‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 89 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

du moins il en est peu , qu'on ne puisse supporter , au moins quelques momens , et quelquefois même un temps assez long , sans se désespérer. Mais la première atteinte du feu met un homme hors de lui; ce sonf des rages, des transports, des cris, des hurlemens , des contorsions de forcené.

On ne compare donc le feu de l'enfer à tous les maux imaginables que pour dire : Voudriez-vous vous exposer à l'enfer , ne fût - il que ce que l'on souffre d'une goutte, d'une violente colique, ou de l'impression des chevalets , des rasoirs ? ( Car , au fond, c'est toute autre chose; rien de tout cela n'est comparable à l'enfer.) Il n'y a point d'homme sage qui ne doive répondre : Non.

Ceci convient au feu d'enfer précisément en tant que c'est du feu. Mais , comme feu d'enfer, comme instrument de la colère de Dieu , il a beaucoup d'autres propriétés. Car , que Dieu s'est-il proposé en l'allumant P De manifester sa justice avec autant d'éclat qu'il a manifesté sa miséricorde en se faisant homme , et en mourant sur la croix. Il s'est proposé de tirer une vengeance du crime , en quelque sorte proportionnée à sa propre grandeur et à l'injure que nos mépris font à sa majesté infinie ; de réparer la profanation de son sang et l'abus des grâces , qui sont de même valeur que son sang, et que le pécheur foule sacrilégement aux pieds. En un mot , comme dans l'ordre de la nature et de la grâce Dieu n'a rien fait qui ne fût digne de lui ; qu'il nous a créés et rachetés en Dieu ; qu'il a promis de nous récompenser et de nous glorifier en Dieu; c'est aussi en Dieu, et d'une manière digne de

la toute-puissance de Dieu , qu'il a résolu de punir ses ennemis.

Il y a , dans les opérations de Dieu hors de luimême , comme trois degrés d'application et d'efforts, que l'Ecriture nousexplique différemment. Ici, c'est le doigt de Dieu qui agit , digitus Dei est hic; voilà le premier : là , c'est sa main, dextera Domi* ni fecit virtutem ; voilà le second : ailleurs , c'est son bras , fecit potentiam in hrachio suo) c'est le troisième ; et celui-ci a été dit de la rédemption, et peut s'appliquer à la punition des réprouvés. De là vient , au feu d'enfer , le pouvoir , non-seulement de tourmenter les démons et les âmes séparées du corps , et de conserver les corps en même temps qu'il les tourmente , mais encore d'appliquer sa vivacité au corps de chaque réprouvé , avec une espèce d'esprit et de discernement proportionné à la nature et à la grandeur de ses crimes : icjnis inquisitor. Voilà donc où sont enfermés déjà autant d'hommes qu'il y en a qui sont morts dans la disgrâce de Dieu depuis la naissance du monde. Nous y trouverions des personnes de notre connaissance, de nos amis , peut - être , et des complices de nos péchés ; voilà où je serais moi-même , il y a vingt ou trente ans , dès le premier péché mortel que je commis, si Dieu ne m'avait pas traité selon sa grande miséricorde. Depuis cette première foi*, j'ai commis plus de fautes, peut-être, qu'il n'en faudrait pour y précipiter plusieurs milliers d'hommes. Voilà où je tomberais peut-être encore en ce moment , si je venais à mourir subitement ; car , je ne sais si je ne suis point ennemi de Dieu ; j'ai sujet d'en douter : que dis-je ? Je le suis , et je le sais. Mais ai-je

cru l'enfer ? l'ai-je compris? l'ai je appréhendé ? Je ne l'ai pas cru , j'en ai douté ; je pouvais donc aller sur Tlieure abjurer mon christianisme et mon baptême; car, n'est-ce pas désavouer ma religion tout entière que de désavouer la parole de Jésus- Christ, ne fût-ce qu'en un seul article de l'Evangile ? Ou bien Dieu aurait-il pu permettre que son Fils me trompât sur ce point capital, et autoriser son mensonge par les mêmes miracles qui confirment les autres vérités?

Les apôlres , après lui , ont-ils moins annoncé ce dogme formidable que tous les autres? Les martyrs l'ont-ils moins scellé de leur sang ? On croit assez l'enfer, mais on ne le comprend pas; et à quoi tient-il qu'on ne le comprenne, et qu'on n'en puisse même éprouver quelques faibles essais ? On ne saurait concevoir les délices du paradis ; l'œil ne voit rien, l'oreille n'entend rien de semblable sur la terre: Quodoculusnon vidit , nec auris audivit , nec in cor hominis ascendit (1 ) ; et l'on risquerait trop à goûter les grands plaisirs du monde, pour se donner quelque sorte d'idée de ceux de l'autre vie. Mais le feu d'enfer peut se voir et se sentir en quelque manière. Allons par esprit de foi , où la curiosité conduit les autres , dans ces lieux où l'habileté de l'ouvrier a trouvé le secret de fondre les métaux et les cailloux. Descendons en esprit dans la profondeur de ces gouffres brûlans : tout ce qu'on y jette disparait à l'instant même. Approchons la main , jusqu'à ce que la seule violence de la douleur nous oblige de la retirer ; s'il s'élance quelque étincelle , laissons-la s'éteindre sur nous , sans re«

H) I. Cor. a , 9.

culer ; ensuite disons : Voilà donc ma demeure pour l'éternité ; car, si je persévère dans le crime, je n'en saurais attendre d'autre : c'est moi - même qui l'ai choisie ; hîc habitabo , quoniam elegi eam (1).

Je ferai pénitence , dit-on ; ainsi ,je crains peu l'enfer. Mais qui , de ce grand nombre de réprouvés, n'en a pas souvent dit autant ? On ne se damne qu'en se flattant qu'on ne se damnera pas. Mais que faut-il pour tomber dans l'abîme avec tant d'autres? Un seul péché mortel , et la mort dans ce péché. Le péché est-il donc si difficile à commettre , et les surprises de la mort si extraordinaires ? La pénitence est-elle si facile , à qui du moins ne craint pas beaucoup l'enfer ? Ne quittons point cette méditation que nous ne soyons résolus de tout souffrir , plutôt que de nous damner.

SECOND POINT

Un Dieu ennemi.

Si un damné pouvait aimer Dieu , l'enfer , tout enfer qu'il est , ne serait qu'un supplice supportable. Saint Laurent paraissait insensible sur les charbons ardens : c'est qu'il aimait beaucoup. Le purgatoire , tout rigoureux qu'il est , ne désespère personne ; mais , dans l'excès d'une douleur affreuse , se tourner vers Dieu , et , au lieu de cette douce parole qu'il répond d'ordinaire aux cris des affligés : Prends 'patience ; je rois tout , j'ordonne tout , je récompenserai tout : n'entendre que celle-ci : Pourquoi m appelles-tu ton Dieu ? Appelle-moi ton ennemi ; je le suis > et veux toujours l'être. C'est là

(i)Psalm. i3i, xi.

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