses parens , que deviendra t-il ? Je réponds en demandant si Jésus-Christ ignorait ce précepte et à quoi il oblige , quand , à douze ans, il quitta Joseph et Marie sans paraître se soucier beaucoup de leur inquiétude et de leurs reproches? Ne saviez-vouspas qu'il faut que je m'occupe de ce qui regarde mon Père (1) ? Quand à trente ans , il se sépare pour toujours de sa mère et

(i) Ntsciebalis quia in his guœ Patris mei sunt, ovôrtet me ? Luc. a , 4j>.

que , dans quelque occasion , il semble même la méconnaître , et toute sa parenté ? Quelle est ma mère , et quels sont mes frères (1)? Déplus, disons la vérité , ce n'est pas ordinairement le précepte qui embarrasse; on se détache aisément et sans scrupule d'une famille qui fait peu d'honneur, et dont on n'attend ni protection , ni commodité. Mais enfin , supposant un respect, un attachement , un amour chrétien et absolument désintéressé, j'ai déjà répondu que jamais le précepte ne sera mieux gardé que par les personnes véritablement mortes à tout , et que c'est aimer nos parens d'une manière bien plus raisonnable et plus utile, que de les haïr de cette manière : expliquons bien ceci , c'est le second point.

SECOND POINT

Quelque autorisée que soit, dans sa dureté apparente , par les maximes de l'Evangile et par les exemples de Jésus-Christ , la règle que nous expliquons aujourd'hui , elle est néanmoins fort adoucie par l'explication qu'on lit au même endroit. A cet amour naturel et aveugle qu'elle interdit , elle substitue une charité bien ordonnée et toute spirituelle, laquelle , sans pouvoir nuire ni à notre propre perfection, ni au service de Dieu et des âmes , est en même temps beaucoup plus utile à nos parens , que tout ce qu'ils pourraient prétendre que nous leur dussions d'ailleurs. En effet , si nous n'oublions les intérêts temporels de notre famille et de nos amis , que pour nous mettre plus en état de contribuer à leur salut , l'échange ne leur est-il pas avan- (i) Quœ est mater mea, et qui sunt /ralres mei ? Mattk. la , 48.

tageux, et à moins d'une injustice et d'une infidélité bien aveugles, peuvent-ils s'en plaindre et ne pas nous approuver ? Ce n'est les traiter , enfin , que comme nous nous traitons nous mêmes ; et certes , nous ne croyons pas nous faire de tort en nous oubliant pour ne penser qu'à Dieu.

Or, je dis (pie jamais nnus ne serons ni plus en état de leur obtenir des grâces abondantes auprès de Dieu , ni plus en état de les aider a profiter des grâces que nous leur aurons obtenues, que par la profession que nous ferons nous mêmes d'être morts à tous les sentimens de la chair et du sang, et de ne plus vivre que pour Jésus-Christ , comme dit la règle (I).

On ne demande donc pas qu'ayant du zèle pour les étrangers , le snlut de nos parer» et de nos amis nous devienne indifférent; on suppose, au contraire , que , si de notre part quelque chose est capable de toucher Dieu en leur faveur , c'est cette indifférence même envers eux , quand elle n'a pour principe qu'un désir sincère de ne point partager notre cœur , et de le rendre plus pur et plus entier à celui à qui il ne suffit qu'à peine dans toute son étendue. Car, cette réunion de toutes nos pensées, de toutes nos forces , et de toutes nos tendresses dans Dieu, comme elle est le grand moyen de tout obtenir de lui pour nous-mêmes, c'est elle aussi qui , à l'égard des autres , nous rend comme tout-puissans auprès de lui. Détachés de la sorte , parlons à Dieu pour nos parens , pour nos amis , et pour tous ceux auxquels nous nous intéressons , et nous serons infailli-

(i) Ut qui mundn mortuu^, Christo soliuwit, e unique loco panentumtJratrum et reruin omnium hubet.

blement écoulés ; ou plulôt , ne disons rien de distinct. Dieu entendra , préviendra jusqu'aux désirs de notre cœur ; comme il arriva à ces deux anciens solitaires, lesquels ayant refusé l'entrée de leur cel Iule à quelques parens qui venaient les visiter , méritèrent que Dieu leur inspirât le désir d'entrer eux mêmes dans le désert, comme ils le firent en effet. La noble , la touchante disposition , que celle qu'expose sur ce sujet un saint religieux , dans sa retraite (1) ! Ce n'était pas l'amour de ses parens qui lui par lissait le plus difficile à sacrifier. « Seigneur, » disait-il , vous me demandez quelque chose qui » me coûte infiniment davantage ; eh quoi ! le sa- » crifice de mes amis ; eh bien ! mon Dieu , je le » fais , ce sacrifice, quoique j'en sente mon cœur r> tout déchiré : agréez-le ; mais , en échange , Sei- » gneur Dieu, seul bon et seul aimable, soyez w donc leur ami : souvenez-vous d'eux d'autant » plus que je les oublierai davantage pour l'a- » mour de vous , ayez pour eux toutes les inquié- » tudes , toute la vivacité , el toutes les attentions » que vous me défendez et que je me défends ; » qu'ils vous aiment , et qu'ils commencent à con- )> naître eux-mêmes combien il est avantageux » d'oublier tout pour vous aimer. »

Il faut donc qu'un religieux se dévoue , qu'il se présente à Dieu sans cesse, comme une victime pour le salut de ses parens et de ses amis. Bien loin d'interdire les devoirs de la vraie charité, soyons assez saints pour que Dieu nous donne leur ame , au besoin de laquelle ils ne pensent pas eux-mêmes , et qu'à notre considération il daigne oublier, et leurs

(t) Le P. de la Colombière.

crimes, et leur indignité, Si c'est là les haïr, ce n'est que les aimer, et beaucoup mieux, puisque c'est, en leur obtenant grâce , se mettre en état de les faire profiter de la grâce qu'on leur aura obtenue.

Car, quand jugeronl-ils le salut plus important , que lorsqu'ils nous verront nous - mêmes sacrifier tOHles choses au salut ? Quand nos remontrances et nos conseils auront-ils plus de pouvoir sur eux, que lorsqu'ils sentiront que c'est un homme rempli de foi qui leur parle , un homme qui ne cherche que Dieu seul , qui ne veut que Dieu ?

Grand abus de croire que tous les services que nous leur rendrions d'ailleurs, pussenljamais assez mériter leur estime et leur véritable confiance ! ils nous importuneront dans leurs besoins temporels quand il faudra solliciter un procès, poursuivre un bénéfice, ménager la protection des grands ; mais quand il s'agira de leur a me , quand ils voudront se convertir, se donner à Dieu , ce n'est pointa nous qu'ils s'adresseront : ils nous connaissent trop pour ne pas craindre, peut-être, quenousne les flattions. Peut-être aussi viendront-ils prendre nos conseils quand jls voudront être trompés, être flattés, n'estce pas nous faire beaucoup d'honneur ?

Soyons fidèles à remplir toute l'étendue de nos devoirs; rien n'est plus capable de les porter efficacement à satisfaire à toutes leurs obligations. En ne les affectionnant pas trop , on leur enseigne à n'aimer que modérément leurs enfans ; en sacrifiant, tous ses intérêts , ou leur apprend à mépriser , et les gros biens, et les grands élablissemens ; en portant avec joie les peines, les travaux, les épreuves de l'état religieux, à se consoler dans leurs infirmi-

;s , dam leurs pertes , dans les disgrâces de leur annissement.

Mais s'ils nous voient aimer la vie douce, dans ne profession publique de pénitence; être jaloux es distinctions du cloître , dans une profession d'huailité ; nourrir des ressenlimens , et demander leur ppui pour nous venger de ceux qui nous attaquent; 'est les autoriser à se permettre tout : ils croiront ju'il leur suffit d'être, parmi la multitude desfidées , ce que nous sommes dans la foule des religieux; ju'ils peuvent allier Dieu et leur fortune, la politijue du siècle et la sagesse de l'Evangile , l'intérêt ;t la conscience , la vie molle et la dévotion , puisque nous associons Dieu et nos commodités, Dieu Ut notre vanité , Dieu et l'attache au monde et à aous-mêmes.

Pour moi j'eslime, j'admire , et j'honorerais com- 'tne un saint, un religieux qui, comme Jésus-Christ, ne paraît nulle part à table, en conversation, en compagnie , qu'il ne convertisse un pécheur , ou qu'il ne fasse à Dieu quelque autre conquête ; un jrelio-ieuxqui, comme saint François - Xavier , n'a [point d'amis particuliers qu'avec un peu de temps il ne trouve moyen de rendre, ou plus saints , ou Iplus parfaits ; un religieux qui , comme saint François de Sales , devient le guide spirituel , le directeur , le confesseur de toute sa famille : pére, mère, frères , sœurs , et pendant la vie , et à la mort. Mais pour cela il faudrait , à l'exemple de ces grands hommes , ne se montrer jamais chez ses plus proches parens , que quand et autant qu'on est utile à leur salut, pour les soutenir d'une manière surna- I tuielle, quand ils sont dansla peine; pour les exhor

tr-à la patience, ou à faire une fin de prédestiné f quana us sont malades ; pour être l'ange de paii B et rapprocher les esprits et les cœurs par une me- » diaii&n sage et désintéressée , quand on les trouve ! divisés entre eux.

Mais , pour l'ordinaire , on est bien éloigné de cette perfection ; on ne cherche pas ceux à qui on* serait le plus utile , mais ceux de qui on espère du secours , dans son imperfection et dans ses diverses nécessités. C'est là qu'on va faire sa cour, là qu'on s'attache et qu'on se fixe. On méconnaît, on fuit ceux dont l'alliance déshonore , dont l'approche importune et humilie.

Qu^on ne me parle donc plus de l'amour qu'on a, d'ordinaire, pour ses parens et pour ses amis, comme d'une véritable charité. La charité aspire à quelque chose de plus haut et de bien plus digne de Dieu , qui en est la fin , comme il en est la source et le principe. On se dévoue, on ne s'épargne en rien , on s'inquiète , mais toujours par rapport aux

biens éternels, aux intérêts solides du salut, et pour soi-même, et pour ceux que l'on affectionne.

Mais finissons par ou nous avons commencé. L'amour de nous-mêmes , avons-nous dit, s'il est bien réglé , doit être la régie de l'amour et de nos parens , et de tous les autres hommes. Pour aimer donc et ses parens, et ses amis, de la manière que Jésus- Christ Notre-Seigneur l'ordonne, il faut commen- I cer par ne s'aimer soi-même qu'en vrai relio-ieux et en vrai saint. Remplissons-nous de l'importance du salut et de la perfection, nous ne croirons plus qu'il soit permis de désirer , de procurer aucun autre bien à personne. Mais tandis que, pour nous-mê-

nés , nous défendrons les droits de la nature , et que mus y rapporterons tout , que nous voudrons être imés , et que nous nous aimerons nous - mêmes iar rapport au temps, par quel miracle aimerionsious les autres d'une autre manière ?

Trouvez - mci un saint qui n'ait pas haï ses paens et ses amis, comme on le demande ici , et qui iremièremenl ne fût pas mort à lui-même. Vous hereherez inutilement.

Soyons zélés pour nous-mêmes , nous aurons beoin d'attention afin de ne l'être pas trop pour les iutres. Mais , avec un zélé corrigé par cette altenion , nous leur serons utiles pour le Ciel , et ce doit •tre Tunique terme de nos désirs , et celui de toutes es personnes à qui nous devons un véritable amour. Dieu veuille nous y faire arriver , et eux aussi , par sa grâce ! Amen.

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