Le juge souverain des vivans et des morts
A cela se rapporte ce qu'il disait de lui - même : Je suis la voie , la vérité , et la vie (1). La vérité , pour vous instruire ; la voie, pour vous guider ; la vie , pour vous récompenser , à moins que vous ne préfériez la mort et le châtiment à la gloire.
Considérons donc aujourd'hui avec attention que, comme maître , c'est lui seul que nous devons écouter ; comme modèle, lui seul que nous devons imiter ; et comme juge enfin , lui seul de qui nous devons tout espérer et tout craindre.
PREMIER POINT
Jésus-Christ , Maître et Législateur des hommes.
Son Père , du haut des cieux , l'a déclaré d'une manière authentique : C'est ici mon Fils bien-aimé; écoutez-le (2) :1e Sauveur s'en est prévalu, pour ne vouloir plus que nous connussions d'autre maitre que lui ; car , dit-il , vous n'en avez qu'un , c'est le Christ (3).
Saint Paul regarde ceci comme une des principales faveurs de la nouvelle alliance. Dieu , écrit-il aux Hébreux , qui , autrefois , en tant d'occasions et de manières différentes , avait parlé à nos pères par les prophètes , depuis peu , en ces derniers temps , a daigné nous parler par son propre Fils ,
(r) Esp sura via, et v évitas , et vita. Joan. i4, 6.
(a) Hic est F Mus meus dilectus , ipsum audite. Matth. 17, 5.
(3) Magister vester unus est, Ckristus. Matth. ai, xo.
l'héritier de tous ses biens, et Fauteur de tous les siècles (1).
En effet, Jésus-Chnst seul a tout ce qu'il faut pour être un maître souverainement accompli. 11 n'ignore rien ; sa science n'est point fondée sur des opinions ou sur de simples conjectures : il Ta puisée aux sources de la vérité même. Qui sait les pensées du Seigneur , et qui a assisté à ses conseils, demande l' Apôtre des Gentils (2) ? Nous pouvons répondre, avec le disciple bien-aimé : 11 est vrai que personne n'a jamais vu Dieu ; mais le Fils unique, qui repose dans le sein du Père, nous a révélé tous ses secrets (3). Outre cela , Jésus-Christ donne de l'esprit, de la conception, de la docilité à tous ceux qui n'en ont pas. Tous , dit saint Jean , en citant les prophètes, deviendront capables de ses instructions (4). Quand on a Dieu pour maître , dit saint Ambroise , on apprend bien vite tout ce qui est enseigné (5). C'est moi , dit le Sauveur, dans l'Imitation, qui parle plus encore au cœur qu'à l'esprit; c'est moi qui élève l'ame humble dans un instant, et qui, dans cet instant, lui fais apprendre plus de choses des vérités éternelles, qu'en dix ans qu'elle aurait passés dans les écoles (6). Enfin , la
(ï) Mullifariàm , muhisque mndis olim Deu% loçueiis patribus m prophelis , novisshrd diebus ùtis locutusest nobis in Filio. Ad
He,)r". l> l' 2'~ ^2) ^!as cnSnovit sensum Domini , aut quis consiliavius ejus fuit ? Ad II oui. 1 1 , 34.
(3) Denin ne ma vidil unquam, unigenitns qui est in 'jinu Palris, ipse enarraviL Joan. r . iS.
( 4 ) Est scripturn in prophetis : erunt omnes docibiles Dei. Joan. 6, \5.
(5) Ubi Deus mngister est, quàm citb discitur quotï docetur !
(6; Ego sum qui liumilem in puncto elevo mentent. Jnut I. 3 •. 43.
méthode de Jésus-Christ est à la portée des plus simples et des plus grossiers : c'est plus par ses exemples qu'il a instruit le monde , que par ses paroles. Il a commencé par faire (1). Outre que ce chemin est bien plus court que par les discours , c'est encore un langage que peuvent entendre toutes les nations , tous les peuples en général. Le Pharisien détruit tout en ne faisant point ce qu'il dit (2).
Le mot si fameux des pythagoriciens : Le maître Va dit, était, à le bien prendre , une manière d'idolâtrie ; et qui pourrait nous obliger à croire , sans nulle défiance, que des hommes comme nous soient incapables d'être trompés et de tromper ? Ou , s'il pouvait paraître dans un homme assez de lumière et de probité pour faire présumer qu'il ne se trompe jamais, combien plus serions-nous assurés de trouver l'un et l'autre dans Jésus-Christ, à ne le regarder que comme un simple homme ! Quel philosophe a montré et plus de vertu, et plus d'étendue de génie que lui ? Qu'on lise leur histoire et la sienne. Mais appliqué à Jésus-Christ , Dieu et homme , // l'a dit, il l'a fait, il l'a conseillé , ce mot doit être une espèce de premier principe qui termine tout; et sans cela , où en serions-nous? Quelle variété prodigieuse de sentimens et d'opinions presque sur toutes les matières, et de spéculation, et de pratique !
Jésus-Christ seul doit donc être et notre théologien pour former notre foi, et notre casuiste pour former notre conscience , et notre conseiller pour
(i) Cœpitfacere , et ifacere. Act. i, i. (a) Dicunt,, et nonJaciunU Matlh. 23, 3.
nous diriger dans toutes nos délibérations. Quand nous écoutons l'Eglise ou ses docteurs , ce ne doit être que pour apprendre d'eux plus sûrement ce que Jésus - Christ nous a "véritablement enseigné. Hors de là, moins nous écoutons Jésus-Christ , plus il est certain que nous nous éloignons et de la vérité, et du devoir.
Adressons -nous donc souvent, adressons -nous toujours à notre premier, à notre unique, notre vrai maître. Piquons-nous de bien savoir ce que Jésus- Christ nous a appris. Il n'est jamais bien nécessaire, il est toujours inutile, souvent dangereux , d'en vouloir savoir davantage (1). Et à quel autre irionsnous, ô mon Dieu ! Vous êtes le seul qui ayez les paroles de vie (2). Un des plus grands abus , une chose des plus à craindre dans la Religion, c'est de vouloir réduire l'autorité divine à notre sens et à notre raison, au lieu de rappeler sans cesse la raison et le bon sens même à l'autorité divine. Nous croyons, parce qu'on nous fait trouver de la vraisemblance dans les mystères. Nous agissons, parce que la raison nous semble parler comme la loi. Nous nous déterminons, parce que nos lumières approuvent nos décisions. Est-ce là croire? 11 faut qu'après trente raisons, toutes de poids, nous soyons plus touchés de cette seule parole : Jésus-Christ l'a dit, Jésus-Christ Va fait, que de toutes ces raisons réunies et rassemblées. La raison seule, sans la foi, est bien faible pour nous déterminer, et nous laisse toujours bien languissans pour le devoir ; témoin
(1) Coriiemplatus sum omnes labores hominum.... Et in hoc et* go vaniîxis et cura superflua est. Eccli. 4, 4«
(2) Ad quem îbimtis ? Ferba vitœ œternœ habss. Joan. 6, 6g.
ces sages de l'antiquité, qui moralisèrent si bien , et qui vécurent si mal. Que peut la raison seule ponr nous soutenir nous-mêmes ou nous consoler dans la tentation et l'affliction , disait Job à ces grands discoureurs qui prétendaient soulager sa peine (1) ? Il ajoutait : J'oublie toutes vos paroles ; un coup d'oeil , un soupir vers mon Dieu lui dit plus et m'en rapporte plus de réponses consolantes que toutes vos harangues (2). Dans l'art des guérisons, on tache d'endormir la plaie avant que d'y porter le fer et le feu. C'est tout ce que peut la raison : adoucir les aigreurs et les révoltes de l'esprit, et le préparer ainsi à recevoir plus tranquillement les oracles et les ordres de la religion.
Toutes nos méditations doivent donc commencer par cette vérité fondamentale : Le ciel et la terre passeront, mais les paroles de Jésus-Christ ne passeront jamais. Ce principe une fois posé, écoutons le Maître parler , et réglons notre conduite sur ses leçons. 77 l'a dit : Celui qui néglige les petites choses tombera dans de grandes fautes. // l'a dit : Ce qui est grand devant les hommes , est abominable devant Dieu. Il l'a dit : Le chameau passera plutôt par l'ouverture d'une aiguille, que le riche n'entrera dans le Ciel. // l'a dit : Malheur à vous qui vivez ici-bas dans les plaisirs et dans les délices. // Va dit - Celui qui ne renonce point à tout et à luimême, ne peut être mon disciple. Je ne manquerais point, peut-être , d'explication , de modification à ces oracles, si je voulais m'écouter; ma raison me dit peut-être qu'il y a des choses bien inconceva-
(i) Consolatores oncrosi omnes vos estis. Job. c. ifl, v. 2. (a) Ad Deum stillat oculus meus. ibid. v. ai. Beiraite sjj'uit. I. 13
bles, et qu'elle ne comprend pas comment on peut trouver la paix dans la guerre, la gloire dans le mépris, les délices dans la croix. Mais je n'écoute que mon maître. 77 l'a dit ; et il ne l'aurait pas dit si la chose n'était véritable, et s'il ne comprenait lui-même comment elle Test. Je crois , j'agis en conséquence ; voilà toute ma philosophie. Nous savons si bien la mettre en usage, cette philosophie, sur les vérités de spéculation : pourquoi croyons-nous la Trinité , l'Eucharistie ? Parce que Jésus-Christ nous l'a révélé. Que ne faisons-nous de même , et qui peut nous empêcher de le faire , quand nous voudrons , sur les vérités morales et pratiques ? Il faut donc nous y résoudre : tout ce qui nous reste à faire, c'est d'en demander la grâce, avec bien de la ferveur, à celui que nous avons dit qui donne la vraie lumière et la parfaite docilité.
SECOND POINT
Jésus-Christ image et modèle des Prédestinés.
Uincertitude de notre prédestination est la chose du monde la plus terrible pour les véritabl s fidèles. Je frémis , disait saint Bernard, et les cheveux me dressent à la tête, toutes les fois que ces paroles redoutables viennent frapper mes oreilles et mon esprit : Personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine (1). Dieu m'a-t-il pardonné? suis -je en grâce P Et si j'y suis, persévérerai-je jusqu'à la fin ? Peut-on y penser attentivement, n'avoir rien pour se rassurer, avoir au contraire tant déraisons de craindre, par le souvenir de sa conduite passée, et
(x) Nescit famt utrù/n anvore un odio dignus siu Eccles. 9, x.
vivre tranquille? Inquiétons-nous un peu là- dessus : Suis je du nombre des élus? Sentons bien toute la difficulté ; livrons-nous quelque temps à un peu de défiance, cela ne peut être qu'utile
Mais, après avoir conçu vivement toute l'étendue du danger, rien ne pourra-t-il nous tirer de cette incertitude ? Une révélation particulière de votre prédestination , répond le concile de Trente. Une révélation particulière î et puis-je, et dois-je en désirer, ou en attendre, ou en demander une ? Non ; mais nous avons une révélation générale et commune à tous, aussi capable, et plus capable même, dans un certain sens, de nous calmer qu'une révélation particulière ; car je pourrais me faire illusion sur une révélation particulière , prendre pour révélation ce qui ne le serait pas ; au lieu que les révélations générales sont sûres et infaillibles en tout sens, aussi sures , aussi infaillibles que Test la religion elle-même que nous professons. Or, cette révélation générale, la voici dans ces paroles de saint Paul, interprétées selon les divers systèmes de la théologie catholique (1) ; ou bien : Ceux que Dieu a voulu sauver, ceux qu'il a prédestinés à sa gloire, il a résolu, il a ordonné qu'ils seraient semblables à Jésus-Christ son Fils ; ou bien : Ceux qu'il a prévus devoir être semblables à Jésus-Christ son Fils , il les a orédestinés à sa gloire. Mais de façon ou d'autre, c est donc toujours la conformité avec Jésus- Christ qui est le signe certain de la prédestination, parce qu'elle en est toujours infailliblement ou l'effet, ou la cause. Nous faisons de grands raisonne-
(i) Quos preescivit t et prédestinait conformes fieri ùnagin* FUii sui Pvoia. 8, 29.
mens ; nous voudrions des éclaircissemens sur cette matière effrayante : laissons tous les autres ; tenonsnous à celui-ci. Je ne suis pas semblable à Jésus- Christ, et je ne tâche pas de me rendre semblable à lui : je tremble, et j'ai raison de trembler.
Toutes les autres marques de prédestination qu'on apporte d'ordinaire, sont très-équivoques, ou bien elles se rapportent à celle-là.
Heureux ceux qui souffrent ! heureux ceux qui pleurent ! heureux ceux que Ton persécute pour la justice î heureux ceux qui marchent dans la voie étroite ! Pourquoi heureux ? Parce qu'en cela ils ressemblent à Jésus-Christ , et que Dieu les traite comme il traite son propre Fils ; ou parce que, Dieu, semblant les épargner, ils se traitent eux-mêmes comme ils savent que Jésus-Christ a été traité.
Entrer dans l'état religieux , est de même une marque de prédestination : pourquoi ? Parce qu'on suppose que c'est entrer dans un genre de vie assea approchante de celle que le Sauveur a menée sur la terre,
Imitons donc la douceur, l'obéissance, la simplicité, la pauvreté de Jésus-Christ, et toutes ses autres vertus. Soyons, s'il se peut, aussi humbles i aussi paliens, aussi unis à Dieu, aussi charitables, aussi laborieux, aussi chastes, aussi zélés que lui, et ne craignons rien ■ il n'est pas possible que nous soyons réprouvés.
Cette parfaite ressemblance n'est pas de précepte, dira-t-on peut-être... ; mais il y a une ressemblance avec Jésus-Christ, qui certainement est de précepte. Or, par où peut-on la distinguer, la séparer précisément d'aver relie qui n'est que de con-
seil? C'est ce qu'il est difficile de décider. Ainsi, faute de tendre à ce qui est de conseil, on demeure souvent au-dessous du précepte même ; et pourquoi les a-t-on si souvent violés ces préceptes, si ce n'est parce qu'on s'est fait d'autres maîtres et d'autres modèles que Jésus-Christ ? Attachés plus sincèrement à ses maximes et a ses exemples , jamais cela ne nous serait arrivé.
Enfin, précepte ou non, vous ne serez point damné peut-être , quand vous n'imiterez point si parfaitement Jésus-Christ ; mais vous serez infailliblement sauvé , si vous l'imitez de toute l'étendue de vos forces. En faut - il davantage pour déterminer à tout , un homme sage et simplement ami de ses véritables intérêts ? Qui délibère encore, et qui n'est pas efficacement touché de celte considération , n'a jamais bien compris ce que c'est qu'être éternellement sauvé , ou éternellement damné ; on ose le dire , c'est un incrédule ou un insensé.
TROISIÈME POINT
Jésus - Christ , juge souverain des vivans et des morts.
C'est un des articles du Symbole. Depuis l'Incarnation, Dieu s'est, en quelque sorte, reposé sur Jésus - Christ , du droit d'absoudre ou de condamner (1) ; et à qui ce droit convenait - il mieux qu'à celui qui a passé par tous les états de notre humanité ; qui sait par conséquent , par son expérience propre, et ce que c'est que l'homme , et ce qu'il en
(i) lpse est qui constitutus esta Deo Judex vivorum et mortuorum. Act. 10. 4a
coûte à l'homme pour garder la loi (1) ? A qui ce droit déjuger appartenait-il encore, qu'à celui que les hommes jugèrent, et qui souffrit qu'ils le jugeassent si indignement et si injustement pendant qu'il vécut parmi eux (2) ? C'est sa glorieuse récompense , c'est la léparation de tant d'ignominies.
Un peu plus tôt donc , ou un peu plus tard , il faudra que nous paraissions devant lui , que nous tombions dans ses mains. C'est donc encore de lui que nous devons tout espérer ou tout craindre.
A l'approche de ce tribunal redoutable , où le plus juste même aura tant de sujet de trembler, qui pourra mieux nous rassurer , que beaucoup de ressemblance avec notre juge!3 Je me tiens sûr de Jésus-Christ, si je lui présente comme un autre Jésus- Christ. Pourrait - il exercer sa colère sur un autre lui-même ? Au lit de la mort, on nous présente le crucifix ; c'est alors toute l'espérance et toute la ressource du chrétien ; Sj)esunica ; mais que pourra penser de consolant , celui qui , entre soi et cet objet de religion , n'apercevra qu'une affreuse opposition? Un chef couronné d'épines, et une tête qui ne roule que des pensées d'ambition, d'intrigue, de vanité ! Des pieds , des mains fixement attachés au bois d'opprobre et de douleur , et une liberté effrénée, une obstination constante à courir où l'on veut, et à ne faire que ce que Ton veut ! Un corps déchiré de coups , et une recherche perpétuelle de ses aises et de ses commodités! Une vie si précieuse ,
(i) Neque Pater judicat quemquam , sed omnes judicium dédit Filio.... Quia Filius hominis est. Joan. c. 5, v. 22, 27.
(a) Causa tua quasi impii judicata est ; causam judiciumque recipies Job. 36, 17
immolée à l'obéissance et au salut des hommes , et une vie long-temps conservée par la fuite de toutes sortes d'assujettissement, de bonnes œuvres , et de
travail !
Thérèse ne craint pointle jugement. Ah.j'ai pour juge, dit-elle , celui que j'ai uniquement chéri , et dont je tachai toujours de me rendre une copie vivante. Saint Paul ne l'appréhende pas davantage : Je porte sur moi , dit le saint apôtre , les signes sacrés de mon maître souffrant et mourant ; je suis indivisiblement attaché à la croix avec lui (1). Je vis moins en Jésus-Christ que Jésus-Christ ne vit en moi (2). Démons ennemis , fuyez ; je compte pour rien vos violences et vos artifices.
Encore une fois, que pourrait me reprocher mon juge ? Fous vous êtes trompé en me servant. Ah ! c'est donc vous, Seigneur, qui m'avez trompé ; j'ai fait ce que je vous ai entendu dire , ce que je vous ai vu faire ; et, dans mes doutes, j'ai fait ce que j'ai présumé que vous auriez fait , ou que vous m'auriez conseillé de faire. Je sais sur qui et sur quoi je me suis appuyé, scio eux credidi(Z). Je ne serai pas confondu ; non , je ne saurais l'être ; non confundar.
(x) Christo confixus sum cruci. Ad Gai. i, 19. Stigmata Vomini Jesu in corpore mco porto, lbid. 6, 17.
(a) Vivo eSo,jamiionegotwit verb in me CJiristus. IbicLa,*©,
£) U.Tim. 1, it.
MEDITATION
Sur l'intérieur et sur l'extérieur de Jésus - Christ
Avant que de venir au détail de ce que nous devons imiter en Jésus-Christ , nous considérerons sa personne adorable ( en tant qu'elle peut être imitée ) , sous deux vues générales , dans les deux méditations suivantes. La première sera de l'intérieur; la seconde , de l'extérieur de Jésus-Christ.
MÉDITATION
De l'intérieur de Jésus-Christ.
La vie de Jésus-Christ,, à l'extérieur , n'était que vertu et que miracle ; mais l'intérieur de l'Homme- Dieu, dont tout cet extérieur était animé , fut quelque chose de bien plus noble encore, et de plus divin. Entrons dans le fond de son ame , pour ainsi dire , et quand nous aurons compris , s'il est possible, quelque chose de ce qu'il était au dedans, efforçons-nous de l'imiter en ceci, beaucoup plus encore que dans tout le reste. C'est ce qui s'appelle être solidement intérieur , et c'est en quoi consiste principalement le parfait chrétien , le vrai religieux.
On peut distinguer , dans l'âme de Jésus-Christ , comme dans la notre , trois espèces d'opérations : celles de l'esprit , celles du cœur, et celles de la faculté qu'ont nos âmes , de mouvoir les puissances
corporelles, d'agir au dehors. Considérons-les toutes les trois.
PREMIER POINT
L'esprit de Jésus-Christ.
A quoi pensait-il , et quel jugement formait-il de toutes choses ? Ses pensées étaient toutes en Dieu , et toutes de Dieu. L'extérieur ne le touchait qu'autant qu'il pouvait avoir rapport à Dieu. Dans toutes les créatures et dans lui-même, comme dans un miroir , il rencontrait la puissance, la grandeur, la sagesse de Dieu. S'il méditait quelque dessein, s'il se permettait de former des projets , c'était uniquement pour la gloire de Dieu. De là cette facilité qu'il avait de s'entretenir avec Dieu , les nuits entières , sans distraction et sans dégoût ; à se tenir uni à Dieu, dans les occupations de sa mission les plus dissipantes et les plus embarrassantes ; à revenir plus aisément de l'action à la prière , que les autres hommes ne passent de la prière à Faction. S'efforcer de l'imiter en ceci , c'est le premier pas de la vie intérieure. L'inutilité de tant de pensées vaines auxquelles volontairement nous nous appliquons , est la cause de ce tumulte involontaire dont notre esprit se trouve agité dans les temps qu'il faudrait plus sérieusement se recueillir. Il ne s'agit pas ici dépensées mauvaises et dangereuses , on en sait trop le crime et les suites funestes: mais outre que la mortification des pensées inutiles est la mort des pensées mauvaises , çt que des unes aux autres le pas est toujours très-facile à faire pour un esprit qui n'apprend pas à se captiver, est-ce aimer Dieu de tout son
esprit, ex totd 7nente,que de permettre à son esprit de s'occuper de ce qui n'a point de rapport â Dieu? Perd-on moins de temps à penser qu'à parler inutilement , et doit-on craindre beaucoup moins d'en rendre compte ? La solitude extérieure sert donc de peu à qui ne se fait pas un esprit solitaire ; elle nuit même beaucoup quelquefois. Dans ces longs momens de rêveries, si Ton ne pense pas à des crimes, on pense à des vanités , et les passions ne se fortifient guère moins par la représentation des objets absens , que par la jouissance des objets présens qui les flattent. Enfin , jamais d'esprit d'oraison ; et quelle perte, si , hors de l'oraison même , on ne se fait pas une loi de ne se séparer jamais volontairement de Dieu par la pensée! Oncraindraitde s'ennuyer , si on pensait toujours à Dieu ou à quelque chose de bon ; mais ces premiers ennuis seraient suivis bientôt d'une heureuse habitude, qui ferait toute la force et la consolation denolre vie. On dit, l'ame de Jésus-Christ, unie, comme elle était, à la Divinité , ne pouvait pas même ne point penser à Dieu , ou penser, hors de lui, à quelque autre chose , il est vrai ; mais il ne s'en servait pas moins des secours extérieurs qui pouvaient lui rendre Dieu toujours présent. La fuite du monde ( excepté dans la nécessité) , le silence , le recueillement des sens et de l'imagination , c'est en cela qu'on veut que nous l'imitions. La grâce aidera ces premiers efforts , et il se pourra former dans nous une vue de Dieu si intime , qu'elle fera , en quelque sorte , et avec proportion, ce qu'elle faisait dans l'ame du Sauveur , une union intime avec la Divinité ; ainsi l'éprouvé-
rent tant de saints , pour qui la présence et la pensée de Dieu était devenue comme naturelle.
Mais, avec île telles pensées, quels étaient les jugemens du Fils de Dieu ? Je juge , disait-il lui-même , selon ce que j'entends (1). Et qu'enlendait-il? que consultait - il ? Les jugemens de Dieu sur chaque chose , sur chaque personne , sur chaque événement , pour en faire ensuite la règle de ses jugemens ; jugemens par là toujours équitables , toujours invariables , toujours exempts d'erreur et de surprise. Nous jugeons, nous autres, sur le rapport des sens et de l'imagination, sur ce que nous inspire l'intérêt de nos diverses passions , sur les jugemens d'autrui, qui sont presque toujours aussi trompeurs que les nôtres. Avec des régies de juger si opposées, faut - il s'étonner que nos jugemens soient si différens de ceux de Jésus - Christ ? que nous appelions bien ce qu'il appelait mal , et mal ce qu'il appelait bien ? que nous méprisions ce qu'il estimait , et que nous donnions notre estime à ce qui lui paraissait petit, méprisable, abominable ? Cependant, c'est à ce divin modèle qu'il faut nécessairement venir encore. En vain espérerions-nous régler notre cœur et nos actions, si nous ne commençons par régler nos jugemens et nos idées. Accoutumons-nous à faire, au dedans de nous- mêmes , comme une espèce de conseil entre Dieu et nous. Autant de fois qu'il faut délibérer , prononcer, prendre un parti, allons là ; interrogeons, écoutons Dieu ; lisons, pour ainsi dire, dans ses yeux et sur son visage, ce qu'il juge et ce qu'il approuve : De vultu tuo judicium meum
(i) Sicut audio , judico ; et judicium meum justum est. Joan. 5, 3o.
■prodeat. Rien ne nous paraîtra important que ce qui regarde le salut et Téternité. Aisément nous nous consolerons de toutes nos pertes et de toutes nos disgrâces , tandis que nous n'aurons pas perdu notre ame ou couru risque de la perdre ; le monde ne nous paraîtra que ce qu'il est , une perspective de théâtre , qui fait illusion à nos yeux , un songe agréable qui disparaît au moment du réveil , un charme qui tient notre raison liée et troublée. Jamais il ne nous échappera de ces retours si peu chrétiens : 77 est riche, puissant, honoré ; qu'il est heureux ! qu'il est digne d'envie! Xous dirons : Il souffre , il est dans l'oubli ; mais il estime son état, il l'aime : que ne puis-je être comme lui ! que son sort me paraît désirable ! Ainsi jugerons - nous certainement des choses , à la mort , au tribunal de Jésus-Christ , durant toute l'éternité ; ainsi en jugent ceux qui ont passé avant nous , et qui se laissèrent séduire comme nous. C'est aujourd'hui la matière de leur confusion et de leur douleur. Profitons de leur faute , et ne nous préparons point de regrets cuisans , mais inutiles.
SECOND POINT
Le cœur de Jésus-Christ.
De quoi était-il touché ? qu'aimait-il ? que désirait-il ? que respirait-il ? Disons plutôt : Uni comme Jésus Christ l'était invisiblement à Dieu, d'esprit et de pensée, de quoi pouvait-il être touché? que pouvait - il aimer ou désirer ? Glorifier Dieu son Père , réparer les injures faites à sa divine majesté ; accomplir toutes ses volontés ; le voir connu , aimé ,
adoré de toutes les créatures ; tous les mouvemens de son cœur se tournaient de ce côté - là : C'était comme son centre et le lieu de son repos. Il n'avait ni crainte , ni espérance, ni joie , ni tristesse, ni douleur, ni consolation , ni vivacité , ni repos, qui ne pût se rapporter là ; c'est ce qu'il appelait sa nourriture (1). Un homme pressé depuis long-temps d'une faim cruelle, d'une soif ardente , n'est pas plus content quand il trouve des alimens et une source d'eau vive , que l'était le cœur du Fils de Dieu autant de fois qu'il pouvait marquer à son Père les transports et les efforts de son amour. Alors il n'écoutait ni la nature, ni ses répugnances. Quitter le Ciel, vivre dans la pauvreté et dans le travail, mourir en croix : mon Père sera glorifié ; je rachèterai, je réconcilierai , je sauverai les hommes , pour qui mon Père a tant d'estime et d'amour : c'en est assez ; hors de là, tout lui eût été insipide, ennuyeux, insupportable dans la vie. Ah ! qui me donnera un cœur semblable au sien ? que tout mon repos , que toute ma consolation soit d'aimer Dieu , et de me sentir attaché à Dieu , ou d'agir , ou de souffrir pour glorifier Dieu ; que je n'aie plus d'inquiétude, ni d'empressement que pour cela î Hélas ! est - ce trop d'un cœur si petit pour un Dieu si grand qui le demande (2)? Faut-il encore le partager , y donner entrée à la créature? souffrir qu'il s'affectionne, qu'il s'afflige, qu'il se transporte, qu'il s'abatte pour cette multitude d'objets étrangers ? En vain dit-on que Dieu y tient toujours la première place ; les autres places ne sont donc pas pour lui ? Et peut - il
'î; Meus cibus. Juan. 4, 34.
(?) Diliqes.... ex totn cQrrle Mat th. 22, $7.
n'en être point jaloux0 Mais Dieu y tient-il même la première placer* 11 faut des journées, des mois entiers pour se consoler d'une petite disgrâce ; la perte, l'absence , l'indifférence d'un ami , jettent dans le trouble et dans le désespoir; une entreprise qui flatte la vanité ou la cupidité ôte le repos et l'attention à tous les devoirs ; un succès heureux nous nourrit, nous remplit, nous rassasie. Pour Dieu, ce ne sont que des froideurs ; ce qui regarde sa gloire ne nous touche que faiblement: qu'il soit offensé , que ce soit nous-mêmes qui l'offensions , on a besoin de toute sa foi , de toutes ses réflexions pour former à peine quelque regret léger et équivoque de sa faute. Quelle nouvelle espèce d'amour , qui ne sait ni s'attendrir, ni s'animer , ni compatir , ni s'inquiéter pour un objet si digne de toutes nos affections ? Et l'on suppose que Dieu lient toujours la première place dans nos cœurs !
Disons - lui avec confusion : Je vous ai trop peu aimé , mon Dieu ! je vous ai aimé trop tard ! Peutêtre, hélas ! n'ai-je pas commencé à vous bien aimer. Otez-moi ce cœur de pierre, et donnez-m'en un plus sensible ; ou plutôt donnez-moi un cœur de pierre pour tout ce qui n'est pas vous , et pour vous un cœur grand, tendre, généreux. Transformez le mien en celui de votre Fils ; faites que je comprenne et que j'accomplisse tout ce que signifie celte grande parole : Oh ! si vous étiez une fois entré bien avant dans l'intérieur de Jésus - Christ (1) ! Introduisezmoi dans ce sanctuaire ; que toutes mes vivacités viennent s'amortir là; que mes soucis, que mes désirs imparfaits , que mes chagrins viennent se con-
(i) Si seniel perfectè mtroisses in inLerioraJesu. Imit. a, c. i.
sumer dans cette fournaise d'amour ; c'est ici la solide dévotion au cœur de Jésus, que les saints nous ont tant recommandée. Dans la personne de Jésus- Christ, trop souvent nous ne considérons qu'un extérieur qui frappe les sens : dans son cœur , nous adorons les sentimens intimes, ce zèle ardent de glorifier Dieu , cette charité immense dont il brûlait pour nous depuis que son Père lui eut déclaré le dessein de nous sauver. Adorons, mais imitons. Aimons-le lui-même , et aimons tout ce qu'il a aimé; c'est de là que dépend notre perfection. Toute la beauté del'hommeest de bienformer son cœur (1), outre que le cœur ainsi formé répandra sur toutes nos actions extérieures, ce qui rendit toujours celles de Jésus-Christ si parfaites et si dignes de Dieu.
TROISIÈME POINT
Principes des actions extérieures dans Jésus-Christ.
Qu'est-ce qui le pressait , qui le mettait en mouvement, et qui le déterminait dans ses diverses démarches ? Toujours un principe divin. L'Esprit de Dieu était comme l'ame de son ame. Ce que saint Paul dit des justes : Que ceux qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu sont les en fans de Dieu, convenait éminemment au Sauveur (2). Il parlait , il agissait, il priait bien moins que ce n'était l'Esprit de Dieu qui parlait , qui agissait , qui priait en lui. De moi-même, disait-il, je ne fais rien* de moimême je ne puis rien faire : ce n'est pas de moi-même que je suis venu ; je ne parle point de moi-mé-
(i) Omm's gloria filiœ régis ah intàs. Ps. 44, *4«
(a) Qui Spiritu Dei aguntur , ii sujU Filii Dei. Rora. 8, x4.
me ; ce que je fais , c'est le Père , qui demeure en moi, qui le fait (1 ). Pour être intérieur et semblable à Jésus-Christ, ce n'est donc pas assez de se conserver simpïement en grâce et d'agir en état de grâce ; il faut agir par l'esprit de grâce ; que ce soit , pour ainsi dire, le ressort qui nous conduise, comme ces animaux mystérieux d'Ezéehiel , dont il est écrit quelaseule impétuositéde l'esprit les dirigeait dans leur course (2). Jamais ne prévenir , mais attendre et suivre cette impulsion de l'Esprit en nous ; suspendre , réprimer , mortifier l'activité naturelle , jusqu'à ce que Dieu se déclare , pour ainsi dire , et qu'il nous applique actuellement à ce qu'il veut que nous fassions ou que nous disions, pour les choses, pour les temps, pour la manière. Dans les devoirs mêmes qui se trouvent de notre goût , ne goûter uniquement que la volonté de Dieu qui les ordonne , prêts à les interrompre ou à les quitter, si Dieu nous appelait à d'autres , auxquels nous sentirions même de la répugnance ; en un mot , ne servir que comme d'instrument à l'opération de Dieu , et demeurer de nous-mêmes indifférens sous sa main , pour être déterminés à ce qui lui plaira. Ce soin de se tenir uni à la grâce , et d'agir par la grâce, est ce qui rend nos moindres actions comme autant d'actions toutes divines , parce qu'effectivement il y entre très-peu du nôtre, et que presque tout est de Dieu. Par là , un soupir, une parole, une élévation d'esprit se trouveront souvent plus méritoires que
(i) A meipso facio nilùl. Joan 8, 28. Non possumà meipso facere quidquam. Ibid 5, 3o. A meipso non vcni.... Ibid. 7, 28. A meipso nonlocjnor y Pater autem in me manens , ipse jacit opéra. Ibid. 14 , 10.
{%) Ubi erat impctus Spiritûs , iilùc gï'adiebanlur. Ezeck. i 3 2.
SECONDE. PAHTIE. 305
ce qu'une ferveur mêlée de notre propre volonté inspirerait de plus grand et de plus difficile : c'est cette union avec la grâce qui donne aux paroles des hommes vraiment apostoliques tant d'effica< e pour la sanctification des âmes : ce ne sont point eux qui parlent, mais l'Esprit divin qui parle dans eux (1). Mais , hélas ! qui sont ceux qui s'étudient ainsi à se tenir liés à l'Esprit de Dieu , et à n'agir que par sa conduite ? Il faut trop d'attention et de fidélité ; on se contente d'offrir ses actions à Dieu, sans faire réflexion que la disposition du cœur dément souvent l'expression de la parole. On dit qu'on veut lui plaire ; mais ce n'est que selon son propre choix , selon son goût propre, qu'on veut lui plaire ; ou du moins , en lui plaisant, on ne renonce pas à tout autre plaisir que celui de lui plaire ; il faut d'autres assaisonnemens qui soutiennent et qui fortifient. Aimer Dieu, comme Jésus-Christ , de toutes ses forces (2) , dit quelque chose de plus que cela ; il faut que ce soit le pur amour qui applique nos efforts à ce qui est du bon plaisir de Dieu, et purement parce qu'il est du bon plaisir de Dieu. Embrassons donc désormais cette manière noble et généreuse d'agir; désavouons dans nous-mêmes tout ce qui peut lui être opposé. Laissons gémir la nature de se voir arracher à tout ce qui peut lui servir d'appui hors de Dieu. Eprouvons nous souvent ; sondons-nous , et voyons si Dieu seul nous suffit , et si dans nos diverses démarches , nous ne cherchons que lui. Réprimons nos saillies et nos impétuosités naturelles partout où nous sentons les premières impressions
(i) Sp-ritus Patvis vestri , qui loquitur in vobis. Matth. io, ao. (a) Ex omnibus vvibui tuis. Luc. 10, a-.
de l'amour-propre, et que ce soit toujours son saint amour qui nous mette en action. D'abord , peutêtre nous ne goûterons qu'avec peine ce qu'il y a de solide dans cette nourriture ; elle est cette manne cachée , que Dieu promet aux âmes généreuses (1) ; mais , toute cachée qu'elle est , c'est une manne enfin , qui , dans sa simplicité , prend ou eiface le goût de tout le reste.
MEDITATION
De l'extérieur de Jésus-Christ.
Nous avons beaucoup perdu, certes, que l'antiquité ne nous ait pas laissé un porlrait plus assuré et plus marqué de ce qu'était Jésus-Christ à l'extérieur. Il faut chercher dans l'Ecriture ce qu'il y a de certain, et de quoi fonder sur le reste des conjectures raisonnables.
Nous considérerons l'extérieur de Jésus-Christ,