‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 76 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

attendez-vous , laquelle désirez-vous ? On vous en laisse le choix : Trium tibi datur optio ; eiïg-e.

La première est horrible, et vous en êtes menacé. Souvent vous tombez dans d'assez grands péchés ; vous y persévérez long-temps ; vous n'êtes point en paix : vous craignez la foudre, la maladie ; jamais vous n'avez pris le parti de vivre bien chrétiennement , ni bien religieusement : pouvez- vous ne pas trembler ?

La seconde est douteuse, pour le moins. Le doute seul peut - il ne pas faire frémir dans une matière si importante ? Ad littus œternitatis. Etre à la porte de l'éternité, menacé à chaque instant de subir une sentence de mort et de réprobation de la part du Souverain : n'espérer ni adoucissement, ni retour , et cependant avancer d'un pas assuré , ô Ciel !

La troisième est douce , consolante , désirable , délectable même , delectahiliter moritur. Au spectacle d'un juste mourant , l'homme tiède et le pécheur le plus infidèle s'écrient : Ah î puissé-je mourir de la mort des saints ! Moriatur anima mea morte justorum, et fiant novissima mea horum similia (1). Mais c'est le fruit de bien des combats , d'une grande ferveur , d'un détachement parfait ; n'importe , mon Dieu ; quoi qu'il en coûte , vous serez servi ; vous le méritez ; mais , outre cela , je travaille pour obtenir de votre miséricorde une douce mort et une heureuse éternité ; cela me suffit : Moriatur anima mea morte justorum , c'est tout ce que je désire.

Ci) Num. a3 , 10.

MÉDITATION

De la préparation à la mort.

On ne saurait trop se préparer à une chose qu on ne doit faire qu'une seule fois, et qu'il est de la dernière importance de bien faire.

Il y a comme trois degrés de préparation à la mort : Vivre comme pouvant sans cesse mourir , vivre comme étant actuellement près de mourir , et vivre comme étant déjà mort. Le premier rassure contre toutes les surprises de la mort. Le second donne de la confiance et de la ferveur. Le troisième remplit même de consolation et de joie.

PREMIER POI>"T

Vivre comme pouvant sans cesse mourir.

On peut mourir chaque semaine , chaque jour -, ce n est point as>ez dire : on peut mourir et on peut être surpris à chaque instant. Pour être donc en garde contre toutes les surprises de la mort , il ne faut pas consentir à être un seul instant dans un état où Ton appréhenderait avec raison de mourir. Jamais donc ne dire , après une faute griève : Je

m'en confesserai demain Il n'y aura peut-être

pas de demain pour vous : à l'instant former un acte de la plus vive contrition. Ah ! qu ai-je fait pardon ! miséricorde ! pénitence ! et ne pas se retirer le soir, s'il se peut , qu'on ne se soit bien confessé. Toutes les fois que l'heure sonne , voilà la dernière heure pour plusieurs , et peut - être pour moi ; puis

PREMIÈRE PA.RTÏE. ]39

un acte d'amour pour ce qui pourrait être échappé sans qu'on le sût trop.

Ces pratiques sont gênantes , assujettissantes , il est. vrai ; mais cette gêne est nécessaire ; sans quoi on peut risquer beaucoup. Il n y a point de précaution trop grande où il s'agit crime éternité : Nulla satis magna securitas uhi perirlitatur œternitos. Des gens, enfin , ont été surpris qui ne le croyaient pas , qui n'avaient nulle raison de le croire une heure auparavant, qui n'avaient différé que jusqu'au lendemain peut-être à se réconcilier avec Dieu. Dans une ville pleine de voleurs , on ne se croirait pas en assurance si la maison demeurait ouverte, ne fût-ce qu'un quart d'heure, durant la nuit; et c'est la comparaison dont se servit Jésus - Christ pour exprimer les surprises de sa venue: Quâhorànon putatis, Filius Hominis remet (1). Dans les places de guerre , de jour et de nuit on est en sentinelle ; l'un ne se retire point que l'autre ne soit arrivé. Quitter son poste, c'est un crime ; s'endormir, une faute punissable. Filii hujus sœculi prudentiore filiis lucis (2). Hélas ! cela n'est que trop vrai.

Mais à cette vigilance comparez la conduite d la plupart des chrétiens pécheurs et tranquilles. C'est incrédulité ou folie : voir le sang-froid d'un religieux, d'une épouse de Jésus-Christ , qui passent , i,on pas une heure , ni un jour , mais des semaines, des mois , des années entières dans l'état du crime ; cela n'a plus de nom ; ou bien c'est endurcissement, c'est fureur.

d) Luc. 12, io.—^Ibid, ,6. 8.

SECOND POINT

y ivre comme étant actuellement près de mourir.

Ceci dit plus que vivre comme pouvant sans cesse mourir. Je puis mourir dans une heure , dans un moment ; ne soyons donc pas un moment dans un état où nous courrions risque de périr. Cela suffit; mais je n'ai plus qu'un jour ou deux à vivre ; on m'en assure. Ne faisons donc rien d'ici là , que de la manière la plus parfaite. Mettons à profit le peu qui nous reste ; gardons - nous des moindres fautes qui puissent déplaire à Dieu , à celui qui va nous juger; préparons-nous à sa venue.

Pour la pratique , cette seconde espèce de préparation se réduit à deux choses qui donnent bien de la confiance et de la ferveur au temps de la mort. L'une est de faire chaque action comme si elle devait être des dernières de notre vie. L'autre est de nous exercer , du moins de temps en temps , à ce qu'il faudra faire aux approches de la mort.

Pour le premier article , il est certain que tout se ferait bien si on le faisait dans cet esprit. La sainte journée qu'on passerait aujourd'hui, si l'on pouvait assurer et dire : Demain je mourrai ! Quel emploi du temps , quel détachement des liaisons frivoles , quelle pureté d'intention , quel mépris , non pas tant de ce qui passe , que de ce qu'on regarderait comme déjà passé ! Un saint homme disait : Si je devais mourir au sortir de cette récréation , je n'en sortirais pas pour aller ailleurs m'occuper d'autre chose ; c'est qu'il faisait toutes choses , les actions mêmes les plus ordinaires , comme devant mourir

aussitôt après. Mais , faire chaque action comme si elle devait être la dernière de la vie, cela se peut-il, dira-t-on , à moins qu'on ne se persuade qu'elle Test en effet ? et peut-on se le persuader ?

Pourquoi non ? Sur un peut-être , si souvent on s'assure fortement qu'elle ne l'est pas ; sur un autre peut-être , est-il impossible de se persuader qu'elle l'est ? il y a plus de vraisemblance à l'un qu'à l'autre ; mais à l'un on risque toujours , à l'autre on ne risque rien , et l'on gagne beaucoup. Les saints n'avaient pas tant d'esprit que nous ; ils le plaçaient mieux. Ils comprenaient ce qui nous paraît chimérique. Nous-mêmes dans des temps de ferveur, avec moins de raisonnemens nous avons plus de raison ; nous voyons la mort comme à deux pas. Tandis que cela dure , de quoi ne se trouve-t-on pas capable ?

Pour la seconde chose, s'exercer à mourir, c'est, ou tous les mois , ou au moins quelquefois durant l'année , prendre un jour où nous fassions ce qu'il faudra faire dans les derniers jours de la vie : une bonne revue , une communion fervente , avec les actes qui conviennent à la réception du saint Viatique ; lire , dans un rituel, les prières de l'Extrême- Onction , celles des agonisans , celles que l'Eglise fait pour les morts , qui conviennent si bien aux mourans ; se regarder ensuite comme étant présenté au tribunal de Dieu ; essayer de répondre à ses reproches ; croire entendre prononcer le formidable arrêt ; revenir à ses occupations comme une personne renvoyée par grâce des portes de l'enfer , pour faire pénitence.

Ce qu'on voudra bien sincèrement faire à la mort, on apprend alors à le bien faire ; on n'est pas assuré

de pouvoir le bien faire dans ce dernier moment : on l'aura fait d'avance ; et dans un moment de surprise, on pourra dire à Dieu: Ce que tant de fois ]e vous ai dit y Seigneur , je voudrais le redire maintenant ; je ne le puis ; vrais exaucez en ce moment les vœux , les prières de toute ma vie.

Le sacrifice que Ton fait de soi-même, à la mort, est le plus grand et le plus méritoire de tous , si on le fait bien. Cependant qu'offre-t-on? Ce que Ton n'est pas maître de refuser ou de retenir. Que promet-on p Ce que vraisemblablement on ne pourra pas tenir. Ici les promesses engagent beaucoup, et l'offrande est incomparablement plus volontaire. Enfin, ces idées fréquentes de mort , ces représentations des derniers sacremens , d'agonie , de funérailles et de sépulture , aguerrissent , pour ainsi dire, contre la réalité de la mort. Témoin cet admirable solitaire : on était surpris de sa parfaite paix aux approches de sa dernière heure ; je suis tranquille maintenant , disait-il , parce que souvent en esprit j'ai déjà fait tout ce chemin-ci. Tant de fois ie me suis vu mourir , que je ne trouve plus rien de nouveau. Tranquillus nune sum , quia sœpè liane viam ronsideratione peramhulavi . 8&pè mortuus sum , et ideo nihil noci jam video.

TROISIEME POINT

Vivre comme étant déjà mort.

Un homme meurt ; on ne l'enferme pas d'abord sous terre : pendant quelque temps il est encore au milieu de nous ; mais il ne prend plus d intérêt à rien de ce qui s'y passe. On le revêt d'habits de ce-

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rémenie , puis on l'en dépouille; on fait son éloge en public , et Ton dit du mal de lui en particulier On jette des fleurs , on brûle des parfums autour de son cercueil. Un instant après on le couvre d'ossemens et de poussière , exposé à la lumière de cent flambeaux ; puis dans les ténèbres de la mort et du sépulcre : insensible à tous les traitemens, il souffre tout , mais il n'agit plus ; la seule volonté de Dieu peut lui rendre sa première vie.

L'homme mort aux créatures n'est guère plus facile à émouvoir ; usant du monde comme n'en usant pas , ne cherchant point à se produire , recevant les honneurs et le mépris avec une égale indifférence : JEstïmate xos tanquàm mortuos.

Mais est-ce ici un degré de perfection où l'on puisse arriver? Ou bien la récompense de mourir avec joie peut-elle assez payer la peine qu'il coûte pour en arriver là ?

1 .° On peut y arriver sans doute, et le chemin qui y mène , c'est le détachement parfait. On s'accoutume d'abord à se passer du monde , à n'y entretenir qu'un commerce de pure nécessité. On se dépouille ensuite soi-même jusqu'à se réduire au pur nécessaire : Dieu achève le reste v pour récompenser les premiers efforts qu'on a faits. On en vient au point où était saint François de Sales : Je désire bien peu de chose en ce monde , disait-il, et le peu que je désire , je le désire bien peu.

2.c Quant à la récompense de mourir avec joie, n'y eût-il que celle-là , les saints s'en contentaient. Peut-on , sans envie et sans se sentir animé d'une sainte émulation , entendre dire à David : Heu

mi ht ! quia iricolatus meus prolongatus est (Y). Hélas î que mon exil est long 1 . . . . A saint Paul : Coar-

ctor desiderium habens dissolvi et esse cum

Christo (2) /je désire d'être délivré de ce corps

mortel, et d'être avec Jésus-Christ Au grand

saint Martin : Si?iite me cœlum aspicere , ut suo jam itinere iturus ad Dominum spiritus dirigatur ; laissez-moi voir le Ciel , mes frères , que mon ame contemple d'avance le chemin qui va la conduire à son Dieu. A Gérard , cet incomparable frère de saint Bernard : Ubi est , mors , Victoria tua? Ubi, mors^ stimulus tuus? A sainte Thérèse : Je meurs de ne pouvoir assez tôt mourir.

Mais que n'opère point , dès le temps de la vie , le désir de jouir de Dieu? Au temps d'une maladie populaire , lorsque tout prend la fuite , que mille autres se font mourir à force de précautions et de remèdes pour ne mourir pas, ceux-ci sont à tout : service des malades pour l'ame et pour le corps, sépulture des morts, visite des lieux infectés. Eh quoi! que m'arrive-l-il en sacrifiant ma vie au service du prochain? D'aller voir Dieu plus vite, et de mourir martyr de la charité , après avoir vécu martyr de l'abnégation ; et que peut-il m'arriver de mieux , que ce qu'on voudrait me faire craindre ? Je n'ai plus rien à perdre dans ce monde ; j'ai tout envoyé devant moi ; je remets à Dieu le soin de ma vie et de mon ame même : elles ne sont plus à moi ; tout est à lui seul : Scio oui credidi.

A ces pensées seules , on se sent comme élevé de terre. La noblesse d'un cœur chrétien, d'un enfant de Dieu, se fait assez sentir; mais, par les pièges de

(î) Ps. ng, 5. — {t.) Philip. î , a3.

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