‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 102 sur 140 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ment du trajet fatal (1). Ils sont dans la profondeur de l'éternité ; mais j'y vais entrer peut-être ce soir, peut-être demain. Mille ans devant Dieu , eût-on mille ans à vivre , sont comme le jour d'hier , non pas comme le jour présent ; déjà ils sont passés , tant ils passeront vite : c'est que Dieu est éternel (2). Je dois durer éternellement avec Dieu ; pourquoi n'en jugerais je pas de même ? Scènes du monde , qui m'avez enchanté jusqu'ici; superbes, mais trompeuses décoration^ , qui échappez , qui changez chaque jour à mes yeux, vous ne me ferez donc plus d'illusion ! Tant d'inquiétudes , tant de prévoyances pour un avenir incertain , pour un avenir cer tainement si court et peut - être si mauvais ! Quel oubli de nous-mêmes ' quelle folie !

Consultons encore ceux qui ont disparu à nos yeux. Si Dieu leur permet de voir tout ce qui se passe ici-bas , qu'ils ont pitié de nos mouvemens , de nos guerres, de nos intrigues , de nos espérances , de nos chagrins ! Ils nous regardent comme nous voyons les enfans qui font de petits édifices de carton ou de boue , se désoler , s'affliger, se lamenter , lorsque le vent ou le passant vient à abattre leur ouvrage, ou bien comme nous voyons les four mis s'entre-di*puter un brin de paille , un grain de millet ou de froment. Entrons nous - mêmes en esprit dans le lieu du repos éternel. La figure du monde nous éblouit ; c'est que nous le voyons de trop près : voyons-le du lieu où nous serons dans cinq ou six millions d'années d'ici. Paraitra-t-il encore ?

(i) Ad liltus ceternitatis

(a) Mille anni antè oculos tuos , tanquàm die s hesterna quct prteteriit. Ps. 89 , 4.

sera-ce une étoile obscure et nébuleuse ? sera-ce un point ? ne sera - ce pas un songe , un rien ? Il est ce qu'il paraîtra alors. Monde , amis , richesses, charges, noblesse , biens , science , réputation , vous ne sauriez me suivre où je vais (1). Disparaissez dés maintenant ; je ne vous connais plus : c'en est fait , je vous dis un éternel adieu.

N'est-il point à craindre que ces pensées ne nous détachent trop , peut-être ; qu'elles ne nous donnent tant de mépris pour ce qui passe , que nous ne daignions plus nous appliquer à rien ? Ce n'est pas là ce que veut la religion. Vivez comme si chaque jour vous deviez mourir; étudiez comme si vous deviez toujours vivre (2) , disait saint Jérôme ; ou comme saint Paul (3) : Usez du monde , il le faut ; mais usez - en sans trop d'empressement et sans attache. Moins nous avons de temps à vivre , et moins en avons-nous à perdre. Hâtons - nous de glorifier Dieu et de nous acquitterfidélementde nos devoirs.

Ces pensées n'ôtent donc point l'application nécessaire, mais elles modèrent cette grande activité, cette ivresse d'occupations et de travail qui fait perdre l'attention qu'on doit à Dieu et aux biens solides. Faisons tout par devoir, et ne nous portons au devoir que par la volonté de Dieu : elle donne autant de feu que la passion , mais un feu pur et plus durable.

(i) Quo ego vado , vos non potestis venire. Joan. i3 , 33.

(a) Vive quasi quolidiè morilurus , studa quasi semper victu-

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