‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 16 sur 140 · SECONDE MEDITATION · texte numérisé non relu

SECONDE MEDITATION

PRÉLIMINAIRE

La fin des exercices de piété et des retraites,

Ceux qui entrent dans la solitude , pour y méditer les grandes vérités du salut, et se préparer à les prêcher eux - mêmes en travaillant à la conversion des âmes, doivent tous, tant séculiers que réguliers, se proposer un plan , un objet , auquel ils ne cessent de rapporter toutes leurs vues et leurs intentions , afin d'^ ne point travailler sans savoir pourquoi et à que le fin ils travaillent. Eqo itjitur sic puf/no , non quasi aërem verberans (5).

Le plan dont nous parlons ici , regarde le passé i le futur , et le présent ; le passé qu'il faut réparer 5

(4) Rom. 14. —(2) Ibid. 14 , 14.— (3) Ad Gai. 5, 24. (4) Ibid. 6, S.— (5) 4 Cor. 9 , 26.

12 RETRAITE DE TRENTE JOUhS.

le futur qu'il faut prévenir, et le présent dans lequel il faut combattre et s'exercer. (Test sur ce plan qu'il faut s'interroger souvent , pour savoir si on avance et si on fait ce qu'on est venu faire ici ; ad quid venisti 9

PREMIER POI>TT

Le passé à réparer.

Dans le passé nous avons trois choses à réparer : 1.° par rapport à nous-mêmes, de très-grandes fautes ; et , ce qui est encore pis , des pénitences fort douteuses et fort équivoques ; 2.° par rapport au prochain, une conduite assez peu exemplaire , et qui a pu être pour plusieurs une occasion de s'égarer en voulant nous suivre ; 3.° enfin , par rapport à Dieu, une longue suite d'offenses, d'ingratitudes, et de froideurs. Réparer tout cela , voilà quel doit être notre objet ; ad quid venisti 9

Les fautes que nous avons faites , nous ne les voyons peut-être encore qu'en général ; mais même dans cette vue générale, elles nous paraissent si humiliantes, que nous ne pensons qu'avec peine à les voir , à les examiner de plus près. Cependant c'est une nécessité , pour peu que nous ayons de doutes raisonnables sur la suffisance de nos pénitences; et, en vérité , à considérer la vie dissipée que nous avons menée la plupart , pourrions - nous ne pas craindre P Pénitence donc, et avant toutes choses, pénitence de nos pénitences mêmes. Combien peu de sincérité à nous accuser , quand il nous est arrivé quelque chose d'humiliant ! Et surtout , combien peu de regret et de vraie résolution, du moins

h en juger par nos rechutes fréquentes ! Combien de communions ensuite, ou de sacrifices offerts avec une conscience inquiète et peu tranquille , et que nous tâchions vainement de rassurer !

Pénitence donc , encore une fois, mais pénitence et examen dans lequel nous examinions et tâchions déjuger tout avec la même sincérité avec laquelle infailliblement Jésus-Christ nous jugera, et où nous réparions tout ce qu'il pourrait y avoir de dommage, d'injures, de calomnies à réparer. Pénitence qui , pour cette fois , aille jusqu'à la délicatesse , jusqu'à la minutie , jusqu'au scrupule ; qui ne nous laisse , dans la suite, même au temps de la maladie et de la mort , ni trouble , ni quoi que ce soit à refaire; car alors, en vérité, on n'est capable de rien ; on n'a ni assez de tête , ni assez de présence d'esprit: on est trop heureux quand on peut dire: O mon Dieu ! dans ces heureux temps où je formai le dessein de m'attacher à vous sans partage et sans retour , il me semble que je ne négligeai rien de ce qui pouvait réparer mes fautes ; depuis ce temps-là jusqu'à présent , vous m'avez accordé la grâce d'exécuter mes saintes résolutions ; soyez-en béni , ô mon Dieu !

2.° Fautes à réparer par rapport au prochain ; une vie assez peu exemplaire , et très-mal édifiante peut - être. Il serait à souhaiter que nous pussions faire celte réparation à la vue des personnes qui ont pu être mal édifiées par nos exemples, par nos conseils, par nos maximes relâchées. Mais , 1.° soyons ici ce que nous devons être ; bientôt on le saura de tous côtés : on saura que nous avons bien changé d'idées sur toutes choses ; que nous sommes rêve-

nus de la bagatelle , ou que nous en revenons tous les jours. On aura la consolation de ne s'être pas trompé, lorsqu'on jugeait qu'avec un si bon esprit et un si heureux naturel , un peu de solitude et de réflexion nous ferait rentrer dans la bonne voie. Ecrivons à nos amis ce qui en est , ou du moins écrivons d'un style qui , sans dire les choses trop ouvertement, les laisse entrevoir et sentir. 2.° Si nous ne pouvons pas tout - à - fait édifier ceux que nous avons scandalisés, édifions ceux avec qui nous vivons ; portons - les à Dieu , pour le dédommager des offenses que d'autres, à notre occasion, ont pu faire. Qu'il y ait entre nous une louable émulation, pour être le plus régulier , le plus intérieur, le plus laborieux ; pour se donner de la peine , afin d'en épargnera d'autres, par esprit d'humilité et de charité ; et dans un lieu où nous sommes , pour réparer les scandales passés , prenons bien garde d'en donner de nouveaux ; nos dettes sont assez grandes pour craindre d'en contracter de nouvelles.

Enfin , par rapport à Dieu , nous avons , dans le passé, à réparer une longue suite d'offenses , d'infidélités , et d'ingratitudes.

Ne commencez - vous point à reconnaître déjà combien il faut que Dieu ait été bon pour vous souffrir . pour vous attendre si long-temps, pour ne pas vous rejeter tout-à-fait ? Ne l'oubliez donc point, et que ce soit pour vous une raison de le servir avec plus de générosité et d'amour. Nous ne sommes pas seulement redevables à sa justice, mais à sa miséricorde : les dettes de justice peuvent en quelque sorte s'acquitter par des satisfactions proportionnées ; mais les dettes de miséricorde ne s'acquittent

jamais, ou ne s'acquittent que par une grande recon» naissance et une grande ferveur. Ne mettons point des bornes à notre sacrifice ; estimons - nous plus heureux de trouver les occasions de souffrir ici , et de faire quelque chose pour celui qui a tant souffert pour nous. Accoutumons-nous à agir par ce motif; il met le cœur en paix, et rend les devoirs faciles; trop de crainte le resserre: nousnous piquons de bon cœur et de générosité , faisons paraître à l'égard de Dieu l'un et l'autre ; il en est jaloux.

SECOND POINT

Le futur à prévenir.

Une des choses que l'on nous recommande leplus, c'est de ne pas trop penser à ce que nous deviendrons dans la suite. Ne pas trop penser ; que signifient ces termes ? C'est-à-dire , n'y pas penser de manière à ce que nous négligions tout le reste. Mais nous défend-on de supputer à loisir, comme le sage de l'Evangile, si nous avons tout ce qu'il faut pour élever un haut édifice de vertus , et de penser à acquérir ce qui nous manque ? Priùs sedens computat sumptus auinecessarii sunt , etc. , loin de nous le défendre , on ne nous recommande rien autre chose (1).

Ainsi , par rapport aux devoirs communs des ecclésiastiques et des religieux, apprenons ici à bien connaître notre naturel , nos inclinations , nos passions ; et profitant même pour cela des fautes passées , cherchons ce qui les a occasionées , ce qui lésa causées, et ce qui pourrait nous rengager dans

(i) Luc. a,*8.

ce labyrinthe de peines et de chagrins. Tout ce que nous lirons , tout ce que nous entendrons , faisonsen un extrait , un abrégé qui nous serve de considérations et de pratiques pour tous les temps de la vie où nous pourrons nous trouver ; en un mot , il faut tâcher de prévoir tout , de se précautionner contre tout.

Quant aux ministères particuliers où nous pourrons être employés , telle doit être notre indifférence , que nous ne demandions et que nous ne refusions rien. Mais de cette indifférence que conclure, sinon que je dois me rendre propre à tout , parce qu'il n'y a rien à quoi je ne doive peut-être dans la suite être employé .J Acquérir donc les vertus particulières, et d'un zélé missionnaire , et d'un prédicateur apostolique, et d'un confesseur sage , réservé, éclairé, désintéressé, et d'un professeur habile, rapable d'enseigner dans les séminaires et dans les universités, voilà mon devoir ; car s'il arrivait que ceux dont je dépends, m'appliquassent à quelqu'un de ces emplois , faudrait-il l'accepter sans les vertus nécessaires, ou me voir réduit à dire : Je ne puis l'accepter parce que je n'ai pas les vertus et les qualités nécessaires pour y réussir ? De plus , toute la résignation que nous devons avoir à la conduite de laProvidence et des supérieurs, n'empêche pas toujours que noui ne pressentions à quoi l'on nous em ploira , et à quoi nous serons plus long-temps occupés selon les apparences.

C'est alors qu'il nous est permis d'examiner et de réfléchir. Je pense à prêcher ; mais ai-je l'idée qu'il faut avoir de cet emploi .J en connais -je bien les devoirs, les dangers en général et par rapport à moi ?

Songé-je bien au terrible compte que je rendrai si j'ai plus cherché à plaire , à me faire de la réputation, qu'à convertir et à être utile P S'il se présentait dans les collèges ou dans les séminaires quelque théologie, quelque philosophie, je l'accepterais volontiers ; mais trouvé -je en moi assez d'humilité pour sacrifier la réputation d'homme d'esprit au vrai besoin de l'Eglise et de mes disciples , et à la bonne et sainte doctrine P J'aurais de l'inclination pour les bonnes œuvres , pour les missions ; mais suis-je assez intérieur P N'ai-je point trop d'amour pour mon corps P Ne crains-je point un peu trop le travail et la peine P

Sur tout cela , formons des principes , des règles de conduite , non pas selon l'esprit du monde ou selon l'usage de quelques ministres évangéliques imparfaits , mais selon celui des véritables saints.

TROISIÈME POINT

La fin des Retraites pour le temps présent

Pour le temps présent, la fin des Retraites est l'acquisition des vertus dont il faut se faire une habitude pour tout le reste de la vie.

Car, la chose la plus à craindre , ce serait de regarder le séjour dans cette sainte maison , comme un temps de passage. Les jeunes commencans, dans leurs premiers exercices, dans les premiers temps de recueillement, disent ordinairement : Cela ne durera pas; c'est un temps qu il faut passer , après quoi nous serons en liberté et nous ferons comme nous l'entendrons. Certes , j'espère que ce ne sera là ni votre langage, ni votre manière de penser. On vous

forme ici à tout ce que Ton veut que vous soyez le reste de votre vie , et l'on n'attend rien de plus ni de moins que ce que les supérieurs demandent à de vrais religieux et à de dignes ecclésiastiques jusqu'au dernier soupir. Sur cela donc il y a trois habitudes singulières qu'il faut tacher d'acquérir: une habitude de recueillement et d'union avec Dieu ; une habitude d'arrangement et d'assujettissement à la règle, une habitude d'employer le temps utilement.

Habitude de recueillement et d'union avec Dieu. Ce n'est pas seulement d'avoir une grande assiduité aux exercices de piété qu'ordonne la règle; mais tous les momens qu'on a de libres , et qu'on peut dérober à ses occupations , les aller passer avec Dieu , pour trouver auprès de lui sa force , sa consolation , son conseil , et sa direction : avoir une attention continuelle aux mouvemens de la grâce , n'agissant jamais par boutade et sans délibération, respecter infiniment la présence de Dieu et les conseils de cette loi intérieure que le Saint - Esprit a coutume de graver dans les cœurs ; enfin , n'agir jamais mieux que quand on n'a que Dieu pour témoin de sa conduite.

Habitude d'arrangement et d' assujettissement à la règle. Il en re-te dans l'occasion une facilité infinie pour le^ choses du devoir: c'est la mort de cette liberté déréglée, principe de tout mal. Mais, dira-t-on. garder certaines petites règles de modestie . et de silence , et d'obéissance ; marcher les veux bai-sé> , parier peu et pour des choses nécessaire^ ou utiles , se rendre exactement aux lieux d'assemblées . se lever et se coucher a l'heure mar •

quée ; tout cela est-il si important en soi ? Peut-être que non; mais il importe beaucoup de faire du matin au soir le contraire de ce que Ton veut, jusqu'à ce qu'on se trouve accoutumé à ne vouloir faire que ce que demandent la grâce et la raison.

Habitude enfin de bien employer le temps, de faire toujours quelque chose , et toujours faire ce qu'il faut ; de garder et d'aimer sa chambre ; sans cela, combien de bons ouvriers se rendent inutiles ! Que de courses perdues î Que d'études de pur caprice i Que de dangereuses liaisons î

Voilà les divers desseins pour lesquels vous êtes venus dans ce séjour ; ad quid tenisti ? c'est pour changer ; et ce changement est nécessaire ; il doit être prompt et efficace ; peut - être n'aurez - vous plus désormais une occasion favorable : négliger celle-ci , c'est s'exposer à un grand malheur.

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