Dans le domestique , au milieu de ses Apôtres
3.° Parmi les autres hommes , dans le commerce qu'il fut obligé d'avoir avec eux.
PREMIER POINT
L'extérieur de Jésus-Christ en lui-même.
Il ne se pouvait rien de plus recueilli , de plus composé, de plus modeste. Sur son visage et dans ses yeux, selon l'ancienne prophétie, paraissait une
(«) Vinctnti dabo manna absconditum. Apoc. %, ij.
majesté pleine de douceur , qui ravissait d'abord tous les cœurs , à moins qu'ils ne fussent prévenus de quelque passion d'envie , de jalousie, d'intérêt (1). Saint Jérôme attribue à cela la facilité qu'eurent les apôtres à s'attacher à lui , dès qu'il leur ordonna de quitter tout et de le suivre, et cette surprise qui fit tomber à la renverse ses ennemis , dans le jardin, lorsqu'ils vinrent le prendre (2). Avec l'âge, la grâce et la sagesse avaient toujours pris en lui comme de nouveaux accroissemens (3). Etait-on dans la peine? Pour se consoler , allons, disait-on, au fils de Joseph. A l'âge de douze ans ayant paru au temple, les docteurs admiraient sa prudence et la discrétion de ses réponses (4). A trente ans, quand il prêchait , tout le monde était frappé des discours pleins de grâce et de modestie qui sortaient de sa bouche (5). Ce n'était point un visage sombre, ni des manières dures et austères (6) ; ni , au contraire, un air empressé, turbulent , dissipé, évaporé; un homme livré à la vaine joie , ou toujours prêta rire, à disputer, à crier (7). En un mot, comme dit saint Paul , on sentait toute la plénitude de la Divinité qui résidait corporellement en
(i) Diffusa est gratin in labiis tuis. Spccie tua et pulchritudine tua intende; prospéré procède , et régna. Ps. 44, 5, 5.
1 2) Niai enim habuisset in vultu quiddam oculisque sidereum , nunquam eum statini secuti Juissent /iposloli , nec qui ad comprehendendum eum vénérant, corruissent. Hier. En. i4°-
(3) Proficiebat sapientid , et œtate , et gratid. Luc. 2, 52.
(4) Stupebant super prudentiâ et responsis ejus. Luc. 2, 47-
(5) Mirabantur in verbis gratiœ quœ procedebant de ore ipsius. Luc. 4, 22.
(6) Aon erit tristis , neque turbulentus. Is. 42 , 4.
(7) Non clamabit, neque audietur vox ejus foris. îbid. 42, a«
lui ( 1) . C'est sur cela que les saints, fidèles imitateurs de Jésus-Christ jusque dans les moindres choses , tâchèrent toujours de former leur extérieur sur les régies de la modestie la plus noble et la plus exacte tout à la fois. Ils savaient combien elle sert à l'édification du prochain, et à entretenir le recueillement intérieur, qui est le principe et la conservation de toutes sortes de biens dans Tordre de la grâce ; mais leur première vue était de se rendre semblables à Jésus-Christ; ce doit être aussi la nôtre. Nous lisons, dans quelques histoires , combien les saints ont estimé cette vertu ; combien le peuple était édifié quand il voyait la modestie d'un saint François; son air sérieux, sans être ni triste, ni rebutant ; ses yeux baissés, sa démarche lente, tout son maintien modeste et composé. Quelles louanges un souverain pontife et tous les cardinaux ne donnèrent- ils pas à la modestie de saint Bernard et de ses religieux ! On assure que saint Bernardin inspirait par sa modestie, le recueillement aux plus dissipés : celle du martyr saint Lucien enchantait les païens, et les convertissait. On sait enfin que des jeunes gens , dans l'incertitude du parti qu'ils prendraient, et cherchant à se fixer dans un état où ils pussent travailler à leur salut et au salut du prochain , se déterminèrent pour celui où ils avaient remarqué plus de modestie et de recueillement extérieur.
C'est qu'ordinairement l'extérieur est le miroir de l'intérieur (2), dit saint Jérôme. Saint Basile dit que Jésus-Christ se trouve toujours avec l'homme
(i) In ipso inhabitat omnis plenitudo Divinitatis corporaliter. Col. a , g.
{•x) Spéculum mentis est faciès.
modeste (1). On connait un homme par le visage, dit l'Ecriture (2) : les ordres religieux, les communautés, séminaires, et sociétés quelconques, conser veront toujours leur première ferveur, tandis qu'ils conserveront cette modestie extérieure, qui est ellemême, dit saint Bonaventure, la garde du cœur la plus assurée. C'est la doctrine de saint Augustin, de saint Basile, de saint Bonaventure, de saint Grégoire, et le sentiment de tous les saints , confirmé par l'expérience de tous les temps. Au contraire , une démarche fiére et précipitée, un air évaporé , un œil égaré et curieux de tout voir, une tête qui tourne sans cesse, tous ces défauts que saint Basile et saint Grégoire de Nazianze remarquèrent dans Julien l'Apostat, lorsqu'il était encore jeune, et qui leur firent tirer, pour l'avenir, de fâcheuses conséquences contre lui , seront ordinairement les marques d'un intérieur peu réglé.
Mais laissons toutes ces considérations. Comme chrétiens, religieux, ou ecclésiastiques, ne sommesnous pas ou ne devons-nous pas être imitateurs de Jésus-Christ ? Imitons-le donc ; qu'en nous voyant les uns les autres, chacun croie voir, dans son frère , une image vivante de Jésus-Christ. Ceci coûte à quelques-uns; mais n'est-ce pas là le vrai moyen de pratiquer la mortification, et de plaire à Dieu ? Et peut-on espérer que nous soyons jamais bien réglés au dedans, quand nous n'aurons pas le courage de vaous surmonter au dehors ?
(i) Ubi Christus est, ibi modestia quoque est. (2) Ex visu cognoscitw vir. Eccl. ïq, a6„
SECOND POINT
L'extérieur de Jésus-Christ dans le domestique avec ses Apôtres.
On ne saurait imaginer une conversation plus édifiante, ni plus aimable que la sienne.
Lisons L'Evangile, Il s'était choisi pour compagnons de sa table, de sa demeure , de ses voyages , pour confidens de ses secrets, qui ? Douze hommes grossiers pour la plupart , sans éducation, sans civilité, sans politesse ; jamais il ne se sépara d'eux ; jamais il ne r&rut gêné, rebuté de leurs mauvaises manières ; point de dédain ni de mépris , point de oaroles, point d'actions qui ne fussent pour ses disciples une leçon de vertu II les instruisait avec patience, il les reprenait avec douceur, «t ne leur donnait rien à souffrir. Il leur dit quelquefois: Que vous êtes peu formés aux choses divines, après tant d'instructions (1) î Jamais il ne leur dit une seule fois, Que vous savez peu vivre! Que vous êtes mal élevés ! Que vous êtes dégoûtans ! Celaient des hommes pieux et sans artifice, simples et véritablement bons; c'est tout ce qu'un Dieu aime. Il oublia , il dissimula, il passa tout le reste; il vivait avec eux dans une espèce d'égalité, toujours prêt à les servir, et recevant leurs moindres services avec bonté; à peine s'apercevait-on qu'il fut le maître (2).
Telle doit être notre conduite extérieure, au milieu des personnes avec qui nous sommes obligés de vivre ; édifiante, bonne , polie, officieuse, hum-
(i) Adhuc et vos sine inlcllectu estis. — (2) Filius hominis non venu ministrari, sed ministrare. . . . Matth. 10, 28. Ego in média vtstrùm sum, sicut qui ministrat. Luc. 22, 27.
ble, reconnaissante, pleine d'égards et de supports.
Edifiante ; et tout ceci peut regarder non-seulement ceux qui sont consacrés aux ministères évangéliques et au service des autels , mai? encore certaines personnes pieuses, réunies ensemble, et comme séparées du monde sans l'avoir entièrement quitté. Qu'ont-ils cherché, en se retirant dans la solitude ? étaient-ce des sociétés de gens imparfaits, d'une \ertu médiocre, des gens d'esprit ? d'honnêtes gens, et rien de plus. Si ce fut là leur intention, ce n'est point la grâce qui les conduisait. Car, s'ils en furent véritablement touchés, ils durent chercher à servir Dieu paisiblement, dans un lieu saint, à couvert de la contagion du monde corrompu et du respect humain, où, même par respect humain, ils fussent obligés de vivre chrétiennement.
Quel malheur, si, au lieu de cette édification qu'on cherchait , on devenait réciproquement les uns pour les autres une occasion de péché et d'imperfection ! Le zèle qui doit porter à sanctifier le prochain, selon l'esprit de l'Eglise, serait bien suspect et bien mal ordonné, s'il n'avait pas pour premier objet ceux de la même communauté, de la même maison , de la même famille. Ils sont tous nos frères, et participent plus que le reste des hommes aux perfections de Jésus -Christ, dont la communication doit rendre le prochain aimable. Ils sont recommandés autant et plus que tous les autres (1).
Quel malheur encore si , n'ayant pas, peut-être , toujours assez de talens pour travailler efficacement au salut des âmes par soi-même, on tâchait d'en détourner les autres par de mauvais conseils,
(i) Ad onaies , maxime autem ad domesticos Jîdeu Gai. 6, xo.
par des maximes d'imperfection, par de mauvais exemples! On se rendrait coupable de leur perte , et de celle de plusieurs autres qui se seraient sauvés par leur secours , si ceux-ci eussent été des ministres fidèles, solidement vertueux.
Nous devons donc travailler , dans les maisons où nous demeurons , à nous rendre irréprochables, surtout si nous avons quelque autorité, quelque supériorité sur les autres ; supériorité de place, supériorité d'âge , d'antiquité , d'esprit , de certaines qualités qui attirent de l'estime , qui font qu'on nous recherche , qu'on nous écoule, et qu'on nous croit. Voilà pourquoi on recommande tant aux prêtres , et aux jeunes gens destinés à la prêtrise , d'être des modèles de régularité et de perfection. On doit dire la même chose à ceux que leur science , ou leurs emplois , ou leurs succès , rendent recommandables.
Plus quelqu'un a ou croit avoir de lumières, de raison, et de talens , plus il est obligé de donner de bons exemples ; et personne ne doit oublier qu'il faut beaucoup plus de vertus pour être utile , que de vices pour nuire ; que le mal se communique plus aisément que le bien. Soyez exact , régulier tout le jour, c'est votre devoir : on n'y fait presque pas d'attention. Si vous devenez léger, libre, familier dans vos manières , on s'en scandalise ; plusieurs même s'en prévalent pour vous imiter, parce que l'homme vicieux fuit ceux qui le condamnent , et recherche ceux qui, par leurs mauvais exemples, autorisent sa conduite.
Nous avons ajouté que cette conduite doit être bonne, polie, officieuse , etc. Bonne , c'est-à-dire,
simple et naturelle , comme venant non point de politique, ni d'une affectation étudiée, mais d'un esprit toucb* d'estime, et d'un cœur plein d'amitié.
Polie , mais sans être embarrassante ; point de façons incommodes , de complimens ni de cérémonies mondaines ; seulement autant d'attention qu'il faut pour ne blesser en rien la délicatesse d'autrui.
Officieuse ; prêts à s'incommoder pour faire plaisir, pour accorder ce que Ton désire de nous , à moins que le devoir ne s'y oppose.
Humble, dans l'air et dans les paroles. Nous crus sions-nous , et eussions-nous raison de nous croire plus estimables que les autres , serait-il permis de le faire paraître f Est-ce pour nous enfler, ou pour humilier et confondre les autres , que Dieu nous a donné plus d'esprit , plus de talens qu'à eux ? Ne souffrent - ils pas assez déjà de leur médiocrité, de leur infériorité ?...
Reconnaissante. Comme si rien ne nous était dû: ôlez la charité, on nous doit, en effet, bien peu de chose. Ne nous prévalons donc jamais de certains égards qu'on a pour nous ; confus de voir tant de bontés, ne songeons qu'à nous en rendre plus dignes.
Pleine d'égards et de patience. Attendrons-nous, pour être charitables, que nous ayons à vivre avec des anges, ou que les hommes le soient devenus? 11 nous est bien plus aisé de nous corriger pour eux , que de les corriger pour nous ; ou, s'il nous paraît impossible de nous corriger nous-mêmes , comment exigeons-nous avec tant de rigueur qu'ils se corrigent ?
On dira peut-être c^se toutes ces règles , tous ces
égards , ne sont que des devoirs d'honnêteté et de civilité. Mais premièrement, la civilité sert infini ment à entretenir la charité, et à gagner le prochain à Dieu ; on ne saurait trop le répéter. Secondement, le motif purifie et ennoblit tout. On peut être honnête et po i par principe d'humilité, comme les gens du monde le sont par intérêt , par vanité , par politique. Prenons-y garde , on ne manque guère d'honnêteté que parce qu'on ne sait pas se faire violence, s'assujettir, se contraindre. Etre honnête et poli , ne fût-ce pas toujours une grande vertu , c'est toujours un assez grand défaut que de ne l'être pas.
3.° On peut être honnête et aimable pour se rendre semblable à Jésus-Christ ; et ceci dit tout. J'oserais entreprendre de dresser des règles de la civilité chrétienne, sur des maximes et des exemples tirés de la conduite et de la doctrine de Jésus-Christ et de saint Paul. Celui-ci , dans la peinture qu'il fait de la charité, marque plusieurs traits qui semblent pouvoir être regardés en partie comme des leçons de savoir vivre. Elle est patiente, dit-il, elle est douce, elle ne s'aigrit point ; elle n'a ni envie , ni malignité , ni orgueil ; elle supporte tout , elle croit tout, elle espère tout , elle souffre tout, etc. Sa lettre à Philémon est un chef-d'œuvre de politesse, du commencement jusqu'à la fin. Ses réponses à Festus et au roi Agrippa , dans les Actes des Apôtres, plusieurs endroits dans ses lettres aux Corinthiens et aux Thessaloniciens , sont de même. On ne saurait ni s'égarer , ni manquer de vertu , en suivant de si beaux modèles. On fait beaucoup de mal en ne les suivant pas , et l'on s'expose à
être privé de bien des grâces pour soi et pour les
autres.
A • Cependant C5S égards, cette amitié, cette politesse dont nous parlons ici, doivent rester dans de certaines bornes. Il faut toujours que la bienséance et la modestie en règlent tous les mouvemens Jamais trop de familiarité ; cela est infiniment nécessaire , surtout entre les jeunes gens de même âge. Etre aimable et sensible à l'amitié d'autrui, esi une raison de plus pour s'observer davantage ; sans cela bientôt la familiarité dégénérerait en puérilité , en bassesse. Tout ce que défend saint Paul , es bouffonneries, les badineries peu modestes les éclats de rire, deviendraient permis, quelquetois même les mauvaises équivoques et les contes dissolus Ce serait la mort de la dévotion et de l'esprit intérieur, et la source de beaucoup de corruption. 5 Remarquons ici quelle fut l'amitié de Jésus- Christ pour ses apôtres... Il eut quelque sorte ue prédilection pour trois d'entre eux , Pierre , Jean , Jacques, et surtout Jean. Mais il ne sortit jamais de ce caractère modeste, sérieux, et plein de sagesse qui les eût tenus dans le respect, s'ils eussent ete capables de s'oublier.
TROISIÈME POINT
L'extérieur de Jésus-Christ au milieu du monde , avec qui il fui obligé de vivre.
Je dis, obligé de vivre; car jamais il ne vit le monde que par obligation, c'est-à-dire, autant que son Père le lui ordonna ; sa retraite de trente ans le montre assez ; et quand il fut obligé de converser
avec les enfans des hommes , ce fut toujours avec autant de précaution et de ménagement que s'il avait eu à craindre la corruption du siècle, comme les hommes ordinaires. S'il prêchait, s'il conversait le jour, la nuit se passait presque entière à l'oraison, toujours sous les yeux de quelques-uns de ses disciples qui l'accompagnaient. Ils furent étonnés de le voir seul, sur le bord du puits de Jacob avec la femme de Samarie , quoique ce fût un lieu tout ouvert ; c'est que cela lui était nouveau.
Du reste, quelle facilité à se communiquer, pour peu qu'on eût besoin de lui ! prêt , en tout temps , la nuit même, à recevoir et à instruire ceux qui se présentaient. Quelle tendresse, quelle compassion pour les pauvres, pour les personnes affligées, pour les petits enfans mêmes ! C'est à ceux-là qu'appartient le royaume de mon Père (1).
N'eût-il pas été Dieu, c'aurait été le plus honnête homme, le plus droit, le plus aimable, le plus gagnant qui fût jamais. Nulle vivacité, sinon contre les profanateurs du Temple, contre les hypocrites, contre les grands qui abusaient de leur autorité. Son zèle irrita ses ennemis ; mais sans craindre ni leur haine, ni leur envie, il les défia plus d'une fois de lui reprocher aucun défaut (2). Les pharisiens, d'une morale et d'une conduite si sévère en apparence, et si relâchée en effet, firent assez d'invectives, en général, contre la conduite et la morale de Jésus -Christ, et lui dirent des injures fort grossières : Vous êtes un Samaritain, un homme possédé
(i) Talium est enim regnum Dei. Marc, io, 14.
(a) Quis ex vobis arguet me de peccato ? Joan. 8 , 46«
du démon (1)... un gourmand qui cherche les bonnes tables; ami des pécheurs et des publicai7is(2) ; jamais un seul point bien articulé.
Tous ceux dont la conduite est régulière, auront toujours à souffrir de la part des mondains et des hypocrites (3) ; surtout les ouvriers évangéliques destinés au service des âmes et qui s'efforcent de marcher sur les traces de Jésus-Christ , auront toujours le même sort que leur maître et leur chef. Comme lui , ils seront le but et l'objet de tous les faux bruits que répandront contre eux les ennemis de la religion et de la vraie piété (4).
Mais tâchons de ne point donner lieu à la calomnie ; soyons des hommes zélés, sages, édifians. Combien de saints personnages, d'ouvriers apostoliques, sans se pervertir au milieu des dangers du siècle, y ont fait de grands fruits ! Aimables, et se faisant tout à tous, comme leur divin Maitre , et animés , comme lui, de cette charité noble et bienfaisante , ils ont gagné de tout temps et les grands et le peuple , presque partout où ils ont paru. Il s'en est trouvé d'assez jeunes , d'ailleurs , et quelquefois même d'une figure assez rebutante, qui cependant étaient recherchés et chéris de tout le monde. Il n'était point d'esprit , quelque farouche qu'il fût , qui pût résister long- temps à leurs manières honnêtes, soutenues d'une grande piété. C'est que Dieu les protégeait d'autant plus qu'ils ne s'exposaient point témérairement aux dangers du monde, etne le
(ï) Samaritanus es tu , et dœmonium habes. Ibid. 8, 48.
(2) Homo vorax et potator vini , publicanorum et peccatorum amicus. Matth. 11, rg.
(3) Qui piè volunt vivere in Chnsto Jesu , persecutionem patiew tur. a.Tim. 2, 12. — (4) Signum eui contradicetur. Luc. 2, 34.
voyaient qu'avec beaucoup de prudence et de réserve ; c'est qu'ils ne manquaient point d'égards pour les personnes en place, ou distinguées par leur caractère ; c'est qu'ils ne se rendaient point d'un accès trop difficile aux personnes d'un état moins relevé ; c'est qu'ils ne rebutaient personne, et n'exigeaient point qu'on s'accommodât à leurs heures et à leurs manières , mais qu'à l'exemple de Jésus- Christ ils étaient toujours prêts à rendre service au prochain.
Faisons-nous un portrait de ce Dieu Sauveur ; étudions-le dans toute la suite de nos actions, à table, à la prière, en conversation. L'Evangile nous dira souvent ce que nous avons à faire ; et quand il ne le dira pas , il nous sera aisé de conjecturer ce qu'en telle et telle occasion Jésus -Christ aurait pensé, aurait dit, aurait fait.
Ainsi, lorsque nous aurons quelque rapport de nécessité, de zèle, ou de bienséance avec le monde, que ce ne soit jamais, autant qu'il est possible, dans des lieux cachés, ou trop éloignés de la vue du public ; que jamais on ne nous trouve où le devoir ne nous conduit point ; je serai avec le monde quand je craindrai d'offenser Dieu si je n'y étais pas, c'est la bonne règle ; mais jamais je n'y serai pour mon plaisir seulement, ou pour me faire fête d'avoir beaucoup de connaissances, d'être bien venu, bien reçu partout; rien n'est plus frivole, ni plu* dangereux. Fils de l'homme, dit Dieu à un prophète, tenez-vous bien ferme, et soyez toujours sur vos gardes , car vous vivez parmi une troupe d'incrédules
et de séducteurs ; vous demeurez avec autant de scorpions (1).
Nous sommes partout en spectacle, non-seulement aux hommes, amis et ennemis, mais à Dieu qui doit nous juger, mais aux anges bons et mauvais qui nous observent, ou pour nous accuser, ou pour nous justifier, selon que nous nous comporterons (2). Que notre cœur soit toujours chez nous, lorsque notre corps en est absent, revenons-y le plus vite qu'il se pourra ; nous trouverons toujours au retour quelque déchet. N'attendons pas que nous soyons pris, captifs et enchaînés. Dés le moindre sentiment d'attache ou de complaisance, fuyons ; notre force et nos armes sont dans la fuite : Fugâ pro armis utere.
MEDITATION
Des vertus 'particulières de J è sus-Christ } appliquées à ses Mystères.
Nous voici arrivés à considérer les vertus particulières dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple dans les divers états et mystères de sa vie et de sa mort. Or, quoiqu'il n'y en ait aucun où il ne réunisse l'assemblage de toutes les vertus les plus excellentes : humilité , pauvreté , mortification , patience, obéissance , zèle de la gloire de Dieu, cha-
(i) Fili hominis , sla super pedes tuos , ne timeas eos , quoniam incrédule et subversores sunt tecum, et cum scopionibus habitas. Ezech. i, i et 6. — (2) Spectaculum Jacti sumus mundo , et anqelis y et hominibus. I. Cor. 4 , 9-
rite pour les hommes ; cependant il y a ordinairement une vertu qui caractérise , pour ainsi dire , chaque mystère en particulier ; et la méthode que nous prendrons dans les méditations suivantes , ce sera de nous arrêter , sur chacun de ces mystères, à la vertu singulière que Jésus-Christ y pratique : nous commencerons par l'Incarnation. Dans l'Incarnation, c'est l'humilité qui se fait principalement remarquer.
N'oublions pas de commencer désormais toutes nos méditations, et de les finir par une courte, mais vive répétition des vérités fondamentales de cette seconde partie. Celui que je vois si humble, si pauvre, si obéissant, si religieux, si laborieux, si résigné , si charitable , c'est mon Rédempteur , mon chef, mon roi, mon maître, mon modèle, mon juge, celui donc que je dois, et par justice, et par reconnaissance, et par devoir, et par intérêt , et par crainte , et par amour, uniquement imiter.
MEDITATION
De l'humilité de Jésus-Christ dans l'Incarnation,
Nous considérerons au premier point la profondeur de son humilité ;
Au second, la justice de son humilité ;
Au troisième, la gloire de son humilité dans Tin carnation.
Il s'humilie jusqu'à l'anéantissement ; il a raison de s'humilier comme il fait ; il n'en devient que plus glorieux en s'humiliant de la sorte.
PREMIER POINT
La profondeur de son humilité.
Pour la bien comprendre , méditons avec attention le chapitre premier de l'Evangile de saint Jean: comparons ce qu'était le Verbe avec ce qu'il est devenu.
Montons d'abord jusqu'au plus haut des Cieux : pénétrons jusque dans les siècles les plus reculés de l'éternité. Là , dés le commencement était le Verbe. Le Verbe était en Dieu , et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par lui ; et de ce qui a été fait , rien n'a été fait sans lui. C'est en lui qu'était la vie , et la vie était la lumière des hommes (1).
Descendons ensuite au travers de quarante siècles jusque dans le sein de la glorieuse Vierge.
Ici le Verbe s'est fait chair, et il a demeuré parmi nous. La lumière a lui dans les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont point reçue. 11 était dans le monde; le monde a été fait par lui , et le monde ne l'a pas connu. Il est venu dans son propre héritage , et les siens ne l'ont point reçu (2).
Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu tout-puissant , le Dieu des armées ; le ciel et la terre sont pleins de la majesté de votre gloire. . . C'était le cantique des esprits bienheureux, pendant quatre mille ans au moins (3). Depuis l'Incarnation, l'Eglise ne
(i) In principio erat Verbum, etc. Joan. i, i.
(2) Vcrbum caro factura est, et habitavit in nobis. Lux in tenebris lucet , etc. Ibid.
(3) Sanctus , Sanctus, Sanctus , Dominus Deus exereituum, pUna est omms terra glorid ejus. i\poc. 4, S.
cesse de chanter : Celui que la terre , la mer , les astres respectent, adorent; relui à qui tout obéit > et qui gouverne toutes choses , le voilà renfermé dans le sein d'une Vierge , et il n'en a pc honte ni d'horreur (1) : Ah! quelle étrange humiliation ! Avant que de connaître ce mystère adorable , si l'on fût venu nous dire : Le Fils de Dieu yient de se faire homme ; il est sur la terre , et il descend de la race d'Abraham et de David, où serions-nous allés le chercher ? Dans la Judée , à Jérusalem sans doute , sur le trône de David et des rois ses ancêtres , dans un palais magnifique, environné d'une cour superbe , dans l'abondance de toutes sortes de biens et de délices. Il n'est point là. Où le trouver donc ? En Galilée, à Nazareth , dans une vile cabane; dans les bras de Marie sa mère , enfant d'une heure et d'un instant.
Ecrions -nous donc (2) : Vous êtes vraiment un Dieu caché. C'est trop peu dire; un Dieu humilié , un Dieu éclipsé, un Dieu anéanti (3) ! Il faut des termes tout nouveaux pour pouvoir exprimer un prodige d'humilité si étrange.
Hommes, qui que nous puissions être, cendre et poussière, néant et péché, élevons-nous, après cela; montrons-nous ; faisons-nous valoir ; disputons des premiers rangs ; ambitionnons les places de distinction ; murmurons de n'être pas nés avec plus de pouvoir, plus de talens naturels, plus de noblesse ; oublions que tant d'autres sont au-dessous de nous;
(i) Quem terra, pontus , sidéra, colunt , adorant, prœdicant , etc. Tu , ad liberandum suscepturus hominem , non horruistï Virginis uteimm
(2) Vere tu es Deus absconditus. Is, 45, i5.
(3) Semelipsum exinanivit. .• Ilumiliat'it. Philip. 2, 7, 3.
portons nos vues sur ceux qui sont au-dessus : disons encore (1) : Je monterai, et je deviendrai semblable au Très-Haut. îl y auraitbien du mécompte; il n'est plus si au-dessus de nous, celui qui fut 1 jet de nos envies ; disons plutôt : Je descendrai , pour me rendre semblable à mon Dieu (2); on nous le permet, on nous le commande même ; et c'est uniquement dans le dessein de nous voir semblables à lui , sans crime et sans danger, que le Verbe s'est réduit à un état si humiliant.
Adorons-le dans cet état; ne le méconnaissons pas, ne nous en scandalisons pas ; plus il se fait petit, et plus il est respectable, parce que c'est par choix et par amour qu'il s'abaisse ainsi. Mais n'oublions point, dans l'occasion, que nous l'avons reconnu, en cette situation même , pour notre Dieu. Renonçons et de bon cœur, et pour toute la vie , à tous nos prétendus avantages et à nos frivoles espérances. Obscur, petit, oublié, point d'éclat , point de faste ; c'est uniquement ce que nous prêche l'exemple d'un Dieu incarné. Epousons , comme lui, l'humilité; car il la choisit aujourd'hui , pour ne plus la quitter jusqu'à la mort : c'est un état habituel et permanent qu'il embrasse. Ce qu'il est et ce qu'il fait maintenant, il le sera et il le fera autant qu'il pourra, jusqu'à la mort, et nous ne le verroiS jamais se démentir.
(// Ascendam , et similis ero Altissimo. Is. 14 ., 14. (a) Descendam , et similis ero Altissimo. Ibid.
SECOND POINT
La justice de son Humilité.
Le Verbe n'était point obligé de se faire ni homme , ni rédempteur des hommes , ni modèle des hommes. Qu'il L'ait bien voulu , c'est une grande bonté, une excessive charité (1). Mais ces premières démarches une fois supposées , il a eu raison , et il ne pouvait se dispenser de s'humilier autant qu'il l'a fait.
Un homme , fût-il Dieu , n'est rien à raison de son humanité , en présence d'un Dieu qui n'est pas homme. La bassesse de l'humanité fait disparaître, pour ainsi dire , et oublier , en quelque sorte , les grandeurs de Dieu. Il peut même dire à Dieu, avec les prophètes : Je suis un ver plutôt qu'un homme ; je sens combien je suis peu de chose , et je ne le dissimule point. Je ne me regarde que comme un néant : tout homme devant vous n'est que vanité (2).
De plus , le Rédempteur des hommes est caution pour tous les hommes ; et , si les hommes sont pécheurs, leur caution mérite tout ce que méritent les pécheurs. Ce n'est doiic pas assez qu'il s'humilie ; il est convenable , par-dessus cela , quil souffre et qu'il meure de la manière la plus ignominieuse et la plus cruelle.
Enfin, le modèle des hommes doit à leur orgueil un remède qui puisse égaler leur orgueil même. Ils
(r) Propter nimiam charitatem suam, quâ dilexît nos. Eph. 2, 4.
(2) Ego sum permis , et non homo. Psalm. 21,7. Ego vir vident paupertaiem meam. Substantiel mea tancjuam nihilum unie e. Thr. 3, 1. Unwersa vanitas , omnis Iwmo vivent. Ps. 33, G.
voudraient s'élever jusqu'au trône de Dieu; il faut leur apprendre à s'abaisser jusqu'au néant , s'il est possible. Après cela , ils seront encore superbes : Que serait-ce si Dieu s'était contenté d'un moindre exemple ?
Nous croyons quelquefois, nous autres , en nous humiliant, ou en souffrant qu'on nous humilie, faire une œuvre de surérogation. Nous intéressons dans notre cause la justice et la vérité : nous croirions faire injure à Dieu de ne pas reconnaître ses dons en nous, et de ne pas vouloir que le monde les y honorât. Nous croirions mentir si nous disions que nous sommes et de grands pécheurs , et des pécheurs dignes de toute sorte de mépris ; oui , de le dire contre notre pensée : mais pourquoi ne le pensons -nous pas? Nous pouvons mériter peutêtre , à certains égards , quelque sorte d'estime ; mais , sous d'autres rapports bien plus essentiels et bien plus personnels , nous méritons de l'opprobre et des chàtimens : que ne faisons-nous abstraction de l'un, pour ne nous occuper que de l'autre ?
Sans cette espèce d'abstraction , comment Dieu lui-même eût-il pu humilier son Fils, le châtier avec tant de sévérité ? Et comment le Fils aurait-il pu se soumettre à ses arrêts rigoureux ? Ils oubliaient, pour ainsi parler, les grandeurs du Verbe: ils s'attachaient , ils s'arrêtaient à l'humanité chargée de nos faiblesses et de nos iniquités.
Depuis Jésus-Christ , les saints se croyaient les plus grands pécheurs du monde : ils le disaient , et Ton ne peut pas les soupçonner de mensonge ; c'est qu'ils ne voyaient que leurs péchés et les vertus des autres, ou qu'ils voyaient ce qu'eux et les autres
pouvaient devenir en un instant , le plus juste pécheur, et le plus grand pécheur juste. Nous savons si bien les faire, ces abstractions , en faveur de l'orgueil. N'oublions - nous pas toutes les raisons que nous avons de nous humilier pour ne penser qu'aux raisons que nous croyons avoir de nous élever ? Et cependant nous ne pensons rien faire contre la justice et contre la vérité ! Serait-il moins permis ou moins possible, sans blesser ni la vérité, ni la justice, de faire des abstractions semblables enfavem de l'humilité ?
Mais que de différences entre Jésus - Christ ci nous , qui devraient achever de confondre nctre orgueil !
1.° Il n'était homme que parce qu'il avait bien voulu l'être ; ce que nous sommes, nous ne le som mes que par nécessité, et nous ne saurions ne le pas être.
2.° Il n'était que caution pour les pécheurs ; nous sommes les vrais coupables , et par le malheur de notre origine , et mille fois plus par nos fautes personnelles : les avons-nous oubliées ?
3.° Il s'est fait notre modèle : n'eussions-nous que cette seule raison, ne devrions-nous pas , par respect pour lui, et par justice , et par reconnaissance , nous humilier ?
Mais les autres, dit-on, ont les mêmes raisons de s'humilier que moi ; quelques - uns en ont plus peut-être : qu'ils s'humilient , je m'humilierai.
l.°Leur injustice et leur orgueil déraisonnables vous justifient-ils ?
2.° Eussiez-vous plus d'esprit, plus de talens(ca c'est là ce qui enfle d'ordinaire), c'est Dieu qui
partagé chacun comme il lui a plu. Tout est égal avant le partage , et le mieux partagé ne doit être que le plus reconnaissant, si ce sont de vrais biens, et plus circonspect, si ce sont des biens dangereux. Enfin, vous êtes pécheur, plus pécheur qu'une infinité d'autres ; cela suffit pour devoir vous humilier beaucoup plus que les autres.
L'humiliation qui vous vient de la part des hom mes, c'est Dieu qui vous la procure et qui la dirige pour que vous vous acquittiez envers lui. Vous ne méritez pas que ce soit un tel qui vous humilie , mais vous méritez que Dieu vous humilie ; et , si Dieu veut se servir d'un tel, n'est-il pas le maître ? O Dieu de l'humilité ! je sens combien j'ai eu tort jusqu'ici ; mais je ne puis changer que vous ne me donniez une grâce bien puissante : au nom de vos humiliations mêmes , je vous la demande ; ne me la refusez pas. Par le mystère de votre sainte Incarnation (1) , délivrez - moi de cet orgueil dominant qui a pensé me perdre , et qui me perdrait infailliblement.
TROISIÈME POINT
La gloire de V Humilité du Fils de Dieu.
Jamais il ne fut plus glorieux que dans ses abaissemens. Le Verbe s'est fait chair, et nous avons vu sa gloire (2) : comment cela ?
Un Dieu ne peut monter plus haut qu'en descendant. En descendant , il manifeste ses qualités aimables : charité , compassion , tendresse ; au lieu
(i) Per mysterium sanctœ Incarnationis tuce.
(a) Verhum carofeictum **t et vidimus çloriam ejus. Joan. i, 14.
qu'on ne connaissait que ses qualités admirables : puissance , sagesse, magnificence. Il lui est moins glorieux d'être redouté que d'être aimé. Qu'il est grand, le Seigneur, et qu'il mérite d'être loué (1) ! Qu'il est petit le Seigneur , et qu'il mérite d'être aimé (2) î C'est de quoi il est le plus jaloux.
2.° Dieu son Père relève encore Jésus-Christ , à proportion de ses abaissemens. Il s'est humilié en se rendant semblable aux hommes , ajoutons semblable aux pécheurs, et c'est pour cela que Dieu l'a si fort exalté (3). Quel pouvoir ne donne-t-il point au Ciel et sur la terre , à cette humanité si rabaissée ! pouvoir qu'elle n'aurait jamais eu sans cela(4) Il commande dès cet instant aux anges de l'adorer (5). Ils obéissent ; mais , sans qu'on leur commande , ils y seraient assez portés ; car , hélas! après un tel exemple , qui oserait ne se soumettre pas ? C'est cet exemple qui fait sentir aux anges rebelles l'indignité de leur révolte et la justice de leur condamnation ; ils frémissent de rage, mais ils fléchissent le genou. C'est encore cet exemple qui a porté plusieurs rois à quitter leurs diadèmes , et à préférer l'humilité du cloitre à l'orgueil du trône où ils se trouvaient placés.
Humilions - nous donc, c'est notre gloire , et devant les hommes , et devant Dieu.
Devant les hommes : la gloire , comme l'ombre
(î) Magnus Dominus , et laudabilis nimis. Psalni. 47, 2.
(2) Paruus Dominus , et amabilis nimis.
(3) Humiliavit semetipsum in simUitudinem hominum foetus • pr opter cjuod et D eus cxaltauit illum. Philipp. 2, 7, 8, g.
(4) Omnis potestas in cœlo et in terra. Maitli. 2 S, 18.
(5) Et càm itérant introducit prùnogenitum in orbem terrarum dicit • et adorent ewn omnes Anqeli eius, Ad Heb. r, 6.
suit ceux qui la fuient ; et de là vient que les plus orgueilleux affectent si souvent de s'humilier. L'humilité tient lieu d'une espèce de mérite à qui n'en a pas. L'orgueil diminue toujours ce qu'on en a ; mais l'humilité, avec le vrai mérite, met au comble de la parfaite estime et de la solide grandeur.
Mais oublions ceci ; oublions même que Dieu se plaît si souvent à faire les plus grandes choses pour les hommes humbles (1) ; que ce sont eux sur qui il repose avec tous ses dons (2). Souvenons-nous uniquement que notre gloire est de ressembler à Jésus- Christ.
Les disciples d'un ancien philosophe affectaient d'imiter jusqu'à ses défauts. Que l'humilité de Jésus-Christ parût une folie , il faudrait encore l'imiter : c'est être sage que de ne l'être pas plus que lui ( 3 ). Jésus-Christ ne pouvait avoir -un modèle pareil avant lui , un Dieu qui se fût humilié : nous l'avons , profitons-en.
Quel honneur ! quelle gloire pour nous ! Non , je n'en connais plus , je n'en veux plus d'autre désormais ; ou , si j'en veux quelque autre encore , c'est uniquement celle qu'il m'a méritée dans le Ciel , par ses abaissemens (4).
(i) Suscitans à terra mopem. Ps. 112, 7.
(2) Super quern requiescet Spiritiis meus , nisi super humilem ?
(3) Quod stultum est Dei , sapientius est hominibus y si nuis pîaetur inter vos sapiens esse in hoc seculo , stullus Jiat , ut sit sapiens. I. Cor. 1, 25; 3, 18.
(4) Cùm apparuerit Christus vita yestra , et vos apparebitù cum ipso ingloria. Col. 3, 4.
MEDITATION
De la Nativité de Jésus-Christ.
La vertu singulière du Sauveur, dans ce mystère , c'est la pauvreté. Nous en considérerons les qualités.
Elle est pénible.
Elle est humiliante.
Elle est libre et toute volontaire.
PREMIER POINT
Pauvreté pénible. Il souffre } et souffre beaucoup de sa pauvreté.
1 . Il n'a quoi que ce puisse être pour la propreté ni pour la commodité : point de maison , point de chambre ni de meubles , point de berceau.
2.° Il manque du nécessaire en plusieurs choses : point de feu dans la nuit d'une saison rigoureuse , et dans une cabane ouverte à toutes les injures de l'air.
3.° Dans le nécessaire qui lui reste , rien que de vil et de grossier : de mauvais langes pour se couvrir , une crèche et de la paille pour reposer, deux animaux pour le réchauffer de leur haleine.
L'état de Jésus-Christ, dans la crèche, est passager , à la vérité ; il ne sera pas toujours là ; mais , comme dans l'incarnation il épouse l'humilité, dans sa naissance il épouse la pauvreté : ce sera sa compagne fidèle ; elle le suivra en Egypte , à Nazareth, dans le cours de ses prédications , et jusque sur le
Calvaire. ïl naît de parens pauvres; ils ne sortiront point de leur condition, ni lui non plus : c'est un état fixe et permanent.
La pauvreté religieuse , que Ton regarde , avec raison , comme un grand sacrifice , mesurons-la à celle-ci : que de différence ! combien de choses souvent superflues , en tout genre ! de quel nécessaire manque-t-on? et dans le nécessaire, combien, quelquefois , de recherches d'amour-propre , quand on le peut ! et quand on ne le peut pas , combien de plaintes , peut-être, et de murmures !
Cependant, la souffrance est comme essentielle à la pauvreté. La première idée qu'on se forme d'un homme pauvre , c'est un homme qui souffre ; c'est Job sur un fumier, après la perte de tous ses biens ; ou c'est une de ces personnes qui , se trouvant audessous de leurs affaires , savent à peine , pour le besoin présent même , où trouver de quoi subsister. Qu'il en est aujourd'hui dans cette affligeante situation !
Ne pourrait-on pas , avec raison , se moquer de notre pauvreté , si l'on savait en quoi nous la faisons consister ? Ne nous regarderait-on pas comme des enfans de famille qui n'ont rien qu'avec dépendance , mais à qui il ne manque rien du nécessaire , et à qui on accorde même beaucoup de petits soulagemens ? Ne pourrait -on pas nous dire : N'êtes-vous pas nourris , logés raisonnablement ?
Si le monde savait, avec cela, ce qu'on a , en religion , de petites douceurs , de petites pensions et de présens, et la facilité qu'ont les supérieurs à donner des permissions d'en user, que penserait-il ? Je n'oserais condamner tout-à-fait ces usages comme
des crimes , pourvu qu'on soit dans la disposition sincère et effective de s'en voir privé, et qu'on n'en use pas comme de son propre bien. Mais ceci même a beaucoup plus d'étendue qu'on ne s'imagine ordinairement ; et dés qu'on met quelque différence , soit dans la pensée , soit dans l'affection , soit dans l'usage, entre les biens communs de la maison et ces petits biens que l'on regarde comme plus d'à demi à soi, il est bien difficile qu'on ne tombe dans le vice de propriété. Quoi qu'il en soit , il sera toujours vrai, encore une fois, que ce n'est là guère que la pauvreté des enfans de famille , et souvent quelque chose de moins.
Or , pouvons-nous croire que ce soit à une pauvreté pareille qu'aient été faites les promesses de Jésus-Christ; le centuple de consolations célestes, les places de distinction dans la gloire , ce droit de juger les riches au dernier jour du monde ? De si grandes prérogatives supposent nécessairement de grandes privations.
Le séculier à qui manquent souvent bien des choses , peut-il être jugé par le religieux à qui rien ne manque , ou qui voudrait ne manquer de rien ? Juger les autres hommes, c'est être chargé d'actions et de vertus qui les condamnent, d'un détachement qui condamne leurs insatiables désirs , d'un dénûment qui condamne leur abondance. Pour être juge avec Jésus-Christ, pour être placé dans la gloire auprès de lui , il faut l'avoir suivi de prés , avoir été pauvre comme lui (1).
La pauvreté religieuse , à le bien prendre , n'est
(i) Vos qui secuti estis me,... sedebitis et vos.... judicantes , etc. Matth. 19, 28.
autre chose qu'une grande grâce ; elle délivre de rembarras et du danger des richesses , qui nous eussent partagés , occupés , et vraisemblablement damnés , comme beaucoup d'autres. Point de peines à amasser ni à défendre ; point de craintes de perdre ; point de chagrin d'avoir perdu ; et pour le salut , point d'acquisitions injustes, de possessions pleines d'orgueil, de dispensations criminelles. Or, cette grâce ne demande-t-elle pas quelque reconnaissance ? Et quelle autre reconnaissance plus juste , que de ne pas vouloir jouir des avantages de la pauvreté et des richesses tout à la fois, ne manquer de rien et n'être ni coupable , ni embarrassé de rien ! Au moins donc, 1 .• Quand les mauvais temps, l'incommodité d'une maison, ou , si vous voulez , un peu de dureté dans les supérieurs et d'avarice dans les officiers , nous donnera occasion de souffrir quelque chose, de manquer de quelque chose, souffrons et dissimulons. Que jamais on ne nous entende nous plaindre de n'être point , ou assez bien nourris , ou assez proprement vêtus , ou assez commodément logés. Un pauvre qui serait comme nous , trouverait qu'on lui donne trop.
2.° Maintenant que , par la retraite et par les réflexions qu'elle nous donne occasion de faire, nous connaissons nos devoirs mieux que jamais, faisons une exacte revue des choses dont nous pouvons nous passer. Que le nombre en est grand quelquefois ! La nature veut toujours avoir ; dans son empressement on demande , on reçoit. Les premières envies sont elles passées, on connaît l'inutilité de ce qu'on a désiré avec passion. Mais alors, ou bien le respect humain retient, ou bien je ne sais quelle espèce d'à
varice ; avoir pour avoir. Le mérite de s'abstenir est passé , mais il reste le mérite de se défaire de ce qu'on a ; il n'est pas moindre , peut-être ; mais il ne faut donc pas différer.
3.° Pour toutes les choses dont nous ne pouvons absolument nous passer, que toujours par quelque endroit il paraisse que nous sommes pauvres ; qu'il n'y ait ni propreté exquise , ni recherche de pure vanité. Mais que ce ne soit pas selon l'usage des gens relâchés , ni au conseil de notre amour-propre que nous fassions ces réformes ; il nous passerait mille choses que la grâce ne passe point et ne doit point passer. Allons à la crèche de notre roi, de notre maître ; apprenons-y ce que c'est qu'une pauvreté souffrante et pénible.
Quand nous aurons fait tout ce que le devoir et la piété nous inspirent , de lui à nous la distance sera toujours infinie.
SECOND POINT
Pauvreté humiliante ; elle le rend méprisable et dépendant.
1 ." Il est pauvre, et personne ne le plaint , on n'y fait point d'attention ; on le regarde comme le fils d'un pauvre artisan , il manque de beaucoup de choses ; c'est l'ordre , c'est son état. De là vient que sans aucune pitié , on l'exclut de tous les logis de Bethléem (1). Il n'y avait de place que pour les ru oh es.
2.° La pauvreté le rend dépendant de tout le monde. De lui-même il ne peut se soulager. Ses lar-
(e) Non erat e:s tactts ùi dlversorio. Luc. s, 7.
mes annoncent assez ses grands besoins ; mais ceux qui voudraient le secourir ne le peuvent , et ceux qui le pourraient , n'en ont pas la volonté.
La pauvreté religieuse, par cet endroit, est rarement semblable à la sienne. Les personnes raisonnables nous respectent d'avoir tout quitté pour Jésus-Christ, à moins qu'il ne paraisse que nous nous en repentions. C'est le retour a nos intérêts qui nous rendrait méprisables, et qui pourrait donner occasion à nos parens de se plaindre de notre importunité. Qui ne demande rien , vit dans une noble indépendance , et le pauvre d'affection n'a besoin de rien ou de très-peu de chose.
Mais s'il arrivait pourtant jamais que l'humilité de notre état nous attirât quelques rebuts, quelque sorte de mépris de la part du monde ; qu'on put s'imaginer sans fondement que nous nous repentons d'avoir tout quitté ; que dans nos voyages nous fussions mal reçus , mal logés , mal servis , ou bien que dans nos familles ( cela peut arriver ) , on nous regardât comme des étrangers ; que nous en reçussions peu d'amitié ; que ceux mêmes à qui nos biens seraient demeurés , s'oubliassent au temps d'une maladie extraordinaire , ou d'un besoin que nous jugerions réel et pressant, n'allons pas ici prendre le haut ton, ou faire savoir qui nous sommes ou qui nous avons été , menacer d'en intéresser d'autres dans notre querelle. Louons Dieu, au contraire , et souvenons - nous que c'est ainsi qu'a été traité Jésus-Christ, notre Sauveur, le maître de toutes choses. Quel bonheur de lui ressembler , d'être méconnus , oubliés , être rebutés comme lui ! il est
venu dans son propre héritage , et les siens ne Pont pas reçu (1).
Pour la dépendance , comme c'est la première chose à quoi nous oblige essentiellement notre état de pauvreté, et que nous ne saurions l'ignorer , dépendons de nos supérieurs , à l'exemple de Jésus- Christ. Auguste porte un édit ; c'est un prince infidèle, mais il est en place ; c'est toujours Dieu qu'il représente : il faut donc obéira quiconque est revêtu de l'autorité. Dieu parle aussi-bien par les princes et par leurs ministres que par nos supérieurs. Tout ce qui nous viendrait de là , quelque onéreux qu'il pût être , il faudrait le respecter , ne pas s'en plaindre , y acquiescer. C'est Jésus-Christ qui nous le prescrit par son exemple. La déplorable conduite que celle d'un religieux, ou d'une religieuse, ou de toute autre personne dépendante , qui aimerait mieux consentir à offenser Dieu, et quelquefois grièvement , que de se soummettre à la volonté de ses supérieurs , ou dont l'orgueil croirait s'abaisser trop en leur demandant une permission ! Si ce que nous demandons est raisonnable , nous le refuserat-on ? et s'il ne l'est pas, comment osons-nous vouloir l'obtenir ? La ridicule chose que de se passer , par indépendance , de ce que nous pourrions demander avec humilité ! N'est-ce pas là sacrifier au démon de l'orgueil ? Et quelle récompense attendons-nous d'un Dieu si pauvre et si humilié, si soumis et si obéissant dans la pauvreté ? Pour mortifier cette disposition bizarre et pratiquer en même temps la pauvreté , il faut demander humblement , et se
(t] In propria venit, et suieum non receperunt. Joan. t, :.;.
passer de ce qu'on n'aura point eu permission d'avoir.
TROISIÈME POINT
Pauvreté volontaire.
Ce n'est point par hasard que Jésus - Christ naît d'une mère pauvre , qu'il vient au monde hors de son pays et loin de ses connaissances, qu'il arrive à Bethléem lorsque les logis étaient déjà occupés. Tout cela était ainsi ordonné par la Providence , puisque tout cela avait été prédit si long-temps auparavant ; et la Providence , à cet égard, n'était au tre (lue le choix volontaire qu'avait fait Jésus-Christ de la pauvreté, pour satisfaire la justice de Dieu et pour nous donner l'exemple. S'il eût voulu sortir de cet étal de pauvreté, les anges qui annoncèrent aux bergers sa naissance , eussent-ils manqué de le servir , comme ils firent depuis dans le désert ?
La pauvreté des religieux a été volontaire , s'il est vrai, comme je le suppose, qu'ils ne soient point entrés en religion par nécessité , c'est-à-dire, pour n'avoir point eu de ressource dans le monde. Pour être méritoire, il faut qu'elle ait été volontaire, ou qu'elle le soit devenue depuis , par le changement d'idées et d'affection. Car , c'est des pauvres d'esprit et de cœur qu'il est dit que le royaume de Dieu est à eux. Les saints fondateurs veulent que nous aimions la pauvreté avec la même tendresse qu'on aime une mère. C'est l'expression dont plusieurs se servent ; et cet amour de mère, ils le font consister à avoir même de la joie lorsqu'on ressent les effets de la pauvreté. Nous n'avons parlé jusqu'ici que
Retraite ipirit, I. 15
de la souffrir, maintenant on veut que nous la chérissions.
Ainsi pensèrent et agirent la plupart de ceux qui commencèrent ces instituts modernes, ces saints évë- i ques, ces prêtres respectables, tous ces pieux fondateurs et ces illustres fondatrices qui furent les mai- ' très ou les pères spirituels, ou les mères , en Notre- Seigneur Jésus - Christ , de tant de communautés ! séculières ou régulières ; quelle fut leur estime et ; leur affection pour la pauvreté !
On trouve dans l'histoire des fondations de sainte Thérèse , une image assez naturelle de ce qui se fait ! dans toutes les autres. On manquait de tout , et on était content ; c'est qu'on aimait la pauvreté.
On sait combien ils avaient de consolation et de joie lorsque , voyageant dans des endroits où ils i avaient été autrefois respectés et connus par leurs grands biens et par leur pouvoir, ils y étaient ou- | bliés , méconnus, et y souffraient le froid , la faim et la soif, et des rebuts insultans et injurieux ; c'étaient comme des jours de fête et de triomphe pour eux . . . Grand abus de croire qu'ils n'eussent pas su se procurer les mêmes commodités que nous ; mais ils s'oubliaient eux - mêmes volontiers , pour ne penser qu'à se former sur la pauvreté de Jésus- Christ et à lui procurer des disciples et des imitateurs. El si aujourd'hui on manque quelquefois même du nécessaire , n'est-ce point que Dieu punit noire peu de zèle a nous maintenir dans une exacte discipline ? N'est - ce point qu'il refuse de prendre en main nos intérêts , parce que nous y pensons trop nous-mêmes ?
Quant à leur délicatesse sur les devoirs les plus
minces de la pauvreté , elle allait jusqu'au scrupule , jusqu'à la minutie. Ils regardaient comme une espèce de sacrilège, de perdre, de gâter la moindre partie des biens qui avaient été offerts à Dieu. Ce que nous disons de cette petite chambre du prophète Elizée, où il n'y avait qu'un pauvre lit, un siège de bois, une table et un chandelier , ils se faisaient un devoir de l'observer à la lettre, et ne craignaient point qu'on pût les démentir. Enfin , pour leurs permissions , on a vu, dans des communautés, des personnes cassées de vieillesse , et connues ou par leur science , ou par leur naissance , se traîner et faire plusieurs fois le tour d'une maison pour demander la permission de donner une image, de prêter un livre , etc. Que cela est grand , quand on le fait avec un esprit intérieur, par amour pour Jésus- Christ , et pour imiter sa sainte pauvreté ! Mais à quelle école avaient - ils appris tout cela ? à la crèche, en méditant les mêmes sujets que nous. Méditons-les donc bien, ils pourront produire les mêmes effets.
MEDITATION
Sur la Circoncision de Jésus-Christ. De la mortification intérieure et extérieure , et des avantage de l'une et de Vautre.
Dans ce mystère, il y a trois choses à considérer; 1 .° Jésus-Christ reçoit la circoncision légale. 2.° A la circoncision légale il substitue la circoncision évangélique.
3.° On lui donne le nom de Jésus , comme une récompense de la circoncision qu'il reçoit , et de celle qu'il établit par son exemple. Trois circonstances qui doivent nous porter à la plus parfaite mortification.
PREMIER POINT
Jésus-Christ reçoit la Circoncision légale.
Quelque rigoureuse que fût la circoncision , la fin de la loi n'était pourtant pas de faire souffrir les enfans qui la recevaient ; mais, par rapport à l'Homme Dieu, qui n'avait , comme l'on sait , nulle obligation de la recevoir d'ailleurs , on ne peut douter que sa première intention, en s'y soumettant , ne fut de souffrir.
Il n'était venu au monde qu'à dessein de s'immoler pour nous. En attendant le moment de son grand sacrifice sur le Calvaire , il embrasse avec joie toutes les occasions de se crucifier ; il offre les prémices de son sang comme un gage de la résolution où il est de le verser jusqu'à la dernière goutte.
Animés du même esprit que le Fils de Dieu , c'a été un des premiers instincts des saints , et l'on peut dire un instinct commun à tous les saints , de mortifier leur chair en tout ce qu'ils pouvaient. Cette inclination était née, pour ainsi dire, avec eux; ils n'avaient que sept à huit ans, qu'on les voyait ingénieux à se tourmenter en autant de manières que les autres enfans le sont à se donner du plaisir. Elle les accompagna jusqu'au tombeau : ou mourir, ou souffrir , c'était leur devise. Nous oserions défier qu'on nous fit voir quelque ame prévenue de beau-
coup de grâces, et qui, d'elle-même , ne se soit pas portée là. Ceux qui appartiennent à Jésus - Christ , dit saint Paul , ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés. La proposition est universelle (1).
Il est certain que la mortification du corps salis fait pour les péchés ; n'en avons - nous pas tous , et beaucoup , à expier ? qu'elle tient la chair dans le respect , et réprime ordinairement ses révoltes humiliantes ; avons-nous un ennemi plus importun et plus dangereux ? qu'elle attire les grâces de préservation ; n'en avons-nous pas besoin? qu'elle dispose à recevoir la lumière céleste et à goûter les délices de l'esprit ; ce goût de Dieu , cette foi vive et pure , n'est-ce pas ce qui nous manque , et ce que nous désirerions davantage ? Et, pour tout dire en un mot, il est certain qu'elle rend l'homme conforme à Jésus-Christ souffrant depuis son entrée dans le monde jusqu'à ce qu'il en soit sorti (2). N'avonsnous pas promis de l'imiter? Voilà , certes, d'assez grandes raisons d'estimer, d'aimer, d'embrasser la pénitence. L'amour - propre se retranche quelquefois sur la discrétion, et quelquefois sur l'obéW
sance.
Pour la discrétion , on sait bien qu'il ne faut pas s'accabler ; mais est - ce une chose qui soit fort à craindre pour la plupart ? Sommes -nous au temps où il fallait que les supérieurs de communauté usassent de leur autorité pour arrêter la ferveur de leurs inférieurs ? Appellera-t-on indiscrétion, faire
(i) Qui sunt Christi, carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiïs. Ad Gai. c. 5, 24-
(2) Christo conformes rjficiunt. Gonc. Tnd.
toute sa vie ce que Ton fît à l'âge de seize ou dixhuit ans , lorsqu'on était dans la première ferveur d'une vie régulière ? Aurait-on moins de force aujourd'hui , si l'on avait autant de zèle pour soavancement ? La discrétion ne se recommande donc et ne doit se recommander qu'à ceux qu'on pourrait soupçonner de pousser les choses trop loin ; et les choses ne sauraient aller trop loin, tandis qu'on conserve autant de forces qu'il en faut pour bien accomplir ses devoirs et se rendre utile à son état. Mais ceux qui travaillent le plus dans les communautés, sont presque toujours ceux qui voudraient encore le plus se mortifier. Ceux ou celles qui ne veulent rien faire , sont au contraire toujours les plus attentifs à se procurer tout cequ'ilspeuvent de commodités et de douceurs , et les plus disposés à se plaindre et à murmurer, si on ne leur donne pas, à point nommé et à leur gré , ce qu'il y a de plus propre et de meilleur. L'étrange discrétion!
Quant à l'obéissance , il est vrai qu'on ne doit rien faire sans la permission des supérieurs , ou sans l'ordre des confesseurs au sacré tribunal. Aussi est-ce la seule chose qu'aient condamné les saints, quand, dans leurs ouvrages , ils semblent quelquefois blâmer l'excès de la mortification ; et s'ils veulent qu'on rende compte aux supérieurs de ce que Ton fait , c'est autant pour qu'ils jugent non-seulement si l'on n'en fait pas trop , mais encore si l'on en fait assez , et qu'en ce dernier cas ils ordonnent un surcroît de pénitence , quand ils le jugeront convenable ou nécessaire.
Mais nous parlons tant d'obéir , obéissons donc et mortifions-nous , du moins , dans tout ce qu'or-
donnent les lois de notre état et nos supérieurs. Alors le corps sera toujours dans une posture modeste et gênée ; rien qui sente la mollesse et la lâcheté. Nous ne donnerons à nos yeux , à nos oreilles , à notre langue , aucune liberté tant soit peu déréglée. Hors des repas , nous ne prendrons pas un verre d'eau sans nécessité ni sans permission. Pour le vivre, pour le coucher, pour l'habillement, pour le logement , nous n'aurons quoi que ce soit que ce que la communauté donne ou permet à tout le monde , sans exception. Nous serons exacts a nous lever tous les jours à l'heure. Nous nous appliquerons continuellement au travail et aux occupations qui seront , non pas de notre goût naturel , mais de notre devoir. Nous nous abstiendrons de tous ces petits excès de veilles et d'intempérance qui nuisent toujours plus que tout le reste ; car , c'est le premier objet de la règle, qui défend de rien faire qui puisse intéresser la santé. Mais ces règles, comme on ne les garde jamais qu'on n'ait de l'estime et de l'affection pour la mortification, aussi dès qu'on l'estimera et qu'on l'aimera , on aura encore outre ses règles, plusieurs fois le mois et la semaine, ou même chaque jour , quelque petite pénitence réglée ; on se retranchera toutes les petites satisfactions qui ne sont pas absolument nécessaires , et jusque dans les choses les plus nécessaires , on se mortifiera par la manière d'en user, lorqu il ne sera pas permis de se refuser la chose même. En un mot, la règle générale de la pénitence corporelle , c'est qu'on ne saurait jamais trop en désirer, et qu'on ne doit jamais s'arrêter par lâcheté et par la crainte du mal , mais par la crainte seule de déplaire à Dieu ,
et de se rendre inutile à un bien plus solide , si Ton allait plus loin. C'est cette règle que tous les saints ont suivie. Ils le faisaient sans peine , parce qu'à l'exemple de Jésus - Christ , ils le faisaient avec générosité et par amour.
SECOND POINT
A la Circoncision légale Jésus-Christ substitue la Circoncision évangélique .
L'une n'était que l'ombre et la figure de l'autre. La figure a cessé , la vérité a commencé de s'établir dans Jésus - Christ (1). Aussi , au lieu qu'il n'a été circoncis qu'une fois , de la première manière tous les momens de sa vie ont été un continuel exei' cice de cette seconde circoncision. Il commence dans sa crèche à combattre tous les désirs naturels de l'homme pourlesrichesses, pour l'honneur, pour le plaisir, pour la liberté ; et ce qu'il fait en entrant au monde , il le fera jusqu'à ce qu'il en sorte.
C'est cette circoncision de l'esprit et du cœur ' déjà recommandée aux Juifs , tout charnels qu ils étaient : Jyez soin de circoncire votre cœur , leur disait Moïse (2) ; soyez circoncis selon les vues du Seigneur ; retranchez de vos âmes ce qu'il y a de charnel (3) ; c'est cette circoncision , dis-je , que saint Paul prêcha sans cesse aux fidèles , sous le nom d'abnégation et de renoncement , de circoncision faite , non de main d'homme (4),' de circonci-
0) Sascepàfigut-ni, daturus ueritatem. S. Aug.
(2) Circumcidite prœputium cordis vestrL Deut. 10, 16.
(3) Circumcidimini Domino, et auferteprœputia cord'ium mtrorum. Jerein. 4, 4.
(4) Circumcisione non manu factd. Col. 2 n.
sion selon l'esprit et non selon la lettre (1). Ce n'est que pour nous rapprendre, ajoute le grand Apôtre, que la grâce de Dieu , c'est à-clire le Dieu de la grâce , notre Sauveur , s'est manifesté sensiblement au monde (2). A cela se réduisent, en effet, et ses exemples , et ses maximes , que l'homme , retranchant toute impiété et tout amour pour le siècle , vive dans l'exercice constant de la piété , de la justice , et de la tempérance la plus parfaite (3).
La pratique , par rapport à nous, se trouve comprise dans le corps de toutes nos règles. Leur totalité nous réduit à la plus parfaite abnégation de nous - mêmes et à une continuelle mortification en toutes choses , sans le dire peut-être d'une manière expresse. C'est là toute leur fin et tout leur esprit. Que notre attention soit donc de bien connaître , et pendant cette retraite, et chaque jour, à l'oraison et à l'examen , tout ce qu'il y a dans nous de passions et d'inclinations, non-seulement criminelles et dangereuses , mais défectueuses même et imparfaites ; et qu'ensuite toute la vie nous nous appliquions à déraciner jusqu'aux moindres fibres, toutes ces petites vues d'ambition et d'intérêt, toutes ces inquiétudes pour le temps à venir , tous ces projets d'une vie douce et agréable , toutes ces recherches d'estime et d'amour-propre, jusque dans ce qui est des devoirs , dans nos emplois , dans nos petits ouvrages , dans nos lectures , dans nos conversations du dedans et du dehors. Nous perdrions le temps , nous ne ferions jamais rien de solide ; et , quelque
(i) Circumcisio cordis in spiritu , nonlitterâ. Tom. i, 29.
(2) Apparuit evudiens nos. Tit. 1, 11, 12.
(3) Sobriè, et juste, et pie vivamiu in hoc seculo. Ad Lit. 2, 12.
chose que nous croyions être aujourd'hui , nous ne pouvons assurer ce que nous serions au premier jour , si nous aspirions à quelque chose de moins.
Qu'il suffise que nous voulions quelque chose avec trop d'empressement , pour nous arrêter aussitôt et pour attendre que ce soit la grâce ou la raison qui nous détermine ; qu'il suffise, au contraire, que la nature ait horreur de quelque chose , pour cpie nous lui fassions une salutaire violence. Une multitude de petits sacrifices que nous pouvons faire à chaque moment, la rappellera et la rétablira dans Tordre , de manière à ne jamais se démentir.
La grâce ne nous dit - elle rien encore , ou bien est-il possible que nous voulions toujours lui résister (1) ? N'est-il pas temps d'acquitter vos promesses , et d'être de vrais chrétiens et de parfaits religieux ? On ne Test qu'autant que Ton a toutes les passions bien mortifiées; une seule peut-être qui ne Tétait pas , a pensé vous perdre. Il n'est pas nécessaire , pour cela , qu'elle conduise aux derniers éclats. La corruption des désirs suffit pour rendre digne de T enfer.
Cette abnégation continuelle a ses peines et ses difficultés; mais elle n'est peut-être si difficile que parce que nous nous ménageons trop. Qui se donnerait à tout, sans exception et sans réserve, abrégerait son travail , et Tadoucirait par l'abondance des grâces et des consolations célestes. Voyons-en quelque chose dans le> récompenses que reçoit aujourd'hui Jés'is-Christ.
(x) Vos semper Spiritui Sancto résistais Act. 7, 5a-
SECONDE VARTIE. •*+ '
TROISIÈME POINT
Jésus-Christ reçoit le nom de Jésus, comme une récompense, et de la circoncision qu'il souffre , et de celle qu'il établit par son exemple. Jésus, c'est-à-dire, Sauveur : on lui en donne aujourd'hui le nom ; avec le temps, il en aura les prérogatives ; tout fléchira sous lui , dans le Ciel , sur la terre , et aux enfers (1). Voilà sa récompense.
Le nom de chrétien , de religieux , c'est - à - dire de parfait disciple de Jésus-Christ , n'est dû de même qu'à la vraie circoncision , qu'à la solide mortification. On nous les donne , ces noms , sans que nous les méritions, si nous ne sommes pas véritablement morts à nous-mêmes . Mais qui nous les dorme ? Ce n'est ni Dieu ni les anges : ils ne nous reconnaissent pour chrétiens, pour religieux , qu'autant que nous ressemblons à Jésus-Christ.
Lenomde chrétien etde religieux, bien entendu, est encore un nom d'union avec Jésus-Christ, dans le dessein de glorifier Dieu son Père , et de contribuer , s'il se peut , au salut de tous les hommes. Aime-t-on Jésus-Christ , si l'on n'aime ceux qu'il a tant aimés ? Chaque chrétien , chaque religieux devrait se regarder , avec le Sauveur , comme un pénitent public pour le salut des hommes. Quelle mortification cela ne supposerait-il pas! Mais, être plus assuré par là de son salut et d'être capable de contribuer à sauver les autres, quelle récompense ! Quant aux prérogatives du nom et de chrétien , et de religieux, semblables à celles du nom de Jésus,
(i) Ut in nomine Jesu ornne genuflectatur. Philiojj •*:
elles supposent une circoncision encore plus parfaite.
1.° Un homme parfaitement mort est maître du cœur de Dieu ; Dieu ne peut rien refuser à ses prières. Comme Moïse , il peut seul suspendre sa colère , et la détourner de dessus les pécheurs. Dieu se communique à lui comme sans milieu ; il n'y a que nos attaches qui mettent entre lui et nous le mur de division.
2.°Maîtrede son propre cœur et du cœur de tous les hommes, sa passionne le dominant jamais , jamais aussi il n'a de ces déchiremens de cœur , auxquels sont exposés les hommes immortifiés. Toujours content , parce qu'il ne désire et ne craint rien.
Pour les autres hommes , rien ne les gagne davantage que quand ils voient le prédicateur ou le missionnaire pratiquer les vertus qu'ils prêchent aux autres ; la solide dévotion, le désintéressement parfait , le mépris du monde et de soi-même , etc.
3.° Maître enfin de l'enfer même, il ne donne aucune prise au démon ; il ne craint de lui aucun reproche ; il connaît tous ses artifices, et Dieu le fortifie contre ses violences.
Un homme immortifié est le jouet de l'enfer en plus d'une façon , quelquefois d'une manière sensible , et qui le couvre de confusion. Il est parlé , aux actes des Apôtres ( chap. 19 ) , de sept jeunes hommes qui entreprenaient de chasser le démon au nom de Jésus , que Paul prêchait. L'esprit mauvais leur répondit : Je connais Jésus , et je sais qui est Paul ; mais vous , qui êtes - vous ? et aussitôt il se jeta sur deux d'entre eux et s'en rendit maître , en
sorte qu'ils purent à peine s'enfuir tout nus et tout meurtris de coups. Un autrejeune homme, religieux, étant allé en Sicile voir sa mère , et se trouvant à l'exorcisme d'un possédé, voulut se mêler de l'exorciser ; mais le démon se moqua de lui , en contrefaisant le cri d'un petit enfant qui appelle sa mère , et ne quitta point le possédé.
Il en est de même de toutes les autres passions. Il sied mal à un homme superbe et voluptueux de faire des leçons de pénitence et d'humilité. Quel empire aura-t-il sur ces démons, dont le cœur des mondains se trouve possédé ?
Mais combien plus souvent, d'une manière invisible, le démon n'insulte -t- il pas à ceux qui sont dominés de certaines passions ! De là leurs chutes honteuses, leurs scandaleux écarts, leur obstination dans une conduite universellement désapprouvée : de là encore , ou des desseins formés de quitter leur état, ou un désespoir continuel de n'en pouvoir former le dessein , dont ils n'ont pas honte de faire confidence aux gens du siècle.
Il n'est aucun genre de démons qu'on ne chasse par la prière et par le jeûne. Il est un genre de démons qui ne se chasse que parla (1).
(i) Hoc autcm genus ( dremoniomm ) non ejicituv , nisi per ora ■ ùortem et jejunium. Matth. 17, ao.
MEDITATION
Sur la Présentation de Jésus-Christ au Temple. De l'exactitude à observer toutes les lois de Dieu.
L'obéissance à la loi est comme l'esprit propre et particulier de ce mystère , et l'Evangéliste nous Tappiend, lorsqu'à chaque fait de l'histoire il prend soin d'ajouter que tout cela se faisait pour se conformer à la loi du Seigneur (1). Jésus-Christ a donc toujours gardé les lois de Dieu , et nous devons les garder toutes à son exemple ,