A quoi elle nous oblige
On ne peut ignorer ces vérités , sans ignorer le fond de la religion même (1). Aussi, tout ce qu'ont écrit les apôtres, et particulièrement saint Paul, se rapporte là, et rien n'est plus capable de nous toucher, de nous consoler, de nous sanctifier, qu£ de le bien comprendre.
PREMIER POINT
En quoi consiste la vie de Jésus- Christ en nous.
Jésus-Christ nous l'enseigne lui-même, lorsqu'il lit qu'il est la vigne et que nous sommes les branches (2). Saint Paul nous l'apprend , quand il dit que l'Eglise ne fait qu'un corps , que Jésus-Christ est le chef de ce corps, et que nous en sommes les membres (3). Comme donc les branches et la tige, le cep et le sarment, ne font qu'une même vigne, et comme les membres et le chef ne font qu'un même corps, aussi Jésus-Christ et les chrétiens ne forment, en quelque sorte, qu'un même composé et une mêmepersonnc. Déplus, comme les branches n'ont de vie que celle qu'elles tirent de la tige, elles membres, celle qu'ils tirent du chef; aussi la vie surnaturelle du chrétien ne lui vient que de l'union qu'il a avec Jésus-Christ. Détaché de Jésus-Christ, il est mort; uni à lui, et tandis que dure celte union, il vit.
(i) Hœc summa totius religfonis. — (2) Ego sum uitis , vospal- UUtes. Joan. i5 , S. — (3) Vos estis corpus Cluisti. I. Cor. ra, a*.
Enfin il vit, d'autant plus que cette union est plus étroite, comme au contraire il languit, il sèche, pour ainsi dire, à proportion que cette union s affaiblit, ou qu elle se trouve embarrassée et interrompue. Ce qui forme d1 abord cette union de l'homme avec Jésus-Christ, c'est le baptême ; par le baptême nous fûmes premièrement comme entés sur Jesus- Christ(l). La confirmation depuis assura, pour ainsi dire , affermit et scella ce premier nœud qui nous tenait déjà unis à l'Homme-Dieu (2). L'eucharistie entretient cette union, et la rend chaque jour plus étroite et plus indissoluble. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et je demeure en lui ; nous ne sommes qu'un (S). Le péché mortel est comme une paralysie qui empechele cours des esprits de la tète aux membres, ou comme un lien si fortement serré , qu'il empêcherait la sève de monter de la racine et du tronc aux branches (4). Le péché véniel est comme une humeur épaisse et maligne qui , formant des obstructions, troublerait l'écoulement libre et facile de sucs nourriciers. Le sacrement de pénitence et celui de l' extrême-onction, qui en est comme le complément parfait, détruisent ces divers obstacles et rendent aux esprits la liberté de leurs cours naturels (5).
(!) Complantatl Rom. 6 , 5. Insevlus es in bonam ohvam. lbid.
ii , 24.
« Qui autem confirmai nos .obiscum in Chrislo et qui unrit nos Deus , qui et sigLit nos , et dédit Piânus SplrUus *. cordas nostris. IL Cor. 1 , 21, 22.
f3) In me manet et ego in dlo. Joan. b, 57-
(4 ) Iniqmtates uestrœ diuiserunt inter vos et Deum vestrum. I»
' * (i)Qucecumquc ioiuenUs.... criait ioiuUi. Matth. 18 , I&
Ah î que la religion m'apprend de grandes choses, qu'elle me dévoile de saints mystères î Je n'y pensais pas; et comment y aurais-je pensé? Je ne les connaissais peut-être pas ; aujourd'hui donc que je» les connais, j'y penserai. 1 .* Je suis moins à Jésus- Christ, que je ne suis, en certaine manière , partie de Jésus-Christ. 11 est au Ciel, il est dans nos taber nacles ; mais il est dans moi , il y vit, il y opère, il m'y fait vivre.
2.° J'aurai donc désormais une estime, une vénération infinie pour les sacremens , d'où me vient cette union invisible. Par je ne sais quelle espèce de préjugé et d'habitude , je confondais presque l'approche des sacremens avec les autres exercices de la piété chrétienne. Que de différence î le sacrement est une opération de Jésus-Christ en moi, dont il n'y a qu'une disposition de séparation volontaire et de divorce avec Dieu, qui puisse rendre la force tout-à-fait inutile. Les autres œuvres de piété n'ont guère d'effet que par l'effort de foi et de dévotion de celui qui les pratique. Les sacremens de Jésus- Christ opèrent toujours d'eux-mêmes quelque grâce, partout où le péché mortel ne met point d'obstacles à leur opération plus efficace ; mais il n'y a qu'une indisposition absolument criminelle qui en puisse anéantir les fruits.
3.° En recevant les sacremens , je fermerai l'œil aux symboles extérieurs qui environnent le ministre des autels, pour ne les ouvrir que sur Jésus-Christ. Ailleurs, celui qui me parle et qui m'instruit est un homme rempli peut-être de l'esprit de Jésus-Christ; mais c'est toujours un homme. Dans les sacremens, c'est comme Jésus-Christ même, et toute l'indignité
du ministre ne saurait empêcher l'opération de Jésus-Christ en moi, ni la Amiére et l'opération delà grâce, qui sont les fruits naturels et nécessaires de toute opération de Jésus-Christ. Avec les sacremens, je puis absolument me consoler de tout ce que je désirais d'ailleurs. Jésus-Christ suppléera aux autres secours , quand ils me manqueront sans qu'il f ait de ma faute ; je le dois espérer ; je ne puis même en douter.
4.° J'aurai horreur de tout ce qui pourrait détruire ou affaiblir cette union de Jésus-Christ avec moi, et arrêter ou troubler le cours de sa grâce. Pensaisje aux biens dont je me privais , quand si aisément je commettais le pèche ? Je craindrai moins la paralysie qui pourrait dessécher ma main par l'interruption des esprits de vie , que ce qui pourrait empêcher que Jésus-Christ ne se communiquât à mon ame par l'abondante effusion de son esprit. J'ouvrirai, je dilaterai mon cœur, pour qu'il puisse selon sa capacité, recevoir les écoulemens de cette source intarissable. J'en exclurai l'affection et l'attache à toute créature qui pourrait ou le resserrer , ou le remplir , et le rendre moins propre aux épanchemens désirables de la miséricorde du Sauveur. Certes, je ne dois rien faire de moins, si je sais connaître le don de Dieu, et comprendre ce que c'est que la vie de Jésus-Christ en moi.
SECOND POINT
A quoi nous sert la vie de Jésus-Christ en nous.
Elle est le principe de toute notre grandeur , le supplément de tous nos mérites, et le fondement de toute notre confiance.
SECONDE PÀBTTE. 27î
ï.°Le principe de foulé ficitfë grandeur. Ou'estce que l'homme, de lui-même el de .son lond (1 ) f Néant, misère, péché. Uni à Jésus-Chnsl , qu'il lève la tète, qu'il se montre ; il peut faire envie aux anges mêmes ; il est au-dessus d'eux ; il est partie de Dieu ; il est semblable à Dieu (2). Par I'allkmce que contracterait une simple fille de campagne avec un roi, maître du monde, elle deviendrait reine de Y univers; on oublierait tout ce qu'elle fut. Deux de voirs donc inséparables de l'humilité chrétienne : mépris souverain de nous-mêmes , considérés en nous-mêmes; mais estime infinie de nous-mêmes, considérés en Jésus-Christ. Considérons quelle est notre grandeur, de quel chef et de quel corps nous sommes membres (3); c'est là cette noblesse si relevée, si vantée par les apôtres et parles saints. A tous ceux qui, par la foi, ont reçu Jésus-Christ, a été donné le pouvoir de devenir enfans de Dieu (4). Dieu ne les regarde plus ni comme ennemis, ni comme étrangers ; il leur donne tous les noms qu'il donne à son propre Fils ; il les appelle ses amis , sa chère famille, ses héritiers , et ils le sont en effet (5). Alliance qui n'est fondée ni sur la chair, ni sur le sang; mais qui vient de la pure volonté, delà gratuite miséricorde de notre Dieu, et de l'amour qu'il porte à son Fils uni à nous , et demeurant non -seulement avec nous, mais dans nous : Et habitavii in nobis.
(i) Qm'd est homo ? Ps. 8, 5.—(i)Dii exth. F* Sx, 65.
(3) /ignosce , homo , dignitatem tuam ! Mememo eu jus capàis tl corpàris sis membrum.
(4) Quotqnot autern recepenwt eum , dédit eis voiestatemJiUos Deijicri Joan. i, 12.
(5) Videte auedem ch.uritatem dédit nobis Pater, et Filii Deino minemur et simtts. T. Joan. 3, x, .
Tout autre noblesse ne nous empêcherait pas d'étre le mépris de Dieu et des anges, le jouet des démons, et la proie éternelle de l'enfer.
2.° Le supplément de tous nos mérites. Nos actions, détachées de Jésus-Christ, ne sont pas toujours des crimes , mais ce sont toujours de grandes inutilités pour le Ciel. Saint Augustin l'a dif de toutes ces vertus qu'on admira dans les plus illustres païens : c'étaient de grands pas, des pas de géant , si l'on veut, mais hors du vrai chemin (1). Je suis la voie (2) , disait Jésus -Christ ; sans moi , vous ne sauriez rien faire ; rien sans mon concours , dans Tordre même de la nature : combien moins dans Tordre de la grâce et du salut ! Mais un soupir, une prière, une action de piété, de religion, de mortification, de tempérance, de modération, faite en Jésus-Christ et par TEsprit de Jésus-Christ, change de nature, et devient d'une valeur, pour ainsi dire, infinie. Elle mérite le Ciel ; oui, le Ciel et son éternité ne sont point trop pour la récompenser. Dieu nous regarde et nous écoute dès lors avec complaisance. Ce n'est plus un homme simplement, c'est Jésus-Christ avec lui et dans lui , qui prie , qui travaille, qui gémit, et qui souffre.
3.° C'est le fondement de toute notre confiance. Jésus-Christ, dans nous, est l'espérance de notre résurrection glorieuse (3), dit saint Paul ; et, ailleurs, il n'y a point de condamnation pour ceux qui vivent en Jésus-Christ ; non, il n'y a ni grâce, ni gloire, que je ne doive attendre avec ce titre. Ce sont
(i) Mogni passus , sed extra viam.
(a) Ego suf/i via. .Toan. i+, fi.
(3) In spe çloriœ filionim Deî. Rom. 5.
mes biens ; j'y ai tous les droits de Jésus-Christ ; il me les communique, il me les transporte: voilà ma consolation dans les travaux de la vie. Avec cela , plein de la plus vive et de la plus tendre confiance, j'irai à mon Dieu au temps de la mort. Mon Dieu est mon juge ; mais il est mon père ; il est uni avec moi ; il vit dans moi. Seulement, malheur à moi si j'allais me prévaloir de tant d'avantages, comme s'il ne me restait plus rien à faire! J'ai de grands droits, de grandes ressources ; je n'en ferai que plus d'efforts pour mettre quelque chose du mien dans le trésor commun. Celui qui m'a tout donné gratuitement, mérite tout, au moins par reconnaissance. La tète communique beaucoup plus aux membres qu'elle n'en reçoit; mais ceux-ci ont leurs fonctions propres , dont ils doivent seconder la tète , pour que tout le reste du corps soit parfait. Ce sont ces devoirs des membres, dont je veux m'instruire aujourd'hui, et que je demande à Dieu et à Jésus- Christ la grâce de pouvoir toujours fidèlement remplir.
TROISIÈME POINT
A quoi nous oblige la vie de Jésus-Christ en nous.
l.° Par rapport à Jésus-Christ.