‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 79 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Mais que penserai-je alors de tout ce qui m'aura échappé? Le souvenir de ce que j'aurais pu être me consolera- t-il de ce que je serai ? In illâ die peribunt omnes cogitationes eorum. Nouvelle manière de penser et de prononcer sur toutes choses. Qu'estimerai-je alors uniquement ? Certes , ce qu'estime la foi. J'esumerai dans moi ce que maintenant j'estime dans les autres, lorsque je me les représente au tribunal de Dieu , suivis seulement du bien et du mal qu'ils ont fait ; ce que j'ai envié quelquefois dans leur personne, et ce qui m'a fait dire : Que ne suis- je comme eux!

Nous nous sommes donc bien trompés, dira-t-on d'un air confus et consterné : Ergo erravimus ! Disons-le dès à présent ; car , du plus au moins, nous sommes tous dans l'illusion. En nous faisant des choses de l'autre vie la peinture la plus vive que puisse former la plus forte méditation , nous passerons toujours d'une espèce de nuit obscure à la plus brillante lumière d'un midi clair et serein. Ce n'est que dans le recueillement , dans la solitude que ces grands objets font leur effet. Aimons-la, cher chons-la; si elle nous ennuie , souvenons-nous qu'il y faudra venir, et bientôt peut-être : il s'y faut donc accoutumer.

2.° Outre que la dissipation empêche qu'on ne connaisse bien Dieu, elle empêche encore qu'on ne se connaisse bien soi-même ; elle fait au moins qu'on ne se connaît jamais qu'en général et fort superficiellement. Avons - nous cru que Dieu ne dût nous connaître et ne nous faire connaître à nous-mêmes que de la sorte ? Détrompons-nous encore : Existimasti inique quàd ero tuî similis 9 Arguam te ,

et statuât» contra faricm tua?» (1). Dans Dieu , comme dans un grand miroir , nous verrons d'un coup d'œil riiistoire générale de notre vie, elenmême temps nous apercevrons jusqu'aux moindres détails ; rien ne pourra nous échapper : Tune cognosnam sicut et rognitus sutn (1 J. Dans la géographie, on fait des cartes de plusieurs espèces : il y en a qui, dans un assez petit espace, représentent tout l'univers ; les plus grandes villes n'y paraissent que comme un point , et plusieurs même n'y sont pas marquées. On en fait d'autres où toutes les maisons d'une ville peuvent presque s'apercevoir et se compter, et d'autres enfin qui sont des plans plus particuliers , où , dans sa propre maison, on peut reconnaître les cours, les appartenons, les moindres réduits.

De même au jugement , depuis le premier usage libre de la raison , jusqu'au dernier soupir de la vie la plus longue , chaque action nous sera rendue présente en particulier, avec toutes ses circonstances particulières. Oublions-les; dissipons-nous; n'y pensons pas : tout se rappellera sans que la totalité intéresse en rien la juste étendue de chaque partie. Pensées qui passent comme l'éclair , paroles qui échappent avec la dernière légèreté , actions qui se font presque sans réflexion, omissions qui, d'ordinaire , sont comptées pour rien , péchés d'autrui dont nous sommes la cause par conseil , par connivence, par mauvais exemple ; et , dans nos bonnes œuvres mêmes , le principe qui nous aura fait agir; l'hypocrisie , déguisée en dévotion ; la vanité , en miséricorde ; l'intérêt, le ressentiment, la jalousie ,

(i) Ps 49, ai— (a) I Cor. i3, xi.

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en zèle ; l'amour sensuel , en véritable amitié. Les circonstances qui auront gâté le principe ; on commence bien , et puis on se relâche ; on fait ce que l'on veut, et non ce qu'il faut, ni quand il faut ; on se laisse dominer par l'humeur , par le respect humain, par l'occasion; ou bien l'action est bonne en toute manière ; mais on en a de l'orgueil, de la complaisance ; on juge , on condamne ceux qui font moins. Le microscope qui grossit, qui détaille, pour ainsi dire, les objets , n'est qu'une figure trèsimparfaite de ce que la lumière de Dieu ajoutera à nos propres lumières. Que penserons -nous de tant de fautes, surtout comparées à la sainteté de Dieu, et à cet autre détail de grâces, dont le nombre égale , dans plusieurs , celui de leurs péchés ? On ne parle point ici des crimes du premier ordre ; nous ne pouvons pas les oublier si aisément : Arguam te , et statuam contra fariem tumn (1).

Nous sommes fâchés d'avoir à vivre quelquefois avec des personnes qui ont assez de mémoire pour pouvoir se souvenir de ce que nous avons nousmêmes oublié, nous dire : Il y a dix ans, vingt ans, qu'un tel jour , en tel lieu, devant tels et tels, vous dites , vous fîtes ceci et cela.... ; et nous le reprocher en face.

Quelle désolation, quand, ayant des confessions générales à faire , il faut soutenir la vue d'une multitude innombrable de fautes qui , dans les confessions ordinaires , considérées chacune en particulier, nous avaient paru si peu de chose ! Hélas ! dans quelque détail que nous puissions entrer alors , ce rie peut être qu'un de ces plans grossiers , une de

(OPs.49,»t.

ces cartes générales , dont nous avons parlé ci-dessus.

Jamais donc ne disons désormais : Ce n'est qu'une faute : celle-ci étant jointe aux autres, il s'en formerait des millions. Jamais ne négligeons le plus peut acte de vertu : il fera nombre pour contre-balancer tant de fragilités. Ne nous rassurons pas sur ce que le jugement est éloigné ; la faute présente n'en sera pas moins relevée , condamnée , punie dans cinquante ans , que si ce devait être aujourd'hui. Ne nous cachons ni nos péchés , ni les principes dont ils partent : ils n'en sont pas moindres, pour n'être point aperçus, et Dieu en démêlera , en dévoilera toute la malignité , de quelque couleur, de quelque artifice que nous tâchions de les couvrir maintenant. Veillons , prions , humilions - nous ; pardonnons, ne jugeons personne ; surtout faisons bien nos examens , nos confessions ; il ne nous restera encore que trop de crainte et de confusion , un trop grand besoin des miséricordes de Dieu et des mérites infinis de Jésus-Christ.

SECOND POOT.

Fausses excuses , mauvais prétextes anéantis au tribunal équitable, et souverainement raisonnable de Dieu ; et que répondra le pêcheur ?

Aujourd'hui, notre orgueil nous flatte ; nous convenons bien que nous sommes faibles et fragiles ; nous ne voulons pas convenir que nous soyons si coupables ni si méchans. La passion nous rend ingénieux à justifier tout, excepté peut-être les crimes du premier ordre ; encore voudrions-nous pouvoir

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