‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 68 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ritablement surpris autant de fois qu'on tombe malade sans avoir déjà fait tout ce qu'on voudrait avoir fait à la mort ? De quelle préparation est-on bien capable alors , et de quel principe peut venir la conversion, quand on Ta volontairement remise au temps de la maladie même , comme il arrive à ceux qui craignent tant qu'on ne leur annonce le danger? 4.* Il est de foi que ceux-là méritent d'être surpris , qui consentent à vivre dans un état où ils ne voudraient pas mourir. Les vierges folles s'étaient assoupies sur ce que l'époux tardait à venir : Moram autem faniente sponso , dormitaverunt omnes et dormierunt (1). L'esclave paresseux et débauché avait dit en lui-même : Mon maître ne viendra pas si vite : Moram facit dominus meus ventre (2). L'époux et le maître arrivèrent brusquement ; il n'était plus temps de préparer les lampes , ni de se corriger.

Nous pouvons donc être surpris par les raisons communes ; nous avons mérité de l'être par la raison particulière de notre peu de vigilance et de ne tre présomption sur la patience et les grandes misé ricordes de notre Dieu.

Pourquoi Dieu ne nous a-t-il point enlevés du monde , à la place d'un tel ou d'une telle ? Nous étions dans leur confidence ; ils nous avaient faits dépositaires de leurs senlimens imparfaits ; notre conscience était embarrassée de n'oser rompre avec eux. Quel funeste contre-temps , si , avant que de nous convertir , il eût fallu aller rendre compte à Dieu !

Actions de grâces donc pour le passé, mais vigi-

(i) Matth. a5 , 5.— <2) lbid. 24 , 48. Betraite spiril. I. (j

lance pour l'avenir. Jamais ne soyons un jour , rc passons jamais une nuit dans un état où nous dussions craindre de mourir. Cela est-il pardonnable à des gens qui ont de la foi , et qui , en attendant le premier moment d'un confesseur, savent quelle est la force d'une vive et tendre contrition ?

Aujourd'hui , s'il y a dans notre conscience la moindre chose qui nous trouble, qui nous gène, ne risquons point de paraître devant Dieu avant que d'y avoir mis ordre.

N'examinons pas seulement si nous nous sommes confessés avec toute la sincérité possible ; voyons encore si alors nous n'étions point ou trop dissipés pour bien connaître le mal, ou trop passionnés pour ne pas en excuser une partie.

Examinons si , ayant tout dit peut-être , nous étions intérieurement assez touchés , assez repentans , assez résolus de changer 7 pour que Dieu nous ait pardonné.

Un peu d'embarras et de scrupule aujourd'hui, peut nous en épargner beaucoup davantage dans la suite de notre vie , et surtout pour le temps d'une mort précipitée , ou tout-à-fait imprévue

SECOND POINT

Ce qu'il y a de certain dans la mort.

C'est qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard nous mourrons enfin ; qu'en mourant nous quitterons tout, et que tout nous quittera. Représentonsnous l'enfant qui ne fait que de naître ; il entre au monde sans bien , sans réputation , sans science , sans connaissance, et sans se donner à lui-même au-

cun secours. Tel est Fétat où nous en sortirons. JVitdus eqressus $um de utero matris ; et nudus revertar Mue (1). Comme donc je ne vécus sur la terre que de ce que laissèrent d'autres qui mouraient, je laisserai aussi tout ce que je pouvais être, et tout ce que je pouvais avoir, à d'autres qui commenceront de naître.

Je perdrai donc en un instant, et les emplois de distinction que l'on m'avait peut-être confiés , et la réputation que je crois y avoir acquise. Je perdrai et tous mes amis et toutes mes connaissances du dedans et du dehors. Je perdrai le fruit de mon travail et de mes veilles ; la science dont je me serai rempli la tète contre la simplicité de mon état, ou l'industrieuse habileté à faire de petits ouvrages de mon goût contre l'intention peut-être de mes supérieurs. Je perdrai cette vie si chérie , dont la conservation a causé mon oisiveté , et m'a fait aspirer de si bonne heure au repos , et tout cet amas de douceurs recherchées et de petits meubles curieux, accumulés ou sans permission, ou contre l'édification, ■humilité , la pauvreté de ma profession. Plus j'aurai tenu à tout cela , plus la séparation sera sensible; mais on me verra partir, et l'on me quittera sans beaucoup de regret.

Tout, après ma mort, ira à l'ordinaire. S'aperçoit-on , dans les communautés , de quelques personnes de moins , soit supérieures ou inférieures ; personnes d'une condition obscure et d'un caractère simple , ou distinguées par leur naissance et pai leur esprit ? Et dans le monde , les héros guerriers les ministres habiles , les grands magistrats , les

(i) Job. I , 21.

hommes connus par leur science , leur éloquence , et par d'autres qualités du cœur et de l'esprit, combien , depuis vingt ans , en avons-nous vus descendre dans le tombeau î D'autres remplissent leurs places ou un peu mieux ou un peu plus mal , n'importe; mais d'autres les remplissent enfin, et tout est passé pour ceux qui sont remplacés.

On dira de nous comme des autres : 11 est malade, trés-malade ; on va lui donner les sacremens, il agonise ; il vient d'expirer. Pendant quelques jours on parlera ; et que dira-t-on ? Plus de mal peut-être que de bien , pour balancer l'éloge des amis. Le jour même de la sépulture , on cherchera peut-être à se récréer , et à effacer l'image effrayan te de la mort. Au bout de l'année , quelque souvenir encore , et puis , pour la plupart, un éternel oubli.

Ceux qui prendront la place , qui auront la dépouille , s'il y en a , ne s'affligeront que par grima ce ou par charité ; par pure charité on ne s'afflige guère. Ceux qui se seront crus offensés , maltraités, peu considérés , auront assez de peine à ne pas montrer quelque joie. Les amis d'amusement et de plaisir se consoleront bien vite , si on ne leur était guère nécessaire. Les bons amis , peu religieux d'ordinaire, ne songeront peut-être pas même prier Dieu pour leur ami , ou n'offriront à Dieu que des œuvres mortes et des pénitences forcées.

Nous ne pouvons douter sagement qu'on ne pense, qu'on n'agisse ainsi à notre mort , puisque c'est ainsi que nous agissons et que nous pensons ordinairement à la mort des autres. A quoi bon se peiner et s'attrister , dit-on ; serait-ce lui rendre unj quart d'heure de vie p La religion même défend de

Page 1