‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 97 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

d'une fois de tomber , et où je serais maintenant , si Dieu m'eût rendu une exacte justice. Hélas ! puis-je dire peut-être ? Non , je n'en puis douter ; je sais jusqu'à quel point je me suis oublié.

Mais quelle miséricorde ! et pourquoi à moi cette miséricorde? Miséricorde toute gratuite. Dieu n'avait nul besoin de moi ; il eût trouvé autant de gloire dans ma perte que dans mon salut.

Miséricorde fatiguée , irritée par une multitude de crimes. Ce n'est point par fragilité pure que j'ai mérité l'enfer ; plusieurs années j'en ai couru tranquillement et volontairement tous les risques. Mais péchés partagés entre mille ou dix mille hommes peut-être , et davantage , auraient pu suffire à les damner tous.

Miséricorde spéciale ; Dieu ne l'a pas faite à tant d'autres. Que l'enfer s'ouvrît , combien y verrais je de chrétiens , de religieux, de prêtres , bien moins coupables que moi ! N'y verrais-je point, peut-être, plusieurs complices de mes désordres , ceux que je portai au mal, ceux à qui je l'appris P Et pourquoi donc , encore une fois , pourquoi à moi cette miséricorde ? Il m'a beaucoup aimé ; il m'a plus aimé qu'une infinité d'autres ; c'est l'unique raison (1).

Mais que dois -je faire ; que puis -je faire désormais au souvenir de cet inestimable bienfait ? Ah ! si après avoir passé trois ou quatre années dans ce lieu de tourmens , Dieu m'en eût délivré , quels transports de joie ! que de remercîmens ! La grâce

(i) Misericordiœ Domini , quia non sumus consumpti , quiu non defecerunt miserationes ejus. Thr. 3, 22. Nisi quia Dominus adjuvit me , paulb minus habitasset in inferno anima mea. Psalm. 93, 17.

est-elle moindre , pour m'avoir épargné une éternité de ces horribles supplices ?

Les jeunes hommes de Babylone, préservés d'un feu passager , invitaient toutes les créatures à bénir l'excellence de cette merveille, et à en louer Dieu(l ). Et quelle comparaison d'un bienfait à l'autre ? Que pouvait-il leur arriver , si Dieu n'eût pas fait ce miracle , que d'être consumés dans un instant ? Ne pouvaient-ils pas même, en quelque sorte, se plaindre d'avoir perdu la couronne de leur glorieux mar tyre, d'avoir échappé à un supplice qui en un moment les eût mis dans le séjour de l'éternel repos? Je dirai donc avec David préservé du même enfer que moi (2) : Oui , Seigneur , vous m'avez arraché à l'enfer , par un excès de miséricorde ; que votre saint nom soit béni à jamais ! La grandeur d'ame , la reconnaissance , une sainte émulation , une noble jalousie de ne me pas laisser vaincre en générosité , me condamnent aujourd'hui à un enfer d'une nouvelle espèce (3). Je devais être sacrifié à la colère de Dieu ; je me sacrifierai moi - même à son amour. Ma langue l'aurait maudit, elle le bénira éternellement ; mon corps aurait brûlé sans se consumer jamais , il se consumera lentement à son service. Je ne le compte plus pour rien ; qu'il se flétrisse , qu'il sèche , qu'il meure , s'il est néces-

(i) Beneclicite , omnia opéra Domini , Domino , quia eruit nos de infemo ; lïberavit nos de medio avdentis jlamniœ. Dan. 3, 07, SS.

{1) Eduxisti ah inferno avimam meam.... Ps. 29. Confitebor lihi , Domine Deus meus, in toto corde meo ; glorificabo nomen tuunx in œternum , quia misericordia tua magna est super me , elc.Vs. 35, 12.

(3) Dura sicut infernus œmalatio. Cant. 8 , 6.

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