‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 134 sur 140 · Par rapport au prochain · texte numérisé non relu

Par rapport au prochain

Par rapport à Jésus-Christ. Etudier Jésus-Christ assidûment, l'aimer fortement, procurer ses intérêts avec zèle , compatir tendrement à ses souffrances, gémir des travaux , des persécutions de son Eglise ; pleurer, réparer tant d'outrages qu'on lui fait, chaauejour, même d 3ns le monde chrétien

et religieux ; prendre part à sa gloire et à l'heureux succès des entreprises qui peuvent le faire connaître et le faire adorer : c'est ne pas nous connaître nous-mêmes, que d'ignorer Jésus-Christ.

Lisons les ouvrages des évangélistes , des saints apôtres Pierre, Paul, Jean, qui le connaissaient si parfaitement Ne pas aimer Jésus-Christ , ne pas être touché de ce qui le regarde, c'est nous traiter nous-mêmes en étrangers, en ennemis. L'union du père et des enfans de l'époux et de l'épouse chérie, n'est pas si étroite que celle que nous avons avec lui. Cependant, quelle ardeur pour s'entreservir et se donner des marques d'affection réciproque, dans les familles où l'on n'a pas détruit les sentimens de la nature ! Et nous n'aimons pas notre frère, notre rédempteur, notre chef, notre espérance ! Après cela, piquons-nous de bonté, de générosité, et regardons comme une injure si l'on nous traite d'insensibles , d'ingrats , de barbares! D'une disposition contraire venaient aux saints ces sources de larmes, en voyant Jésus-Christ offensé, en considérant sa passion, en s'unissant à lui par la divine eucharistie. Ils agissaient autrement que nous; c'est qu'ils méditaient sans cesse ce que nous ne voulons pas apercevoir , ce qui nous scandalise , peut-être, au lieu de nous toucher. A peine pouvonsnous croire que Jésus-Christ ait tant fait et tant souffert pour nous : c'est que nous craignons de lui être trop redevables, et plus encore d'être obligés de l'imiter.

Par rapporta nous-mêmes. Obligation de nous conserver dans une pureté extrême de cœur et de corps. Voudrais-je profaner ma chair, souiller mon

ame , faire , pour ainsi dire , mourir Jésus - Christ dans moi ? Voudrais -je donner au monde et aux anges le spectacle d'une union si étrange ; l'innocence , la pudeur , la sainteté même , unies avec la mollesse, la vanité, l'ambition ; un Dieu si parfait , avec un lâche serviteur, un impudique peut- être , un membre abominable du démon ? L'horrible chose seulement que d'y penser ! mais l'horrible sacrilège que d'y consentir !

Enfin, par rapport au prochain. Obligation d'aimer tendrement et constamment tous ceux que la même foi et l'usage des mêmes sacremens a rendus chrétiens comme nous. Ils sont unis à Jésus-Christ comme nous le sommes. Le bras n'est pas plus uni à l'œil , ni l'œil à la tête , que tous les fidèles ne le sont au Sauveur. En nous les recommandant, il s'est en quelque sorte recommandé lui-même. Supportons-les donc, puisqu'il les supporte disgraciés, imparfaits, peut-être vicieux; ne les scandalisons point, ne les offensons jamais ; ce serait toucher Jésus- Chrst comme à la prunelle de ses yeux (I). Aimons-les , quand même ils nous haïraient, puisque Jésus-Christ les aime encore , et qu'il ne leur a ôté aucun des droits qu'il a d'exiger, dans eux et pour eux , les effets de notre reconnaissance et de notre charité.

(i) Cui tetigerù vos , tangit pupiliam oculimsi. Zach. a , 8.

MÉDITATION

Sur Jésus-Christ en qualité de roi , ou du royaume oie Jésus-Christ.

On lit dans saint Matthieu (c. 4 , v. 23) , que notre Seigneur Jésus - Christ parcourait la Galilée , prêchant J'Evangile du royaume, prœdicans Lvangeliumregni. C'est sur ces paroles qu'on propose la méditation suivante, qu'on appelle la parabole du royaume de Jésus-Christ.

Voici cette parabole.

Un roi , appelé au trône par une conduite spéciale de Dieu et par la voix publique de tout le monde, recommandable parles hautes qualités qui peuvent mériter l'estime , l'amour , et l'attachement de ses sujets, et de toutes les nations du monde chrétien , assemble ses peuples , et leur déclare le dessein qu'il a de conquérir toutes les terres que possèdent les infidèles , et les invite à le seconder dans son entreprise. Voici à quelles conditions : Je serai le premier à tout, vous n'aurez qu'à me suivre; il n'y aura entre vous et moi , pour le logement , pour le vivre, pour le vêtir , nulle différence. Nous partagerons le butin , et chacun sera récompensé exactement suivant la mesure de son travail, la grandeur des dangers qu'il aura courus, et des belles actions qu'il aura faites.

Or, est-il aucun sujet qui ne doive répondre à un roi si digne de l'être : Me voici ; disposez de moi à votre gré ; parlez ,f obéirai ; partez , je suivrai ;

faites , j'imiterai. Et si quelqu'un pensait ou parlait d'une autre manière , ne serait-il pas regardé , non comme un sujet fidèle et affectionné, mais comme le dernier et le plus indigne de tous leshommes?

Trois réflexions sur cette parabole feront les trois points de notre méditation.

l.° Il n'y a nul autre roi à qui conviennent aussi parfaitement qu'à Jésus - Christ , tous les traits de cette parabole.

2.° Bien des choses conviennent à Jésus - Christ, notre roi , qui ne sont pas exprimées dans cette parabole.

3.° Les chrétiens qui ne sont plus dans le cas de la parabole.

Apprenons aujourd'hui quel est le digne maître que nous servons. Faisons-nous mille reproches de l'avoir si lâchement servi jusqu'ici , et formons une résolution inébranlable de le servir désormais comme il le mérite , et de n'en plus servir d'autres.

PREMIER POINT

// n'y a nul autre roi à qui cette parabole convienne aussi parfaitement qu'à Jésus-Christ.

1 .° Les rois de la terre sont, il est vrai, les images de Dieu et les oints du Seigneur (1). On doit les respecter, et n'oublier jamais, quels qu'ils soient ; ou quoi qu'ils fassent, ce qui est dû à leur mémoire , à leur réputation, à leur personne sacrée (2). David, dans le temps même que Saûl voulait le perdre, se reprocha d'avoir coupé la frange de son manteau. J^eur dignité n'est pas toujours le principal motif

(i)I. Reg. 24, il

(*) Nolite tançere chrt'ttns meni I. Parai. 16, «a.

qui leur mérite tant de considération et de ménagement. Plusieurs ont été appelés avec raison les pasteurs et les pères du peuple ; mais , parmi ceux-là mêmes qui méritent ces noms flatteurs , et qui travaillent en même temps pour leur gloire et pour L'intérêt de leurs sujets , il n'en est point , et il ne peut y en avoir qui réunisse aussi parfaitement que Jésus-Christ, cet a^emblage de qualités, digne de l'estime, de l'affection , et de l'adoration de l'univers. Jésus - Christ travaille aussi pour sa gloire ; mais sa gloire est de nous rendre éternellement heureux ; et de là vient que chaque jour nous lui rendons, de sa gloire même , des actions de grâces (1). Au reste , malheur à ceux qui refuseront opiniâtrement de combattre sous ses étendards! Leur lâcheté sera punie , et ils éprouveront les effets de sa justice, puisqu'ils n'auront point voulu éprouver ceux de sa bonté et de sa miséricorde.

2.* Les rois peuvent animer la valeur de leurs troupes , en leur promettant des récompenses proportionnées à leurs actions et à leur état. Mais ils ne s'offriront jamais à remplir les conditions qui sont marquées dans notre parabole , d'être vêtus , logés, nourris , couchés comme leurs soldats; de se trouver les premiers à tous les travaux , à tous les périls. Loin de les laisser affronter aucun péril , leurs sujets doivent , au contraire , leur servir de bouclier ; les arrêter , s'ils s'avançaient trop prés de l'ennemi ; leur choisir, dans un camp, des quartiers privilégiés , à l'abri de tout danger ; exposer leur vie pour conserver celle de leurs souverains, ou pourleur procurer du soulagement dans leurs be-

(i) Gralias agirmis tibi , propter magnam gloriam tiiàm.

soins , à l'exemple de ces trois généreux Israélites qui traversèrent Tannée ennemie pour aller chercher à David de l'eau de la citerne de Bethléem (l); tout cela est dans Tordre. Un roi est Tame de son royaume , et sa perte est plus à craindre que celle d'une bataille. On doit donc Tempëcher de prodiguer une vie dont dépend le repos de son peuple. Il n'appartient qu'a Jésus-Christ, notre roi , de garder toutes les conditions qu'il propose ; il ne peut pas ne les point tenir ; tout ce que marque la parabole fut accompli avant qu'il le proposât : il a été le premier à tout , avant qu'il demandât qu'on le suivit.

3.* Les rois , avec les meilleures intentions du monde , ne connaissent pas toujours , et ne peuvent pas toujours connaître le mérite de tous leurs sujets , ou bien il arrive quelquefois qu'ils meurent avant que d'avoir eu le temps de les récompenser , et souvent avec eux meurent toutes leurs espérances (2). Jésus-Christ peut tenir tout ce qu'il promet, et il le veut. Il connaît le mérite de chacun de nous, sans que rien puisse lui échapper. Il a de quoi récompenser tout le monde. Ce qu'il donne aux uns, il ne Tôte point aux autres. Il n'est point mortel luimême ; et mourût - on à son service , on ne perd point , avec la vie , le fruit de ses travaux.

Voilà quels sont les maîtres qu'on sert dans le monde , et qu'on se tient honoré de servir, aux dépens mêmes de sa propre vie : penser ou agir autrement, ce serait manquer aux devoirs d'un vrai chrétien et d'un sujet fidèle. Un prince qui avait de plus belles qualités qu'aucun autre , et qui avait droit

(i) N.P.eg. 23, 16.

îa) In Mû die peribuntomn.es cogitatinnes eorum. Ps. i45, 4«

de leur l'aire des leçons, David lui-même, avertissait de ne point mettre trop de confiance dans les hommes , parce que, quelque bonne volonté qu'on suppose dans celui à qui on s'attache , il peut mourir , et avec lui meurenî toutes les espérances (1). Saint François de Borgia ne l'eut pas plus tôt compris , qu'il jura de ne servir jamais aucun mortel. Le service des princes, il est vrai , ne nous regarde pas , et , selon les apparences , ne nous regardera jamais ; mais tant d'autres gens d'une condition beaucoup inférieure, à qui nous nous affectionnons si souvent , et de qui le rang et la qualité nous rendent comme esclaves ; mais des supérieurs quelquefois, et des supérieures de communauté, des pères de famille , des parens vieux et riches , auxquels nous faisons la cour par un autre motif que par celui de bien remplir tous nos devoirs , méritent - ils qu'on les considère pour l'amour d'eux-mêmes? Tant de petites intrigues basses et secrètes pour s'avancer , ou pour écarter ceux qui s'avancent, conviennentelles à une ame chrétienne ou religieuse, qui par sa conduite ou par son état a quitté le monde , ou qui parait y vivre comme si elle n'y était plus ? Vous avez été achetés à grand prix ; ne vous rendez donc plus esclaves des hommes (2). Belle règle de conduite : en quelque état que nous soyons , gardons toujours notre liberté , et ne nous rendons esclaves ni de qui que ce soit , ni de quelque événement que ce soit (3).

(i) Exihit spiritus ejus , et revertetur in terrain suam : in illà die peribunt onmes cogitationes eorum. Ps. i\5 , 3.

fa) Pretin emptiestis ; nn/ilejieri servi hominum. I. Cor. 7 , a3.

(3; Sit *ua $piritui libertas seniper , tt. illum nec pcrsonu potens , causa nec ulla gravet.

SECONDE PARTIE. 28l

.Assujettissons -nous à Jésus- Christ ; il est notre véritable roi (1) ; c'est à lui que nous devons nos hommages : nous les devons aussi , et par respect, et par amour pour lui , à tous ceux qui sont revêtus de son autorité.

SECOND POINT

Mille choses conviennent à Jésus -Christ , notre roi , qui ne sont point exprimées dans la parabole.

1> Jésus - Christ est roi par droit de nature : il

nous a créés, il nous a faits tout ce que nous sommes,

et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes (2).

Il Test par droit de conquête (3) ; et le prix de sa

conquête est son propre sang (4).

2.* Outre que Jésus - Christ garde à la lettre les conditions de la parabole : Je serai le premier partout , il est très-rare qu il demande de nous rien de semblable à ce qu'il a fait pour nous. Fous serez traités comme moi. Et pouvons - nous jamais être aussi maltraités que lui ? Naître dans une étable , être calomnié , déchiré de coups , mourir sur une croix ? etc.

3.° Jésus-Christ ne donne pas seulement l'exemple ; il inspire encore le courage et la valeur; il connaît nos faiblesses , et il y proportionne ses grâ-

ces,

(i) Régi seculorum immortali et invisibilL... honor et gloria.

Tim

(aï Oin'ma per ipmmfacta sunt, et sine ipso factura est mhd.... Joan. i, 3. Tpsefecit nos, et non ipsinos. Ps. 99, 3. (3) Populus acquhitionis. I. Petr. a, 9. (4). Ecclesinm Dei.... Quam acquis ivit sanguine suo. àct, ao.aS,

4.° Sous les princes , la victoire est toujours incertaine ; ils la peuvent perdre comme ils la peuvent gagner: elle est assurée sous Jésus - Christ. Combattons bien, il est impossible que nous ne soyons pas victorieux.

5. "Jésus-Christ tient plus que ne le dit la parabole : elle dit : Nous partagerons le butin ; Jésus- Christ nous le donne tout entier , ne se réservant que la gloire et le plaisir de nous voir enrichis de ses dons.

C'est donc à lui seul qu'il faut dire ce que dit un sujet véritablement et volontairement soumis : Disposez de moi , roi souverain , et souverainement aimable. Tout indigne que je suis de vous servir appuyé sur votre grâce, je m'offre à tout, etc. Rougissons de n'oser le suivre, ou de vouloir , à sa suite , être mieux traités que lui.

L'arche de Dieu, disait Urie , est sous des tentes à la campagne ; Joab, mon seigneur et mon maître, avec toutes ses troupes , couche sur la terre dure , exposé aux injures de l'air ; et moi j'irais dans ma maison faire un festin et me donner un tranquille repos ! Par la vie, et par le salut de mon roi , je jure que je ne le ferai jamais (1).

TROISIÈME POINT

Nous ne sommes 'plus dans le cas de la Parabole.

Ceux de la parabole sont encore libres, on ne les force point : ils peuvent suivre ou ne suivre pas. Nous autres , chrétiens ou religieux , nous avons

( i ) Arca Dei, et Israël f et Juda habitant in papilionibus , et dominus meus Joab , etc. Et ego ingrediar domum meam ? etc. IL Reg, ii# n.

promis a Jésus-Christ de le suivre el de ne le quitter jamais.

C'est au baptême que nous en fîmes, pour la première fois , le serment. On nous demanda si nous voulions suivre Jésus - Christ ; nous répondîmes que oui (1).

Ne disons point que ce serment nous ne l'avons point fait en personne, car nous Pavons dû ratifier depuis. Ne le pas renouveler , et de cœur, et souvent, ce serait comme renoncer à notre christianisme. Dans la disposition, ou de ne le pas faire encore maintenant , ou de ne le pas garder , on ne nous baptiserait pas aujourd'hui.

Celte réflexion regarde non-seulement le chrétien , mais encore quiconque , parmi les chrétiens, s'est consacré à l'état religieux ou à l'éiat ecclésiastique , avec une pleine connaissance de cause T ou qui , sans quitter le monde, s'en est séparé par une conduite trés-réguliére : car , qu'ont-ils fait autre chose que promettre d'être plus attachés à Jésuâ- Christ que le reste des fidèles ? Nous savons quel mal nous ferions si nous quittions notre état et notre habit. En est- ce un beaucoup moindre de demeurer dans un état si saint , et de se contenter de la perfection d'un chrétien ordinaire ?

Oserions - nous dire : Nous ne voulons point de Jésus-Christ pour notre roi (1) ; et ne craindrionsnous point le châtiment de ces rebelles qui osèrent îe dire ? 11 est terrible de ne pas suivre l'attrait de la grâce. Abandonnés de Dieu après l'avoir abandonné > jusqu'où n'irions -nous pas, jusqu'où ne

(i) Adhœreo tibi , (hriste.

(a) Nolutnus hune regnare super nos. Luc. 19, x4*

peut-on pas aller ? Un conseil négligé attire l'oubli d'un précepte.

Non , mon Dieu , il n'en sera pas ainsi ; je vous suivrai partout ; je l'ai promis, et je suis bien aise de ne pouvoir plus reculer. Vive le Seigneur , et vive le roi mon maître , disait ce généreux capitaine de David , le fidèle Ethaï : en quelque lieu que vous puissiez être , mon seigneur et mon roi , à la vie , à la mort , je veux être partout où vous serez , et je ne vous abandonnerai jamais (1).

MEDITATION

Sur Jésus-Christ , Maître , Modèle , et Juge.

Jésus-Christ , avons -nous dit , est venu au monde pour nous mériter le salut et pour nous en montrer le chemin.

11 nous a mérité le salut comme notre rédempteur et notre chef, en nous rachetant, et en nous appliquant les fruits de sa rédemption , de la manière dont nous l'avons médité.

Il nous a montré le chemin en qualité de roi, et de roi conquérant , s'étant mis lui - même à notre tête, et se montrant le premier à tout ; c'est ce que nous avons vu encore.

Il reste trois autres qualités, sous lesquelles nous pouvons le considérer, et qui nous obligent de plus en plus à le suivre ; car Dieu son Père l'a destiné et établi pour être :

( i ) Vhrit àominus , et vivit dominus meus rex ; quoniam in cfuocuxzqtie loco fueris , domine mi rex , sive in marie , sn-e in fitd, ibi erit servus Unis. II. Reg. i5, ar

SECONDE PARTIE. 2"î>

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