‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 82 sur 140 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

TROISIÈME POINT

Désordre puni selon toute son étendue et toute sa malice , au tribunal sévère de Dieu ; et à qui le pécheur aura-t-il recours ?

L'exacte proportion entre l'offense et les satisfactions est souvent ici-bas impossible. On condamne un criminel au feu ou à la roue pour avoir empoisonné , volé , assassiné deux personnes : que pourrait-on de plus , s'il en avait fait périr mille ?

L'Eglise, autrefois, pour un ou deux ans et beaucoup moins passés dans des désordres notables, imposa des pénitences qui ne devaient finir qu'à la mort. Qu'eûl-elle pu exiger davantage pour cinquante années de la plus abominable vie ?

Au sacré tribunal on peut compter les fautes du pénitent jusqu'à un certain point ; est - il passé , le reste n'est qu'un chaos impénétrable. On lui donne le plus de pénitences sévères , et pour aussi longtemps qu'on peut. Voilà toute la proportion qu'on peut imaginer en ce genre.

Au seul tribunal de Dieu la proportion sera parfaitement exacte ; un crime sera puni selon sa grièveté ; mais le péché le plus léger ne demeurera pas sans châtiment, et le réprouvé , dans l'étendue de sa peine , saura distinguer le degré précis qui répondra à chacune de ses fautes, et à chaque circonstance particulière de ses fautes.

C'est donc bien s'abuser que de dire : Si je dois être damné pour un seul péché mortel, autant vaut les multiplier. Ce préjugé naît de ce que , parmi les hommes, un même supplice est souvent le châti-

ment du plus criminel , et de celui qui Test moins. Il n'en est pas ainsi devant Dieu : la peine du péché est toujours éternelle dans sa durée ; mais dans son étendue, dans sa vivacité , elle a des bornes plus ou moins étroites , selon que le péché est plus ou moins grief, plus ou moins multiplié. L'enfer du chrétien , du prêtre, du religieux, l'enfer de Judas n'est pas celui de l'infidèle , du profane , de l'homme du siècle , ni l'enfer de Coré et d'Abiron celui d'Hérode et d'Antiochus. Gardons-nous donc bien de multiplier nos fautes avec tant d'assurance : tout sera puni dans la dernière précision : Donec reddas novissimu?n quadrantem (1). On ne peut trop se le redire ; mais conçoit-on assez ce que l'on dit ? Mais proportionne - 1 - on la satisfaction à ses fautes autant qu'il est possible ? N'écoute-t-on point l'amour-propre ? Nous trouverons toujours beaucoup de mécompte , soyons-en persuadés.

Encore, s'il restait quelque espérance de retour ! Le coupable condamné par des juges subalternes , espère quelque grâce , quelque modération à un tribunal supérieur : condamné de tous les hommes, il en appelle à Dieu. Mais condamné de Dieu, à qui en appellera-t-il, si ce n'est peut-être de Dieu en colère à Dieu miséricordieux r Quid dicam, aut quid respondebit mihi.ciun ipse fécétit (2) PMais il n'y aura plus de miséricorde : c'est le commencement du régne immuable, inflexible, éternel, de la plus rigoureuse justice : Aon parcet oculvs meus, nec miserebor ; et cùm clamateruit admires meas > voce magné , non exaudiam eos (3). Les plaies du Sauveur crieront encore, mais elles crie-

(i) Matth. 5, 26.— (a] îs. 33 , i5 — (3) Ezerh. S. i3.

ront vengeance. Vox sanguinis fratris tui clamât ad me (1). Anges tutélaires , saints patrons , Marie avoca4e et refuge des pécheurs, vous ne serez point à ce jugement particulier. Y fussiez-vous , ne laveriez-vous pas vos mains dans le sang du criminel ? n'insulteriez-vous pas à sa misère ? ne louericz-vous pas Dieu de s'être enfin rendu justice ? Lœtabitw Justus càm viderit vindictam , manus suas lavahit in sanguine peccatoris (2) ; cecidit , cecidit Babylon (3).

Il ne restera donc à l'homme que le bien qu'il aura pu faire ; mais si le bien est au-dessous du mal qu'il a commis : Inventus es minus habens (4) ; si la pénitence est défectueuse comme tout le reste , il est perdu pour toujours. Perdu , et pour toujours ! LVt-on bien médité? Intel lexistis hœc omnia{5f. Non , probablement. Mais le méditera-t-on désormais ? Peut-être pas beaucoup davantage. Cependant la vie s'écoulent le jour de ce jugement éclairé , équitable , formidable , sera peut-être ce soir , peut-être dans une heure. Et l'on peut se divertir , s'occuper de ses vanités ! et Ton peut avoir un moment de plaisir tranquille !

MEDITATION

Du jugement général.

Pourquoi un jugement général à la fin des siècles , outre le jugement particulier qui se fait de chacun de nous au sortir de la vie? Laissons les rai

(i) Gen. 4 , io. — (2) Psalm. 57 , ri. — (3) Is. 21, 9. Apoc. 14, & (4) Dan. 5, 27.— (5) Matth. i3, 5i.

sons que tout le monde sait , la nécessité de réparer les injustices qu'on fit au Sauveur durant sa vie mortelle , et long - temps encore depuis ; la gloire due aux gens de bien , à proportion qu'ils se cachèrent ou qu'on les déshonora davantage ; la confusion au contraire que méritent les méchans , surtout ceux qui sont méchans et hypocrites , méchans et heureux tout à la fois ; laissons , dis -je , ces raisons , et méditons-en une autre , qui nous regarde de plus près, et dont par conséquent nous pouvons être encore plus frappés.

Nous nous justifions d'ordinaire par comparaison. Nous nous croyons assez gens de bien, ou bien moins coupables , en nous comparant à certaines autres personnes. Un dernier jugement se fera, où, par la comparaison même avec une infinité d'autres , nous nous trouverons encore condamnables et inexcusables.

Alors Jésus-Christ nous comparera ,

1.° Avec ceux qui n'ont point eu la grâce du christianisme, et qui auront été moins vicieux que nous; c'est une multitude d'infidèles.

2.° Avec ceux qui , dans le christianisme auront eu moins de grâces que nous, et qui auront été beaucoup plus vertueux ; c'est une multitude de fidèles dans le siècle.

3.° Avec ceux qui dans le christianisme n'auront eu ni plus de grâces , ni des grâces d'une autre espèce que nous, et qui auront été des chrétiens irréprochables et parfaits ; c'est une multitude de chrétiens , de religieux , et d'ecclésiastiques dans tous les ordres, dans tous les états, et dans tous les temps de l'Eglise

PRIMIXRB PARTIE 161

PREMIER POINT

Première comparaison avec la multitude de ceux qui , sans christianisme , ont été moins vicieux que nous.

Je dis sans christianisme ; car s'ils avaient eu le flambeau de la foi ; si Tyr et Sidon avaient vu ce qui s^st fait à Corozaïm et à Bethsaïde , on les aurait vus , dit le Sauveur , sous la cendre et le ciliée (l). Plusieurs sans doute se seraient convertis, et fussent devenus des saints. Jugeons-en par la piété de tant de nouveaux chrétiens des Indes et du Canada , dont parlent les relations ; nous pourrons dire, dans le sens de cet ancien : Vidi christianos; non sum ego christianus ; j'ai vu des chrétiens ; et moi , en vérité, qui suis je ?

Mais, dans cette espèce d'abandon de Dieu et d'aveuglement , si les infidèles n'ont pas été vertueux, combien du moins auraient-ils été moins vicieux que nous ne le sommes quelquefois, moins médisans , moins jaloux , moins artificieux , moins violens , moins vindicatifs ! plus de pureté , peut-être , plus de bonne foi , plus de compassion, plus de désintéressement, plus de droiture î Peut-on lire la morale de Socrate, de Platon , d'Epictète , de Cicéron , de Confucius, sans convenir qu'en l'observant exactement, le christianisme, et en certains points l'état religieux même, changerait beaucoup de face à l'égard de quelques particuliers?

Ah î parmi ceux qui se piquent le plus de réforme, il y a souvent bien peu de probité, bien peu de

(î) Luc. 10 , i3.

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vertu?, même morales, quoiqu'ils ne vantent autre cho-e : c'est que, quand on méprise la religion et la foi bientôt, par un juste châtiment, on vient à mépriser l'équité même naturelle et la raison.

Jésus-Christ dit que les Ni ni vîtes s'élèveront contre les Juifs au jour du jugement : Yiri Ntnivitœ surgent in jv.dicio cum generatione istâ , et condemabunt eam (1). Et que peut-on penser qu'ils doivent dire? Ce qu'au rapport des relations étrangères , disent quelquefois contre les Européens , ceux qu'aux Indes , au Canada , et ailleurs , nous traitons de barbares ; ce que disait un capitaine iroquois, au rapport d'un missionnaire , en reprochant aux habilans du Canada, que c'est nous , eu ropéens et chrétiens , dont l'avarice a introduit l'ivrognerie parmi les sauvages , et avec l'ivrognerie, l'intempérance, et toutes sortes d'excès ; nous qui leur avons donné des armes , premièrement pour nous défendre , et ensuite pour les tourner contre nous ; nous qui leur avons appris des raffinemens de volupté dont la seule nalure leur donnait horreur ; nous qui , par nos mœurs dépravées , les avons plus détournés de leur religion , que les discours et les exemples de leurs sainls missionnaires n'avaient pu faire pour les y porter ou les y conserver.

Formidable conclusion du Sauveur; et qui peut mieux savoir que lui ce qui se passera dans ce jugement? Sodomis in die illd remissius erit (2) ; Sodome , toute Sodome qu'elle est , sera moins punie que le chrétien prévaricateur. Combien serait-elle plus épargnée , si l'on n'avait à lui reprocher que

(i)Matth. ia, 4*.— (a) Luc. 10, la.

MEMlfeBI l-ATSTIE. 163

des crimes ordinaires ! et combien le chrétien seraitil plus châtie qu'elle , s'il participait jamais a quelques-unes de ces horribles infamies !

SECOND POINT

Seconde comparaison avec une multitude de fidèles de tout état , qui , dans le siècle, ayant eu moins de grâces que nous, auront été plus vertueux. Le nombre en est encore assez, grand. Ames pures : après huit el quinze jours, à pe.ne matière d'absolution dans leurs confessions. Ames profondément recueillies au milieu des embarras du monde- dévotions réglées, égalité d'humeur inaltérable avec un mari et des domestiques , avec nombre d'enfans, avec un négoce attachant. Ames dégagées au milieu des richesses et de l'abondance , n ayant rien a elles , se retranchant le nécessaire même pour les membres de Jésus-Christ. Ames au-dessus du respect humain , malgré la corruption presque universelle , et les reproches du monde faible ou libertin. Ames résignées dans les plus terribles épreuves dans les maladies habituelles, dans les besoins extrêmes. Ames simples , dociles , soumises , obéissantes , sans en avoir fait de vœux. Ames pénitentes , sans de grands péchés ; sous 1 or et sous la soie qu'elles portent à regret , chargées des armes delà mortification. Voilà nos juges , qui que nous puissions être ; combien plus , si c'était peut - être l'exemple de notre conversion qui les eut converties , sanctifiées ! En présence de ceux-là et de cette nuée de témoins, oserons-nous encore avoir recours à ces raisons frivoles . pour excuser nos faiblesses !"

Dirons - nous encore : J'avais trop d'affaires ; mes emplois m'embarrassaient , me partageaient ; j'étais jeune , j'attendais un âge plus avancé ; j'avais un naturel violent , des passions vives ; le mauvais exemple m'entraînait ; je manquais de grâces et de secours pour en obtenir ? Et dans un temps de ferveur , pourraient-ils nous dire , lorsque , dans des conversations édifiantes, nous osions vous alléguer de pareilles excuses pour nous dispenser d'être entièrement à Dieu , que répondiez-vous ? Vous vous fâchiez ; votre zèle vous emportait , toutes nos excuses , vous les appeliez aveuglement étrange , illusion d'amour-propre, fausse dévotion. Eh quoi ! nos maîtres , nos conseils , nos guides , se sont servis des mêmes excuses que nous î Et vous éliez, outre cela des hommes faibles , lâches , hypocrites , peu soumis dans la foi ; sous le voile de la pénitence , vous cachiez un cœur tout sensuel ! Que ne profitiez-vous de vos propres discours , qui nous

ont été si salutaires ? Mais , comme le nombre

de ces fidèles vertueux dans le siècle , n'est pas , à beaucoup près, le plus grand, on regarde quelquefois la multitude des pécheurs , et c'est ce qui rassure encore dans le péché. Or , de leur conduite même Jésus - Christ tirera , au jugement dernier , une comparaison d'un autre genre , qui ne servira guère moins à nous confondre. Voyez, nous dira-til, et considérez ce qu'ils ont fait pour le monde et pour leurs passions. Vous , soldats de ma milice ; vous , mes épouses chéries ; vous , les ministres de mes autels , que ne souffriez - vous pour ma gloire ce qu'ont fait et souffert ceux-ci pour le prince, pour la patrie , pour leur avancement ? Ce que ceux-là

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