‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 15 sur 140 · PREMIERE MEDITATION · texte numérisé non relu

PREMIERE MEDITATION

PRÉLIMINAIRE

Nécessité de bien employer le temps de la Retraite.

Nécessité fondée , premièrement , sur îe besoin que nous en avons ; deuxièmement , sur la faculté de nous rendre vertueux ; troisièmement , sur la crainte raisonnable de ne plus le devenir dans la suite , si nous nous négligeons celle année.

Premièrement , le besoin que nous en avons.

C'est surtout aux jeunes séminaristes qui se destinent à la prêtrise , ou qui en sont récemment ho-

norés, et aux religieux prêts à entrer dans îe ministère apostolique , qu'on adresse ces réflexions : le besoin de retraite et de recueillement n'est oas le même à l'égard de tous ; mais , du plus au moins , il est assez grand dans tous, pour que personne n'en puisse disconvenir. Plusieurs n'ont pas peut-être bien refléchi sur eux-mêmes dans les premières années de leurs épreuves ; plusieurs , après s'être bien comportés , se sont relâchés depuis, et n'ont rien ou presque rien retenu de leur ancienne conduite ; ceux qui ont été plus attentifs et plus réguliers , n'ont guère acquis de vertus solides, et ne sont que médiocrement vertueux.

Et d'abord, malgré l'attention de ceux qui sont à la tête des exercices spirituels , on ne laisse pas de voir quelques jeunes gens sortir de ces mêmes exercices sans avoir pris l'esprit de leur état : réguliers ou irréguliers , selon qu'on les observait plus ou moins ; nulle habitude de s'entretenir avec Dieu , soupirant sans cesse après leur délivrance , s'amusant de rien , lisant tout ce qu'ils rencontraient de livres bons ou mauvais ; amitiés particulières, quelquefois dangereuses ; peu d'ouverture de cœur et de sincérité pour leurs maîtres.... Si nous avons eu le malheur de tomber dans ces défauts, le mal n'est pas sans remède ; nous pouvons aujourd'hui apprendre ce que nous n'avons jamais su , nous là pouvons encore et nous le devons. Car , quoi de plus terrible que de n'avoir jamais pris et de ne souloir jamais bien, prendre l'esprit de son état ?

11 est vrai que ceux-ci sont en petit nombre. La plupart ont fait des réflexions sérieuses , et ont été i'ranpés des grandes vérités qu'on leur a prèchées;

mais ils en ont perdu presque tout le fruit ; et que ce nombre est grand ! Rendons - nous justice sans nous llalter ; comparons ce que nous fûmes dans nos premières années , avec ce que nous sommes devenus depuis. Quelle délicatesse de conscience en ce temps-là ! Quels remords dans les premiers écarts î Quelle assiduité dans les exercices de piété et de pénitence ! Dans la suite , nous avons traité tout csla de scrupules , de dévotion d'enfant , de minuties de novice ; nous nous sommes trompés : car enfin nous étions ce que nous devions être , ce que nous avions raison d'être , ce que Dieu voulait que nous fussions. C'est donc là qu'il en faut revenir. L'exemple d'un ami aussi jeune que nous, ou peut-être de quelqu'un plus avancé en âge , qui aurait dû nous porter au bien , nous a dérangés ; le respect humain nous a perdus : nous commençâmes par aimer leur personne , puis nous aimâmes leurs défauts ; l'attache aux études , et , dans cette attache , mille études dangereuses desséchèrent notre dévotion ; ou bien , au contraire , le dégoût de l'étude nous fit chercher des amusemens étrangers à notre état ; le commerce , ou nécessaire ou recherché, des personnes du siècle, nous fit prendre leurs manières déjuger , de penser , ou d'agir.

Quoi qu'il en soit , jusqu'à quels écarts , ayant oublié Dieu et nos premières résolutions , ne sommes-nous pas allés ! Dieu les connaît et nous les connaissons ; et peut-être craignons-nous d'en soutenir la vue : c'est un chaos que nous désespérons de démêler , ou peu s'en faut. Dans une bouillante jeunesse, état d'une fièvre continue et qui ne varie que par ses redoublemens , avec des passions vives et

le secret de se faire une fausse conscience , de quoi n'est-on pas capable ?

Dans les commenccmens de notre conversion nous n'avions point de vertus , mais peu de vices ; aujourd'hui nous avons beaucoup de vices et peu de vertus.

Enfin, je veux bien supposer qu'on a aujourd'hui toute la piété , toute la fidélité des premières années. Cela suffirait-il ? et le séjour de retraite et de recueillement ou nous allons entrer , serait-il inutile ? Non , sans doute ; car , après tout , ces vertus sont vraisemblablement des vertus faibles, une sainteté assez bornée ; de l'innocence, un peu de régularité et de dévotion , c'est presque tout. Or, nous sommes appelés de Dieu à quelque chose de plus parfait. Nous sommes destinés à des ministères où il faudra se charger de l'ame et de la conscience d'autrui, vivre avec le monde sans s'y corrompre , être témoin et confident de ses défauts, sans les estimer , sans les aimer , sans les imiter , plaire assez à Dieu pour attirer sur les pécheurs les miséricordes dont ils se rendent indignes par leurs crimes. Le repos et l'oisiveté ne nous conviennent pas ; il faut servir le prochain , ou bien être infidèle à sa vocation , et courir tous les risques de ceux qui sont infidèles. Ainsi donc , du plus au moins , comme j'ai dit, nous rfeîts besoin tous de recueillement, de retraite, et d'une solitude où nous puissions faire de sérieuses réflexions: et si quelqu'un croyait le contraire , ce besoin ne fut-il pour aucun autre , il serait certainement pour lui. Pourquoi ? Parce que l'ignorance de ce besoin ne saurait venir que d'un grand aveuglement.

Parlons ici de bonne foi : sommes - nous ce que nous croyons qu'il faut être ? Et s'il fallait mourir aujourd'hui ou demain, serions-nous bien en paix? Ne voudrions-nous pas mettre un assez long intervalle de ferveur entre la mort et cette vie lâche et peut-être bien dérangée que nous avons menée jusqu'ici? Encore une fois , est-ce trop d'une retraite de huit ou dix jours , ou de trente jours ? Serait-ce même trop du séjour de six mois, ou d'un an, pour rentrer en soi- même , et profiter d'une occasion si précieuse , et d'un secours que nous ne retrouverons peut-être jamais ?

SECOND POINT

Facilité à devenir vertueux.

Nous en avons la grâce ; elle est attachée à notre vocation : autant que nous avons des preuves que Dieu nous a appelés à l'état que nous avons embrassé, autant en avons-nous qu'en employant tous les moyens de perfection de notre état , il nous aidera.

C'est une chose étonnante que les changemens qu'on a vus quelquefois dans ces sortes d'exercices. 11 n'y a que Dieu qui les connaisse, et ceux qui sont dépositaires des consciences. Avens - nous moins ]ieu d'espérer les mêmes grâces si nous marquons la même fidélité et le même courage? C'est ici qu'il i'aut apprendre à se mortifier, à se régler, à étudier les leçons de la vie intérieure, la science du salut et de la perfection. Outre l'instruction particulière qui ne nous manquera pas, nous avons des secours ex térieurs : la solitude et la retraite , l'exemple réciproque , uns espèce de détermination à être ver-

tueux , 11^ fût - ce que par respect humain et par bienséance ; la douce nécessité de suivre les règlemens d'une maison ou tout est en ordre ; ce sont là de favorables circonstances.

Que pourrait-il donc nous manquer, que la bonne volonté ? Mais ce défaut de bonne volonté , que serait - ce autre chose qu'une infidélité affreuse ? Toute infidélité est toujours terrible ; mais une infidélité aux grâces universelles, à ces grâces qui dominent, pour ainsi dire, sur toute la vie, serait bien capable de nous effrayer. Tremblons que quelqu'un d'entre nous ne se rende ici coupable de cette infidélité ; et qui serait-ce, sinon celui peut-être qui ne veut pas s'en défier , et qui cherche à se rassurer ? Ne serait-ce point moi , ô mon Dieu ? Numquid ego sum , Domine (I) ?

TROISIEME POINT

Le doute raisonnable de devenir jamais vertueux, si nous ne le devenons pas ici: 1 .° verrons-nous ces années reculées que nous espérons, et que nous nous figurons , quand nous osons dire : Dans la vieillesse je me sanctifierai ? Nous ne pouvons pas compter sur un an de vie , et nous comptons sur vingt , trente , quarante peut-être , et davantage ! Qui sait si, dans huit ou dix jours d'ici, vous ne disparaîtrez pas de ce monde , pour aller paraître devant Dieu ? Et quel malheur , si cela arrivait, et que vous n'eussiez pas eu peur que cela n'arrivât, et que vous n'eussiez pas profité de ces jours de salut , et que l'on vous trouvât tel que vous êtes aujourd'hui, ou plus coupable encore , pour avoir abusé de cette grâce nouvelle î

(1) Matth. 26 , 22.

MEDITATIONS PRÉLIMINAIRES. t)

2.* Fussiez-vous assuré de vivre long-temps : s'il était si facile de changer et de se sanctifier , après qu'on est sorti de nos retraites , pourquoi si peu le font - ils ? On a souvent remarqué que ceux qui , dans la suite , se dégoûtèrent de leur état, furent la plupart ceux qui négligèrent lesrèglemens de la retraite, ou dont la conduite et les sentimens furent fort équivoques pendant ce temps-là.

3.° Enfin, d'où peuvent venir nos difficultés présentes ? De l'habitude mauvaise, de la crainte d'une vie réglée et gênante , d'un certain éloignement de Dieu. Or , tout cela n'augmentera-l-il pas en avançant en âge , et en marchant dans le chemin de la vertu , comme vous faites, d'un pas lent, et par une espèce de contrainte ?

Le temps seul , dit-on , fait de grands changemens. C'est une bien pitoyable ressource que cellelà : à une passion ordinaire, il en substitue d'autres, et souvent il laisse d'assez fortes inclinations anciennes pour conduire encore au péché et à la damnation. On fait moins , mais souvent on regrette l'impuissance d'en fa re plus.

On était jeune et léger , on devient ambitieux et indépendant ; on était intrigant , on se livrait aux affaires du monde; suit la vieillesse, où l'on se donne tout entier à l'indolence , et où la passion de vivre fait faire des folies pour mourir un peu plus tard. Mais l'amendement, la correction , qui viendraient aujourd'hui du travail et de la religion , mettraient l'ordre partout en même temps. Le remède d'une passion, l'amour ou la crainte de Dieu, estle remède à toutes les autres passions. Concluons

par ce mot de saint Paul: Hora est jam nos de somno sur gère (1).

Jusqu'ici , qu'avons - nous fait , que de beaux songes , que de ridicules rêveries ? Et que nous en reste-t-il ? Dormitarcrunt omnes et dormierunt (2), ctnihil invenerunt in manihus suis (3). Un sommeil falal , et un réveil désolant ! Si nous avons de la peine à en convenir , n'est - ce point parce que nous dormons, parce que nous rêvons encore? Que la grâce de Dieu nous réveille une bonne fois î Qu'il tonne , s'il le faut, et qu'à ces illusions d'une imagination échauffée , il fasse succéder enfin un peu de raison et de réflexions sérieuses ! Hora est jam nos de somno surgere, nunc enim propior est nostra sains quàm ciirn credidimus (4).

D'années en années nous avons de nouvelles raisons de nous sanctifier : il fallait le faire dés les commencemens de notre vocation , combien plus aujourd'hui î Le jour du salut ou delà condamnation est plus proche que nous ne pensons : nos comptes deviennent tous les jours plus considérables et plus difficiles ; nous ne pourrons plus dire : Je ne le savais pas } je n'y pensais pas , j'étais enfant ; car enfin vous n'êtes plus enfant maintenant ; il ne vous reste donc plus qu'à dire: Je ne le roulais pas , il m'en aurait trop coûté.

Ahjiciamus ercjo opéra tenehrarum etinduamur \a lucis. Sicut in die honestê amhulemus (S).

Conduits, éclairés par la lumière de Dieu même , ne faisons rien dont nous puissions rougir devant lui ; si nous voulons l'offenser impunément ,

(1) Rom. 13 , 11.— (2) Matth. 25 , 15. —(3) Psalm. 75 , 6. (4) Rom. i 3 , 1 J . — (o) Ibid i 3 1 2.

cherchons tm endroit où il ne soit pas. Induimin Dominum Jesum Christum (1). On n'est véritablement chrétien, religieux , prêtre , ouvrier évangélique , qu'autant qu'on est devant Dieu et devant les hommes une copie plus parfaite de Jésus - Christ. Carnis curam ne feceritis in desideriis (2). La chair et la nature corrompue gémira sans doute; comptons pour rien ses révoltes et ses cris ; nous l'avons trop écoutée , et peut-être est-ce là la cause de notre perte. Qui surit Christ i , caméra suam crucifi.verunt cura vitiiset concupisceritiis (3) . Qui seminat in came sud , de carne et metet corruptionem (4).

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