PREMIERE PARTIE
cette pensée , frémissaient. Saint Paul disait : Je suis certain que rien ne me peut ôter la charité de Jésus-Christ (1). Ajoutait-il moins : Je réduis mon corps en servitude , de crainte qu'après avoir prêché aux autres , je ne devienne peut-être moi-même un réprouvé (2)F Saint Augustin disait encore à Dieu : Certd conscientid amo te; le témoignage de ma conscience m'assure, ô mon Dieu , que je tous aime. Cependant , jusqu'à la mort , dans quel tremblement vécut-il et voulait-il que tout le monde vécût ? Ils aimaient Dieu , ces cœurs généreux ; ils faisaient pour Dieu les plus grandes choses , et ils étaient dans les alarmes î Je fais si peu pour Dieu , je l'aime si peu , j'aspire si peu à l'aimer , et je vis tranquille î
Ne refusons rien à Dieu : ses prières sont des espèces d'ordre précis. Sainte Thérèse vit sa place en enfer, à moins qu'elle ne travaillât à se rendre parfaite. Pour elle il n'y avait point de milieu ; y en-at-il plus pour nous , ou le savons-nous ? Bien des gens brûlent en enfer pour avoir trop disputé avec Dieu. Des bagatelles en apparence , les ont conduits dans l'abîme. Encore une fois, instruisonsnous par le malheur d'autrui , et que jamais en ce sens , nous ne servions d'instruction aux autres.
(î) Certus sum quia neque mors, neque vita.... neque creatura alia, pote rit nos separare à cantate Dei. Ad Kom. 8 , 38 , 3g.
(2; Castigo corpus meum et in servilutem redigo , nejbrtè cùm aliis prœdicaverim , ipse reprobus ejjiciar. I Cor. 9, 27.
MEDITATION
De la pensée de l'éternité.
Pour achever de rompre tous les liens qui pourraient encore nous tenir attachés au péché , au monde et à nous-mêmes , considérons à quoi nous sommes destinés après cette vie, et combien tout ce qui peut arrêter est méprisable, comparé à ce que nous craignons et à ce que nous espérons dans l'avenir.
Trois réflexions toutes simples , mais infiniment capables de nous détacher, feront ici le sujet de notre méditation.
Je suis fait pour l'éternité ; c'est la première.
Je suis à la porte de l'éternité; c'est la seconde.
Je suis maître de mon éternité ; c'est la troisième , qui demande quelque explication.
PREMIER POINT
Je suis fait pour l'éternité.
Dieu seul , qui a tiré mon ame du néant , pourrait l'anéantir ; il ne faut pas une moindre puissance pour faire rien de quelque chose, que pour faire quelque chose de rien. Mais Dieu a déclaré cent fois qu'il ne l'anéantirait pas. Elle est et elle sera toujours; il m'a même assuré qu'après un sommeil, assez long peut-être , il viendrait réveiller mes cendres (1) ; que le même corps qui sert aujourd'hui de demeure à mon ame , lui serait rendu , et qu'il
(i) I Cor. c i5, v. 16, 3a, Si.
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serait éternellement le compagnon de sa destinée. J'ai donc commencé , mais je ne cesserai jamais d'être ce que je suis.
Tout ce qui frappe mes sens , tout ce qui m'environne , le monde et ce qui compose le monde , ne sera plus , ou du moins il changera tellement de forme et de figure , qu'on ne pourra plus rien y reconnaître (1). Mais Dieu , mais moi , par le décret immuable de Dieu, nous serons toujours les mêmes, et nos années ne finiront point (2). Je le dis à Dieu, mais je puis aussi me le dire à moi-même , en quelque sorte.
Je n'ai donc point ici de demeure stable et arrêtée ; ma demeure est dans le sein de Dieu, qui durera éternellement. Je suis donc sur la terre comme y serait un étranger , un voyageur , et ce ne sont point ici des expressions simplement métaphoriques et figurées. Le monde n'est véritablement qu'une tente , un lieu de passage , une maison d'emprunt ; on arrive le soir, et on part le lendemain. Le temps de la plus longue vie, certes, est infiniment plus court , par rapport a l'éternité , que n'est, par rapport à la plus longue vie , à la vie de ces hommes qui durait neuf ou dix siècles, une nuit courte, qu'en faisant route on passe dans une hôtellerie. Pour l'oublier moins , les anciens patriarches ne se bâtissaient pas même de maisons ; ils campaient toute la vie ; ils erraient de province en province, dit l'Apôtre, pour se souvenir que ce n'était point ici leur
(i) Initio tu , Domine , terrant fundasti , et opéra manuum tu arum sunt cœli lpsi peribunt.... Sicut vestimentum veterascent , etsicut opertorium mutabis eos , et mutabuntur. Ps. xoi, 26.
(2) Tu autem in œternum permanes. Tu autem idem ipst es, et anni tui non dejîcient. Ibid. a 8
patrie ; ils attendaient une cité permanente , dont Dieu devait être lui-même l'architecte et le fondateur : ils la désiraient ; ils la regardaient sans cesse ; ils la saluaient comme de loin (1). Leur langage même répondait à leurs sentimens et à leurs actions (2).
Je vous conjure donc, mes frères, concluait saint Pierre , de vivre, de penser , et d'agir comme eux; ne permettez point à votre cœur de former aucun désir qui regarde le temps. Comme eux , souffrez avec patience et avec égalité les vicissitudes du temps même et les incommodités du voyage. Yous êtes mal aujourd'hui, demain vous serez mieux (3).
Que penserait-on de celui qui , en voyageant , traînerait après lui de grandes charges de provisions et de meubles ; qui ne voudrait, à son passage, loger que dans des maisons préparées à de grands frais et avec de grands embarras ?
Les personnes religieuses ont quelque image de cette conduite des premiers fidèles, dans celte transmigration d'une demeure à une autre, ou dans ces emplois difiérens , qu'ordonne souvent la Providence ou l'obéissance. C'est une grâce ; cela sert à détacher : on dit : Est-ce la peine de se donner tant de mouvemens, de se faire des appartemens si propres et si commodes ? Amassons pour le lieu de notre éternel séjour ; envoyons là, devant nous , tout
(x) Expectahant fund ameuta habentem cn'itatem , ci>ju<; artifex et condilor Deus.. . . à longe eas ( repromissiones) cispicientes ei salutaules. Ad liebr. c. 1 1 , v. 10 , i3.
(2} Dièi peregrinationis meœcentum triginta annorum suntparvi et rnati. Gen. 47,9-
(3) Obsecro vos , tanquàm advenas et peregrinos abstinere vos à carnalibut detideriis. I. Petr ■> . it.