‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 137 sur 140 · Quelque petites quelles puissent être en apparence · texte numérisé non relu

Quelque petites quelles puissent être en apparence

2.° Quelque pénibles et quelque difficiles qu'elles soient en effet.

3.° Quelque peu qu'elles nous obligent ou qu elles semblent nous obliger.

PREMIER POINT

Premier devoir. A l'exemple de Jésus-Christ, garder les lois , quelque petites quelles puissent être en apparence .

11 avait commencé de le faire , dans sa circoncision. La circoncision même était, à la vérité, quelque chose de considérable : mais d'être circoncis un peu plus tôt ou un peu plus tard que le huitième jour, c'était une circonstance qui paraissait peu

(i) Secundum Icgcm ... Sicut scriptum est in lege Donani. .. Secundàm quod dictant est in lege Domini. Lnc C 2, v. 22 , *3, 24,

SECONDE PARTIE «Ol

importante. Il garde cette circonstance avec autant d'exactitude que la loi même.

De même aujourd'hui , en Coffrant à Dieu son Père , nous verrons bientôt qu'il faisait un plus grand sacrifice qu'on ne se l'imagine d'abord : mais venir au temple précisément le quarantième jour , comme la loi l'ordonnait ; se présenter aux prêtres, se faire racheter par les colombes ou par les tourterelles , ce n'était pas si important ; il accomplit tout , néanmoins , avec un égal respect.

Enfin dans tout le cours de sa vie mortelle , s'il vient au temple , s'il mange l'agneau pascal , c'est toujours au temps et de la manière que Dieu l'avait réglé par Moïse (1). C'est là garder la loi , comme il l'ordonnait lui - même , jusqu'à un iota, jusqu'à un point (2). C'est là accomplir les grandes choses, et ne pas mépriser , ne pas négliger les plus petites (3). Quelles raisons pouvaient le faire agir , et doivent nous faire agir ainsi ?

1 .• Rien n'est petit , dès que c'est Dieu qui l'ordonne ; sa seule volonté rend la chose importante , estimable, vénérable ; dans cette seule parole, hœr dicit Dominvs , voilà ce que dit le Seigneur, Jésus- Christ découvrait , et nous devons découvrir toutes choses. La splendeur de cette autorité doit éclipser à nos yeux , toute raison d'indépendance et de révolte. Que ce soit Dieu immédiatement qui parle , ou que ce soit lui par la bouche des anges ou de Moïse, lui par la voix du supérieur ou de la règle , peu importe, puisque c'est toujours lui. Les grands;

d) Sicut scriptum est in lege Dominî. Lue. 2, 23.

Oj Iotaunum, aut unus apex non prœteribit. Vlatth. 5, 18. <3} Hœc oporUiit facere et Ma non omittere. Matth. 23, 23

de la terre, les rois commandent ; il n'est point d'ordre qui , sous leur nom, ne devienne respectable Dieu commandera à son tour, et ce ne sera point assez qu'il commande pour être obéi , si notre raison ne nous fait apercevoir de la grandeur d'ailleurs et de 1 importance dans ce qu'il aura commandé. Ou est la justice et la raison? On dit quelquefois : De quoi Dieu se soucie-t-il qu'on soit attentif ou qu'on ne le soit pas à tant de bagatelles ? Quel bien

ou quel mal cela lui fait-il ? Ce raisonnement

irait plus loin qu'on ne pense. Ne pourrait - on pas dire de même : De quoi peut-il se soucier que les hommes s entre - déchirent et s'entre-tuent ? qu'ils soient voleurs, homicides, adultères? Car, en effet 1 un ne l'offense pas personnellement plus que l'autre. Mais l'un et l'autre l'offensent, parce qu'il est. cet esprit d'ordre et de règle qui ne peut rien souffrir de dérangé. C'est cet amour de l'ordre qui s'appelle, dans Dieu , sainteté et haine du péché et de fimperfection. S'il pouvait approuver le moindre dérangement, il cesserait d'être Dieu; et la subordination demande que la créature soit soumise en tout et sans exception , aux volontés du Créateu'r.

2.° Y eût-il dans la loi des choses petites, c'est les rendre grandes que de les pratiquer avec un grand amour.

Ordinairement, les hommes estiment peu les petits services qu'on leur rend, et parce qu'ils ne leur sont fort utiles, et parce qu'ils ne voient pas le fond du cœur , ni le désir plus ou moins grand qu'on a de leur faire plaisir.

Mais Dieu qui, d'un côté, n'a besoin de rien et qui connaît, de l'autre, le plus ou le moins debonne

volonté qu'on a pour lui , en juge d'une autre manière. On lui plaît toujours à proportion du désir qu'on a de lui plaire. Ainsi Jésus -Christ, à Nazareth, faisait un sacnUce aussi agréable à Dieu, que sur le Calvaire , parce qu'à Nazareth il obéissait comme sur la Croix, et qu'il était disposé à mourir, même en croix , dès que son Père l'ordonnerait. Ainsi , une ame généreuse , en gardant les moindres lois , semble dire à Dieu : Parlez, Seigneur, et vous verrez si je ne suis pas aussi disposée à faire les grandes choses que les petites. Dans cette préparation de cœur on a le mérite de mille bonnes actions qu'on ne fait pas. Au contraire, qui néglige les petites choses, ne semble-t-il pas dire à Dieu : Je vous crains beaucoup ; mais je ne vous aime guère ; j'obéirai quand vous tonnerez ; mais j'userai de ma liberté quand vous ne ferez que me prier, et qu'il n'y aura que le danger de vous déplaire. N'est-ce pas s'exposer à perdre le mérite de ce que l'on fait , même de plus difficile et de plus grand ?

3.° Les grandes choses se présentent assez rarement , peut-être à peine sept ou huit fois dans la vie; au lieu que les petites reviennent sans cesse. La multitude et la continuité, de petites qu'elles sont en elles-mêmes , les rendent donc grandes et difficiles : on ne le sent bien que quand on l'éprouve ; mais toute la vie, du matin au soir , n'assujettir constamment , et sans se démentir, à une longue suite de petits sacrifices, modestie, silence, régula rite exacte, cela est si grand, que très-peu de personnes ont le courage de le soutenir. On Ventre-

prend assez ; mais en peu de jours on se relâche, et souvent on quitte tout.

4.° En se rendant fidèle aux petites observances, quelquefois on passe pour petit, et c'est quelque chose de grand que de se mettre au-dessus des pensées, des discours, du mépris des hommes, et d'une espèce de persécution de leur part. Le respect humain nous domine presque tous. Les martyrs ne craignaient pas plus les roues et les chevalets, que nous ne craignons ce que Ton dira et ce que Ton pensera, si nous n'agissons comme les autres. C'est une maladie d'imagination , si l'on veut ; mais l'imagination est une étrange maladie, et il faut bien du courage et de la résolution pour s'en guérir.

5.° Les petites choses sont la garde des grands devoirs ; on ne vient enfin à mépriser ceux-ci, que par une longue habitude à mépriser ceux-là. La vo lonté se roidit ou s'amollit au gré des passions. Vient le mauvais jour, le mauvais moment; la tentation arrive, et l'on s" (échappe. L'expérience prouve, sur cela, plus que tout le reste. Au contraire, demeurons fermes dans notre fidélité aux moindres observances, et nous verrons s'il arrivera que nous oubliions , ou que nous allions jamais loin dans l'oubli de nos obligations. Un degré de gloire ou de grâce de plus ou de moins, n'est pas à mépriser, et c'est toujours la récompense du plus ou du moins d'exactitude.

6.° Enfin, on n'est jamais petit en imitant Jésus- Christ, revenons-en toujours là. Jésus-Christ a eu de grandes raisons de faire tout ce qu'il a fait ; mais c'en est une assez grande que de l'imiter, sans examiner quelles ont été ses raisons. Il a obéi aux

lois, quelque peu importantes qu'elles parussent ; aveuglons-nous, et obéissons après lui et pour l'amour de lui.

Concluons donc. Que nulle espèce apparente de grandeur ne nous fasse jamais rien négliger. Grands en âge, c'est une raison de donner l'exemple et de montrer plus de sagesse que personne. Une grande place, de grands talens, de grands succès , si nous les regardons comme des faveurs du Ciel, méritent une grande reconnaissance envers celui de qui on les a reçus. Grands par l'esprit, employons-le, non point à chicaner sur nos obligations et à les réduire presqu'à rien à force de subtilités, mais à imaginer chaque jour de nouvelles raisons qui nous rendent nos devoirs grands et respectables. Grands en force et en courage, montrons- le à ne craindre que Dieu. Je le crains beaucoup , mais je ne crains que lui. Et qu'est-ce que l'homme, ou que peut-il nous faire de bien ou de mal ? Déjà grands en vertu, aspirons à le devenir encore davantage. Pour cela , il ne faut négliger quoi que ce soit. Notre prédestination à la perfection, notre prédestination au salut même (car, qui le sait ? ) est peut-être attachée à un rien que nous ne saurions discerner de tout le reste. Que ceci mérite d'attention !

SECOND POINT

Second devoir. A l'exemple de Jésus-Christ, garder toutes les lois de Dieu, quelque pénibles et quelque difficiles quelles soient.

Pénétrons maintenant dans le mystère ; entrons dans le cœur de Jésus-Christ. S'il se présente à son Père, ce n'est pas , comme dans les autres enfans ,

une espèce de pure cérémonie. Il sait qu'en qualité de rédempteur et de caution pour notre salut, s'offrir à Dieu, c'est se mettre dans les mains de sa justice , c'est se dévouer à la plus cruelle mort. Il entend tout ce que le saint vieillard Siméon prophétise à sa sainte Mère, qu'il sera un objet de contradiction , et que la contradiction ira jusqu'à l'attacher en croix (1). Il comprend son engagement, et il y souscrit. Les suites de ce terrible dévouement , il les voit toutes d'une manière distincte. N'importe, que tout ce qui a été prédit de moi s'accomplisse ; l'y consens, et je ne m'en dédirai jamais (2).

Jamais donc rien ne l'a arrêté pour mériter notre salut et notre amour. Pour nous , tout nous arrête. Les petits devoirs on les viole par une prétendue force d'esprit , et les grands, par une vraie faiblesse de courage ; on se croit trop au - dessus de ceux-là, et trop au-dessous de ceux-ci. Ainsi on ne veut faire que ce qui est de conséquence, pourvu encore qu'il soit aisé. Misérable milieu! car, c'està-dire qu'on ne fait rien ou presque rien.

Mais d'où vient cette lâcheté ? Nous défions-nous de la grâce , et craignons-nous que Dieu ne nous manque, lorsque c'est lui qui nous commande? S'il nous a donné jusqu'à ses exemples qui lui ont tant coûté, c'est la seule raison qu'il les jugeait nécessaires à nous faciliter la pratique du bien. Nous refuserait-il sa grâce, sans laquelle le bien nous est absolument impossible, et qu'il nous a méritée par sa vie et par sa mort:

(i) Signum , cui contradicetur. Luc. 2, 3+

(2) Ecce venio Deus meus , volai et Itgem tuam in medio

cordis mei. Ps. 3g. 8. 9.

Que nous ont appris , sur cela , tous les saints ? Qu'ils s'étaient faussement alarmés dans la crainte des difficultés de la vertu ; qu'il leur était doux de se priver, pour Dieu , de ce qui long-temps avait été l'objet de leurs délices et de leurs affections . qu'il ne faut qu'un peu de constance et de fidélité, et que bientôt on trouve l'accomplissement de ce qui fut promis pour le temps du Messie ; savoir , que les chemins raboteux deviendraient aisés , et que les montagnes s'aplaniraient sous les pas du vrai fidèle (1). Les saints se trompaient-ils, ou avaient-ils intérêt de nous tromper ?

Mais, de plus, où est le courage avec lequel nous dévorâmes, et tous les jours encore nous dévorons les plus grandes difficultés, aussi-bien que les mon dains, quand il s'agit de faire ce qui nous plaît et ce qui flatte nos passions ? Est-ce pour Dieu seul , pour notre salut, et pour notre perfection, que les forces nous abandonnent? Ce qu'on redoute, ce sont les suites d'un engagement difficile : mais Jésus-Christ n'avait-il pas beaucoup plus de souffrances à prévoir et à appréhender? Quelle comparaison entre les siennes et les nôtres ? Quand est-ce que l'on parlera de nous faire mourir en croix ?

On l'aimerait mieux, dit-on, si cela ne devait durer que vingt-quatre heures,. comme la passion de Jésus-Christ. Quelle illusion ! Peut-on seulement se représenter, sans frémir, l'image de sa flagellation ? D'ailleurs, sa passion n'avait-elle pas été précédée de cette circoncision spirituelle, de ce renoncement universel et durable qui nous fait tant de

(1) Eruntprara in directa, et aspeva in via* planas, h. 4o, 4-«» Luc. 3, 5,

peur ? Que ne s^est-il point interdit , trente-trois ans durant ? La croix n'a été que la conclusion d'une vie toujours mourante, ou plutôt toujours morte à ce qui flatte la nature ; et c'est où nous sommes appelés.

Vous serez donc servi, ô mon Dieu! quoi qu'il m'en coûte ; dussé-je languir et mourir à la peine ! Vous aurez encore plus fait que moi, quoi que je fasse, et vous aurez commencé le premier; je veux, mais aidez- moi à vouloir davantage; soutenezmoi, fixez-moi ; je suis la faiblesse et l'inconstance même.

TROISIÈME POINT

Troisième devoir. A V exemple de Jésus - Christ , garder les lois, quelque f)eu qu'elles nous obligent, ou qu'elles semblent nous obliger.

Les unes non plus que les autres n'obligeaient point Jesus-Christ. Il n'était pas plus obligé de mourir en croix que de se présenter au temple , ni plus obligé de se rendre notre caution que de se faire circoncire ; la seule gloire et la seule inclination de son Père, lui ont toujours tenu lieu de précepte. Point d'interprétation, point d'excuse, point de dispense ; à la lettre, à la lettre.

On est bien loin de la perfection ; on n'a pas fait les premiers pas vers elle, et sûrement on n'y arrivera jamais, tandis qu'on distinguera le conseil d'avec le précepte. Outre que mille fois on y est trompé, comme nous l'avons déjà médité, et qu'il n'est pas possible que souvent on ne le soit, c'est toujours une infidélité, une réserve, qui mérile le refroidissement de Dieu.

Et, juste Ciel ! ou en étions-nous, si Jésus-Christ s'en était tenu à ce qu'il était obligé de faire ? Que nous devait-il , en rigueur ? Ou que deviendrionsnous encore aujourd'hui, s'il ne nous donnait, de grâce que ce qu'il nous en doit ? Il le fera vraisemblablement, s'il nous voit chercher tant d'exceptions , tant de modifications , tant d'adoucissemcns, tant de dispenses. Serrons toujours nos chaînes, plutôt que de les étendre. C'est être esclave que de ne vouloir servir que quand on nous commande , qu'on nous menace , qu'on nous montre l'enfer ou le purgatoire ; et l'esclave ne mérite point qu'on le traite en enfant , avec bonté, avec libéralité.

Soyons bien aises, plutôt, que la loi laisse quelque chose à notre pure liberté. Ma régie ne m'oblige point sous peine de péché , et c'est pour cela que je m'efforcerai de la mieux garder. Mon supérieur ne m'observe point ; personne ne me voit ; je puis faire des fautes impunément ; et c'est à cause de cela que je me contraindrai davantage. Dieu me regarde ; il a de la complaisance à me trouver dans mon devoir, quand je n'ai que son œil pour témoin ; je cherche l'occasion de lui montrer ma fidélité, ma générosité, mon amour. La voici venue, je ne la laisserai point échapper. Je suis presque fâché que ma fidélité doive m'attirer de si grandes récompenses, et que je ne puisse pas dire que je sers Dieu tout-à-fait uniquement pour Dieu. Car , que ne puis je point me promettre d'un Père qui ne cherche que des raisons de nous faire du bien , et qui m'en a tant fait jusqu'ici, malgré les raisons qu'il avait de me punir ?

360 RBTRÀIlÉ DE TRENTE JOURS.

MÉDITATION

De V abandon à la Providence , dans le vogage de

Jésus-Christ en Egypte.

Nous distinguerons trois circonstances dans ce mystère :

1 ° La fuite de Jésus-Christ en Egypte;

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