PREMIÈRE PARTIE
ailleurs , ici c'est une vertu ; elle est louable, parce qu'elle est bien placée.
Etre aux princes, servir les rois , c'est comme régner , on s'en fait gloire : Dieu nous demande , il veut nous avoir , non pour serviteurs , mais pour amis ; il daigne bien être jaloux de notre cœur ; il s'en déclare : quel honneur ! et nous y sommes insensibles ! Que dire d'une reine qui abandonnerait le monarque son époux , pour s'attacher à de vils esclaves ? D'une fille de campagne qui refuserait l'alliance d'un des souverains de l'univers P Celui-là sera long-temps petit et rampera dans la poussière, qui pourra estimer quelque autre chose que Dieu, le seul bien souverain, immense, éternel \Diii parvus erit et infràjacehit qui estimât aliquid prœ-^ ter unum , summum , immensum , œternum honum ; et quidquid Deus non est , nihil est , et pro nihilo computari débet (1). Nourrissons -nous de ces deux grandes paroles; goûtons-les à loisir : Dieu est tout , la nature n'est rien.
SECOND POINT
On se rend heureux en s'attachant à Dieu ; mal heureux , en s'attachant aux créatures.
Déjà nous l'avons tant éprouvé ; toujours on désire , toujours on espère, et jamais on est content , parce que jamais nos désirs ne sont remplis. Un rien qui manque , empoisonne tout ce qu'on a , la vie tout entière se passe à faire des essais.
Qui a pu m'empécher d'être content jusqu'ici , qui ne doive encore m'empécher de l'être dans la suite? Les obstacles, les concurrens, les jaloux man-
'i> L'Imitation de Jésus-Chiisf.
qucront-ils jamais ? On me trompera , on me supplantera , on me trahira ; la mort enfin me privera de tout ce qui m'attache. Je mourrai pour ce que j'aime, si ce que j'aime ne meurt pas pour moi longtemps auparavant. Les paroles de saint Augustin sont des oracles pour tous ceux qui ne sont point enchantés, enivrés de la passion : Fecisti ?ios ad te, Deus , et irrequietum est cor nostrum , donec requiescat in te. Vous nous avez faits pour vous, Seigneur, et toujours notre cœur sera dans l'agitation et dans le trouble , jusqu'à ce qu'il prenne son repos en vous. Vou> l'avez ainsi ordonné , et vos ordres s'exécutent; toute affection déréglée est à ellemême sa première punition. Mais , pour être ami de Dieu, je n'ai qu'à le vouloir, et personne ne peu* m'ôter mon bonheur : Amicus Dei , si voluero , ecce nunc fio ; Deum meum à me tollere nemo potest. Là, je ne crains ni violence, ni injustice, ni caprice, ni mauvaise humeur ; je gagne tout en paraissant tout perdre, et en renonçant à tout. Instruits par nos propres malheurs , ne nous détacheronsnous jamais ? Et pourquoi Dieusouffrira-t-il que le monde soit si perfide et si léger, si ce n'est afin que nous cherchions un maitre plus fidèle et qui ne puisse jamais ni mourir , ni changer ?
TROISIÈME POINT
Troisième différence. On se rend criminel en s'attachant aux créatures; en s'attachant à Dieu , on se conserve innocent, on se perfectionne, on se sanctifie. Tant de péchés , tant de crimes peut - être , le danger prochain de nous damner, d'où sont-ils venus j que de nos diverses attaches ? Nous serions