PREMIÈRE PARTIE
Combien de désordres corrigerait d'abord l'attention à cette règle ! Il n'y aurait plus de mollesse, ni d'intempérance, ni de perte de temps, ni de plaisir qu'on prit par la seule raison du plaisir. De combien de choses saurait-on se passer ! Quant mul tis non indigeo ! On vivrait dans une espèce de guerre et de mortification continuelle contre les appétits déréglés. Quel fonds de richesses ne resterait - il pas pour les œuvres de charité ! Saint Paul appelle cela user du monde comme si on n'en usait pas : Qui utuntur hoc mundo , ta?iquù?n non utantur (1) ; et c'est à quoi il semble obligerions les chrétiens. À cet ordre des chréatures dont l'usage est nécessaire, on peut rapporter encore une multitude infinie d'objets qui frappent nos yeux et nos oreilles comme malgré nous.
Il n'est pas libre de ne point voir le ciel et la terre , de ne point voir les hommes qui nous environnent, et leurs différentes manières de vivre et d'agir; de ne point entendre mille choses tantôt tristes et tantôt agréables, qui se racontent ou à la volée , ou par quelque intérêt raisonnable qu'on a d'en parler.
Il y a , dans tout ce qui peut se voir ou s'entendre ici-bas , quelque chose par où l'on peut s'élever jusqu'à Dieu. La règle est de n'y pas manquer. Ainsi les saints , à la vue des astres , des plantes , des fleurs , et des plus vils insectes , entraient dans une espèce de contemplation de la puissance et de la sagesse de leur auteur ; à la vue d'un beau palais , ils s'élevaient à la considération du séjour où Dieu fait sa demeure. Dans le commerce avec les méchans ,
(i) Ad Cor. 7, 3i.
Hct/aite spirit. I. -#
et dans ce qu'ils avaient à souffrir de leurs injustices , ils admiraient la patience de Dieu qui les supporte. Au récit d'une bataille , ils suivaient au tribunal de Jésus-Christ la multitude de tant d'illustres criminels qui y périssent. C'est là ce que les saints appellent chercher Dieu dans les créatures , et les créatures dans Dieu.
2.° Pour les créatures dont l'usage est à notre liberté, ce sont la plupart de ces manières d'être dont nous avons parlé d'abord. Il nous est libre de prendre un certain genre de vie, ou d'en embrasser quelque autre, de nous appliquer à certaines études, ou de demeurer dans notre ignorance ; de nous rendre vertueux , ou de nous abandonner au vice. Il ne nous est pas toujours libre d'être riches ou pauvres, sains ou malades, honorés ou méprisés ; mais il nous est libre de désirer la gloire , les biens du monde , la réputation , la longue vie , et de travailler à nous les procurer ; ou de n'en tenir aucun compte, et de nous porter plutôt à ce qu'il y a de bas, d'humiliant, et de crucifiant.
La règle qu'on donne ici , c'est qu'il faut être , à l'égard de toutes ces choses , dans une entière indifférence, dans un équilibre parfait , jusqu'à ce que les ayant considérées par le rapport qu'elles ont au service de Dieu, qui doit être notre fin unique et la leur , nous examinions et nous jugions de bonne foi , si elles nous y portent , ou si elles en détournent ; car alors l'indifférence n'a plus de lieu , et il faut absolument renoncer à notre fin , ou aller du côté qui nous y conduit, et avoir en horreur tout ce qui pourrait nous en écarter.
C'est ce que nous montrent ces paroles qui méri-
tent d'être rapportées tout entières , et qu'il faut oien peser.
Toutes les choses qui sont sur la terre ont été créées pour Vhomme , c'est-à-dire , pour l'aider à arriver à sa fin. De là, il s'ensuit qu'il faut les prendre ou s'en priver quand et autant précisément qu'elles servent ou qu'elles nuisent à notre grand dessein. C'est pourquoi, si la chose est en notre pouvoir, si le choix nous en est libre , nous ne devons mettre aucune différence entre toutes les choses créées ; en sorte que de nous - mêmes nous ne voulions pas et nous ne cherchions pas plutôt la santé que la maladie ; que nous ne préférions pas les richesses à la pauvreté , l'honneur au mépris , ni la longue vie à la vie courte ; mais que nous désirions et que nous choisissions entre toutes ces choses , comme le demandent la sagesse et la raison , ce qui nous mène à notre fin.
L'usage de cette règle est d'autant plus nécessaire , que les choses sur lesquelles on délibère , ont plus de rapport à l'état général et durable de toute notre vie : comme , par exemple , lorsqu'il s'agit d'embrasser une certaine condition , ou de s'engager dans une autre ; de demeurer dans le monde ou d'en sortir. On peut cependant, et l'on doit même s'en servir dans toutes les occasions où l'on a un parti à prendre sur quoi que ce soit d'incertain ou de douteux, par rapport au salut et à la perfection.
Ainsi , plusieurs ne délibéreront pas s'ils doivent être de vrais religieux ou de bons chrétiens , puisqu'il y aurait du crime et de la folie à vouloir ne le point être ; mais ils délibéreront sur le choix des
moyens qu'ils doivent prendre pour devenir de vrais chrétiens , de saints religieux.
Qu'est - ce qui me porte à Dieu , ou qui m'y a porté jusqu'ici ? Les exercices de pieté, le recueillement , la régularité , la pénitence , une occupation utile et modérée. Je fais une résolution inviolable de m'y affectionner et de my appliquer plus que jamais.
Qu'est-ce qui m'a détourné de Dieu, ou qui pourrait m'en détourner dans la suite? Le péché , l'imperfection volontaire , les occasions dangereuses , r épancheraient trop grand dans le monde , les liaisons trop naturelles et trop étroites , mes emplois même les plus profitables et les plus saints , quand je m'y suis livré avec trop d'empressement et avec trop d'envie d'y réussir. Je renoncerai à tout cela sans ménagement et sans réserve. S'il restait quelque chose qui me parût absolument indifférente au dessein de ma sanctification, ceci arrivera peu ; mais s'il en reste quelqu'une enfin , je la mépriserai par un noble dédain ; ce sera la faire changer de nature ; ce sera me la rendre utile, d'indifférente qu'elle me paraissait.
En un mot, quest ce que ceci ou cela par rapport à Dieu , par rapport à l'éternité ? Quid ho^ ad Deum , quid ad œternitatem ? Ce sera désormais ma devise et l'unique règle de conseil à laquelle je m'attacherai. L'entreprise est peut- être difficile ; mais sans cette conduite , combien d'égaremens et d'écarts jusqu'ici , et combien d'autres plus grands encore dont je me sens menacé pour toute la suite de ma vie ! Faisons-y attention , et nous n'hésile-