PREMIERE PARTIE
de leur ame. A les voir, on les croirait chargés du gouvernement de tout l'univers ; ils ne sauraient garder leur solitude , demeurer avec Dieu ni avec eux-mêmes : trois jours , huit jours de recueille^ ment les fatiguent horriblement.
Ce que celte dissipation a de plus dangereux, c'est qu'avec elle on n'a jamais ni foi vive , ni juste idée de ce que les choses sont. On juge, on parle de tout selon le rapport des sens et suivant ce que les autres en jugent et en disent. On ne connaît point Dieu ; il est invisible ; fût - il visible aux yeux mêmes du corps, mille autres choses empêcheraient qu'on ne l'aperçût. On ne se connait pas davantage soi-même. Un intérieur déréglé ne fait pas plaisir, on détourne son attention , on prend la fuite.
Cela durera-t-il donc toujours ? Non , certaine» ment : la mort vient à grands pas ; l'ame , séparée du corps , verra Dieu , se verra elle-même à découvert ; et, de quelque coté qu'elle puisse se tourner, elle ne verra que son juge et ses œuvres , bonnes ou mauvaises.
1 ,° Elle verra Dieu : le monde et tout ce qui nous attache, ce qui nous amuse, ce qui nous divertit , ce qui nous sert d'appui , de consolation , de ressource dans le monde, tout cela aura disparu pour jamais. Plus d'affaires , plus d'amis , plus d'intrigues , plus de divertissemens , plus de nouvelles , plus de compagnies , plus de livres, ni d'emplois. Dieu et nous , nous et Dieu : un vide affreux de tout le reste. Cette solitude intérieure , à laquelle nous ne voulons, nous ne pouvons pas nous accoutumer , disons-nous, sera devenue nécessaire , inévitable.
D'ici là , en vain nous dit-on , nous répète-t-or\ sans cesse que Dieu est tout, et que la créature n'est rien , comparée à lui. Nous le croyons peut-être , mais nous ne le comprenons pas , nous ne le sentons pas; et , faute de le sentir, nous agissons à peu près comme si la créature était tout et que Dieu ne fût rien. Notre estime , notre affection, notre attention, nos empressemens sont pour elle ; mais pour Dieu, rien qu'un reste de forces usées ; à peine quelques momens passagers de prières , de réflexions, comme en volant , et dont il ne demeure nulle impression.
Nous verrons, nous sentirons enfin ; et quel épou vantable changement ! Un ver de terre seul devant la majesté de Dieu ; un esprit fort , un incrédule , seul et abîmé dans les splendeurs de la vérité de Dieu. Un homme honoré, caressé, recherché, seul et sans défense devant la toute-puissance de Dieu. Un religieux, livré à l'esprit de désobéissance, d'irréligion, de libertinage peut-être, seul à seul à soutenir le poids de toute la majesté de Dieu î Quel saisissement ! Il est écrit du roi Balthazar, qu'à la première vue de cette main animée qui écrivait le long de la muraille l'arrêt fatal de sa condamnation, il poussa un grand cri ; son visage changea ; son esprit fut saisi d'un trouble affreux ; ses reins se relâchèrent, et, dans son tremblement , ses genoux se choquaient rudement l'un contre l'autre. Exclamant Rex fortiter ; faciès ejus, etc. (1). Image faible de la consternation de l'homme pécheur à sa première entrée dans l'autre vie , à la première rencontre de son juge.
(î) Dan. 5 , 7.