‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 7 sur 23 · SUR L'HUMILITÉ ET LA MORTIFICATION · texte numérisé non relu

SUR L'HUMILITÉ ET LA MORTIFICATION

PREMIÈRE EXHORTATION

Amour des humiliations.

Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jcsu.

Entrez dans les mêmes sentimens qu'a eus Jésus - Christ Phiiip. a , 5. ^'

Les sentimens de Jésus-Christ, dans lesquels son apôtre nous exhorte d'entrer , sont précisément les mêmes que nous inspirent nos régies. Etant Dieu , dit saint Paul , et sachant bien que ce n'était pas une usurpation pour lui de se comparer , de s'égaler à Dieu , et de vouloir être honoré et traité en Dieu le Sauveur a pris le parti de s'humilier, de s'anéantir, de se faire esclave, et d'obéir jusqu'à la mort de la croix.

Vous autres aussi , disent nos règles, puissiezvous, avec l'estime , l'applaudissement et l'approbation des hommes , réussir à faire glorifier et à faire servir Dieu , préférez toujours, autant qu'il se pourra, de le servir dans un état d'obscurité, d'abjection , de contradiction : après l'exemple du Sau-

▼eur, il ne vous est plus permis d'être de ses disciples et d'avoir d'autres senlimens , d'autres prétentions . ni d'autres vues que lui : Hoc sentite in vobis , etc.

Mais, pour développer davantage le sens de cette règle , et pour mieux comprendre l'étendue et la perfection de ces belles paroles de l'Apôtre , représentons-nous trois conjonctures différentes dans lesquelles nous pouvons nous trouver , et dans chacune des trois voyons comment nous devons être ! disposés.

La première est que nous soyons humiliés, méprisés du monde , et que Dieu en doive être plus glorifié. La deuxième est que nous soyons estimés ou humiliés, et que Dieu ert doive être également glorifié. La troisième , que Dieu en soit moins glorifié.

Je dis donc que si Dieu doit en être plus glorifié , nous devons aimer et rechercher même l'humiliation et le mépris. Que si Dieu doit en être également glorifié, nous devons encore préférer le mépris à l'honneur et à l'estime. Enfin , que si Dieu doit en être moins glorifié , nous ne devons pas désirer le mépris , mais que nous devons craindre plus l'honneur et le succès que nous ne craignons l'humiliation , d'ordinaire. Voilà l'esprit de la règle et les diverses obligations qu'elle nous impose ; expliquons-les dans les trois parties de cet entretien.

PREMIER POINT

La gloire de Dieu, et surtout la plus grande gloire de Dieu, est un bien si excellent, et d'un ordre »i supérieur à tous les autres biens , que , dans la

concurrence , il n'en est aucun que l'homme ne doive généreusement lui sacrifier : Dieu est tout» et l'homme n'est rien. Si donc je ne pois pas lui procurer de gloire , ou une si grande gloire, sans m'oublier, sans m'humilier moi-même, ou sans souffrir qu'on me méprise ou qu'on m'anéantisse, il n'y a. certes, qu'ungrand dérèglement d'amour-propre et une espèce d'idolâtrie de moi-même qui puisse me faire hésiter et délibérer ; la chose est évidente. Aussi Jésus-Christ, le modèle de tous les chrétiens, et beaucoup plus le modèle d'un religieux qui l'a choisi pour son chef et pour son roi ; Jésus-Christ , dis-je , sachant que la gloire de son Père et le salut des hommes rapporté à sa gloire , demandait qu'il vécût dans l'obscurité, qu'il mourût dans l'opprobre et dans les souffrances , n'est jamais sorti un moment de cet étal de croix et d'abjection. 11 en rapporte la raison. C'est qu'il ne cherche point sa propre gloire , et que sa gloire n'est rien (1).

Je suis Dieu, mais en même temps je suis homme. Ma gloire n'est rien, comparée et mise en parallèle avec la sienne.

Voilà donc le premier degré de perfection , ou plutôt le premier degré de justice auquel nous appelle notre règle. Car, peut-elle vouloir, comme nous le verrons bientôt, que nous préférions le mépris à l'estime, dans le concours même d'une gloire égale pour Dieu, sans supposer d'abord que quand la gloire de Dieu demandera que nous nous méprisions et que nous souffrions qu'on nous méprise , nous consentirons, nous acquiescerons sans plainte

(i) Ego aiitem non quœro gloriam meatn gloria niea nihil

êtt Joan. S, 5o , 54.

et sans résistance ? Et n'est - ce pas aussi là ce que nous dûmes promettre dès le commencement de notre retraite, que nous nous rapporterions tout entiers à Dieu, sans délai, sans interruption, sans partageai Dieu, par la transcendance de son être, ne le mérite-t-il pas? Il le mériterait encore, parce que tout est de lui , et que rien ne subsiste que par lui ; tout doit donc retourner à lui.

Degré de perfection qui est la base et le fondement de la vie spirituelle et de la vie apostolique. Quiconque n'aura pas assez d'estime, assez d'idée de Dieu pour se résoudre à s'oublier soi-même et à ne chercher que lui seul , jamais ne fera ni un pas solide dans les voies de la perfection , ni rien de grand pour le salut des âmes.

Que ce soit donc ici désormais comme notre devise , notre cri de guerre , le mot de no! re étendard : A la plus grande gloire de Dieu[\) ; je ne cherche point ma gloire.

Et pour dire quelque chose plus de pratique, que ce soit désormais la régie de toutes nos délibérations dans les choses qui sont de notre choix , et le principe de notre soumission et de notre tranquillité parfaite dans les choses qui n'en sont pas. Je m'explique.

l.° La règle de nos délibérations. Il n'est pas possible, à l'âge où nous sommes et dnns la situation présente où nous nous trouvons , que nous ne pensions quelquefois à ce que nous deviendrons dans la suite.

11 serait sans doute beaucoup plus parfait , et \ peut-être même beaucoup plus sage d'attendre que

(i) Ad majorent Lei gloriam.

Juuuh. Œuvres. V. t

la Providence se déclarât , et de nous abandonner entièrement aux mouvemens de nos supérieurs t sans rien demander et sans rien refuser. Il est difficile que nous soyons nous-mêmes assez bons juges de nos talens, et difficile, si nous en avons , que les supérieurs ne les connaissent pas , et qu'ils négligent de les employer.

Mais les supérieurs eux-mêmes, parla nature du gouvernement qui doit être plein de douceur et d'une raisonnable condescendance , ne laissent pas quelquefois de nous appeler à leur conseil , et de vouloir savoir de nous-mêmes à quoi nous nous déterminerions si nous étions absolument les maîtres de notre sort. Nous nous trouvons alors dans une espèce de nécessité de délibérer; et quelle doit être Tunique

règle de nos délibérations? Celle-ci : « en considéra

» rant la chose sans intérêt et sans passion , ou puis- » je espérer de rendre à Dieu plus de gloire? ici en » France, ou dans les pays étrangers; ici dans la » prédication ou dans l'élude des hautes sciences ; » ici dans une classe à instruire long-temps la jeu- » nesse, ou dans une maison de retraite, à rappeler » à Dieu les pécheurs, ou dans une succession con- » tinuelle de bonnesœuvres , aux missions de la ville » ou de la campagne? Ici dans l°s emplois du de- » dans ou du dehors , je ne cherche pas ce qui fiat- » terait mes inclinations naturelles, cequc demande » ma vanité , ou mon indolence ; je le sais assez, je » ne le sais que trop ; mais je ne suis plus à moi , je » suis à Dieu; je cherche donc uniquement et sin- ;> cércment ou je puis espérer de lui rendre plus de » services et procurer sa plus grande gloire, sans

» aucun égard à moi-même et à mes divers inté- » rets »

Ce que nous disons du choix de l'emploi , nous le disons à proportion de la manière dont il faut s'occuper dans son emploi ; est-ce en prêchant d'une manière plus recherchée et moins solide; en néjrligéant tous les vains ornemens, pour m'attacher à ce qu'il y a de plus fort, de plus instructif, de plus touchant , que je gagnerai plus d'ames à Dieu ? dans l'étude de la théologie , est-ce en voulant trouver ou faire valoir de nouveaux systèmes, et donner idée de mon esprit subtil et inventif, ou en mettant toute mon industrie à fortifier l'ancienne doctrine, la met tre dans un plus beau jour, que je formerai à l'Eglise plus de bons ministres, que je rendrai capables de savoir bien la religion pour eux-mêmes , et de l'enseigner plus utilement aux autres? Est-ce en travaillant dans la province, auprès des pauvres et des personnes simples, que je me ferai mieux écouter, ou bien en voulant m'élever jusqu'à ceux d'un rang et d'un esprit plus distingué? Un homme qui n'aime point sa propre gloire, un homme qui ne veut que Dieu, qui ne veut que la gloire et la plus grande gloire de Dieu, saura bientôt à quoi se déterminer, et sur son état , et sur la manière de travailler dans son état. Ad majorem Dei yloriam.

2.° Outre les choses qui peuvent tomber sous notre choix, il y en a beaucoup d'autres où nous ne pourrons rien sans forcer les bornes de la dépendance. La Providence se déclare souvent par des événemens qui nous lient , et qui ne laissent rien à nos délibérations. Nous voudrions travaille" beaucoup , et la pesanteur du corps ne saurait suivra qu«

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de loin la grandeur du courage , la vivacité du zèle. Ce n'est pas que nous nous écoulions ni que nous nous flattions ; c'est la longue expérience d'une infirmité habituelle qui nous oblige à nous borner.

D'autres fois nous croyons être capables de beaucoup, et les supérieurs n'en jugent pas comme nous; nous voudrions les emplois du dehors, et ils nous attachent à ceux du dedans ; ils n'écoutent ni nos inclinations, ni nos représentations.

Nous croyons faire de grands biens dans un certain lieu , dans un certain emploi : on nous arrache, pour ainsi dire, on nous transporte , on nous dépayse ; tout ce que nous avons acquis par nos études précédentes, nous devient comme inutile. Il faut travailler dans un nouveau goût, incertains de réussir, certains, à ce qu'il nous semble, de ne réussir pas.

Nous défendons la religion avec zèle: une injuste persécution traverse nos meilleurs desseins; ceux qui devraient nous protéger, nous soutenir, semblent avoir entrepris de nous perdre et de nous anéantir. On nous ferme l'entrée aux ministères utiles, comme si l'on était fâché de voir Dieu trop bien servi.

Dans ces divers événemens, que faire? quel parti prendre? Adorer les ordres d'en haut, acquiescer humblement et sans nous troubler: pourquoi? Parce que nous ne devons chercher que la gloire de Dieu; et sa plus grande gloire est toujours certainement que nous obéissions à ceux qui nous tiennent sa place, et que nous nous soumettions à tout ce que veut la règle ou la Providence par voie de permission , d'épreuve ou de punition.

Sans cela, a que! chagrin et à quelle manière de

SUR DIVERS SUJETS HE Pi lit. 149

désespoir n'eus--entpasdû s'abandonner les hommes apostoliques, si souvent exposés à de pareils contretemps P Saint Xavier se voyant mourir à la porte de la Chine, par la malice d'un gouverneur avare et ambitieux , ou rappelé à Rome par un seul mot de son général, que n'aurait-il pas pu objecter ?

Que dis-je? Jésus-Christ même mourant en croix après trois ans de prédication seulement , et n'ayant formé encore que six vingts disciples, quel modèle de résignation !

Dieu, touché denotrepatience et de notrerésignation, fait faire par d'autres après nous, ce que nous n'avons pas fait nous-mêmes. Du sein de notre humilité il tirera cette gloire brillante que nous eussions voulu lui procurer; du moins ainsi en arrivat-il au Fils de Dieu et à l'apôtre des Indes.

Mais venons à la deuxième hypothèse. Dans le cas d'une égale gloire de Dieu , que devons-nous préférer, l'estime, ou Humiliation? L'humiliation dit encore la règle, voyons pourquoi.

SECOND POINT

Il n'y a rien dans l'humiliation qui puisse la rendre estimable ou aimable par elle-même. Elle est fout au plus de ces choses indifférentes dont parle a deuxième partie du fondement de la retraite , et lont on peut bien ou mal user. Aussi n'est-ce 'pas pour elle-même précisément que Jésus Christ Ta ant estimée et tant aimée , m;us parce qu'il était de a gloire de Dieu son Père, et du dessein qu'il avait le réformer le monde et de donner un exemple sans Réplique aux hommes ambitieux et corrompus, qu'il l'aimât et l'embrassât.

Comment donc et pourquoi prétend-on etpeut-on prétendre que nous estimions et que nous aimions l'humiliation , même dans le concours apparent d'une égale gloire pour Dieu ? Voici pourquoi : 1.° parce que nous avons aujourd'hui une raison toute nouvelle d l'estimer et décimer; c'esll'exern-

ple de Jésus-Christ même.

2.° Parce que, supposé l'exemple de Jésus-Christ, le concours prétendu d'une égale gloire de Dieu dans notre élévation ou dans notre humiliation, devient une hypothèse chimérique.

Tout étant égal de part et d'autre, Dieu est toujours plus glorifié à proportion que Jésus-Christ est

mieux imité.

Une raison nouvelle d'aimer l'humiliation , c'est que Jésus-Christ l'a aimée. Tous les saints , épris de son amour , n'en ont point apporté d'autres , et n'en ont point goûté d'autres. Rappelez, s'il vous plait , ce que nous en dîmes dans notre retraite , à la méditation des trois degrés d'humilité : Ld parole de Jésus-Christ ne doit pas être plus la régie de notre foi , que les exemples de Jésus-Christ ne doivent être la rè<de de notre conduite. Je dois captiver mon cœur sous le poids de ses exemples, comme je dois aveugler mon esprit sous le poids de ses décisions. C'est une folie, direz-vous, une ivresse, un transport d'amour qui ne raisonne plus , et qui met toute sa gloire et tout son bonheur à se transformer en la personne à qui il s'attache; mais c'a élé la folie de toutes les grandes âmes , et Dieu a justifié leur conduite , en les introduisant par là dans ses trésors de grâces les plus précieux, et les rendant maîtres , pour ainsi dire, de sa toute-puissance. Rien ne leur

résistait, au moins dans Tordre de la grâce; ils priaient, et ils étaient comme infailliblement exaucés; ils parlaient, et sans qu'ils parussent dire rien que de très-commun, les cœurs les plus endurcis étaient comme forcés à se rendre.

Qu'on me donne un cœur vraiment épris d'estime et d'amour pour Jésus-Christ , il comprendra ceci; il ne comprendra pas qu'on n'y trouve rien de difficile, rien de contraire à la raison. La mienne se révolte; c'est que je n'estime pas assez, c'est que je n'aime pas bien Jésus-Clirist.

Pénétrés, remplis de Jésus-Christ et du Saint- Esprit, c'est-à-dire, de l'Esprit de Jésus-Christ même et d'amour pour lui, dès les premiers jours de sa venue, les apôtres s'estimaient heureux de souffrir des affronts, d'être maltraités pour l'amour de lui(l). La gloire de Dieu eût été égale, et plus grande, du moins en apparence , si la synagogue n'avait pas traversé la prédication et les progrés de l'Evangile ; mais être semblables à leur maître , par le seul avantage de lui être semblables, faisait leur joie et leur consolation. Quoniam diani habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati (2).

Celte disposition persévéra dans eux jusqu'à la mort : Nous souffrons , disait saint Paul ; il n'ajoutait pas : Dieu en est plus glorifié; cela ne paraissait pas toujours évidemment ; mais c'est pour Jésus- Christ et avec Jésus-Christ que nous souffrons , ajoutait-il , c'est une assez grande récompense de nos souffrances , un assez juste sujet d'en faire la matière de nos applaudissemens.

(i) Ibant gaudentcs. Act. 5, 4*« (a) lbid.

Nous nous glorifions dans les tribulations (1). Je suis crucifié arec Jésus-Christ (2). A Dieu ne plaise que je me glorifie en quelque autre chose, que dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ (3) !

Mais remontons jusqu'au principe. Pourquoi, dansleconcoursmème d'une egalegloirepourDieu les apôtres préféraient ils et devons-nous préférer encore l'humiliation à l'élévation? Je l'ai ajouté, et c'est la deuxième réflexon : parce que la ressemblance avec Jésus-Christ, dès qu'elle arrive, détruit d'abord l'égalité du concours, s'il y en avait quelqu'une. Dieu est toujours plus glorifié quand , tout le reste demeurant égal, Jésus-Christ est plus imité, parce que c'est une marque qu'il est plus respecté , plus aimé.

Supposons doncdeux hommes apostoliques, dont l'un ait converti à Dieu dix mille hommes, et l'autre un pareil nombre : mais l'un a été applaudi de tout le monde dans l'exercice de son ministère : l'autre comme Jésus-Christ, n'a pour récompense que des opprobres, des calomnies , des mauvais traitemens; lequel des deux rend plus de gloire à Dieu ? Peut-on croire qu'il y ait seulement à douter?

Cette disposition de cœur, aimer l'opprobre de Jésus-Christ dans le concours supposé d'une égale gloire de Dieu , a encore un grand avantage ; c'est qu'on n'est jamais séduit ni trahi par son amourpropre , cet amour-propre toujours accoutumé à persuader que ce qui flatte est de la gloire de Dieu.

. {t\ Gloriamur in tribulationibus pro Christo. Rom. 5 3.

(a) Christo confixiu sum cruci. Gai. i , 19.

(3) Abnt mihi gloriari . nui in cruce Ûomini nostriJem Chis • ti. Ibid. 6,14

Comhien de gens y sont trompés! Ils ne veulent rien hasarder, rien risquer , de peur de perdre une certaine estime, une réputation de sagesse qu'ils juçent de la gloire de Dieu et du service du prochain. De là vient qu'ils omeitenl mille saintes entreprises; qu'ils aiment mieux quelquefois ne rien faire toute eur vie , que de faire médiocrement ce qu'ils font.

Combien n'y en a-t-il pas qui ne renoncent à la prédication, parexemple, que parce qu'ils craignent le ne pas prêcher avec assez de succès ! Cependant a voix publique les y destine , sans qu'on les juge oujours capables de primer dans un certain genre.

Un autre, avec moins de réflexions , s'oubliant ui même, se donnant à tout, réussit assez pour îonverlir beaucoup d'ames, malgré les apparences jui lui pnraissaienteontraires ; et quepense-t-il , que Mit-il P Je gagnerai au moins quelque humiliation, |i je ne gagne pas autre chose, et je ressemblerai à Yésus-Christ par ses opprobres, si je ne lui ressemble pas par ses succès. Mais Dieu permet toutle conraire, et tandis que plusieurs autres languissent lans une oisiveté criminelle et honteuse, ou qu'avec beaucoup d'appareil ils restent quelquefois dans obscurité, celui-ci cherchant l'humiliation , ren- |ontre le succès qu'il ne cherchait pas. Au moins îst-il certain d'arriver à la véritable gloire ; car, retenons toujours au principe, la créature n'en doit oint connaître d'autre que de glorifier Dieu, de 'anéantir devant Dieu.

Enfin, en aspirant jusque là, nous arriverons du Sioins certainement au premier degré dont nous bons parlé d'abord, et jamais la crainte du mépris

ne nous fera rien négliger de ee qui sera visiblement de la gloire de Dieu.

Finissons en disant un mol de la dernière combinaison. Dieu sera moins glorifié , si je suis plus humilié; puis-je désirer l'humiliation? C'est à quoi il faut répondre encore en deux mois.

TROISIÈME POINT

On peut dire d'abord que celte hypothèse est la plus rare de toutes, sans comparaison, et que difficilement il arrive que Dieu soit beaucoup humilié. La conversion du monde par les apôtres , ne s'est faite que par le soulèvement , le déchaînement du monde contre leurs entreprises. Le champ de l'Eglise ne devint fertile qu'à proportion qu'ils l'arrosèrent de leurs larmes et de leur sang.

Les ordres religieux , ainsi que l'Eglise, ne se sont formés, fortifiés, agrandis (pie par là; où ils eurent plus de peine à s'établir, c'est où ensuite ils firent ordinairement plus de bien.

Au contraire , la protection que les princes chrétiens donnèrent à l'Eglise, augmentant le nombre des fidèles, fila Jésus-Christ une foule innombrable de lâches adorateurs. Dieu veuille que nous n'éprouvions jamais rien de semblable, et que les applaudissemens du monde, si jamais il nous laissait tout-à-fait en paix , ne nous fassent point négligei ce que les tribulations nous mirent dans la nécessité de faire pour les contre-balancer !

Mais, quoi qu'il en soit , en supposant enfin que notre abaissement dût empêcher Dieu d'êlreglorifié. alors du moins ne nous serait il pas permis de fui) l'humiliation , de désirer, d'ambitionner l'élévatior

et la gloire ? Non ; alors même , ai-je dit, il faudrait craindre l'élévation autant ou plus que, d'ordinaire, nous ne craignons la contradiction et le mépris . pourquoi ? Parce que la gloire que nous procurons à Dieu par de grands succès, n'empêche pas que notre élévation ne nous soit toujours infiniment dangereuse. On se flatte souvent du contraire, il est vrai ; on s'imagine qu'en prêchant avec éclat, qu'étant reçu favorablement des grands, applaudi du peuple, on demeurerait dans les bornes de la modestie et delà simplicité religieuse; qu'à la Vue des bénédictions de Dieu , on se sentirait porté à la ferveur et à la reconnaissance ; qu'ayant l'esprit libre et le cœur content, on se donnerait plus librement et plus fidèlement à ses devoirs.

Je ne parle pas, comme vous voyet, de ceux qui regardent le succès comme un état où ils pourraient se mettre comme au-dessus de la règle , se rendre indépendans des supérieurs mêmes, se procurer mille douceurs et mille agrémens naturels. Cette disposition ne saurait être que damnable; et qui la sentirail en soi-même, devrait prier Dieu avec larmes, qu'il le confondit plutôt, et qu'il ne le mit jamais envoie de se contenter; mais je parle de ceux qui ont les intentions droites en apparence, et qui ne pèchent que parce qu'ils jugent d'eux-mêmes trop favorablement. Pour les détromper, il ne faudrait que leur faire voir combien le nombre de ceux qui ne se sont point laissés éblouir par le succès , est petit.

Que faire donc dans le succès où l'on croit beaucoup glorifier Dieu ? Craindre toujours l'élévation comme un écueil infiniment dangereux à la vertu et

a l'innocence. Jésus-Christ, qui n'avait certes rien à appréhender, se comporta toujours comme s'il avait craint la vue de ses miracles. On parle de le faire roi ; devait-il cesser de faire des miracles ? Non; la gloire de Dieu le demandait ; mais il prend la fuite, il se cache. On le loue, il rejeté les louanges avec une espèce de mépris ; pourquoi m' appelez -tous bon ? il n'y a que Dieu qui soit bon (1). Chasse-t il les démons ? il leur lie la langue, de crainte qu'ils ne publient ce qu'il est. Guérit-il les lépreux? il leur défend d'en parler.

C'est sur ces principes que saint Ignace n'eut jamais plus d'attention à humilier fortement ses enfans, que quand il les voyait applaudis. Toute la réputation que s'était acquise Laynez, au Concile de Trente et dans les chaires de Rome , ne fut qu'une raison de plus au saint fondateur de lui passer moins qu'à nul autre les plus légères imperfections. Il voulait qu'eux-mêmes se rappelassent à leur néant, à proportion qu'on les faisait monter à des places plus distinguées. A Trente, leur demeure était l'hôpital ; ils avaient ordre de ne paraître point au concile qu'ils n'eussent servi les pauvres et les malades plusieurs heures. Qu'il eût fait beau demander à saint Ignace des distinctions, des dispenses , des exemptions , parce qu'un homme était un grand prédicateur, un fameux théologien, ou le confesseur d'un grand prince !

Voilà donc l'esprit des vrais religieux , et quelle conduite ils ont suivie dans les temps de leur plus grande ferveur. Un grand no ri , un grand succès , répétons-le sans cesse, est un formidable éoueii. (x) Matih. 19, 17

Jugeons-en par nos succès les plus médiocres que nous ayons eus ; un je ne sais quoi qui aura réussi , un sermon, une pièce publique, un ouvrage d'esprit, nous occasionent la plus grande joie, la plus grande dissipation. Et que serait-ce si nous voyions un jour le monde s'empresser après nous , et que nous eussions la confiance de toute une ville , de toute une province ?

Ne formons donc jamais sur cela aucun désir ; laissons absolument aux supérieurs et à la Providence le soin de nous conduire.

Si le succès vient sans l'avoir attendu : O mon Dieu! que vous ai- je fait? quel danqereux présent! J'étais religieux , et j'étais content dans mon obscure médiocrité ; mais que vais- je devenir ? avezvous résolu de me perdre? n est-ce point ici toute la récompense , peut-être , que je dois attendre de mon travail, ou ne voudriez- vous point me priver de votre qloire ?

Avec de pareilles dispositions, adonnés a l'oraison, unis à Dieu, espérons sa miséricorde et sa gloire. Âmen.

Abnégation intérieure (1).

Si guis vult post me uenire , abnegetsemetipsum.

Si quelqu'un veut me suivre et s'attacher à moi, qu'il renonce à soi-même. Luc. 9, a3.

Jésus-Christ parlait, en général, pour tous ceux qui voudraient être ses disciples, et l'Evangile le remarque en termes formels : Dicehat autem ad omnes , si quis vult venire post nie , etc. Peut-on douter, cependant, qu'il ne parlât singulièrement pour ses apôtres, et pour ceux qui voudraient se lier à lui d'une façon particulière?

Les raisons communes qu'il avait, et que nous

(1) Il ne sera pas inutile de dire un mot sur les trois exhortations suivantes : l'abnégation intérieure , la mortification continuelle en toutes choses , la mortification des passions , et particulièrement des passions dominantes.

J'ai entre les mains un recueil manuscrit des exhortations du P. Judde. On y voit une exhortation de la mortf cation des passions. L'exorde et le premier point sont tirés du premier point de l'abnégation intérieure , ci-dessus indiquée. Les deux autres points sont ceux de la Mortification des passions dominantes , à très peu de chose près, et tout est tort bon et bien assoiti ; mais ce n'est point là l'arrangement du P. Judde. Ceux qui ont fait ce recueil ont supprimé une exhortation tout entière, et la moitié d'une autre dont ils auraient pu faire usage. Il ne s agissait , pour cela , que de retrancher très-peu de chose. Par c^ retranchement, ils auraient conservé deux exhortations très-bonnes et intéressantes. C'est ce que nous avons cru devoir faire , en restituant ce qui avait été supprimé , et arrangeant ce qui avait été dérangé.

( Note du premier éditeur. M. Lenoir-Dupare. )

«cliquerons dans la suite(l), c'est que l'innocence de l'homme et la paix dans le christianisme dépendent Tune et l'autre de celle-ci.

Mais tâchons de pénétrer encore davantage la raison qui nous est propre ; la voici : Jamais nous ne serons parfaits dans notre état, qu'autant que nous aurons nos passions bien mortifiées , ou que nous travaillerons fortement à les mortifier, parce que , premièrement, la mortification, quoique rare et difficile , n'en est pas moins nécessaire en général a tous les religieux , pour acquérir de solides vertus.

Secondement, elle est plus nécessaire encore à ceux dont la règle est moins austère.

L'idée qu'on peut se faire delà perfection religieuse , est sujette à d'assez grandes illusions ; on prend souvent l'apparence pour la réalité; on croit être quelque chose , et l'on n'est rien ; il faut du solide, et l'on demeure à la surface ; détrompons-nous, instruisons-nous. Si quelqu'un, disait l'apôtre saint Jacques, croit être religieux, et qu'il ne sache pas mettre un frein à sa langue , il se trompe , il n'a qu'un fantôme de religion (2).

Ceci peut et doit s'appliquer à tous les mouvemens de l'esprit et du cœur , aussi-bien qu'à la langue ; on ne l'applique à la langue en particulier , que parce qu'elle est l'instrument le plus ordinaire par ou se manifestent toutes nos pensées, tous nos désirs , tous nos projets , tous les mouvemens de nos

(i) Voyez V Exhortation des passions dominantes, ci-après. (2) Si'tpiis autem putat se religiosum esse, non refrénons linguarn suam.... hujus varia est religio. Jae. t. 26.

différentes passons. Les pharisiens étaient des hommes fort réglés et fort religieux à l'extérieur; on peut juger d'eux par ce que disait cel homme de leur secte : Je jeûne deux fois la semaine ; je donne aux -pauvres la dixième partie de tout ne que je possède. Je ne suis pm comme la plupart des hommes, impie, voleur, adultère ( 1 ). Le Sauveur ne le condamna ni pour avoir menti , ni pour s'être flatté * mais lui et ceux de sa profession étaient des gens hauts, méprisans , intéressés, envieux des succès d'autrui , jaloux des premières places, sensibles sur le point d'honneur , attachés à \énr sens et adonnés aux vertus d'éclat. Dés lors Jésus-Christ 1 s traite d'hypocrites , de sépulcres blanchis ; il a lancé plus d'anathèmes et de malédictions contre eux seuls , que contre tout le reste des hommes ensemble : malheur à vous , pharisiens (2)... Si voire justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des Cieux (3).

C'est donc par la mortification des passions , que Jésus-Christ juge de la solidité de la vertu, et que nous en devons juger à son exemple. De là cette attention à réprimer, dans ses disciples , jusqu'aux premières saillies de la passion ; dans ces deux ambitieux : vous ne savez ce que vous me demandez! 4). Dans ces deux zélés indiscrets : vous ne savez j ar quel esprit vous êtes poussés (p). Dans ceux qui dis-

(i) Luc. 18, 12.

(2) Vœ vobis , Pharisœi.. . Luc» ir, 42.

(3) Nisi abundaverit justitia vestra plus quant Scribarum et Pharùceorum , non intrabitis in reeniim Cœlorum Matth. 4 20.

(4) Nescitis quid petatù Matth. 20, 22.

(5) Nescitis cujus spiritûs p<ttis. Luc. 9, 55.

putaient de la primauté : // n'en sera pas ainsi parmi vous (1). Dans celui qui s'opposait à sa passion: Eloignez-vous de moi, Satan , vous m'êtes un sujet de scandale (2).

En effet , s.il qu'on appelle vertu solide ce qui ne peut venir que d'un principe solide et tout intérieur, ou bien ce qui ne peut se pratiquer que par les efforts d'une ame forte et vigoureuse , ou bien enfin ce qui produit des fruits solides et véritablement utiles au progrès del'ame, tout ceci ne convient qu'à la mortification des passions ; les autres vertus peuvent venir de divers principes; on peut être régulier, dévot, modeste, laborieux par respect humain, par une espèce d'amour propre , par un certain esprit d'ordre et d'arrangement , par vanité même , par ambition et par l'espérance de se pousser et de se mettre en place ; mais il n'y a que la vue de Dieu, et la haine de soi même fondée sur la vue de Dieu, qui porte à mortifier ses passions, et à être sans reproche aux yeux de celui qui pénétre le fond des cœurs. Car , la mortification des pr ssions ne suppose pas seulement la retenue des saillies, mais des mouvemens les plus intimes de l'esprit et du coeur , qui sont tant soit peu déréglés et qui sont excessifs. Dieu seul sait ce que l'on sent, ce que l'on souffre , et ce qu'il en coûte pour se vaincre ; vertueux entre Dieu et soi, c'est être solidement vertueux. De là le mépris que les saints Pères firent toujours des vertus desanc eus philosophes , qui ne savaient point mortifier leurs passions, ou qui ne savaient tout au plus que mortifier l'une pour l'autre. Désintéressés, pau-

(i) Aon ita eril inter vos , etc. Matth. so, 26.

(2) Vade postme , Sntana , scandalum es mihi. Ibid. 16, a 3

vres par orgueil et pour ne dépendre d& personne , humbles par vanité et par le désir de se montrer audessus des opinions et des jugemens populaires, contens de l'estime d'un petit nombre de personnes choisies.

Quant à la difficulté de l'abnégation , elle se connaît par le petit nombre de personnes qui s'y appliquent. On fait de son corps a peu prés tout ce qu'on veut, on le réduit à tout, quand on a de la force et de la snnté. Il y a des personnes parmi les fidèles , dans le monde ou dans les communautés, qui mènent une vie très-dure et trés-austére; mais si on leur parle de se captiver sous les lois d'une vie vraiment intérieure , c'est un langage qu'elles ne sauront ^oùter ; elles répondent qu'elles font- d'ailleurs assez d'autres choses mortifiantes. Les plus vertueux même, ou plutôt ceux qui ont des idées plus justes de la vraie vertu, ménagent presque toujours quelque passion, quelque attache; on se la cache au«si longtemps qu'on peut ; et quand on vient à la connaître il est encore rare qu'on s'applique bien sérieusement à la combattre; à cela prés, tant de ferveur que vous youdrez ; mais réprimer un désir, une aversion une inclination ; risquer de perdre je ne sais quelle petite réputation , c'est porter le fer et le feu aux chairs vives; on sent tout, on jette de hauts cris, la douleur est insupportable.

Enfin, le fruit de l'abnégation c'est une préparation à tous les dons de Dieu, par le retranchement de tout ce qui peut y mettre obstacle. Dieu ne se communique qu'aux âmes tranquilles : un cœur où règne la passion est comme une mer agitée ; Dieu ne parle qu'à ceux qui veulent obéir.

Ou se plaint de tant de distractions à l'oraison ;

elles peuvent venir de la légèreté naturelle , de l'embarras et des occupations; mais la cause la plus ordinaire, c'est que le cœur est possédé ou partagé par quelque secrète passion ; tout le rappelle la , tout le ramène là. Dieu crie sans cesse : Mortifiez vos passions ; c'est la première chose qu'il répond à ceux qui demandent : Que voulez -vous de moi ? On se perd dans un million de dévotes pensées ; on fait un grand amas de belles connaissances et de pieuses ré flexions, mais on ne vient point à ses vraies nécessités ; on veut ce qu'on veut , et non pas ce que Dieu veut.

Tant que cette disposition durera, il ne faut attendre ni lumières pures, ni grâces extraordinaires, ni véritable et solide avancement ; je ne parle point du fantôme des Quiétisles, ni de ses désordres , ni de ceux qui veulent s'élever à la contemplation , avant que d'avoir leurs passions bien mortifiées ; jamais d'esprit d'oraison sans mortification. On disait un jour d'une personne, que c'était un grand homme d'oraison ; il lésera, répondit un saint personnage, quand il sera homme de mortification (1). G'est donc uniquement par le progrès qu'on fait dans la mortification des passions, qu'il faut juger du progrès dans la vertu ; on ne commence à connaître véritablement la vertu , que du jour qu'on la fait consister dans la mortification ; on ne commence à s'avancer , que quand on travaille à se mortifier; on est parfait, ou Ton court à grands pas pour le devenir , quand on s'est déjà beaucoup rendu

(i) Saint Ignace.

maître de soi - même , et qu'on possède son ame avec un empire tranquille et absolu.

C'est donc encore ici la leçon qu'il faut faire , dès les premiers jours, à ceux qui embrassent le service de Dieu , et la leçon qu'il faut leur continuer toute la vie , jusqu'à ce qu'ils Paient bien apprise. Ce doit donc être là le but et l'objet de toutes les retraites , de toutes les confessions, de tous les examens ; c'est donc là ce qu'il faut demander dans toutes ses prières , dans loules ses communions , c'est à dessein de l'obtenir , ou'il faut jeûner, qu'il faut faire des austérités, qu'il faut pratiquer tous les petits exercices d'humilité qui sont d'usage dans les communautés ; c'est par là qu'il faut juger non-seulement du progrès des particuliers . mais du progrès même des communautés tout entières, et de h perfection d'un institut par comparaison avec d'autres. L'institut le plus parfait est celui qui mène plus droit et plus vite à la mortificaton des passions , eût-il d'ailleurs moins de certaines démonstrations extérieures, de retraites et d'austérités; qu'on n'envie point l'éclat des autres , si , dans le cœur, on peut se mortifier autant ou plus qu'eux , le vrai directeur , lebon directeur , c'est celui qui ne prêcbe autre chose , et qui est assez heureux pour savoir le persuader ; ce sont ici les grands fondemens de l'édifice spirituel , et toute conduite qui n'est point appuyée là-dessus , mène à l'illusion et peut être à la perdition.

Les bons livres sont ceux non point qui plaisent, qui rendent savant, mais qui apprennent à se bien connaître et à se mortifier beaucoup. C'est dans cette vue que saint François de Sales porta , dix-

huit ans durant , dans sa poche , le Combat spirituel ; on sait qu'il y apprit principalement à ne désirer plus au monde que Irés-peu de chose, et le peu qu'il désirait , à le désirer Irés-peu.

Heureux état ! élat désirable ! mais qui n'y veut pas aspirer , doit commencer par dire qu'il renonce à la perfection de son état ; caria mortification est essentiellement nécessaire à tous les religieux , en général : nous i'avons vu. Mais elle l'est encore davantage à ceux dont l'état a moins de retraites et d'austérités.

SECOND POINT

Les communautés, soit séculières, soit régulières , qui sont exemples d'austérités réglées , sont obligées à quelque chose de différent des autres communautés où les austérités sont de régie , obligées même à quelque chose de plus.

Celle différence ne vient pourtant pas tout-à-fait de ce qu'un particulier (fui a embrassé l'état moins austère dont nous parlons , ait besoin de mortifier ses passions , et que les autres n'en aient pas besoin ; mais elle consiste en ce que la mortification des passions lui est certainement plus nécessaire qu'à aucun autre: pourquoi? Parce qu'elle est, l.°le supplément universel des moyens de perfection qu'il n'a pas; 2." le fondement nécessaire des grandes vertus qu'il doit acquérir ; 3." l'instrument général de tout le bien parfait et solide qu'il peut espérer de faire.

l.'Les moyens de perfection qu'il n'a pas, c'est la solilude , c'est l'austérité de vie ; ce sont les exercices de piété (lui se font en commun. Or, ia Iran-

quilhté d'une ame dont toutes les passions sont bien mortifiées , est une espèce de solitude intérieure qui l'accompagne jusque dans le commerce du monde ou le rejettent ses emplois ; dans le temps qu'il est avec le prochain , plus de la moitié de lui-même ne sort point de chez lui ; il trouve là auprès de Dieu , qu'il ne perd jamais de vue , un préservatif contre tout ce qui viendrait du dehors et pourrait le corrompre ou lui faire perdre trop de temps aux affaires du siècle , aux événemens de la vie , aux intérêts qui remuent les hommes passionnés. C'est cette disposition qu'on admirait dans saint François- Xavier , de qui il est écrit , qu'au milieu de ses accablantes occupations , il était dans son intérieur tel qu'un solitaire dans le creux d'un rocher. Mais à quoi un homme passionné n'est-il pas exposé , dans le commerce du monde même le plus nécessaire ? Les pièges semblent pleuvoir sur lui comme de toutes parts (1), selon l'expression de l'Ecriture: l'ambition le dévore, la vanité le trouble, la volupté le tente ; tout ce qu'il voit , tout ce qu'il entend qui peut flatter ses inclinations vives et mal mortifiées , le met dans un danger prochain de s'oublier et de se perdre. Qu'il serait heureux s'il pouvait se retrancher tout commerce avec le siècle ! mais son état ne le lui permet pas ; il ne lui reste donc , pour tout supplément , que de porter dans la fréquentation du monde , un cœur ou déjà mort au monde , ou du moins déjà mourant et languissant pour tout ce qui est du monde. Celte herbe précieuse que portaient toujours sur eux , disait-on , de jeunes prêtres missionnaires, qui les préserva, non- Ci) >Fs. 10 , 7.

I seulement du vice , mais encore de la malignité des langues médisantes , n'était rien autre chose qu'une grande mortification , qui venait d'une grande crainte de Dieu

Quoiqu'on n'ait pas plus d'austérités que de solitude d'obligation, cependant il faut tenir le corps en esclavage, si l'on ne veut pas qu'il se soulève contre l'esprit ; mais , outre que l'on fait plus courageusement la guerre à son corps quand l'esprit est déjà bien mortifié , par son seul assujettissement à la grâce il répand sur le corps des impressions de mortification qui répriment les saillies déréglées.

C'est ce que voulait dire ce seigneur de la cour d'Henri IV , lequel , interrogé par son maître quelle différence il mettait entre l'institut d'un certain ordre trés-auslére, et celui d'un autre ordre exempt d'austérités: C'est, dit-il, que dans le premier on assujettit l'esprit en faisant la guerre au corps , et que dans le second on assujettit et on dompte le corps en faisant la guerre à l'esprit ; l'un peut donc servir de supplément à l'autre , avec cette différence, néanmoins, que l'expérience nous montre tous les jours qu'un corps bien mortifié n'entraîne pas toujours nécessairement un grand assujettissement d'esprit , au lieu qu'un esprit bien assujetti dompte toujours infailliblement les révoltes du corps.

Quant aux exercices de piété qui se font ailleurs en commun , de sorte que par là on se trouve comme heureusement déterminé à ne point les omettre , il est certain encore que des passions mal mortifiées fourniront mille prétextes d'omettre ces exercices , à celui qui le pourra sans être vu ni aperçu. Qu'il

soit dominé par la vanilé , il étudiera quand il faudrait lire dans un livre de piété : dominé par la paresse , il reposera lorsqu'il faudrait faire oraison ; dominé par la vivacité , il fera les affaires d'autrui quand il faudrait s'occuper de sa perfection : de sorte que, faute d'avoir ses passions mortifiées, bientôt , s'il n'y prend garde , il n'aura plus rien de religieux.

2.° La mortification des passions est encore le fondement nécessaire des grandes vertus, des vertus parfaites que tout ouvrier apostolique doit acquérir. Parcourons nos obligations; on nous demande une indifférence absolue pour toutes sortes de demeures et d'emplois, une pureté qui puisse être comparable à celle des anges mêmes qui vivent sans corps, une obéissance aveugle qui ne sache point répliquer (pas même au fond du cœur) aux ordres de ceux qui nous conduisent ; un désintéressement qui élevé l'ame au dessus de toutes les récompenses et de toutes les espérances humaines; un zélé que nulle peine, nulle sorte de travail ou de danger ne puisse arrêter. Or, un homme passionné pour ses amis, pour ses pareus, pour sa patrie, pour ses commodités, aura-t-il jamais cette indifférence? un homme attaché à son corps, à sa bouche , à son plaisir, approchera - 1 - il de cette inviolable pureté ? un homme orgueilleux , sensible , délicat , jaloux d'être distingué, pliera- 1 - il sans murmure sous les vues et sous les ordres d'aulrui ? un homme qui aime la vie douce et commode , ennemi de tout ce qui peut gêner le corps dans tout ce qui regarde l'emploi , la demeure, la table , la pénitence , ne cherchera- t-il pas quelqu'un qui puisse fournira

ses besoins imaginaires? un homme esclave de sa santé, qui craint le froid elle chnnd, la mort et la maladie , ne s'épargnera-t-il pas dans les besoins pressans du saint des âmes ?

Qu ou ne s'étonne donc point d'entendre demander que la plus grande élude de chacun soit de chercher la plus grande abnégation de soi-même, et, autant qu'il se pourra , une continuelle mortification en toutes choses; c'est le fondement nécessaire de ce haut édifice (pie nous devons élever pour devenir de véritables ministres de la parole de Dieu ; le temps des épreuves est destiné à les jeter , ces fondemens , et tous les réglemens ont été formés sur cette idée.

3.° Enfin, la mortification des passions est l'instrument général de tout le bien solide qu'on peut espérer de faire dans les âmes ; je dis du bien solide , sur quoi on a coutume de distinguer trois sortes d'ouvriers : les uns, qui détruisent plutôt qu'ils ne bâtissent ; les autres, qui bâtissent , mais qui semblent détruire en même temps ; les derniers, qui bâtissent toujours et qui ne détruisent jamais. Les premiers sont ceux de qui les exemples s'accommoderaient mal avec les paroles : on les réprouve avec raison, parce que jamais ce qu'ils diront de mieux ne fera autant de bien que causera de mal ce qu'ils feront de contraire à leurs instructions : telle est la malignité de l'homme; il a tort, puisqu'il est dit: Observez ce qu'ils enseignent , et ne faites pas ce qitils font (I ) ; mais on ne le corrigera pas.

Les seconds gâtent ie principal par l'accessoire : ils ont du zèle , mais il n'est pas selon la science ;

(i) Matth. 23, 3.

.M DDE. OE(H.rCi. V. Sj

ce qu'ils disent n'étant pas dit ni avec mesure, ni avec charité , aigrit le coeur en même temps qu'il persuadel'espril. Cesontces sortes de personnesqui, avec tous les lalens imaginables et les meilleures intentions du monde, causent à leurs communautés une multitude d'affaires , offensent les grands , les magistrats, les gens en place, pour se faire quelquefois suivre du peuple. Alors les supérieurs se trouvent obligés d'oublier ce que ces sortes d'inférieurs font de bien, pour punir ce qui leur échappe d'inconsidéré. C'est ce qui arriva à un religieux qui avait servi utilement l'Eglise à la diète de Worms , mais avait manqué d'égards pour l'empereur; quand il revint à Rome, son général refusa de le recevoir.

Les derniers sont ceux qui , n'ayant que des passions bien mortifiées, agissent toujours avec discrétion et avec sagesse, qui écoutent conseil, et ne s'entêtent jamais. Sans celte sagesse, peut-on espérer de réussir? A la tête d'un séminaire, d'une communauté, d'un collège, qu'est-ce qu'un chef, qu'un supérieur, qu'un maître vif, passionné, violent , qui rebute l'un, qui a des attentions pour l'autre, du mépris et de la dureté pour la plupart? Dans les préventions ou dans les prédilections, combien d'invectives mal mesurées, jusqu'à faire de la chaire de vérité un théâtre pour y découvrir ses ressentimens! combien de prévarications pour se faire estimer !

Dans le commerce du monde, qu'est-ce qu'un aventurier , qu'un étourdi qui se mêlera de tout , qui voudra dominer partout, qui se piquera d'être un esprit propre pour le monde? dans le confessionnal , combien de négligences, combien d'impatiences , combien d'acceptions de personnes '

Travaillons donc plus que jamais, et que tant de grandes raisons nous engagent à mortifier toutes nos passions. Amen.

II r EXHORTATION

Mortification continuelle en toutes choses.

Sispiritujacta cavnis mortiJîcafCTltis , vivetis.

Si vous mortifiez par l'esprit les œuvres de la chair, vous vivrez. Rom. 8 , i3.

Ces paroles de saint Paul, adressées à tous les chrétiens, conviennent spécialement aux religieux, qui, par leur vocation, sont appelés à une plus grande abnégation intérieure, et à une mortification, autant qu'il pourra se faire , continuelle en toutes choses , et qui regarde tout le temps de la vie.

Ainsi, toute la vie ils doivent s'exercer à en acquérir riiabilude et la perfection. Heureux si la mort les trouve les armes à la main , travaillant actuellement à détruire ou à rectifier dans eux-mêmes tout ce qui s'oppose au dessein de se rendre, devant Dieu , des hommes sans reproche ! Mais , dira-ton ce qu'on exige ici de nous , est-il en effet possible , ou est-ce une chose si nécessaire ? N'est-ce pas trop entreprendre , ou bien ne peut-on pas, sans risquer rien , se contenter de beaucoup moins? C'est à quoi nous allons répondre dans les deux parties de cette exhortation.

ÎSous pouvons et nous devons nous mortifier sans cesse et en toutes choses ; nous le pouvons , parce

172 EXHOHTATIO.NS

que nous avons élé appelés à un état qui le demande ; ce sera le premier point : nous le devons, parce que nous n'arriverons que par là à la fin propre de cet état ; ce sera le second point, et tout le sujet de notre entretien.

PREMIER POINT

Demander si Ton peut se mortifier, et continuellement, et en toutes choses, c'est demander, ou si l'on a communément assez de grâce pour arriver à un degré de perfection si relevé , ou si on a assez de forces naturelles pour soutenir long-temps une vie si contraire et si gênée : à Tune et à l'autre question nous répondrons affirmativement.

Je conviendrai, si l'on veut , que tous ne sont pas appelés à l'observation des conseils évangéliques ; Jésus-Christ semble nous l'assurer : Tous, dit-il , ne sont pas capables de eetlesorlcde vie, mais ceux là seulement qui en ont reçu le dond'en-haut(l). Mais à ses apôlres , à ceux que , depuis eux , il a appelés en société de leurs ministères, il leur dit : 77 vous a été accordé d'entendre un langage que les autres hommes n'entendent pas, ou qu'ils ne comprennent pas (2). Or, dans lout l'Evangile y-t-il un conseil qui nous ait élé recommandé, et plus souvent, et avec plus d'instance que celui dont nous parlons r Ou plutôt , tous les autres conseils ne sont ils pas renfermés dans celui ci, et n'en sont-ils pas quelque partie? Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même ; qu'il porte sa croix tous les jours,

(i) Nonomnes capiunt vm-bum istud , sed quibus daturn est. Mat th. 19, IX.

(») V»bîs dmtum est nos se mysterium regni Dei. Lue. », te,

5UK DIVEKS SUJETS UE PIÉTÉ. 173

et qu'il me suive (1). Si quelqu'un vient à moi , et qu'il ne haïsse pas ce que le monde croit pouvoir le plus légitimement aimer, el qu'il ne se haïsse pas autant ou plus que tout le reste, il ne saurait être

mon disciple (2) Je ne suis pas venu sur la terre

apporter la paix, mais le glaive (3) Le royaume

des Cieux souffre violence , et ce sont les violens qui l'emportent (4).

Le royaume des Cieux ne signifie pas seulement l'Eglise de Jésus-Christ , ou le paradis que nous espérons après la mort; il peut encore signifier cette disposition de vertu qui fait régner Dieu en nous , dès le temps de la vie , et qui nous assujettit parfaitement à ses volontés (5). Je suppose , sans m'y arrêter , tout ce qui prouve que Dieu n'ordonne rien d'impossible ; sa bonté, sa sagesse ne le permettent pas ; il faudrait être aveugle ou impie pour pouvoir se le persuader. Disons donc que nous n'avons pas été appelés à notre état , (et oserions-nous le dire? ) ou bien ne doutons pas que nous n'ayons tout ce qu'il faut de grâce , ou prochaine, ou éloignée, pour arriver à la perfection et à la sainteté de cet état , dont c'est ici le fondement et la base. Nos premiersinstituleursnenous en ont fait une règle, qu'après avoir connu, par leur propre expérience, qu'elle n'était pas impossible : leur vie ne fut qu'une exprès sion constante et parfaite de tout ce que cette règle contient de plus parfait ; et le grand nombre de leurs enfans l'ayant observée avec consolation et avec

( i) Si quis vult pnst me venive , abneget semelipsum , et tollat evueem sunm (juolidiè , et sei/uatur nie. Luc y , 2 3.

(2; Luc 14 , 26 — (3) Mattli 10 , 34. — 4) Ibid. 11 , 12.

(5) Advenial regnum tuum.. Matth. 6 , 10.... Regniun Del intrà vos esU Luc. 17 . 21.

174 EXHOnTATIONS

joie , rien ne démontre mieux qu'elle n'était pns impossible, et qu'ilsavaienl uuegiùee particulière pour cela.

Pour impossible donc, certainement elle ne l'est pas; mais, commeelleest difficile, c'est ce que nous appelons impossible; et pourquoi est-elle si difficile? voulez-vous le savoir? Parce qu'on n'en prend ni la totalité, ni l'esprit. Expliquons-nous : 1 .* On n'en embrasse presque jamais la totalité ; la régie demande l'abnégation de soi-même , et la plusgtande, et la plus universelle , et la plus continuelle qui se puisse pratiquer en toutes choses. On veut donc bien se mortifier un peu , mais non pas se mortifier beaucoup ; se mortifier en quelque chose , mais non pas se mortifier en tout ; se mortifier de temps en temps , mais non pas se mortifier toujours. De là, qu'arrivet-il? Qu'on ne reçoit jamais la récompense attachée à la parfaite abnégation , ou qu'on ne la reçoit que très-rarement et avec mesure ; et sans celte consolalion, sans ces dédommagemens, ne sait-on pas combien il est difficile de soutenir long-temps le peu de violence même qu'on est résolu de se faire? Ce qui me peine , disait un saint religieux (1) , ce n'est pas ce que je fais, ce que je souffre; c'est ce (pie je n'ai pas toujours le courage de faire et de souffrir ; car , le centuple enfin n'est promisqu'à celui qui aura tout quitté , sa maison, ou ses frères , ou ses sœurs (2). 11 faut tout donner pour avoir tout, dit souvent l'auteur de l'Imitation ; mais on reçoit tout , dés qu'on donne tout (3) : dés lors on reçoit le don de la priè-

(i) Le P. de ta < olombière. — (a Omni.s qui rcliquerit i/omunt , velfmtres, aut soron-s . ele. cenlupluni aàci'piel Maltli 19 , 29.

(3) Oportet daretotum pm tolo lunt. L. 3 , c. 3a. Dimiue

omnia , et inventes onmiu. ibid. 1.3, c 27.

re , In facilité de ce commerce infime et familier avec Dieu ; il est comme infailliblement attaché à l'abnégation parfaite , à cette mort universelle pour tout ce qui peut flatter les inclinations naturelles. Oui, je puis assurer, disait un autre homme de bien (1) , que de toutes les personnes que j'ai vues se donner pleinement à Dieu , renoncer pleinement à elles-mêmes, je n'en ai connu aucune que Dieu n'ait gratifiée de cette faveur. Puis il ajoutait avec le même auteur : Ideô pauci inveniuntur amtemplativi , quia pauci sciunt se perituris et creaturis ad plénum sequestrari (2). Grâces de l'oraison, au reste , qui ne sont jamais suspectes, dés qu'elles sont fondées sur cette espèce d'abnégation grande, continuelle, universelle ; don de prière qui n'affranchit pas du devoir de se mortifier, mais qui le rend supportable, agréable, délicieux : on désire plus encore de souffrir que de mourir (3).

Outre cela , on jouit d'une paix parfaite au dedans de soi-même : on n'y trouve , on n'y entend rien que de consolant : on n'a plus d'inquiétude , ni sur le passé, ni sur l'avenir; de sorte qu'on aurait plus de peine à sortir de son propre cœur, que les autres, d'ordinaire, n'en en ont à y rentrer. L'Ecriture appelle cela un festin perpétuel, une espèce de paradis anticipé (4).

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