‹ Œuvres spirituellesChapitre 12 sur 75 · VENDREDI · texte numérisé non relu

VENDREDI

Méditation sur les peines de l'enfer.

En ce jour, vous méditerez sur les peines de !'enfer, afin que, par cette méditation, votre âme se confirme de plus en plus dans la crainte de Dieu et l'horreur du péché.

Nous devons, dit saint Bonaventure, nous représenter ces peines sous des figures et des ressemblances corporelles, que les saints nous ont enseignées. C'est pourquoi il sera à propos, dit ce même Père, de s'imaginer l'enfer comme un lac obscur et ténébreux placé sous terre, ou comme un abîme très-profond plein de feu, ou comme une ville épouvantable et ténébreuse, qui est toute en flammes, et où l'on n'entend retentir de tous côtés que des voix de bourreaux

qui tourmentent des victimes, et les cris, les gémissements des malheureux qui sont tourmentés; et il faudra se les représenter tous avec ce pleur éternel et cet éternel grincement de dents dont parle l'Evangile.

Or, en cet effroyable séjour, on endure deux peines principales : l'une qu'on appelle du sens, et l'autre du dam.

Quant à la première, considérez comment il n"v aura là aucun sens intérieur ni extérieur de l'âme qui n'ait à endurer son propre tourment. En effet, comme les méchants ont offensé Dieu avec tous leurs membres et tous leurs sens, et qu'ils en ont fait des armes contre lui, pour servir au péché; l'ordre de sa justice exigera que chacun d'eux endure son propre tourment, et reçoive ce qu'il a mérité. Là, les yeux adultères et déshonnétes seront tourmentés par la vue horrible des démons. Là, les oreilles qui ont mis leur volupté à entendre des mensonges et des obscénités, entendront des blasphèmes et des gémissements éternels. Là, ceux dont l'odorat s'est délecté dans les parfums et les odeurs sensuelles, seront plongés dans une intolérable infection. Là, le goût, qui faisait ses délices de viandes dé-

licates et de morceaux friands, sera tourmenté par une faim et une soif dévorantes. Là, la langue d'où sortaient la médisance, la calomnie et îe blasphème, sentira éternellement l'amertune du fiel des dragons. Là, le tact^ jadis idolâtre de délices et de douceurs, a passera tour à tour, dit « Job, des eaux glacées de la neige, aux ardeurs «consumantes du feu(i). » Là, l'imagination sera tourmentée par la vive appréhension des douleurs ; la mémoire, par le souvenir des plaisirs passés; l'entendement, par la représentation des maux à venir ; et la volonté, par des colères effroyables et par la rage dont les méchants seront animés contre Dieu. Là, enfin, se trouveront réunis tous les maux et tous les tourments qui se peuvent imaginer, a parce que, comme dit saint Grégoire, là, il y aura un froid qu'on ne peut supporter, un feu qu'on ne peut éteindre, un ver qui ne meurt point, une infection intolérable, des ténèbres palpables, les coups déchargés par des bourreaux, la vue des démons, le désordre du péché, le désespoir causé par la perte de tous les biens. »

(i) Ad nimium calorem transeat ab aquis nivium, et usque ad inferos peccatum illius. 'Job, xxiv, 19.)

Eh bien ! dites-moi maintenant, si le moindre de tous ces maux qui sont là réunis, souffert durant un très-petit espace de temps, serait si pénible à endurer, que sera-ce d'endurer là, en un même temps, toute cette multitude de maux dans tous les membres et dans tous les sens intérieurs et extérieurs; et cela, non durant l'espace d'une nuit, ni de mille, mais durant une éternité sans fin? Quel sentiment, quelles paroles, quel esprit y a-t-il au monde, capables de sentir ou d'exprimer ce supplice tel qu'il est?

Mais cette peine n'est pas la plus grande de celles que les réprouvés endurent en enfer : il y en a une autre, incomparablement plus grande, qui les accable; c'est celle que les théologiens appellent la peine du dam, et qui consiste dans le supplice qu'éprouve une âme en se voyant condamnée à ne jamais voir Dieu, et à être éternel nellement privée de sa glorieuse compagnie. En efifet, une peine est d'autant plus grande qu'elle prive l'homme d'un plus grand bien; or, Dieu est le plus grand de tous les biens; donc, être éternellement privé de lui, sera le plus grand de tous les maux ; et tel est, dans la réalité, le mal de tous ceux qui sont dans cet abîme.

Voilà les peines que souffrent généralement tous les réprouvés. Mais, outre ces peines communes à tous, il y en aura d'autres particulières, que chaque réprouvé aura à souffrir, suivant la qualité de son délit. L'orgueilleux aura sa peine particulière, qui sera différente de celle de l'envieux ; celle de l'avare sera différente de celle de rimpudique ; et ainsi en sera-t-il de tous les autres. Là, la douleur se mesurera sur le plaisir goûté; la confusion, sur la présomption et l'orgueil; le dénûment, sur l'excès et l'abondance ; la faim et la soif, sur les délices et le rassasiement passés.

A toutes ces peines se joint Tétcrnité de la souffrance, qui en est comme le sceau et la clef. En effet, tout cela serait encore tolérable, s'il y avait une fin, parce que rien de ce qui finit ne saurait être appelé grand. Mais une peine qui n'a point de fin, qui n'a ni soulagement, ni trêve, ni diminution; une peine où la victime n'a ni espoir de mourir un jour, ni de cesser de souffrir ; qui, au lieu de cette espérance, a la certitude de se voir dans un éternel bannissement, et dans une éternelle prison, c'est de quoi accabler l'esprit de quiconque le médite attentivement.

Cette peine est, sans contredit, le comble de toutes celles qu'on endure dans cet effroyable séjour. Car, si ces peines ne devaient durer qu'un temps limité, quand ce serait mille ans, cent mille ans, ou^ comme dit un docteur, « s'ils pouvaient espérer de les voir finir après que l'on aurait épuisé toute Teau de l'Océan, en en enlevant seulement une goutte tous les mille ans, ce serait encore pour eux une espèce de consolation. »

Mais il n'en est pas ainsi ; leurs peines égaleront l'éternité de Dieu, et la durée de leur misère, la durée de la gloire divine. Tant que Dieu vivra, ils mourront ; et quand Dieu cessera d'être ce qu'il est, ils cesseront d'être ce qu'ils sont.

Je vous en conjure donc, mon frère, méditez un peu sérieusement cette durée et cette éternité. — Faites de cette méditation l'aliment de votre âme; car l'éternelle Vérité vous crie dans son Évangile : « Le ciel et la terre « passeront , mais mes paroles ne passeront (•: point (i). »

(i) Luc XXI, 33.

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