‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 94 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

rait à un malade, c'en est pour toute votre vie, c'en est pour un an , le jetterait peut-être dans le désespoir.

Que dis-je ? Les plaisirs les plus flatteurs, la bonne chère , les spectacles , un concert de musique , une pièce d'éloquence , deviennent un ennui aprè un certain temps , et deviendraient un supplice , s'ils ne finissaient pas, ou qu'ils ne fussent jamai assaisonnés de variété. Quelques-uns même craignent que le paradis ne cesse d'être un paradis, par son éternité. Ils ne songent pas qu'il y a dans Dieu assez de quoi faire toujours de nouvelles découvertes , et produire de nouveaux transports.

Qu'est - ce donc que d'ajouter cette funeste circonstance , toujours , à ce que la foi nous enseigne des tourmens de l'enfer? Toujours brûler, toujours en guerre contre Dieu , contre toutes les créatures, contre soi-même r Ici l'esprit se trouble, les pensées se confondent ; l'on perd la foi , ou l'on pense à se convertir.

Toujours souffrir ! Rappelons-nous les suppositions qu'on a coutume de faire pour rendre cette éternité concevable en quelque manière : l'oiseau qui, au bout de cent mille ans, ne prendrait qu'une goutte d'eau ou un grain de sable de ce qu'er pourrait contenir le monde, depuis le Ciel le plu élevé jusqu'au centre le plus profond de la terre , et qui aurait tout épuisé avant que l'éternité fui achevée , avant même qu'elle fût, pour ainsi dire, commencée.

La supposition des chiffres , à qui la comprend bien, est encore plus affreuse. Quatre chiffres , qui ne sont pas des plus forts, expriment le nombre des

années du monde. Deux chnfres marquent l'espace de la vie ordinaire des hommes , et trois , la durée des plus longues vies. Soixante chiffres sur une même ligne, représentent un nombre plus grand que n'est celui des grains de sable dont nous venons de parler : cela est démontré.

Maintenant, supposons une même ligne chargée de tous les chiffres qu'on pourrait écrire dans autant de volumes qu'il en faudrait pour remplir l'espace du Ciel et de la terre , sera-ce l'éternité ? Non, et si l'on révélait à un damné , qu'au bout de ce terme immense , son supplice finira, il commencerait à se consoler , et à bénir Dieu. Nous n'ignorons point ces vérités. Mais est - on bien persuadé que la chose est ainsi ? A force de l'entendre, sans y réfléchir , ne perd-elle rien de son effet ? Ne diton point tout bas qu'il y a de l'exagération ? Ne se flatte-t-on point peut-être que , comme l'imagination s'accoutume à l'entendre , on pourra de même s'accoutumer à la souffrir ? Redisons -le donc , répétons-le , abîmons -nous dans quelqu'une *e ces suppositions affreuses ; ne craignons point d'en perdre le repos et le plaisir ; c'est la chose qu'il faut craindre , et non point la pensée , ni les suites de la pensée.

Et je consens à souffrir pendant cette éternité inconcevable , ce que je ne voudrais pas souffrir tout un jour , m'offrit-on , pour cela , tous les biens du monde î Mais ce n'est encore là que l'éternité des peines. La peine de l'éternité n'est guère moins affreuse. C'est d'avoir toujours à l'esprit , sans pouvoir an moment en détourner la pensée, cette suite inconcevable de temps que le supplice aura à du-

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