TROISIEME MEDITATION
PRÉLIMINAIRE
Des dispositions de cœur et d'esprit nécessaires pour s'occuper utilement pendant le temps de la Retraite , ou d'un séjour un peu plus long.
La première disposition où nous devons être, est une grande confiance dans le secours de Dieu ; la seconde, un effort généreux pour nous mettre audessus de nous-mêmes et de toutes les difficultés d'une vie sainte et parfaite; la troisième, une exactitude scrupuleuse à suivre la direction et les règle mens des exercices qu'on propose ici , n'en vissionsnous pas peut-être l'importance.
PREMIER POINT
Grande confiance en Dieu.
Il est naturel qu'un grand projet étonne , et qu'à force d'être étonné on perde courage. On compare ce qu'on a été et ce qu'on était il y a peu de jours peut-être, avec ce que l'on doit devenir, et l'on dit: Jamais je ri arriverai là. On entend avec saint Au gustin, toutes les passions , toutes les attaches dont on s'est rendu esclave , nous importuner et crier : Nous abandonnez - vous ? Jamais vous ne pourrez soutenir telle et telle épreuve , faire tel et tel sacrifice , pratiquer telle et telle vertu ; dimittis-ne nos? 4 modo non poteris hoc vel illud. Avoir été la légèreté même , et devenir si promptement sérieux et modéré î N'avoir su ce que c'était que la régularité, et s'accoutumer à se gêner sur les moindres réglemens î S'être permis tout ce qui n'était point un crime évident , et quelquefois peut-être s'être permis jusqu'au crime même bien connu , et s'interdire et se reprocher la moindre imperfection , dés qu'elle est volontaire î Une parfaite obéissance , après n'avoir fait que sa volonté ! Un détachement exact de toutes choses , après avoir cherché toutes les commodités et joui d'une liberté indépendante ! plus d'amitiés particulières ; plus de liaisons furtives ; plus de connaissances frivoles ; plus de divertissemens , si ce n'est par pure nécessité ; médidiler, prier, travailler, non pas à ce qui plait, mais à ce que Dieu veut et à ce qu'il faut ; quelle révolution étrange '
« La sainteté, dit-on, est pour des âmes d'élite ,
» du nombre desquelles je sens que je ne suis pas; » et comme je ne voudrais pas me livrer aux étu- » des abstraites ou à la prédication sans talens, de » même je laisse la grande et sublime vertu à ceux h qui sont nés en quelque sorte vertueux , ou qui » se sont fait de meilleures habitudes que moi : j'i- » rai donc au nécessaire ; c'est ou j'aspire , et non » au delà. Je n'en suis pas encore fort écarté , ou » du moins j'y reviendrai, cela suffit. La multitude » de ceux avec lesquels je vis, n'en fait pas davan- » tage ; en sont-ils moins religieux, moins ecclésias- » tiques ; ou voudraient-ils se perdre avec tant de )> lumières et de raison ? Je ferais un coup d'éclat , » je lèverais l'étendard , et puis je m'en repenti- » rais ; dimittis-ne nos? Putas-ne sine istis pote- » ris , etc. »
J'avoue qu'à ne regarder que soi-même , et à ne compter que sur ses propres forces , ce serait plus qu'il n'en faut pour se décourager , se désoler , se désespérer. Mais est- ce en nous - mêmes qu'il faut mettre nos espérances et tout notre appui ? Que répondait saint Augustin? An illi potuerunt ex se an ex Deo ? Les grands saints , les grands mission naires , sont-ils devenus tels par leurs forces ? B quelque différence qu'il y ait enlre ce qu'ils étaient et ce que nous sommes , n'y en a - 1 - il pas entre ce que la grâce demande de nous , et ce que la grâce demandait d'eux ? Mais si c'est sur Dieu que nous comptons, pouvons-nous craindre qu'il nous abandonne dans un dessein qu'il nous a inspiré, et dans un dessein où sa gloire est intéressée ? Pesons bien ces deux raisons : autant qu'il est certain que Dieu nous appelle à l'état que nous avons embrassé , au-
tant est-il certain qu'il a attaché de fortes grâces aux moyens qu'on nous présente pour nous convertir ou pour nous perfectionner; nous ne saurions trop nous le redire ; non jjatietur rejjidsam qui vocatur ut teniat.
D'ailleurs, il s'agit ici , à l'égard de Dieu , de ses propres intérêts; il veut le salut des âmes : il veut donc qu'il se forme tous les jours des successeurs des apôtres, des hommes qui coopèrent avec lui au grand ouvrage de la rédemption : si pour cela il faut que nous soyons des saints, croyons-nous qu'il manque de bonne/volonté pour nous aider à le devenir ? J'espérerais, dites - vous , si je n'avais jamais voulu être a Dieu et devenir un saint : mais après bien des projets, après quelques efforts , je n'ai point avancé. l.° Quelque peu que vous ayez avancé , il est vraisemblable que vous auriez été plus mauvais et que vous auriez reculé , si vous n'eussiez rien promis auparavant , rien résolu ; après les premières Retraites , faites avec un peu de soin , il est difficile qu'on ne se soutienne au moins quelque temps.
2.° Dans ces premières Prétraites, comme on n'est point encore accoutumé au recueillement , les réflexions sont ordinairement moins sérieuses , et le fruit moins durable. Ce qui est donc arrivé dans ces premières Retraites ne prouve rien, ou prouve peu de chose pour celle-ci.
Désespérons donc quand nous ne considérons que Boas-mêmes. Je ne suis rien , je ?ie puis rien; ce désespoir , s'il demeure dans de justes bornes, ne peut qu'attirer de plus grands secours de Dieu : il ressemble beaucoup à la vraie humilité. Mais attendons tout de Dieu ; méritons la continuation
de ses bontés par nos prières , par la fidélité à chaque grâce en particulier. L'ouvrage avancera bientôt assez, non pas pour dire qu'il est fait, mais pour convenir qu'il n'est pas impossible. Un paralytique ne désespère plus d'avoir l'usage d'un mouvement tout-à-fait libre , dés qu'il peut marcher un peu : il se fortifiera , et le reste viendra.
SECOND POINT
Efforts généreux (1).
Le secours de Dieu que nous attendons, ne nous décharge pas de toute peine , on l'avoue ; car il ne faut pas outrer les devoirs , mais il ne faut pas non plus cacher les vraies difficultés. Quand on a à revenir d'un long égarement, souvent tout coûte dans les commencemens ; on n'a d'habitude ni au recueillement , ni au silence, ni à la mortification : on est comme un étranger qui arrive dans un pays dont il ne connaît pas les usages , ni les mœurs. D'ailleurs , le démon qui voit qu'on travaille à lui former des adversaires, n'épargne rien pour nous traverser et rendre nos efforts inutiles.
Mais, 1.* ce sont des difficultés que nous nous
sommes faites nous-mêmes , des chaînes que nous
nous sommes formées. Nous eûmes tout le plaisir
d'une vie dérangée ; le temps du travail est venu ;
c'est une pénitence qui fera bientôt oublier à Dieu
tout le passé ; et n'en a -t -il rien coûté aux saints
pour se soutenir dans le bien P Est-il étonnant, et
est-ce trop qu'il nous en coûte autant pour nous y
mettre P
(i) Surge , qui dormis , et exsurge à morUiis , et Mummobkié Cltrislus. Epb. 5, 14.
2.° Ce sont des difficultés de peu de durée , et 1* peine même n'est jamais sans consolation et sans quelque changement. N'en est-ce point une que de se voir bien avec Dieu , et de n'avoir plus cette crainte inquiète et importune et si bien fondée de ?es redoutables jugemens ? Qu'il est doux , disait-il, qu'il est consolant d'être privé des plaisirs frivoles et passagers ! Je craignais de les perdre , et je m 'applaudis de les avoir perdus. Quùm mihi dulce fuit carere suavitatibus nugarum ! etquas amittere timor fuit , amisisse gaudium erat.
C'est saint Augustin qui parle; et qu'était-il luimême , depuis quinze ou seize ans jusqu'à trente P Quel libertinage d'esprit et de mœurs ! Nos pas • sions sont-elles plus vives, nos habitudes plus invé térées , nos égaremens plus grands et plus longs ?
D'ailleurs, dans les choses absolument nécessaires, il faut , pour ne pas risquer son salut , apprendre à se vaincre et toujours et en tout : une faute d'un moment, une seule passion privilégiée suffirait pour nous damner ; et combien de choses ne sont pas si nécessaires que celle-ci, pour lesquelles rien ne nous coûterait encore si nous avions un pe de vanité ? Enfin , voulons-nous trouver moins de difficultés ? Imaginons -les plus grandes encor*. qu'elles ne sont, et déterminons-nous, surtout, a ne point prendre de parti au temps du dégoût ; la perfection est l'ouvrage de la grâce , qui ne parle que dans un temps bien tranquille.
TROISIÈME POINT
Fidélité scrupuleuse aux règlemens et aux exen cices.
Ce point-ci choque quelquefois notre orgueil. A vingt ou vingt-cinq ans , ou plus , s'assujettir à une multitude de petits devoirs ï Consulter dans les doutes ! Chercher de l'appui dans les tentations ! nous en avons perdu l'habitude , si nous l'eûmes jamais.
Eh ! quoi, dit-on , ne pourrions-nous pas nous conduire , nous régler , nous décider nous-mêmes ? Pure illusion î Sans cet assujettissement simple et humilié , il y a peu à espérer quant au temps de la Retraite ; c'est aux exercices , tels que des gens sages et craignant Dieu les ont réglés, que des grâces particulières sont attachées ; tous ceux qui se sont sanctifiés s'en sont tenus là pour le lieu , pour le temps, pour les circonstances, pour la suite et l'enchaînement des vérités ; ne soyons pas plus sages que ceux que nous regardons comme nos maîtres. Une des premières résolutions que firent, dans leur Prétraite , plusieurs saints personnages (1), ce fut de ne lire , de ne méditer que ce qu'on leur donnerait à méditer ou à lire. Dieu sait parler au cœur et suppléer à ce qui nous manque de secours du côté de l'homme. Faisons-nous donc un scrupule de manquer à la plus petite formalité , ou de changer rien à l'ordre des exercices; faisons chaque chose en son temps, malgré les sécheresses, le dégoût, et l'ennui.
Le mot des serviteurs de Naaman convient encore admirablement ici : Et si rem grandem dixi*
(i) Le P. de la Colombière.
Retrailc spirit. I. 2
set tibi propheta , certè facere débiteras; quanto ma gis quia nunc dixit tibi la-: are ( septies ) et mundaberis (1) ? Et pourquoi se laver sept fois ? et pourquoi dans l'eau du Jourdain ? Pitoyable raisonnement î Pourquoi ? Parce que Dieu le veut.
Quant au temps qui suit la retraite , Dieu nous attache à lui ordinairement p ir des voies contraires à celles de nos égarcniens. La présomption , la fierté , une certaine conduite capricieuse et arbitraire, ont pensé nous perdre ; la grâce de notre changement est attachée à l'hui P de notre esprit et de toutes nos facultés. Au fer rydarim , toile coro-
na?n (2) Sede in put c ère (3), Soyons humbles,
petits ; plus d'orgueil , plus d'estime de nous-mêmes, plus de suffisance mal entendue ; enfin , il est peu de ces pratiques , dont nous parlons ici , qui ne mènent à la plus solide vertu , puisqu'elles conduisent à r anéantissement del'amou . Mais ne vissions - nous pas le rapport qu'ont les petites choses avec les plus éminentes vertus , il y aurait toujours un rapport d'expérience, contre lequel ne doivent point tenir tous nos raisonnemens. Pourquoi la force de Samson était - elle dans ses cheveux ? Pourquoi la gué ri son de la blessure des serpens attachée à regarderie serpent d'airain? Pourquoi Padoucissen. aux de Mara , à y jeter du bois ordinaire ;J Dites-le-moi, et je vous dirai pourquoi et comment la sainteté est attachée à une longue suite de pratiques qui sont des riens en apparence.
Conclusion pour les simples fidèles.
Ces méditations préliminaires qui conviennent U) 4 Reg. 5, i3. -fa) Ezecîi. ai, 26. -;3 Is. 47, 1.
aux eccîésiatiqucs et aux religieux destinés à devenir des ouvriers évangéliqucs, renferment aus'i des ■vérités communes aux chrétiens qui ne sont point dans ces fonctions sacrées. Premièrement , ils ont besoin sans doute, autant et plus que personne, de choisir un temps dans Tannée , où délivrés de tout embarras , ils puissent penser uniquement à Dieu et à leur conscience. S'ils étaient ce qu'ils doivent être, s'ils rentraient chaque jour dans leur propre cœur par des réflexions et des examens sérieux , la retraite leur serait toujours très-utile, sans leur être aussi nécessaire. Mais il est certain qu'ils ne le font pas, et qu'il y a des gens, d'ailleurs craignant Dieu, qui, dans tout un mois , ne font pas nne de ces réflexions profondes , si capables de les rappeler à la piété.
La légèreté naturelle, la nature des occupations, les seuls soulagemens qu'on doit à la nature et à la santé pour ne pas s'accabler et s'épuiser , et , pardessus tout, les passions, sont les causes de ce relâchement et de cette négligence ; que s'ils pensent qu'ils n'ont pas besoin de retraite, tant pis ; c'est le comble de l'aveuglement. 2. ° Considérons ce qu'ils doivent faire par rapport au passé et à l'avenir ; pour le passé faire pénitence , une pénitence sincère , exacte, sévère, comme ils la feraient à la mort, une pénitence efficace , c'est-à-dire, en prenant des moyens pour prévenir les fautes les plus ordinaires, combattre l'amour de soi-même et du monde, etc.; pour l'avenir , résolution d'observer avec la plus grande exactitude les commandemens de Dieu et de l'Eglise, et surtout tel et tel commandement , si souvent et si aisément négligé ; sur le jeûne , sur
l'observation des dimanches et des fêtes , sur les médisances, les haines , les divisions , les vengeances ; voir, outre cela , ce qui domine le plus dans le cœur ; c'est ou la vanité, ou rattachement excessif à sa santé, ou la douceur d'une vie tiède ou mol le, ou l'amour du monde et des compagnies , ou du jeu , ouïe penchant d'un cœur trop sensible , qui se livre facilement, et qui cherche à plaire et à s'attacher , quoique ce ne soit pas ordinairement dans des choses d'une grande conséquence. Une seule de ces attaches est capable de nous perdre , fussions-nous fidèles dans tout le reste. Résolution encore sur les devoirs de notre état. La conduite envers un époux , une épouse, des enfans , des domestiques ; nos dispositions envers Dieu : l'aimonsnous ? désirons-nous de l'aimer , de quitter le monde pour aller jouir de sa présence? Regardons-nous comme des vérités intéressantes, ce qu'on nous dit du Ciel ? Que c'est notre véritable patrie, que nous sommes étrangers comme des voyageurs sur la terre; que nous ne sommes faits que pour Dieu , etc. ? Voilà de quoi s'occuper pendant huit et dix jours, et davantage ; matière désagréable , peut - être ; entrer en soi-même , et n'y rien voir de bon ! Mais c'est la première partie de la pénitence , que d'être confus de ses fautes. 3.° Quel fruit tirer de sa retraite, et que faut-il pour cela ? 11 faut d'abord bien du courage. Dieu nous soutiendra , et c'est peut - être la dernière retraite qu'il nous accordera ; profitonsen. Ensuite , exactitude aux exercices, et à suivre l'ordre marqué. Que de grâces y sont attachées ! Faire attention aux bons désirs que Dieu nous inspire, et les écrire, pourles relire et nous confondre ;
appliquer nos dévotions et nos pénitences à toucher le cœur rie Dieu ; enfin , consulter quelqu'un pour décider nos doutes, et choisir de bonne foi ceux que nous croirons les plus capables de nous aider.
Voilà des réflexions dont les chrétiens , les personnes engagées dans le monde , peuvent profiter ; c'est pour eux surtout que les retraites sont nécessaires, et , pour l'ordinaire , on a la consolation de voir que plusieurs en profitent.
Ainsi soit-il.